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Le suivi thérapeutique des médicaments est une aide précieuse
pour le clinicien : néanmoins cet outil n'est véritablement
fiable que si un certain nombre de règles est bien respecté,
en particulier dans la phase préanalytique du dosage des médicaments.
Pour les années à venir, le développement de nouveaux
médicaments, les demandes croissantes de suivi d'études
cliniques concentration-effet et l'ouverture prometteuse de la pharmacologie
clinique sur la biologie moléculaire sont autant de défis
pour les techniciens de laboratoire, les pharmacologues et les biologistes
afin d'optimiser la surveillance thérapeutique des médicaments.
Importance de la phase
préanalytique
Le prélèvement des échantillons sanguins est la
phase cruciale du suivi thérapeutique sur laquelle repose l'interprétation
correcte des concentrations sanguines des médicaments. Le moment
du prélèvement est fondé sur de nombreux paramètres.
Les propriétés pharmacocinétiques du médicament,
son temps de demi-vie, sa longueur de phase de résorption et/ou
de distribution, sa biodisponibilité, sa voie d'administration
(voie orale, intramusculaire, intraveineuse), sa forme galénique
et sa fréquence de prise sont autant de facteurs importants. Les
raisons cliniques qui motivent la demande [1] constituent un autre facteur
: doute sur l'efficacité du traitement, sur la compliance du patient,
toxicité, interférences médicamenteuses, changement
de forme galénique et/ou de posologie. Le moment du prélèvement
doit être rigoureusement respecté pour les aminosides administrés
par voie intraveineuse : 30 min avant (vallée) et 30 min après
(pic) l'administration. Ce paramètre peut être très
variable pour d'autres médicaments (forme orale liquide, solide,
à libération rapide ou prolongée). Par exemple, l'évaluation
de la dose d'entretien de digoxine par voie orale ou parentérale
doit se faire à l'état d'équilibre, après
3 à 5 demi-vies d'élimination, soit au moins 8 h après
l'administration. Un prélèvement effectué au mauvais
moment va donner une concentration plus élevée ou plus faible
que celle attendue et va fausser l'adaptation de la posologie par le clinicien,
pouvant entraîner un risque d'inefficacité ou de toxicité.
Cela est d'autant plus important pour les médicaments à
zone thérapeutique étroite.
Le mode de prélèvement est également important
par le type de tube utilisé et par le choix du site de prélèvement
: l'utilisation de tubes adéquats [2], verre ou plastique, tube
hépariné ou sec, doit être respectée en fonction
des recommandations du laboratoire et le prélèvement doit
se faire sur le membre opposé au site d'injection d'une perfusion.
Le respect de ces points essentiels évite d'avoir à «
reprélever » et peut éviter un allongement de l'hospitalisation.
Enfin, la transmission au laboratoire d'un certain nombre d'informations
essentielles présentes sur la feuille de demande d'examen [3] permet
un travail de collaboration étroite entre la clinique et le laboratoire,
en particulier lorsque le sujet a des traitements médicamenteux
associés, traitements qui peuvent induire des interactions médicamenteuses
physiologiques et/ou analytiques [4] qui ne sont pas nécessairement
connues des cliniciens. Toute cette préparation préanalytique
va permettre un traitement individualisé de chaque demande de dosage
de médicament [5] et s'intègre dans un travail de contrôle
de qualité pour respecter le Guide de bonne exécution
des analyses de biologie médicale [6] que doivent respecter
le biologiste et les techniciens de laboratoire.
Suivi thérapeutique dynamique
En général, la mesure de la concentration minimale du
médicament est la méthode traditionnelle, simple et pratique
de monitorage en routine de nombreux médicaments. D'autres méthodes
de monitorage permettent toutefois d'optimiser le suivi thérapeutique
des médicaments, en particulier la courbe concentration/temps avec
plusieurs ou un nombre limité d'échantillons. Des programmes
informatiques de prédiction permettent de calculer pour chaque
individu les posologies et les paramètres pharmacocinétiques
et de prédire les concentrations de médicaments [7], ils
sont très utiles en clinique. Enfin, le monitorage pharmacodynamique,
par exemple en ce qui concerne la ciclosporine, in vivo, de marqueurs
de l'immunosuppression [8] ou pour les médicaments antirétroviraux
comme la charge virale et le taux de CD4 sont en plein développement
et sont des compléments précieux à la mesure de la
concentration sanguine du médicament.
