ARTICLE
Patients et méthodes
Patients
Nous avons reçu, dans notre laboratoire, 430 demandes de dépistage
des mucopolysaccharidoses à partir d'échantillons urinaires.
La suspicion de mucopolysaccharidose était basée sur des
arguments cliniques [5], radiologiques et cytologiques évocateurs.
Méthodes
Le dépistage urinaire est réalisé par la méthode
de Humbel [6]. Après précipitation des GAG acides, l'échantillon
concentré final permet la mesure quantitative des GAG [7] et leur
identification par électrophorèse monodimensionnelle sur
bande d'acétate de cellulose, préalablement saturée
en acétate de baryum 0,05 M, séparant ainsi les différents
types de GAG urinaires. Les GAG sont alors révélés
par coloration au bleu de 1-9 diméthyl-méthylène
[8]. En parallèle, une chromatographie en couche mince des oligosaccharides
urinaires est réalisée pour reconnaître des profils
pathognomoniques de pathologies voisines (oligosaccharidoses) ainsi que
celui de la maladie de Morquio de type B (présence de bandes de
galactosides) [9].
Le diagnostic enzymatique de certitude est assuré à partir
de leucocytes ou de lymphocytes isolés à partir de 10 ml
de sang prélevés sur EDTA. Des leucocytes sont également
isolés à partir du sang d'un sujet témoin non apparenté
et prélevé en même temps afin de valider l'ensemble
du processus préanalytique et analytique. Les mesures d'activités
enzymatiques mettent en uvre des méthodes spectrofluorimétriques
utilisant un substrat artificiel, libérant un composé fluorescent
: la 4-méthylombelliférone (Sigma Aldrich) [9], des méthodes
spectrophotométriques [10] et une méthode utilisant des
radio-isotopes [11].
La mise en évidence de l'anomalie moléculaire à
l'origine du déficit enzymatique a été réalisée
chez un malade atteint de MPS I et deux malades atteints de MPS II. L'ADN
génomique a été extrait à partir de 5 ml de
sang prélevé sur EDTA. Ces études ont été
réalisées au laboratoire de biochimie de l'hôpital
Debrousse à Lyon. Pour la MPS I, seules les trois mutations les
plus fréquentes dans la population française, Q70X,
W402X et P533R, ont été testées selon
la méthodologie recommandée par Scott et al. [12].
Les lésions W402X et Q70X ont été détectées
après digestion enzymatique et la mutation P533R par technique
d'hybridation spécifique d'allèles (ASO). Pour la MPS II,
l'analyse moléculaire a été réalisée
selon la technique de Froissart et al. [13] (techniques Southern-blot,
séquençage, transcription inverse-PCR).
Diagnostic prénatal
[14]
Une ponction de trophoblaste a été effectuée chez
deux femmes à 10 semaines d'aménorrhée, de deux familles
présentant un cas index respectivement de MPS IIIA et de MPS IVA.
Ce prélèvement a permis la mesure de l'activité enzymatique
avant et après culture.
Une amniocentèse a été effectuée chez deux
femmes à 16 semaines d'aménorrhée, de deux familles
présentant un cas index respectivement de MPS I et de MPS IIIA.
Ce prélèvement a permis d'une part, d'étudier les
GAG ainsi que de déterminer l'activité enzymatique de l'iduronate
sulfatase et de la bêta-D-glucuronidase dans le surnageant du liquide
amniotique et, d'autre part, d'étudier l'ensemble des activités
enzymatiques dans les cellules amniotiques cultivées. Pour la MPS
II, la détermination du sexe est indispensable.
Résultats et discussion
Sujets diagnostiqués
Les 47 enfants diagnostiqués au cours de cette étude proviennent
des régions du centre et du sud tunisien ; 20 sont originaires
de la localité de Sousse. Une prévalence des différents
types de mucopolysaccharidoses a pu être ainsi évaluée
(tableau 1), mais elle
est sans doute sous-estimée, car il est probable que nous n'avons
pas étudié tous les malades de ces régions par méconnaissance
de certains tableaux cliniques peu dysmorphiques. Néanmoins, ces
maladies, rares de par le monde, semblent fréquentes dans notre
pays [2]. En effet, la prévalence des mucopolysaccharidoses variait
de 0,013 pour la MPS VI à 0,100 pour la MPS III.
