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Annales de Biologie Clinique. Volume 60, Number 1, 7-8, Janvier - Février 2002, Editoriaux


Résumé  

Author(s) : P. Gillery, Laboratoire central de biochimie, Hôpital Robert-Debré, CHU de Reims, 51092 Reims cedex.

ARTICLE

À l'heure où ce numéro paraît, nous avons changé de monnaie. L'unité n'est plus le franc mais l'euro. Les habitudes doivent changer, comme à chaque fois qu'une nouvelle norme se met en place. Des difficultés apparaîtront, et il sera plus ou moins long à chacun de s'adapter, dans son for intérieur, à cette nouvelle expression des valeurs. Celle-ci peut cependant avoir un effet bénéfique, et mettre fin à une certaine cacophonie : la guerre entre l'ancien et le nouveau franc n'a pas été gagnée dans toute la pyramide des âges, l'utilisation des unités reste parfois anecdotique, comme dans l'immobilier, où l'unité est le million... d'anciens francs.

Un parallèle peut être tenté dans le domaine des unités de mesure en biologie médicale. En principe, tout devrait être limpide. L'utilisation des unités du système international (SI) est la règle. Cette notion est simple, légitime, facile à expliquer [1-3]. Pourtant, en 2002, et contrairement à ce que l'on croit souvent, les médecins n'utilisent souvent plus les unités SI. Cette remarque s'étend aux plus jeunes d'entre eux, voire aux jeunes enseignants des facultés de médecine. Il s'ensuit une communication difficile entre biologistes, cliniciens et patients. Les uns se réclament des textes officiels, les autres de la pratique quotidienne, certains enfin s'y perdent [4]. Une solution doit être trouvée. Il n'est pas dans mon intention de revenir sur le bien-fondé de l'expression en unités SI, mais de mettre l'accent sur la difficulté d'application au quotidien de notions théoriques, si légitimes soient-elles. S'arc-bouter sur des positions de principe dans un langage officiel proche de la langue de bois serait très dangereux car, finalement, ce n'est pas le biologiste isolé dans son bastion, mais la biologie ouverte au monde médical, qui persistera. L'utilisation des unités SI n'a été préconisée en médecine qu'après des années, des décennies, voire des siècles d'emploi des unités conventionnelles. Ce poids historique ne peut être ignoré.

Dans les années 1970, une grande offensive d'information avait été lancée par les biologistes, et en premier lieu les biochimistes. Dans les services hospitaliers, les médecins, de l'externe au grand patron, avaient dans leurs poches, à côté du stéthoscope et de la réglette à ECG, un petit fascicule édité par le laboratoire, permettant la conversion des unités traditionnelles en unités SI. Ils le consultaient fidèlement devant tout résultat écrit, en tentant de briser le poids de l'habitude. Ce temps est révolu. La génération médicale qui avait accepté les unités internationales il y a vingt ou trente ans n'a pas communiqué son enthousiasme aux plus jeunes, ou l'a perdu, et le message n'a pas suivi. Le biologiste qui sort de son laboratoire pour établir le dialogue avec les prescripteurs vérifie aisément l'ampleur du fossé qui sépare la théorie et la pratique. Dans le secteur privé, les unités conventionnelles sont utilisées de façon très majoritaire et les unités SI clairement rejetées. À l'hôpital, surtout en CHU où l'universitaire se doit d'être garant du dogme, on conserve souvent l'expression en unités SI, ce qui n'empêche pas les cliniciens de convertir les valeurs en unités traditionnelles au retour des résultats dans les services de soins. Outre la démotivation des praticiens à employer les unités SI, d'autres facteurs sont intervenus pour en limiter l'usage. De nouveaux paramètres de biologie clinique sont apparus, pratiquement toujours exprimés en unités pondérales. Par ailleurs, certaines publications ne préconisent plus obligatoirement l'utilisation des unités internationales, et la contribution des Anglo-Saxons en la matière n'est pas des plus positives.

Cependant, l'analyse plus détaillée de la situation permet de montrer que les points de discordance sont en réalité peu nombreux, et ne concernent que quelques constituants du bilan. Ce sont malheureusement les mieux connus des médecins et des patients, parfois médiatisés, comme le glucose ou les paramètres lipidiques. Facteur aggravant, les valeurs numériques sont plus faciles à manier en unités traditionnelles que dans le système SI. On mémorise mieux 1 g/L de glucose ou 2 g/L de cholestérol, que 5,5 ou 5,2 mmol/L. Dans les cas où les valeurs chiffrées sont identiques dans les deux systèmes (natrémie ou kaliémie par exemple) personne ne soulève bien évidemment la question. Enfin, pour la plupart des autres paramètres, bien peu de médecins - voire de biologistes - connaissent la valeur de référence exacte. Au-delà du chiffre, le prescripteur se reporte alors au compte rendu de résultats, où doivent figurer tous les éléments nécessaires à l'interprétation.

Les problèmes sont donc finalement restreints, mais concernent des analyses tellement courantes et fréquemment impliquées dans les grandes questions de santé publique (diabète, athérosclérose) que toute modification de leur maniement est sensible. Une réflexion consensuelle doit permettre de régler pragmatiquement, au-delà de toute querelle d'arrière-garde, cette question plus importante qu'il n'y paraît. Sur un plan pratique d'abord, car l'incertitude sur les unités peut avoir des conséquences dramatiques : un patient peut surdoser son traitement en insuline si son lecteur de glycémie a été étalonné en unités internationales alors qu'il croit lire des unités conventionnelles, avec un risque d'hypoglycémie sévère. Dans la grande presse, on voit aussi qu'une sonde spatiale peut s'écraser par la non-prise en compte du système métrique. Sur un plan plus général, cette polémique est révélatrice d'une pesanteur, d'une inadéquation de la communication des biologistes dans l'exercice médical quotidien. Nous devons aborder sérieusement la question sans nous réfugier derrière des certitudes stériles. La Société française de biologie clinique doit jouer un rôle de catalyseur dans ce processus. Rêvons un peu. Si le consensus autour des unités d'expression préfigurait un consensus sur l'unité de la biologie médicale ?

Remerciements. Je remercie le Pr V. Durlach pour sa lecture attentive du manuscrit et ses suggestions.

Références

1. Férard G. Expression des résultats en biologie clinique : actualités. Ann Biol Clin 1991 ; 49 : 502-6.

2. Largier A. Apostrophe. m/s 1992 ; 8 : 191.

3. Pontet F. Le point sur les unités SI. Ann Biol Clin 2000 ; 58 : 640.

4. Landreaud M. Unités en biologie : traditionnelles ou SI ? Ann Biol Clin 2001 ; 59 : 232-3.


 

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