ARTICLE
Au cours des maladies autoimmunes de la thyroïde,
deux auto-anticorps sont principalement détectés, les anticorps
antimicrosomes thyroïdiens [1] dont l'antigène est identifié
depuis 1985 comme la peroxydase thyroïdienne [2, 3] et les anticorps
antithyroglobuline [4] dont l'antigène constitue le composant majoritaire
de la colloïde des follicules thyroïdiens.
Le rôle étiopathogénique de ces anticorps est encore
inconnu ; seuls les anticorps antithyroglobuline se sont révélés
capables d'induire expérimentalement une thyroïdite autoimmune
[4]. Cependant leurs valeurs diagnostiques sont à l'heure actuelle
indiscutables. En effet, leur sensibilité et leur spécificifité
supérieures à 95 %, toutes techniques de détection
confondues, font d'eux les deux marqueurs diagnostiques immunologiques
des thyroïdites de Hashimoto.
Ces anticorps sont également recherchés au cours des dysthyroïdies
auto-immunes dont la maladie de Basedow et le myxdème, et
au cours des hypothyroïdies de la grossesse et du post-partum. Ces
dernières constituent d'ailleurs la meilleure indication de recherche
des anticorps antithyroperoxydase [5]. Selon l'anticorps à rechercher,
de nombreuses techniques de détection sont disponibles (immunofluorescence
indirecte, Elisa, RIA...). Les plus utilisées sont, pour la recherche
des anticorps antithyroperoxydase, l'Elisa (antigène souvent recombinant
obtenu à partir de cellules eucaryotes [6]) et l'immunofluorescence
indirecte (détection des anticorps antimicrosomes) sur coupe de
thyroïde humaine, et, pour les anticorps antithyroglobuline, l'hémagglutination
passive et l'Elisa (thyroglobuline purifiée humaine) [7].
La mise récente sur le marché de nouveaux kits Elisa (Diagnostics
Pasteur) pour la détection de ces deux anticorps nous a conduit
à comparer cette technique avec celles habituellement utilisées
au laboratoire : l'immunofluorescence indirecte pour les anticorps antimicrosomes
et l'hémagglutination passive pour les anticorps antithyroglobuline.
Patients et méthodes
Patients
Les sérums analysés proviennent tous de patients pour
lesquels les dossiers cliniques ont pu être consultés. Ces
sérums se répartissent en : 150 sérums de patients
atteints de dysthyroïdie et 131 sérums de sujets sans maladie
thyroïdienne. Tous ces sérums étaient conservés
à - 20 °C.
Le groupe des maladies thyroïdiennes inclut : 59 thyroïdites
de Hashimoto, 16 maladies de Basedow, 23 goitres ou nodules euthyroïdiens,
38 hypothyroïdies (8 avec goitre, 12 myxdèmes, 3 syndromes
de Schmidt, 9 hypothyroïdies iatrogènes, 3 hypothyroïdies
congénitales et 3 cancers), 14 hyperthyroïdies (7 thyrotoxicoses
et 7 hyperthyroïdies diverses).
Le groupe des patients sans maladie thyroïdienne inclut : 76 témoins
sains dont la normalité de la TSH a été vérifiée
(3 étaient positifs en anticorps antithyroïde), 29 patients
ayant une hépatite virale C (14 positifs en anticorps antithyroïde),
13 patients atteints de diabète insulinodépendant (8 positifs
en anticorps antithyroïde) et 13 patients atteints de maladies diverses
: 2 myasthénies, 4 obésités, 4 fausses couches à
répétition, 1 anémie de Biermer, 1 insuffisance surrénalienne
et 1 hépatite virale A (7 positifs en anticorps antithyroïde).
Les anticorps antithyroïde (anticorps antimicrosomes thyroïdiens
et/ou antithyroglobuline) présents chez tous ces malades ont été
détectés dans le laboratoire respectivement par immunofluorescence
indirecte et par hémagglutination passive.
Méthodes
* Détection des anticorps antimicrosomes par immunofluorescence
indirecte. Elle s'effectue sur coupes de thyroïde humaine [8],
réalisées au cryostat à - 20 °C sur organe frais.
La technique consiste à incuber dans un premier temps ces coupes
avec le sérum du malade, puis avec une antiglobuline polyvalente
marquée à la fluorescéine (antiglobuline Pasteur)
diluée au 1/40. La présence d'anticorps antimicrosomes donne
une fluorescence homogène du cytoplasme des thyréocytes.
Les sérums sont dilués au 1/10 pour le dépistage
puis, en cas de positivité, en dilution sérielle du 1/20
au 1/640. La dilution au 1/10 est considérée comme seuil
de valeur diagnostique.
* Détection des anticorps antithyroglobuline par hémagglutination
passive. Elle s'effectue avec le kit Thymune-T (Murex Diagnostics),
utilisant le principe de l'hémagglutination passive de Boyden.