Le tableau 1 regroupe
les âges extrêmes des enfants malades (1-19 ans) lors de la
première consultation ainsi que le degré ou la notion de
consanguinité parentale qui a pu être précisée
dans 20 cas ; elle est le plus souvent du deuxième degré.
Dans 5 cas, le diagnostic a été porté du fait de
l'existence d'un cas index dans la fratrie. À part la MPS II (transmission
liée à l'X), il existe une prédominance féminine
; le sex ratio est de 0,62 (tableau
2).
À la naissance, aucun des enfants ne présentait d'anomalie
à l'examen clinique. Certaines formes (rares) atténuées
ont été révélées tardivement (un malade
MPS II à 19 ans). Nous n'avons pas retrouvé de formes tardives
de MPS III. Nos malades se répartissent en 8 MPS I, 8 MPS II (dont
une fille), 21 MPS III dont 7 de type A, 4 de type B, 4 de type C et 1
de type D, 6 MPS IV dont 4 de type A et 4 MPS VI.
Les 8 enfants atteints de MPS I (17 %) présentaient tous un syndrome
classique de maladie de Hürler. L'examen ophtalmologique a montré
des opacités cornéennes dans 4 cas.
Pour nos 8 patients présentant une maladie de Hunter (MPS II)
(17 %), le tableau clinique était très proche de celui de
la MPS I, à l'exception de deux formes modérées dans
une même fratrie. L'examen ophtalmologique a toujours montré
des cornées claires. Nous avons observé un cas, tout à
fait exceptionnel, de fille atteinte de forme sévère et
chez qui les diagnostics de MPS I et de déficit multiple en sulfatases
ont été exclus par l'absence d'opacités cornéennes
et de déficit en alpha-L-iduronidase et en plusieurs autres sulfatases.
Dix cas ont été rapportés jusqu'à aujourd'hui
[15].
Chez les 21 enfants atteints de MPS III (appartenant aux 4 sous-types),
les premiers signes sont apparus entre 1 et 7 ans, sous la forme de troubles
du comportement avec hyperkinésie et agressivité, puis une
dégradation intellectuelle progressive et très sévère.
Quatre de nos patients ne présentaient pas ou très peu de
dysmorphie faciale, en revanche 5 cas présentaient une hypertrichose
importante. La fréquence du type III est particulièrement
élevée (21 cas, soit 44,5 % de l'ensemble des mucopolysaccharidoses).
La maladie de Morquio (MPS IV) a été identifiée
chez 6 enfants (13 %) parmi lesquels 2 présentaient un retard mental
inhabituel.
Quatre enfants étaient atteints de la maladie de Maroteaux-Lamy
(MPS VI) (8,5 % de nos patients). La symptomatologie était similaire
à celle de la maladie de Hürler, mais le développement
intellectuel était normal.
Des cellules de surcharge au niveau du sang périphérique
n'ont été retrouvées que chez 4 de nos patients (3
MPS II, 1 MPS IIIA) ; il s'agissait de lymphocytes vacuolés de
Gasser. Aucune anomalie métachromatique d'Alder n'a été
mise en évidence dans le type VI.
Diagnostic biologique
Le dosage quantitatif des GAG dans les urines (résultats exprimés
en mg/g de créatinine et en fonction de l'âge) était
pathologique, à l'exception de 5 cas (3 MPS IV et 2 MPS VI) (figure).
En revanche, l'étude électrophorétique a toujours
montré un profil anormal caractéristique.
Le diagnostic de certitude est basé sur la mise en évidence
du déficit enzymatique. Ce déficit a varié de 0 à
21 % par rapport aux valeurs usuelles (tableau
2). Nous nous sommes toujours assurés qu'un déficit
en sulfatase était isolé (et non multiple) par le dosage
simultané d'une autre sulfatase, cela dans le cas d'un profil électrophorétique
des GAG évoquant une MPS I, II, VII [chondroïtine sulfate
(CS) + dermatane sulfate (DS) + héparane sulfate (HS)] ou MPS III
(HS).
Études moléculaires
Nous avons effectué cette étude moléculaire dans
deux familles de MPS I. La mutation P533R a été recherchée
en première intention et nous avons retrouvé cette mutation
(majoritaire dans la population maghrébine) à l'état
homozygote dans une famille. Aucune des trois mutations fréquentes
recherchées n'a pu être retrouvée dans la deuxième
famille.
