ARTICLE
Le diagnostic parasitologique direct, à la recherche d'hématozoaires
sanguins sur frottis minces colorés au May-Grünwald-Giemsa,
est positif lors d'un examen effectué le matin dans un laboratoire
de ville et le soir lors de l'admission au CHU (parasitémie 19
600/mul, soit 1 % des hématies). L'identification morphologique
de l'espèce responsable de l'accès se révèle
délicate comme le montrent les figures 1 à 4.
Les hématozoaires sont atypiques par la présence marquée
de pigment malarique et les frottis polymorphes font évoquer la
présence de P. malariae, malgré des hématies
parasitées de grande taille. Le lendemain de l'hospitalisation,
l'étude du frottis sur un nouveau prélèvement retrouve
uniquement P. falciparum. En étudiant rétrospectivement
les frottis analysés en ville, nous avons retrouvé ces mêmes
éléments atypiques et quelques rares gamétocytes
caractéristiques de P. falciparum en forme de faux. Sur
tous les frottis, la drépanocytose est responsable de modifications
morphologiques des hématies : falciformation, granulations pouvant
évoquer des granulations de Schüffner ou des taches de Maurer,
érythroblastose... La répartition des différentes
formes parasitaires, au cours du temps, est résumée dans
le tableau. Le pourcentage respectif des différents stades
montre, rétrospectivement, une évolution synchrone rendant
peu probable la présence de plusieurs espèces associées.
À l'admission, la recherche de l'antigène HRP II (Parasight
F, Becton-Dickinson, Grenoble, France et par ICT Malaria P. falciparum,
Fumouze, France) s'est révélée positive, ce qui a
permis d'identifier rapidement la présence de P. falciparum
le 22 au soir. L'amplification d'ADN plasmodial par PCR selon la technique
de Snounou [1] confirmera ultérieurement l'identification de la
seule espèce P. falciparum et l'absence de P. malariae.
Le traitement antiparasitaire par quinine IV
(8 mg/kg x 3/j) pendant 3 jours a été relayé par
Quinimax® (25 mg/kg de quinine base) per os pendant
4 jours. Parallèlement, un traitement de la crise drépanocytaire
associe : de l'oxygène 4 l/min, Topalgic 50® 1 cp
3 fois par jour, Speciafoldine® 4 cp 4 fois par jour, vitamine
C 1 g/j per os, et une hyperhydratation par soluté glucosé
à 5 % et soluté de bicarbonates à 14 : 24
h après le début du traitement, la température s'est
normalisée pendant que la parasitémie a diminué de
moitié. Les agglutinines irrégulières circulantes
anti-E, K, Le b et Fy a ont rendu toute transfusion impossible. Le 25
septembre, l'hémoglobine était à 5,6 g/l, le 28 à
6,6 g/l. La sortie a lieu le lendemain.
Commentaires
Un patient atteint de drépanocytose peut présenter un
accès palustre. La drépanocytose est une maladie génétique
de l'hémoglobine due à une mutation du sixième codon
de la chaîne beta de la globine (beta6Glu => Val).
Cette affection est fréquente en Afrique occidentale et centrale
où elle touche 5 à 20 % des populations. Elle est aussi
fréquente en Amérique du Nord, aux Caraïbes, en Amérique
du Sud, dans les pays du Maghreb, aux Indes et retrouvée en Europe
[2]. L'hémoglobine S protège de façon importante
(SS plus encore que AS) et incomplète contre les accès graves
à P. falciparum, et le mécanisme de cette protection
reste mal connu et controversé [3, 4]. Selon certains auteurs,
la présence du trait drépanocytaire ne réduit pas
le risque d'infection palustre, mais diminue l'importance de la parasitémie.
La présence d'HbS n'empêche pas la pénétration
du parasite contrairement à l'absence des antigènes de groupe
sanguin Duffy qui constituent les récepteurs
des mérozoïtes de P. vivax ; en revanche le développement
parasitaire est entravé [5]. L'HbS serait un mauvais substrat pour
P. falciparum [6]. Dans le globule rouge parasité, on observe
une diminution de la densité en oxygène et du pH intracellulaire
conduisant à une falciformation plus rapide de l'hématie
parasitée. La falciformation induit également une diminution
du K+ intracellulaire de l'hématie dont la destruction
plus rapide explique les plus faibles parasitémies [7]. La falciformation
diminue la capacité à former des rosettes in vitro,
ce qui expliquerait la moindre fréquence des paludismes pernicieux
[8]. Enfin, l'infectivité des gamétocytes est 2 à
4 fois supérieure quand ils se sont développés dans
des globules rouges AS. Ainsi, la protection génétique,
provoquant une réduction du nombre de parasites circulants, a finalement
un effet global limité grâce à la transmission potentiellement
accrue du parasite aux moustiques [9].
Il s'agit donc d'une patiente ayant présenté un accès
palustre simple à P. falciparum rapidement résolutif
sous traitement, révélé par une crise drépanocytaire.
La drépanocytose a rendu le diagnostic parasitologique difficile.
Le problème s'est alors posé d'une infection due à
P. malariae, à P. falciparum ou mixte. Le décompte
des différents stades parasitaires des trois frottis montre un
synchronisme probablement incompatible avec cette dernière hypothèse
puisque P. falciparum est responsable de fièvre tierce et
P. malariae de fièvre quarte. Le polymorphisme des frottis
est la conséquence de la saturation des capacités de séquestration
viscérale des hématies, liée à la drépanocytose.
Sur le plan morphologique, le nombre d'hématies parasitées
de grande taille, le pigment jaune présent dans les schizontes
âgés et l'absence de ces formes atypiques sur le frottis
du 23 septembre seraient plus en rapport avec P. falciparum. Ces
arguments morphologiques, associés à la présence
de l'antigène circulant, auraient dû permettre d'affirmer
cette identification. La détection de l'antigène
HRP II en urgence a permis de diagnostiquer rapidement P. falciparum,
confirmant son aide au diagnostic. Bien que cette technique ait pu être
prise en défaut [10], elle doit désormais faire partie des
réactifs de confirmation, dans les laboratoires de biologie. Seul
P. falciparum peut conduire à un accès pernicieux
; elle s'avère donc nécessaire pour confirmer un frottis
négatif et en cas de difficulté d'identification morphologique
de l'espèce. La PCR pratiquée dans deux laboratoires différents,
spécifique pour les quatre espèces, a permis de confirmer
l'identification morphologique en ne mettant en évidence que la
présence de P. falciparum.
CONCLUSION Remerciements
à I. Landau du laboratoire de biologie parasitaire du Muséum
national d'histoire naturelle de Paris et à J.-C. Petithory du laboratoire
du CH de Gonesse pour leurs conseils en matière de morphologie des
Plasmodium ainsi que G. Snounou de l'unité de parasitologie
biomédicale de l'Institut Pasteur pour le contrôle des PCR,
et M.-H. Charron pour leur réalisation. REFERENCES
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2. Girot R. Thalassémie, drépanocytose, physiopathologie
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3. Gendrel D, Kombila M, Nardou M, et al. Paludisme et
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5. Cartron JP. Groupes sanguins et relation structure-fonction.
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6. Luzzatto L. Genetics of red cells and susceptibility to malaria.
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on infectivity to anophelines. Am J Trop Med Hyg 1996 ; 54 : 111-3.
10. Gautret P, Rodier MH, Kauffmann-Lacroix C, Jacquemin JL.
Diagnostic du paludisme : attention aux faux négatifs avec des
réactifs sur bandelette. Presse Méd 1999 ; 28 : 913.
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