ARTICLE
L'observation
Madame B., âgée de 58 ans, est hospitalisée le 13
novembre 2000 pour l'évolution d'un adénocarcinome colloïde
mucineux de la vessie découvert en décembre 1999 et opéré
en février 2000. Le scanner réalisé après
neuf mois (09/2000) montrait une métastase hépatique associée
à des adénopathies iliaques droites et gauches. L'hémogramme
(tableau 1) mettait alors
en évidence une anémie (hémoglobine : 10,2 g/dL),
normochrome, normocytaire, associée à une thrombopénie
(102 x 109/L). Le 14/11/2000, l'hémogramme indique une
anémie (7,9 g/dL) normochrome, normocytaire, régénérative
(réticulocytes : 289 x 109/L), se majorant rapidement,
associée à une thrombopénie (88 x 109/L).
Le bilan d'hémostase réalisé le 17/11/2000 montre
une thrombopénie (70 x 109/L), un taux de prothrombine
(TP) à 62 %, un fibrinogène à 0,8 g/L, les produits
de dégradation du fibrinogène et de la fibrine (PDF) à
40 µg/mL (N ¾ 10) et la présence de monomères
de fibrine (++, par technique d'agglutination de particules de latex recouvertes
de monomères de fibrine « de Largo » [1]). Un syndrome
de coagulation intravasculaire disséminé (CIVD) est suspecté.
L'exploration des facteurs de la coagulation associe une diminution du
facteur II (40 %) à des facteurs V et VII+X normaux. Le temps de
lyse des euglobulines est légèrement raccourci (1 h 15 avec
N > 1 h 30) ce qui est habituel dans les CIVD. L'antithrombine, le
plasminogène et l'alpha2 antiplasmine sont normaux. Dans le but
de documenter l'anémie, initialement normocytaire mais devenue
macrocytaire du fait de la régénération, les explorations
complémentaires sont en faveur d'une hémolyse (haptoglobine
effondrée, augmentation des LDH plasmatiques et de la bilirubine
non conjuguée). La recherche d'une origine immunologique est négative
(agglutinine irrégulière éliminée par la négativité
des tests de Coombs direct et indirect. Les dosages des vitamines B9 et
B12 sont normaux. La patiente est alors transfusée par deux concentrés
de globules rouges déleucocytés. L'évolution est
marquée par la persistance des monomères de fibrine, liés
à la présence d'une CIVD chronique dans le cadre de l'extension
du cancer métastasé, et par l'aggravation progressive de
l'anémie et de la thrombopénie (figure
1). Le pourcentage de schizocytes (figure
2), très modéré au départ (0,4 % le 17/11)
se majore avec l'aggravation de l'anémie et la persistance de la
CIVD (1,4 % le 21/11 et 2,2 % le 12/12). L'examen du frottis sanguin met
en évidence une érythromyélémie (myélocytes
: 6 % ; métamyélocytes : 7 % ; érythroblastes : 6
pour 100 leucocytes), associée à des anomalies des hématies
(anisocytose, polychromatophilie, ponctuations basophiles). La scintigraphie
osseuse montre la présence de plusieurs métastases osseuses
et le scanner cérébral, effectué du fait de l'apparition
d'un strabisme convergent à l'il droit, met en évidence
une masse rétro-orbitaire droite. L'évolution est rapidement
défavorable.
Discussion
L'observation rapportée présente des éléments
de l'évolution d'une malade atteinte d'un cancer (vessie) métastasé
(foie, ganglions abdominaux profonds, orbite, os) du diagnostic au décès
(12 mois). La survenue de complications, attendues, rend plus complexe
l'interprétation d'examens biologiques simples. Or, les retombées
cliniques de l'interprétation biologique sont importantes, dans
la mesure où le traitement est sensiblement différent. Parmi
les examens de première ligne, le bilan hématologique «
standard » (hémogramme + hémostase) est régulièrement
demandé. Nous nous efforcerons de discuter la part de la CIVD et
celle de la microangiopathie thrombotique (MAT), toutes deux pouvant compliquer
un cancer [2], mais relevant d'une attitude thérapeutique différente.
