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Dimanche 18 janvier 1998, Alain Lemonnier nous a quittés.
Une amitié de cinquante ans.
Année 1946. Une belle journée d'été dans
un quartier latin calme et encore estudiantin. Un bachelier B mathématiques
élémentaires, ancien élève de Louis-le-Grand,
vient de s'inscrire à la Faculté de Pharmacie, avenue de
l'Observatoire. Banal ? Peut-être, si ce n'est que quelques heures
après, le futur ami, plus curieux des bâtiments et des librairies,
retrouve dans un couloir de la Sorbonne à peine éclairé
(nous sortions de l'Occupation) devant l'amphithéâtre Liard,
Alain Lemonnier s'informant sur les programmes de la Faculté des
Sciences pour compléter sa formation. Pour quelqu'un simplement
satisfait de son inscription en Pharmacie, ce fut l'intuition, obscure
certes, d'une personnalité peu ordinaire. Raymond Lemonnier, son
père, pharmacien, tenait officine à Paris et le préparait
à l'exercice d'un métier qu'il aura toujours en haute estime.
Alain sut lui faire cependant comprendre qu'une décision irrévocable
le conduisait vers une carrière pharmaceutique différente.
Après la disparition subite de ce père, sa mère,
autorisée à garder l'officine dans l'attente du fils étudiant,
accepta aussi cette décision. Il faut dire qu'ils s'aimaient bien.
Année 1947. Débuts d'amitiés masculines et féminines
indéfectibles. Photographie jaunie prise dans le jardin du Luxembourg,
Alain explique aux plus distraits de ses camarades les sujets de cours
et de travaux pratiques mal compris.
Année 1951. Diplôme et succès au concours de l'Internat
des Hôpitaux de Paris durant lequel seront acquis tous les certificats
de biologie par le lauréat de la Faculté qui recevra les
médailles d'argent et d'or des Hôpitaux de Paris.
Début 1998, un soir, lecture des titres et travaux scientifiques
d'Alain Lemonnier. Depuis 1958, date de la thèse de doctorat ès
Sciences pharmaceutiques, pas une année sans publication (plus
de 200) dans des revues scientifiques de haut niveau international, auxquelles
doivent être ajoutées plus de 150 communications, la direction
de 36 rapports de DEA et de 37 thèses de doctorat.
Doué, travailleur acharné, méthodique, il fut toujours
inflexible quand il fallut prendre, tant à l'hôpital qu'à
la faculté, des décisions difficiles devant des imprévus,
en évitant le désarroi des autres et en forçant l'adhésion
de tous. Inflexible ? Et alors cette écoute permanente des autres
? Incompatibles ? Pas du tout, élémentaire chers amis :
une ascendance normande, une ascendance vosgienne, grand-père maternel
député des Vosges secrètement admiré. Dualité
créatrice.
Il est facile d'analyser sa carrière, lui qui fut toujours soucieux
d'un double volet d'activités à remplir au plus haut niveau.
À l'Assistance Publique de Paris, l'interne va devenir rapidement
chef de laboratoire, pharmacien des Hôpitaux et, après la
réforme de 1974, biologiste chef de service à l'hôpital
de Bicêtre. Nommé dans de très nombreuses commissions
et conseils (commission médicale consultative, conseil d'administration...),
il se fait remarquer par un esprit de décision, un jugement éclairé,
une ténacité hors du commun. L'Administration, devant un
vide imprévu, fera ainsi appel à lui pour la création
du service de biochimie du nouvel hôpital Antoine-Beclère,
sachant que dans une situation délicate du partage médecine-pharmacie,
cliniciens et fondamentalistes du CHU ne feront qu'approuver la solution
proposée.
À la Faculté, tous les échelons seront gravis et
exercés jusqu'à celui de professeur de classe exceptionnelle.
Après les heures d'enseignement, on remarque sa présence
dans les commissions les plus importantes, les conseils d'UER et d'UFR,
les conseils scientifiques régionaux et nationaux.
À cette activité débordante, il faut ajouter le
rôle prépondérant joué dans une période
délicate au sein de la Société française de
biologie clinique dont il fut secrétaire et président écouté.
Préparé par un début de carrière dans des
disciplines strictes, comme la chimie organique et la biophysique, sous
la conduite de Robert Moreau et Henri Renault, il a su avec méthode
et intelligence s'orienter vers la biochimie clinique en plein essor en
s'intégrant dans des groupes médicaux prestigieux et dans
des unités de recherche de l'Inserm. Avec J. Caroli, ce fut, avant
l'heure, l'étude des fonctions enzymatiques en hépatologie,
avec P. Mozziconacci et surtout D. Alagille, la création dès
1960 de départements spécialisés dans l'étude
de diverses maladies métaboliques, des erreurs innées du
métabolisme des acides aminés, des acides carboxyliques
et des sucres. Ce fut un chantier immense, original et surtout créateur
d'une équipe diversifiée où Alain Lemonnier savait
faire coexister des jeunes et des moins jeunes.
Travailleur acharné, il a su totalement communiquer dans un enseignement
qui restera un exemple. Combien il avait aimé celui de M. Mascré,
son premier patron à l'hôpital St-Antoine, bien que les matières
enseignées fussent très loin de la biologie. Fin des années
1960. Dernier cours, auditoire réduit et tristesse d'un vieux professeur.
Alain décide de venir y assister et suggère à quelques-uns,
qui avaient été ses internes, d'être près de
lui autour d'une table à la Closerie des Lilas. Parce que
c'était un très bon enseignant dira-t-il. Fidélité.
Ce 23 janvier, les collègues et les amis sont si nombreux pour
lui rendre un dernier hommage que l'église ne peut tous les contenir.
Leurs pensées vont à son épouse Frédérique,
à ses fils Bertrand et Jérôme, à toute sa famille
et, en voyant partir le convoi funéraire, l'auteur de ces lignes
a cru entendre un murmure : Professeur Alain Lemonnier vous étiez
un grand professionnel.
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