Des hématies (préalablement traitées à l'acide
tannique) recouvertes de thyroglobuline humaine sont agglutinées
par les auto-anticorps spécifiques présents dans le sérum
du malade, créant ainsi un tapis au fond des cupules. En cas d'absence
d'anticorps spécifiques, les globules rouges sédimentent
en un « bouton » au fond des cupules. Les sérums sont
dilués d'emblée en dilution sérielle du 1/5 au 1/640.
En cas de positivité de la dernière dilution, le sérum
est dilué progressivement jusqu'au 1/4 096 000. La dilution au
1/640 est considérée comme seuil de valeur diagnostique.
* Détection des anticorps antithyroperoxydase et des antithyroglobuline
par Elisa. Nous avons utilisé les coffrets TPOAb Elisa (anticorps
antithyroperoxydase) et TGAb Elisa (anticorps antithyroglobuline) (Sanofi
Diagnostics Pasteur). Dans les deux cas, les antigènes utilisés
sont des antigènes humains purifiés. Les seuils de valeur
diagnostique pour les anticorps antithyroperoxydase et les anticorps antithyroglobuline,
fixés par le fabricant, sont respectivement de 50 et 100 UI/ml.
Cependant, ce dernier est apparu trop faible puisque 46 % des témoins
sains étudiés présentaient un taux d'anticorps antithyroglobuline
supérieur à 100 UI/ml. Le seuil de valeur diagnostique a
donc été fixé à 200 UI/ml (moyenne des témoins
sains + 2 écarts-types). Les résultats présentés
tiennent compte de cette modification de seuil pour la détection
des anticorps antithyroglobuline.
Résultats
Anticorps antimicrosomes thyroïdiens/antithyroperoxidase
(immunofluorescence indirecte versus Elisa)
Les résultats obtenus pour les différents groupes sont
présentés sur la figure
1. Dans le groupe des patients atteints de thyroïdite de
Hashimoto ou de maladie de Basedow, la sensibilité de l'Elisa est
légèrement supérieure puisque respectivement, pour
ces deux groupes de malades, elle est de 93 % (versus 86,5 % pour
l'immunofluorescence indirecte) et de 87,5 % (versus 81 %). La
spécificité de l'immunofluorescence indirecte est cependant
un peu plus élevée comparée à celle obtenue
par Elisa (96 % versus 93 %). La concordance entre les deux techniques
pour chaque groupe de patients est donnée dans le tableau
1. Elle varie de 72 à 100 % avec une concordance globale
de 90 %. La plus basse est obtenue dans le groupe des patients présentant
une hépatite virale C. Sur les 281 sérums analysés,
30 (10 %) ont montré des résultats discordants. Parmi ces
30 sérums, 17 sont positifs par Elisa et négatifs par immunofluorescence
indirecte, les 13 autres présentant une discordance inverse. Sur
ces 13 sérums négatifs par Elisa et positifs par immunofluorescence
indirecte, 8 appartiennent au groupe des hépatites virales C.
Anticorps antithyroglobuline (hémagglutination
passive versus Elisa).
Les résultats obtenus pour les différents groupes sont
présentés sur la
ure 2. Les spécificités obtenues pour les deux techniques
sont excellentes, respectivement pour l'Elisa et l'hémagglutination
passive à 97 % et à 99 %.
Les sensibilités sont très faibles, surtout pour l'hémagglutination,
puisqu'elles sont respectivement, pour l'Elisa et l'hémagglutination
passive, de 51 % et 41 % dans le groupe des thyroïdites de Hashimoto
et de 31 % et 6 % dans le groupe des maladies de Basedow.
Quant à la concordance obtenue entre ces deux techniques (tableau
1), elle est comprise entre 75 % (groupe des maladie de Basedow)
et 100 % (groupe des euthyroïdies), le coefficient de concordance
globale étant de 94 %.
Dix-sept sérums (6 %) ont donné des résultats discordants
entre ces deux techniques dont 15 présentent un résultat
positif par Elisa et négatif par hémagglutination. Parmi
ces 15 sérums, 6 appartiennent au groupe des thyroïdites de
Hashimoto et 4 au groupe des maladies de Basedow.
Discussion
Les anticorps antithyroïde constituent de précieux marqueurs
diagnostiques des thyroïdites autoimmunes. Présents au cours
de ces maladies dans plus de 95 % des cas, leur absence permet un diagnostic
d'exclusion [9]. Les moyens disponibles pour les détecter sont
nombreux, mais de sensibilités variables. Les deux techniques utilisées
dans le laboratoire sont l'immunofluorescence indirecte pour les anticorps
antimicrosomes thyroïdiens et l'hémagglutination passive pour
les anticorps antithyroglobuline. L'existence de nouveaux kits diagnostiques
(technique Elisa) sur le marché, commercialisés par la société
Sanofi Diagnostics Pasteur, nous a amené à comparer les
résultats obtenus par Elisa et immunofluorescence indirecte (anticorps
antithyroperoxidase et anticorps antimicrosomaux) d'une part et Elisa
et hémagglutination passive (anticorps antithyroglobuline) d'autre
part. Les substrats utilisés par ces trois techniques sont différents
mais sont tous d'origine humaine. Les deux kits Elisa (TPOAb Elisa et
TGAb Elisa) utilisent des protéines (peroxydase et thyroglobuline)
natives et purifiées.
