ARTICLE
À l'heure où ce numéro paraît, nous
avons changé de monnaie. L'unité n'est plus le franc mais
l'euro. Les habitudes doivent changer, comme à chaque fois qu'une
nouvelle norme se met en place. Des difficultés apparaîtront,
et il sera plus ou moins long à chacun de s'adapter, dans son for
intérieur, à cette nouvelle expression des valeurs. Celle-ci
peut cependant avoir un effet bénéfique, et mettre fin à
une certaine cacophonie : la guerre entre l'ancien et le nouveau franc
n'a pas été gagnée dans toute la pyramide des âges,
l'utilisation des unités reste parfois anecdotique, comme dans
l'immobilier, où l'unité est le million... d'anciens francs.
Un parallèle peut être tenté dans le domaine des
unités de mesure en biologie médicale. En principe, tout
devrait être limpide. L'utilisation des unités du système
international (SI) est la règle. Cette notion est simple, légitime,
facile à expliquer [1-3]. Pourtant, en 2002, et contrairement à
ce que l'on croit souvent, les médecins n'utilisent souvent plus
les unités SI. Cette remarque s'étend aux plus jeunes d'entre
eux, voire aux jeunes enseignants des facultés de médecine.
Il s'ensuit une communication difficile entre biologistes, cliniciens
et patients. Les uns se réclament des textes officiels, les autres
de la pratique quotidienne, certains enfin s'y perdent [4]. Une solution
doit être trouvée. Il n'est pas dans mon intention de revenir
sur le bien-fondé de l'expression en unités SI, mais de
mettre l'accent sur la difficulté d'application au quotidien de
notions théoriques, si légitimes soient-elles. S'arc-bouter
sur des positions de principe dans un langage officiel proche de la langue
de bois serait très dangereux car, finalement, ce n'est pas le
biologiste isolé dans son bastion, mais la biologie ouverte au
monde médical, qui persistera. L'utilisation des unités
SI n'a été préconisée en médecine qu'après
des années, des décennies, voire des siècles d'emploi
des unités conventionnelles. Ce poids historique ne peut être
ignoré.
Dans les années 1970, une grande offensive d'information avait
été lancée par les biologistes, et en premier lieu
les biochimistes. Dans les services hospitaliers, les médecins,
de l'externe au grand patron, avaient dans leurs poches, à côté
du stéthoscope et de la réglette à ECG, un petit
fascicule édité par le laboratoire, permettant la conversion
des unités traditionnelles en unités SI. Ils le consultaient
fidèlement devant tout résultat écrit, en tentant
de briser le poids de l'habitude. Ce temps est révolu. La génération
médicale qui avait accepté les unités internationales
il y a vingt ou trente ans n'a pas communiqué son enthousiasme
aux plus jeunes, ou l'a perdu, et le message n'a pas suivi. Le biologiste
qui sort de son laboratoire pour établir le dialogue avec les prescripteurs
vérifie aisément l'ampleur du fossé qui sépare
la théorie et la pratique. Dans le secteur privé, les unités
conventionnelles sont utilisées de façon très majoritaire
et les unités SI clairement rejetées. À l'hôpital,
surtout en CHU où l'universitaire se doit d'être garant du
dogme, on conserve souvent l'expression en unités SI, ce qui n'empêche
pas les cliniciens de convertir les valeurs en unités traditionnelles
au retour des résultats dans les services de soins. Outre la démotivation
des praticiens à employer les unités SI, d'autres facteurs
sont intervenus pour en limiter l'usage. De nouveaux paramètres
de biologie clinique sont apparus, pratiquement toujours exprimés
en unités pondérales. Par ailleurs, certaines publications
ne préconisent plus obligatoirement l'utilisation des unités
internationales, et la contribution des Anglo-Saxons en la matière
n'est pas des plus positives.
Cependant, l'analyse plus détaillée de la situation permet
de montrer que les points de discordance sont en réalité
peu nombreux, et ne concernent que quelques constituants du bilan. Ce
sont malheureusement les mieux connus des médecins et des patients,
parfois médiatisés, comme le glucose ou les paramètres
lipidiques. Facteur aggravant, les valeurs numériques sont plus
faciles à manier en unités traditionnelles que dans le système
SI. On mémorise mieux 1 g/L de glucose ou 2 g/L de cholestérol,
que 5,5 ou 5,2 mmol/L. Dans les cas où les valeurs chiffrées
sont identiques dans les deux systèmes (natrémie ou kaliémie
par exemple) personne ne soulève bien évidemment la question.
Enfin, pour la plupart des autres paramètres, bien peu de médecins
- voire de biologistes - connaissent la valeur de référence
exacte. Au-delà du chiffre, le prescripteur se reporte alors au
compte rendu de résultats, où doivent figurer tous les éléments
nécessaires à l'interprétation.
Les problèmes sont donc finalement restreints, mais concernent
des analyses tellement courantes et fréquemment impliquées
dans les grandes questions de santé publique (diabète, athérosclérose)
que toute modification de leur maniement est sensible. Une réflexion
consensuelle doit permettre de régler pragmatiquement, au-delà
de toute querelle d'arrière-garde, cette question plus importante
qu'il n'y paraît. Sur un plan pratique d'abord, car l'incertitude
sur les unités peut avoir des conséquences dramatiques :
un patient peut surdoser son traitement en insuline si son lecteur de
glycémie a été étalonné en unités
internationales alors qu'il croit lire des unités conventionnelles,
avec un risque d'hypoglycémie sévère. Dans la grande
presse, on voit aussi qu'une sonde spatiale peut s'écraser par
la non-prise en compte du système métrique. Sur un plan
plus général, cette polémique est révélatrice
d'une pesanteur, d'une inadéquation de la communication des biologistes
dans l'exercice médical quotidien. Nous devons aborder sérieusement
la question sans nous réfugier derrière des certitudes stériles.
La Société française de biologie clinique doit jouer
un rôle de catalyseur dans ce processus. Rêvons un peu. Si
le consensus autour des unités d'expression préfigurait
un consensus sur l'unité de la biologie médicale ?
Remerciements. Je remercie le Pr V. Durlach pour sa
lecture attentive du manuscrit et ses suggestions.
Références
1. Férard G. Expression des résultats en biologie
clinique : actualités. Ann Biol Clin 1991 ; 49 : 502-6.
2. Largier A. Apostrophe. m/s 1992 ; 8 : 191.
3. Pontet F. Le point sur les unités SI. Ann Biol Clin
2000 ; 58 : 640.
4. Landreaud M. Unités en biologie : traditionnelles ou
SI ? Ann Biol Clin 2001 ; 59 : 232-3.
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