L'indication par le fabricant d'une fourchette thérapeutique
pour un médicament donné résulte des essais cliniques
concentration-effets cliniques qui ont précédé la
mise sur le marché du médicament et la réception
de l'autorisation de mise sur le marché. Cette fourchette est loin
de représenter une valeur figée et la collaboration clinicien-biologiste
permet de la faire évoluer de manière dynamique. L'expérience
clinique a montré au cours des années une démarche
rétrospective pour l'établissement de la fenêtre thérapeutique
de médicaments comme la phénytoïne, la digoxine ou
l'acide valproïque, en comparant les concentrations sanguines de
médicaments quand le patient est cliniquement stable et quand il
est malade. D'autres approches [9] sont utilisées pour déterminer
et affiner la fenêtre thérapeutique. Une démarche
prospective de protocoles suivis par plusieurs centres médicaux,
sur un nombre statistiquement significatif de sujets, en mesurant les
concentrations sanguines et en notant les événements cliniques,
est couramment suivie. Une autre approche est représentée
par les essais cliniques en double aveugle, randomisés, où
les patients sont assignés à une concentration cible pendant
une période de temps définie. Les concentrations sanguines
(vallée, pic) sont mesurées et la posologie est ajustée
pour maintenir la concentration cible. À la fin de l'étude,
les événements cliniques dans chaque zone thérapeutique
sont dévoilés. Cela permet d'obtenir une bonne information
des liens entre les taux thérapeutiques et les phénomènes
cliniques. Cette démarche peut procurer une excellente base de
référence pour le clinicien, en particulier en ce qui concerne
les nouveaux médicaments comme les immunosuppresseurs, les anti-épileptiques
et les anticancéreux. Dans de nombreux pays, il existe un organisme
de suivi thérapeutique ; en France, il s'agit d'une commission
de la Société française de pharmacologie qui se réunit
régulièrement pour établir des lignes directrices
du suivi thérapeutique des médicaments.
La liste des médicaments dosés est longue et ne saurait
être exhaustive ici. L'utilité du suivi thérapeutique
est indéniable pour les médicaments à index thérapeutique
étroit comme les psychotropes, les anti-épileptiques, certains
anti-arythmiques, pour lesquels il est essentiel pour vérifier
la compliance du patient ou la toxicité du traitement. En ce qui
concerne les psychotropes, la fenêtre thérapeutique a été
établie pour certains antidépresseurs, barbituriques, lithium,
méprobamate, clozapine, olanzapine, et le monitorage est très
important en raison de la grande variabilité génétique
dans leur métabolisme [10]. Pour certains médicaments comme
les neuroleptiques, la relation concentration sérique-effet thérapeutique
est très discutée, mais des essais cliniques ont permis
de proposer des valeurs cibles comme pour l'halopéridol [11]. Les
anti-épileptiques (carbamazépine, phénobarbital,
phénytoïne, acide valproïque), qui ont souvent une fourchette
thérapeutique encore plus étroite, sont aussi suivis en
routine. L'intérêt du suivi thérapeutique pour les
médicaments anti-arythmiques a fait l'objet d'une revue récente
[12] où est soulignée la nécessité d'un suivi
pour la digoxine, la digitoxine et la perhexilline ainsi que pour les
anti-arythmiques comme la quinidine (classe I de la classification de
Vaughan-Williams) et l'amiodarone (classe III), qui ont une étroite
marge de sécurité et de grandes variations intra et interpatients.
Le suivi thérapeutique a aussi un rôle important chez les
toxicomanes au moment de l'inclusion et lors de la vérification
de leur compliance au traitement de substitution, buprénorphine
ou méthadone [13]. Le coût du traitement de substitution
et du suivi dans cette population nécessite des prélèvements
adéquats et des tests fiables et rapides. Le monitorage des concentrations
d'antibiotiques (vallée et pic) est une pratique commune en milieu
hospitalier et le devient aussi en ambulatoire [14] tant pour les aminoglycosides
(tobramycine) que pour les antibiotiques glycopeptidiques (vancomycine).
Lors d'intoxications médicamenteuses, l'importance du monitorage
est réduite et représente un plus à l'interrogatoire
et à l'examen clinique. Toutefois, il prend toute son importance
quand le patient est asymptomatique avec des concentrations sanguines
à la limite de la toxicité [15] ou quand les signes cliniques
sont tardifs comme lors d'une intoxication au paracétamol.
Le développement constant de nouveaux médicaments renforce
le rôle prépondérant de la surveillance thérapeutique
dynamisée par la mise au point de méthodes de dosage validées
en chromatographie liquide haute performance (CLHP) et spectrométrie
de masse, l'amélioration de leur performance, l'introduction de
nouvelles technologies et la synthèse de nouveaux réactifs
[16].
