ARTICLE
La lipoprotéine (a) (Lp (a)) est une lipoprotéine plasmatique
formée par l'association d'une particule de type LDL avec une glycoprotéine
appelée apolipoprotéine (a) (apo (a)). Les études
de populations ont révélé l'extrême variabilité
des concentrations plasmatiques de Lp (a), de 0 à plus de 2 000
mg/l, et une grande hétérogénéité de
la taille des molécules d'apo (a), de 280 à 800 kDa. La
taille de l'apo (a) est directement liée au nombre de répétitions
d'une séquence nucléotidique présente sur le gène
de l'apo (a), codant pour un motif protéique appelé kringle
4 [1]. Ces structures sont fréquemment rencontrées dans
les protéases à sérine impliquées dans la
coagulation et la fibrinolyse comme le plasminogène avec lequel
l'apo (a), bien que dépourvue d'activité protéasique,
présente beaucoup d'homologies [2].
Des données aussi bien épidémiologiques qu'expérimentales
montrent que non seulement un taux de Lp (a) plasmatique élevé
mais aussi la présence d'une isoforme de petite taille de l'apo
(a) sont associés à une fréquence accrue de maladies
cardiovasculaires [3, 4]. L'appréciation du risque athérogène
et thrombogène lié à la Lp (a) nécessite donc
la détermination de la taille des isoformes de l'apo (a). Cette
mesure est réalisée soit par génotypage soit plus
fréquemment par phénotypage. Le choix répond essentiellement
à des considérations pratiques mais le phénotypage
présente l'avantage de renseigner sur le niveau d'expression des
allèles. Celui-ci est en grande partie déterminé
génétiquement mais les éléments régulateurs
sont encore imparfaitement connus et une proportion variable d'isoformes
n'est pas détectée. Différents facteurs au niveau
de l'expression du gène ou du métabolisme de l'apo (a) peuvent
expliquer que, malgré l'apparition de méthodes très
résolutives et sensibles [5], le produit de certains allèles
ne soit pas détecté dans le plasma.
Le travail présenté a pour but de valider un protocole
de phénotypage des isoformes de l'apo (a) accessible à un
grand nombre de laboratoires et un mode reproductible d'expression des
résultats.
Matériel et méthodes
La méthode utilisée est dérivée de celles
de Kamboh [5] et Marcovina [6].
Détermination de la taille des isoformes
de l'apo (a)
* Traitement des échantillons. Les échantillons
de sérum sont obtenus à partir d'un prélèvement
sanguin chez des volontaires sains des deux sexes âgés de
18 à 60 ans. Ils sont divisés dès réception
en parties aliquotes de 30 µl et congelés à - 20 °C
jusqu'au moment de la détermination (dans un délai de 1
mois). Pour l'électrophorèse, les échantillons sont
dilués avec le tampon de dépôt : Tris 45 mM pH 8,2,
EDTA 2 mM, SDS 6 %, glycérol 2 %, 1-thioglycérol 10 %, bleu
de bromophénol 0,2 %, de façon à obtenir une concentration
en Lp (a) voisine de 7 µg/ml. L'étalonnage est réalisé
avec un standard contenant cinq isoformes (Immuno-France) de 14, 19, 23,
27 et 35 kringle 4 [7], dilué au 1/10e avec le tampon
de dépôt. Les échantillons et le standard dilués
sont portés à 100 °C au bain-marie pendant 5 minutes.
* Électrophorèse et transfert sur membrane de nitrocellulose.
On dépose 4,5 µl de standard et 3 et 7 µl de chacun des
échantillons. La migration s'effectue dans un gel d'agarose (Agarose
ultrapure, Electrophoresis grade, Gibco) à 1,5 % de 20 x 20 x 0,4
cm en « sous-marin » dans le tampon Tris 45 mM pH 8,3, acide
borique 45 mM, EDTA 2 mM, SDS 0,1 % pendant 18 h à 65 V et à
4 °C (cuve Pharmacia GN 200). A la fin de la migration les isoformes
de l'apo (a) se trouvent dans la moitié anodique du gel et seule
cette partie est utilisée pour le transfert. Les protéines
sont transférées par capillarité sur une membrane
de nitrocellulose de porosité 0,45 µm (Schleicher et Schuell)
à l'aide d'un appareil Turbo-blotter (Schleicher et Schuell), en
tampon Tris 25 mM, glycine 192 mM pH 8,3, méthanol 10 %, SDS 0,1
% pendant 1 h à température ambiante [8].