En effet, dans les maladies autosomiques récessives, l'étude
moléculaire permet de retrouver, avec une meilleure fiabilité,
les hétérozygotes de la famille du malade. Cette approche
est facilitée quand il existe des mutations plus fréquentes
dans une population. C'est en particulier le cas de certaines lésions
moléculaires à l'origine de la maladie de Hürler :
la mutation P533R est très souvent identifiée chez les patients
d'origine tunisienne mais aussi marocaine [16] ; la mutation W402X, plus
fréquente en France, n'est retrouvée que très rarement
dans la population maghrébine [12, 16]. Cette approche reste limitée
mais, dans le contexte tunisien, ces études génétiques
sont intéressantes car les familles tunisiennes sont étendues
et les mariages entre apparentés sont fréquents (on peut
donc estimer une moindre hétérogénéité
des lésions moléculaires dans cette population et une étude
mutationnelle pourra être exploitée pour la mise en uvre
de plusieurs diagnostics prénatals).
Une famille tunisienne de MPS II a bénéficié d'une
étude moléculaire : la mutation Q396X, due à une
substitution C-T dans l'exon 9 en position 1310 de l'ADN complémentaire
(ADNc), a été trouvée ; son identification permet
une recherche systématique et rapide des conductrices de cette
famille. En effet, les études moléculaires améliorent
bien sûr le conseil génétique dans les maladies récessives
liées à l'X (MPS II) pour la détection des conductrices,
car l'inactivation du chromosome X peut favoriser l'expression de l'X
normal rendant difficile leur diagnostic enzymatique. L'identification
fiable des conductrices dans la famille permet de limiter le diagnostic
prénatal aux seules conductrices reconnues [14]. Lors du diagnostic
prénatal, l'inactivation de l'X peut être déséquilibrée
et ainsi favoriser l'expression de l'X muté : le tissu ftal
d'une fille conductrice pourra présenter une activité aussi
déficitaire que celle d'un garçon atteint ; un caryotype
ou une sonde de l'Y, pour préciser le sexe du ftus, sont
donc indispensables pour l'interprétation des résultats
enzymatiques.
L'obtention, dans un avenir proche, du spectre des mutations des mucopolysaccharidoses
tunisiennes revêt un intérêt épidémiologique,
et devrait permettre la mise en place d'une politique de prévention
par le repérage des hétérozygotes.
Diagnostic prénatal
Quatre de nos familles ont bénéficié d'un diagnostic
prénatal réalisé sur trophoblaste et sur liquide
amniotique. Ce diagnostic a permis de conclure que les ftus étaient
indemnes de mucopolysaccharidose.
CONCLUSION
Les maladies héréditaires du métabolisme, et en
particulier les mucopolysaccharidoses, constituent par leur fréquence,
en Tunisie, un réel problème de santé publique. Notre
étude a permis d'identifier 47 enfants originaires du centre et
du sud tunisien atteints de mucopolysaccharidoses, d'évaluer les
fréquences relatives et de préciser les formes cliniques
de ces affections hétérogènes dans cette région.
Le dépistage urinaire est opérationnel au laboratoire
de biochimie de Sousse et les autres techniques nécessaires à
l'investigation biochimique et moléculaire des mucopolysaccharidoses
sont en cours de transfert à partir du laboratoire de biochimie
pédiatrique de l'hôpital Debrousse de Lyon. La mise en place
d'un centre multidisciplinaire en Tunisie devrait permettre un diagnostic
plus précoce, donc une meilleure prise en charge des malades, permettant
d'améliorer leur qualité de vie et l'instauration d'une
réelle politique de prévention des mucopolysaccharidoses.
Remerciements. Nous remercions la région Rhône-Alpes
(France) dans le cadre des programmes Tempra (98016996) avec Monastir
(Tunisie) ainsi que le ministère français de la Coopération
et l'organisation du Comité mixte de coopération universitaire
franco-tunisien (CMCU) d'avoir bien voulu contribuer au financement de
ce projet. Nous sommes reconnaissants à l'équipe de M. Mathieu
et de I. Maire du Centre d'étude des maladies métaboliques
de l'hôpital Debrousse à Lyon pour leur aide et leur contribution
active à la mise en place de la stratégie d'orientation
et de dépistage des maladies métaboliques au service de
biochimie du CHU F.-Hached (Sousse) et de la Faculté de pharmacie
de Monastir. D'autre part, nous remercions la société Genzyme
pour son aide à la mise en place de notre centre.
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