La CIVD est un syndrome acquis caractérisé par l'activation
intravasculaire massive de la coagulation et apparaissant dans de nombreuses
pathologies (septicémie, obstétrique, traumatisme majeur,
brûlure étendue, cancers...) [3]. Aucune analyse biologique
ne permet à elle seule d'affirmer ou d'exclure le diagnostic de
CIVD [4, 5]. Le diagnostic est évoqué devant l'association
de plusieurs signes biologiques chez un sujet susceptible de développer
une CIVD : allongement du temps de Quick (TQ) et du temps de céphaline
plus activateur (TCA), diminution du fibrinogène et des plaquettes,
avec ou sans fibrinogénopénie ou thrombopénie [3],
présence de PDF ou de D-dimères, et de monomères
de fibrine. Ces éléments étaient présents
dans l'observation présentée (plaquettes, TP, fibrinogène,
PDF, monomères...). Parmi ces analyses de première ligne,
les monomères de fibrine semblent être les plus spécifiques
d'une CIVD : ils témoignent de la génération massive
de thrombine et de son action sur le fibrinogène [6]. Il existe
deux types de techniques permettant de détecter les complexes solubles
ou monomères de fibrine : les tests dits de « para-coagulation
» [7], test à l'éthanol et test au sulfate de protamine,
aboutissant à la gélification du plasma, et les tests d'agglutination
dérivés de la technique de Largo [1] utilisant des particules
recouvertes de monomères de fibrine, hématies ou particules
de latex. Les performances diagnostiques de ces tests ne sont pas équivalentes.
Les tests d'agglutination sont plus sensibles que les tests de para-coagulation
: ils restent en particulier positifs en cas d'hypofibrinogénémies
importantes alors que les tests de para-coagulation peuvent être
faussement négatifs quand le fibrinogène est inférieur
à 1 g/L [8]. Tous ces tests exigent un prélèvement
sanguin irréprochable, toute amorce de la coagulation étant
susceptible de provoquer un résultat faussement positif. La diminution
des plaquettes et du fibrinogène ainsi que l'allongement des temps
de coagulation et la présence de PDF ou D-dimères sont des
signes sensibles mais non spécifiques [9]. Qui plus est, en présence
d'un syndrome inflammatoire, le fibrinogène (protéine de
la phase aiguë de l'inflammation) et parfois le TCA (sensible au
facteur VIII, protéine de l'inflammation) peuvent rester dans les
valeurs physiologiques [3-5]. À côté des monomères
de fibrine, Il existe d'autres tests spécialisés reflétant
la génération de thrombine : fragment d'activation de la
prothrombine F1+2 et complexes thrombine-antithrombine. Mais
leur utilité et possibilité d'utilisation pratique sont
modérées car ils sont rarement pratiqués en routine
et leur performance diagnostique ne semble pas être supérieure
à celle des monomères de fibrine, leur spécificité
et sensibilité se situant entre 80 et 90 % [3]. Les autres anomalies
associées à une CIVD sont : une diminution des inhibiteurs
physiologiques de la coagulation (antithrombine, protéine C, protéine
S), un éventuel raccourcissement du temps de lyse des euglo-bulines,
la diminution du plasminogène et de l'alpha2 antiplasmine [10].
Toutefois ces analyses, non spécifiques, apportent peu d'aide au
diagnostic. Comme dans notre observation, la diminution du plasminogène
et de l'alpha2 antiplasmine, sont souvent absentes dans les CIVD chroniques
modérées, le plus souvent compensées (ce qui semble
ne pas être la cas ici, faisant approfondir la recherche de la connaissance
du mécanisme).
La présence d'une CIVD chronique est particulièrement
fréquente dans les cancers métastasés [2]. Les signes
de consommation sont alors souvent au premier plan. Environ 10 à
15 % des patients avec tumeurs métastasées montrent des
signes biologiques de CIVD dont le mécanisme n'est pas encore clairement
compris [3]. L'expression de facteur tissulaire à la surface des
cellules tumorales a été impliquée, en particulier
avec les cancers à cellules sécrétrices, comme c'est
le cas chez notre patiente. La thrombopénie fait partie du tableau
et se majore avec la CIVD. Un compte initial de moins de 100 x 109/L
est évocateur - mais non spécifique -, d'autant plus qu'il
s'accompagne ensuite d'une accentuation de la diminution du nombre des
plaquettes.