* Immuno-révélation et détermination de la taille
des isoformes de l'apo (a). Après saturation de la membrane
avec une solution de blocage composée de lait écrémé
en poudre à 5 % et de Tween 20 à 0,05 % dans du PBS pH 7,4,
la membrane est incubée à 4 °C pendant une nuit avec
l'un des antisérums suivants :
- antisérum 610221, anti Lp (a) polyclonal couplé à
la peroxydase (Biopool) dilué au 1/50e ;
- antisérum KO7 + KO9, mélange de 2 anticorps Ig G1 monoclonaux
anti-apo (a) (Biosys) dilué au 1/100e, suivi d'une incubation
avec une immunoglobuline marquée à la peroxydase (Dako)
diluée au 1/1 000e ;
- antisérum QO23 (Dako) polyclonal anti-Lp (a) dilué au
1/1 000e, suivi d'une incubation de 1 h à température
ambiante avec la protéine A marquée à la peroxydase
(Bio-rad) diluée au 1/2 500e.
Après lavages avec un tampon PBS pH 7,4 contenant 0,05 % de Tween
20, les complexes immuns sont révélés avec un substrat
luminescent de la peroxydase (kit ECL, Amersham). La distance de migration
et la surface des bandes sont mesurées par densitométrie
des films à 420 nm (Desaga CD60).
Il est possible de réutiliser la même membrane pour tester
un autre antisérum après élimination du premier anticorps.
La « deshybridation » nécessite l'incubation de la membrane
pendant 30 min à 50 °C dans un tampon Tris-HCl 60 mM pH 6,8,
contenant 2 % de SDS et du 1-thioglycérol 0,1 M.
Autres méthodes
La concentration plasmatique de la Lp (a) a été mesurée
par une méthode immuno-enzymatique Elisa, et la taille des fragments
d'ADN codant pour les motifs kringle 4 a été déterminée
par électrophorèse en champ pulsé des fragments de
restriction Kpn1 comme décrit par Lackner et al.
[9].
Résultats
Mesure de la taille
* Précision. Nous avons utilisé un mélange
de cinq isoformes dont les tailles sont exprimées en nombre de
kringles. La courbe d'étalonnage est tracée en portant la
distance de migration de chaque isoforme du standard en fonction du nombre
de kringles correspondant, et en prenant pour origine la migration de
l'isoforme la plus cathodique. La courbe qui en résulte est exprimée
sous la forme d'une fonction polynomiale d'ordre 2 (figure
1a). Cette procédure est validée par la bonne corrélation
avec les résultats obtenus par génotypage [10].
L'équation proposée récemment par Marcovina et
al. [11] a été appliquée à 22 isoformes
de notre échantillonage choisis de façon à couvrir
une large gamme de tailles entre 12 et 41 kringles. La relation linéaire
entre le logarithme népérien du nombre de kringle et la
mobilité relative des isoformes est vérifiée et l'équation
de la droite est comparable à celle qui est donnée par les
auteurs (figure 1b).
* Reproductibilité. Deux échantillons exprimant
chacun deux isoformes ont été déposés sur
13 gels pour le premier et 21 pour le second. Le nombre de kringles mesuré
était en moyenne de 27,8 (26,7 à 29,0) et 19,4 (18,2 à
20,3) pour le premier et de 23,5 (22,5 à 24,4) et 33,1 (32,0 à
33,8) pour le second. Lorsque le nombre de kringles est ramené
à la valeur entière la plus proche, l'écart-type
observé est de ± 1 kringle, indépendamment de la taille
de l'isoforme.
* Sensibilité. La proportion d'allèles qui produisent
une isoforme détectée est très variable et résulte
de choix méthodologiques tels que : quantité déposée,
anticorps utilisé et mode de révélation. Étant
donné la grande étendue des concentrations plasmatiques
de Lp (a), et du fait que la concentration relative de chaque isoforme
n'est pas prévisible, il est nécessaire de réaliser
au moins deux dépôts par échantillon. Deux dépôts,
correspondant à 20 et 50 ng de Lp (a), sont adaptés à
la plupart des cas.
Les anticorps ont été testés soit sur différentes
parties d'un même gel, soit successivement sur la même membrane
après deshybridation. Les anticorps monoclonaux K07 et K09 n'ont
donné de signal détectable avec aucun des échantillons.
Utilisés pour le dosage de la Lp (a) par Elisa, il est possible
qu'ils ne reconnaissent pas l'apo (a) sous forme dénaturée.
L'anticorps Q023 améliore la sensibilité de la méthode
(figure 2) puisque, sur
un total de 80 échantillons, il a mis en évidence 14 bandes
qui n'étaient pas détectées avec les anticorps WTW
et 610221. La spécificité de ces bandes a été
confirmée par le génotype.
Pour la révélation nous avons comparé deux méthodes
parmi les plus sensibles : la chemiluminescence avec un anticorps secondaire
ou la protéine A marqués à la peroxydase, et un marquage
radioactif avec la protéine A marquée avec 125I.
Nous avons retenu la luminescence plus rapide, plus sensible, facile à
analyser par densitométrie, et qui évite l'utilisation d'un
marqueur radioactif. Le seuil de détection est de 1 ng de Lp (a)
pour un temps d'exposition du film de 5 à 10 minutes.