Défis pour les biologistes
Le perfectionnement du suivi thérapeutique passe par l'individualisation
du traitement avec une chimiothérapie guidée par les concentrations
sanguines des médicaments, tant pour les immunosuppresseurs et
le succès de la greffe, que pour les médicaments anticancéreux
et la chance de rémission [17]. Des études prospectives
dans ces domaines vont permettre d'obtenir des valeurs prédictives
de l'efficacité du traitement et s'appliquent aussi à d'autres
médicaments comme les antirétroviraux ou les nouveaux anticonvulsivants
(lomotrigine, gabapentin, topiramate). Les perspectives de l'immunosuppression
médicamenteuse utilisée depuis 20 ans (ciclosporine, azathioprine,
corticoïdes) sont en pleine évolution avec l'arrivée
de nouvelles molécules (tacrolimus, sirolimus, mycophénolate
mofétyl, dacliximab, rapamycine...) et leur utilisation, non seulement
en transplantation d'organes ou greffe de moelle osseuse, mais aussi pour
certaines maladies auto-immunes [18]. Le suivi thérapeutique des
immunosuppresseurs est essentiel car leur pharmacocinétique est
très variable, avec un facteur de variabilité interpatient
de 10 dans une étude avec le mycophénolate mofétyl
[19], essentiel en période de post-greffe d'organe quand le risque
de rejet est le plus élevé. Aussi le suivi thérapeutique
est-il un garde-fou pour permettre une immunosuppression adéquate
en évitant la zone de toxicité. Au-delà du rôle
de contrôle, le suivi thérapeutique est essentiel dans le
devenir clinique du patient, le rejet ou non après transplantation
étant fortement dépendant de la prise d'immunosuppresseurs
[20, 21], d'autant plus que ces médicaments sont fréquemment
donnés en association. Le prescripteur fait face à un obstacle
de taille, la variabilité individuelle vis-à-vis des médicaments
qui n'est en général pas connue avant de commencer le traitement
et peut en gêner l'instauration adéquate. Ce handicap va
pouvoir être contourné dans les années à venir
grâce à la pharmacogénétique. Cette variabilité
individuelle peut en effet être due à un changement au niveau
d'un gène qui modifie l'efficacité des enzymes qui transforment
les médicaments et la pharmacogénétique va permettre
de déterminer le génotype du patient et d'identifier les
mutations sur ces enzymes par biologie moléculaire. La connaissance
sur le polymorphisme génétique du métabolisme de
certains médicaments depuis les années 1950, comme la primaquine,
l'isoniazide, la débrisoquine, s'étend aujourd'hui à
un nombre considérable de médicaments, mais l'identification
des différents allèles est encore à faire. Cela est
certainement le défi le plus stimulant pour les biologistes. Encore
une fois, la collaboration du clinicien et du biologiste peut permettre,
par une prévision du métabolisme du médicament, avant
sa prescription, une meilleure pharmacovigilance, une réduction
des échecs thérapeutiques et des intoxications médicamenteuses
et une meilleure gestion du coût financier des thérapeutiques
[22].
Des efforts sont faits pour faciliter et optimiser
le suivi thérapeutique tant du côté du laboratoire
que du côté clinique. Un allégement du nombre de prélèvements
(vallée et pic) en ce qui concerne les antibiotiques est discuté
et certains auteurs estiment que les mesures de la seule concentration
minimale de vancomycine (vallée) est suffisante chez des patients
ayant une fonction rénale normale [23]. De même la recherche
s'oriente vers le développement de nouvelles méthodes analytiques
avantageuses pour le patient à partir d'autres prélèvements
que le sang, en particulier avec la salive pour la gentamicine administrée
une fois par jour [24] ou les anti-épileptiques [25], afin de permettre
une approche moins invasive surtout chez les enfants, avec toutefois des
difficultés quant à l'obtention d'un échantillon
de qualité. Le suivi thérapeutique n'est pas facile et présente
quelques points faibles qui mériteront d'être améliorés.
Les concentrations thérapeutiques recommandées des médicaments
peuvent être très différentes selon les laboratoires,
comme l'a montré une étude effectuée en Grande-Bretagne.
Les résultats d'un programme de contrôle de qualité
a montré que la gamme de concentrations-cibles était très
large pour certaines molécules comme la digoxine et le lithium
[26]. De plus, différentes méthodes de monitorage sont utilisées
et une étude a montré, de manière inquiétante,
qu'elles diffèrent beaucoup dans leurs recommandations de posologie
au clinicien [27]. Un autre point concerne l'absence de valeurs thérapeutiques
cibles et toxiques pour le sujet de plus de 65 ans. Cela résulte
du manque d'études chez le sujet âgé sain, mais aussi
chez le sujet âgé et très âgé qui est
souvent polymédiqué. Les changements physiologiques, les
modifications pharmacodynamiques et pharmacocinétiques liés
à l'âge sont des facteurs qui modifient de façon substantielle
le métabolisme de nombreux médicaments et leur élimination
chez le sujet âgé [28]. Enfin, un autre facteur, dont il
est très peu tenu compte dans la détermination optimale
de la concentration sanguine des médicaments, est représenté
par les changements chronobiologiques de l'action et du métabolisme
des médicaments. Le devenir du médicament est en effet fortement
dépendant, pour beaucoup de molécules, du moment de sa prise
[29]. Dans tous ces différents axes, le biologiste a un rôle
primordial d'information et de recherche à effectuer.
CONCLUSION De
nombreuses pistes existent pour rendre plus performant le suivi thérapeutique
des médicaments, non seulement au niveau préanalytique ou
analytique, mais aussi dans une globalité intégrant d'autres
approches comme la pharmacogénétique. L'optimisation de cet
outil qu'est la surveillance thérapeutique est un défi pour
les biologistes, avec la nécessité de le faire vivre et de
le rendre encore plus interactif avec les cliniciens, dans le but d'améliorer
la qualité de soin du patient et de diminuer son temps d'hospitalisation.
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