Dans le cas présenté, la présence d'une thrombopénie
et d'une anémie hémolytique avec schizocytes visibles sur
le frottis sanguin pose le problème de l'association ou du diagnostic
différentiel entre MAT et CIVD. La question est de savoir si les
shizocytes et la thrombopénie sont expliqués par une CIVD,
une MAT ou l'association des deux pathologies. Au cours des MAT, la présence
de schizocytes est un signe diagnostique majeur, souvent réputé
comme obligatoire (ce qui n'est pas toujours le cas !) [11]. Au cours
des CIVD, des schizocytes peuvent parfois être visibles. La CIVD
est alors généralement grave, s'accompagnant de dépôts
de fibrine dans les capillaires ou les artérioles du rein en particulier,
observables par biopsie [3]. Une CIVD importante peut en effet s'accompagner
d'une anémie hémolytique modérée avec présence
de schizocytes [3-5, 10, 12-14], mais, comme ici, l'association avec une
anémie importante se majorant est un argument en faveur d'une MAT
surajoutée [15]. En ce qui concerne le contexte clinique, CIVD
et MAT peuvent toutes deux compliquer un cancer métastasé
[16]. Les signes cliniques : fièvre, insuffisance rénale
et signes neurologiques associés aux MAT ne sont pas suffisamment
spécifiques pour porter le diagnostic. Les schizocytes sont le
signe cardinal des MAT mais peuvent également se voir dans d'authentiques
CIVD. Les signes biologiques les plus spécifiques d'une CIVD sont
les monomères de fibrine, les fragments F1 + 2 de la
prothrombine et les complexes thrombine-antithrombine. Ces deux derniers
tests ne sont pas de réalisation courante. Quant aux MAT, le signe
le plus spécifique est la présence de multimères
de facteur von Willebrand de haut poids moléculaire, ou mieux la
mise en évidence du déficit de la protéase clivant
les multimères de facteur von Willebrand (analyse réalisée
dans des laboratoires spécialisés). Cependant, cette anomalie
n'est pas toujours trouvée dans les MAT associées aux cancers
métastasés [17]. L'importance de l'anémie hémolytique
(haptoglobine effondrée, augmentation des lactico deshydrogénases
plasmatiques et de la bilirubine non conjuguée), contrastant avec
la concentration modérée en schizocytes, a conduit à
envisager d'autres causes possibles d'hémolyses : immunologique
(allo- ou auto-anticorps), infectieuse, parasitaire ou médicamenteuse
[11]. L'enquête s'est révélée négative.
Le traitement de la CIVD au cours des hémopathies et des tumeurs
malignes repose avant tout sur celui de sa cause, associé à
un traitement substitutif (transfusion plaquettaire ou plasma frais congelé).
Les thérapeutiques visant à empêcher l'activation
de la coagulation, à l'aide d'héparine à faibles
doses, sont rarement utilisées en raison des complications hémorragiques
toujours possibles. Dans les cas où la MAT s'intègre, comme
ici, dans l'évolution d'un cancer (plus particulièrement
un adénocarcinome : estomac, pancréas, sein...), la néoplasie
sous-jacente est généralement disséminée et
le traitement difficile [18]. Les MAT survenant après chimiothérapie
et plus récemment après auto- ou allogreffe de cellules
souches hématopoïétiques (où plusieurs facteurs
favorisant interviennent : conditionnement par radiothérapie et
chimiothérapie, toxicité médicamenteuse, réaction
du greffon contre l'hôte, infections entraînant une activation
de l'endothélium...) ont une mortalité élevée
et les seuls espoirs thérapeutiques reposent sur le traitement
étiologique associé à des échanges plasmatiques
itératifs [19]. La corticothérapie, les antiagrégants
plaquettaires et les immunoglobulines sont généralement
peu ou pas efficaces.
Chez cette malade, le tableau hématologique est d'interprétation
difficile. La persistance d'une CIVD, explicable par le contexte et prouvée
biologiquement, qui semble s'intensifier lentement avec l'évolution
(diminution du TQ et du fibrinogène associée à une
augmentation des PDF) contraste avec l'aggravation rapide de l'anémie
et de la thrombopénie. Elle suggère une contribution importante
d'un phénomène microangiopathique. Cependant, le pourcentage
relativement faible de schizocytes retrouvé au niveau du frottis
sanguin est surprenant, alors que l'anémie se majore rapidement
en quelques semaines malgré une régénération
importante (réticulocytes > 200 x 109/L). En principe,
et pédagogiquement, on sépare les tableaux biologiques de
CIVD et de MAT (tableau 2).
Cette observation met en exergue la possibilité, quasi unique,
de coexistence des deux situations chez les malades atteints d'un cancer,
d'autant plus qu'il est métastasé et qu'il est en phase
terminale.
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Article reçu le 27 août 2001, accepté le 7 octobre 2001.
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