* Spécificité des bandes observées. Des
quantités de Lp (a) supérieures à 50 ng ont été
déposées pour tenter de détecter un plus grand nombre
d'isoformes. Parmi les bandes supplémentaires révélées
dans ces conditions, 15 avaient une taille s'écartant de plus de
4 kringles de la taille déterminée par le génotype.
Dans tous les cas il s'agissait de bandes de faible intensité qui
représentaient moins de 5 % de la surface des bandes de l'échantillon
et dans 12 cas sur 15 le dépôt était supérieur
à 60 ng. Ces bandes ont été considérées
comme des artéfacts.
Évaluation semi-quantitative de l'expression
des allèles
L'expression relative des deux allèles d'un sujet donné
est souvent très différente ; dans 75 % des cas une des
isoformes représente à elle seule plus de 88 % de l'apo
(a) de l'échantillon. La quantité de Lp (a) associée
à chaque isoforme est estimée par intégration de
la surface des bandes après révélation du film.
* Reproductibilité. Les variations dans l'intensité
des bandes lorsqu'un échantillon est phénotypé à
plusieurs reprises sont importantes. Elles représentent la somme
des imprécisions sur des paramètres tels que le volume déposé,
le rendement de transfert et les conditions d'exposition du film. Des
résultats reproductibles sont obtenus en rapportant la valeur relative
des deux isoformes à la concentration plasmatique de Lp (a). Les
trois anticorps testés de cette façon ont montré
une réactivité identique vis-à-vis de tous les échantillons
même pour les très faibles concentrations de Lp (a) (tableau
1).
* Linéarité. La figure
3 montre que lorsque le dépôt ne dépasse pas
50 ng, le film n'est pas saturé même lorsqu'une seule isoforme
est présente.
Discussion
Les résultats présentés montrent que le phénotypage
de l'apo (a) permet de mesurer à 1 kringle près la taille
de la plupart des isoformes avec une sensibilité de l'ordre du
nanogramme. Des résultats analogues ont été obtenus
par d'autres groupes, mais notre travail visait à valider un mode
d'expression des résultats qui soit transposable dans d'autres
laboratoires sans recours au génotypage, et à définir
des conditions opératoires qui améliorent la sensibilité
de la méthode tout en préservant la spécificité
de la détection.
La détermination de la masse moléculaire se heurte au
manque d'étalon fiable dans la zone comprise entre 200 et 800 kDa.
D'autre part, les résultats diffèrent selon la nature du
gel (agarose ou acrylamide) et selon la concentration de l'acrylamide
[12]. L'expression des résultats en nombre de kringles 4 repose
sur la détermination préalable du génotype des échantillons
qui serviront à étalonner le phénotypage. Or le génotypage
lui-même donne un résultat en kilobases et la conversion
en kringles est basée sur le travail de Lackner et al. [9]
qui ont établi par séquençage qu'un allèle
comportant 12 séquences codant pour le kringle 4 donne un fragment
de restriction KpnI de 45 kb. L'expression directe des résultats
en kringles, grâce à l'utilisation d'un standard commercial
permet une comparaison facile des données du phénotypage
avec celles du génotypage [11].
Le second point concerne la fréquence de l'allèle nul
qui varie de 10 à 35 % selon les auteurs. Des différences
ethniques sont souvent invoquées pour expliquer ces variations,
mais le choix de l'anticorps primaire peut être déterminant
puisque parmi les quatre que nous avons testés, l'anticorps QO23
détecte environ 15 % d'isoformes supplémentaires. Dans certains
cas des bandes n'ont pas été confirmées par le génotypage.
En fait, ces bandes artéfactuelles sont toujours de faible intensité
(moins de 5 % de l'expression totale) et elles peuvent être évitées
si la quantité de Lp (a) déposée n'excède
pas 50 ng. Une publication récente fait état de fragments
d'apo (a) circulant dans le plasma [13]. Il serait donc possible qu'en
cas de surcharge ces fragments soient mis en évidence. Dans une
optique de prévention des maladies cardiovasculaires et dans l'état
actuel de nos connaissances, on peut se demander si l'identification d'isoformes
très faiblement concentrées est utile et le cas échéant,
le génotypage constitue la méthode de choix pour détecter
tous les allèles.
CONCLUSION Nous
proposons pour le phénotypage de l'apo (a) une méthode accessible
à un grand nombre de laboratoires. Les résultats sont exprimés
directement en nombre de kringle et le taux de Lp (a) correspondant à
chaque isoforme peut être calculé. Compte tenu du risque de
pathologie cardiovasculaire associé à l'expression d'isoformes
de petite taille, le phénotypage de l'apo (a) pourrait se révéler
utile chez les sujets ayant un taux élevé de Lp (a) sérique.
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