Anticorps antiperoxidase et anticorps antimicrosomaux
L'Elisa se présente, par rapport à l'immunofluorescence
indirecte, comme une technique de détection plus sensible mais
de spécificité moindre. La concordance entre ces deux techniques
est bonne (90 %), pour l'ensemble des sérums testés. Les
résultats obtenus avec la technique Elisa sont proches de ceux
décrits au cours des thyroïdites autoimmunes avec la technique
radio-immunologique [9, 10].
Anticorps antithyroglobuline
La sensibilité des deux techniques est faible. Comme cela est
classiquement décrit [11, 12], l'Elisa présente une sensibilité
plus importante que l'hémagglutination pour la détection
de ces anticorps. L'analyse des sérums discordants reflète
cette sensibilité accrue puisque 10 des 15 sérums positifs
par Elisa et négatifs par hémagglutination passive (66 %)
appartiennent au groupe des thyroïdites de Hashimoto et des maladies
de Basedow. Les spécificités obtenues de 97 % et 99 % respectivement
pour l'Elisa et l'hémagglutination passive sont excellentes. Les
résultats de ces deux techniques sont bien corrélés
(entre 90 % et 100 %) pour l'ensemble des groupes sauf celui des maladies
de Basedow où la corrélation n'excède pas 75 %.
Une forte discordance est observée entre l'Elisa et l'immunofluorescence
indirecte pour la détection des anticorps antiperoxidase et des
anticorps antimicrosomaux au cours des hépatites virales C. En
effet, sur les 13 sérums positifs par immunofluorescence indirecte
et négatifs par Elisa, 8 (61,5 %) appartiennent à ce groupe
de patients. Bien que récemment discutée [13], la détection
d'anticorps antithyroïdes est classiquement décrite au cours
des infections par le virus de l'hépatite C [14], avec une prévalence
accrue au cours du traitement par l'interféron [15]. La prévalence
d'anticorps antithyroperoxidase par Elisa dans notre étude (7 %)
est donc tout à fait en accord avec l'étude de Carella et
al. [15] (anticorps antithyroperoxidase détectés par
RIA) alors que les résultats pour les anticorps antimicrosomaux
par immunofluorescence indirecte montrent une prévalence beaucoup
plus élevée de 48 %. Cela peut s'expliquer par la sélection
de la population des patients séropositifs pour le virus C sur
leur positivité en anticorps antithyroïde par immunofluorescence
indirecte. Cependant, la discordance observée entre les deux techniques
(Elisa/immunofluorescence indirecte) permet de soulever l'hypothèse
d'épitopes différents reconnus par les auto-anticorps antithyroïde
au cours de l'infection par le virus de l'hépatite C.
Quant aux sérums inversement discordants, positifs par Elisa
et négatifs par immunofluorescence indirecte, il s'agit principalement
des groupes de thyroïdite d'Hashimoto (n = 5) et d'hypothyroïdie
(n = 7). De façon intéressante, neuf d'entre eux sont positifs
aussi en anticorps antithyroglobuline par le kit TGAb Elisa. La possibilité
de réaction croisée n'est pas exclue. En effet, la reconnaissance
d'épitopes communs portés par la peroxidase et la thyroglobuline
humaines est décrite depuis près de dix ans [16], cette
réaction croisée n'étant pas retrouvée en
cas d'utilisation d'antigènes recombinants [17].
Dans le groupe des patients présentant des maladies non thyroïdiennes
(n = 13), les anticorps antithyroïde ont été retrouvés
dans 7 cas : il s'agissait de 4 patientes ayant eu un bilan étiologique
de fausses couches à répétition inexpliquées,
une insuffisance surrénalienne, une hépatite virale A et
une myasthénie. Les quatre premières patientes présentaient
des anticorps antiperoxidase par Elisa (sans discordance avec les résultats
obtenus par immunofluorescence indirecte pour les anticorps antimicrosomaux)
et les trois autres présentaient des anticorps antithyroglobuline
associés par Elisa (dont un négatif par hémagglutination).
L'analyse des dossiers cliniques a permis de retrouver une hypothyroïdie
légère traitée par opothérapie et une patiente
présentant des antécédents familiaux maternels de
goitre thyroïdien sans antécédent personnel (euthyroïdie
biologique confirmée). Les deux autres dossiers n'ont rien révélé
de particulier. Pour la première patiente, les anticorps antithyroïdiens
présents étaient de type antimicrosomaux à titre
modéré, la deuxième patiente présentait en
revanche des anticorps antimicrosomaux à titre élevé
(ainsi qu'un fort titre d'anticorps antithyroperoxidase) associés
à des titres d'anticorps antithyroglobuline très élevés
par hémagglutination et par Elisa.
Remerciements : Nous tenons à remercier vivement
Mme le Pr Duron (service d'endocrinologie, hôpital Saint-Antoine)
et Mme le Dr Reznikoff (service de gynécologie-obstétrique,
hôpital Saint-Antoine) pour nous avoir permis l'accès aux
dossiers cliniques de leurs patients.
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