ARTICLE
Nous
nous proposons dans ces quelques lignes d'examiner l'évolution de
la qualité des résultats produits par les laboratoires d'analyse
de biologie médicale (LABM) à travers les informations fournies
par différents contrôles de qualité et d'en tirer quelques
enseignements.
Les données des contrôles de qualité interne (CQI)
montrent une amélioration progressive de la reproductibilité
intersérielle au cours des vingt dernières années
(tableau 1).
L'origine de cette évolution est sans doute multiple : la meilleure
stabilité des étalons, des produits de contrôle et
surtout des réactifs a participé à l'amélioration
des résultats. De même, la généralisation de
l'emploi d'automates, accompagnée d'une maintenance efficace a
été une autre cause de progrès. L'assurance qualité
exigée par le GBEA a officialisé et conforté cette
démarche. C'est donc avec un certain optimisme que de nombreux
biologistes considèrent leur production en biochimie clinique.
Pour évaluer la validité de cette opinion, il est possible
de s'appuyer sur des critères plus objectifs comme ceux présentés
dans le document publié par Vassault et al. [1]. La qualité
concernée ici, exprimée par le coefficient de variation
dans les CQI, est la reproductibilité intersérielle.
Le tableau 1 montre que
le niveau de performance 2001 du LABM pris ici à titre d'exemple
est satisfaisant pour les dix paramètres choisis selon les critères
proposés par la SFBC [1] et presque totalement (sauf pour le sodium
plasmatique) en prenant en compte la variabilité intra-individuelle
selon Frazer [2]. Cet auteur a suggéré que le niveau maximum
de reproductibilité intersérielle acceptable ne serait pas
dicté par les avis des experts dans les domaines analytiques ou
cliniques, avis qui sont pour lui trop subjectifs. Son principe de base
est que la variabilité analytique reste suffisamment faible par
rapport à la variabilité biologique. Or la reproductibilité
inter-sérielle est essentielle pour le suivi biologique. On peut
donc dire que le défaut de reproductibilité intersérielle
doit rester suffisamment faible par rapport à la variabilité
biologique intra-individuelle. Pour cela, Frazer considère que
le coefficient de variation analytique (CVa) doit rester
inférieur à la moitié du coefficient de variation
biologique intra-individuel (CVb). Des données
présentant la variabilité intra- et interindividuelle sont
aujourd'hui disponibles sous la forme de banques de données pour
plus de 100 analytes sanguins ou urinaires [3, 4]. En prenant l'exemple
de la créatinine plasmatique pour laquelle un CVb
de 4,3 % est admis [4], on peut calculer l'erreur totale (CVtotal)
en fonction de CVa. Frazer a aussi proposé d'intégrer
un facteur multiplicatif pour calculer une « différence significative
» (2,77 x CVtotal). Cette différence représente
la valeur à partir de laquelle on pourra affirmer avec une probabilité
de 95 % que deux résultats successifs obtenus chez le même
patient par le même LABM sont différents (cf. annexe
pour quelques détails). La figure
1 décrit la relation entre la reproductibilité intersérielle
observée dans un LABM et les deux paramètres dérivés
proposés par Frazer,
à savoir la variabilité totale :

et la différence significative, exprimée en %. On voit que
ces deux paramètres augmentent rapidement avec l'imprécision,
mais aussi qu'il n'est plus très intéressant de faire des
progrès en termes de précision en dessous d'un certain CVa
(dans cet exemple en dessous de 2 %). À partir des données
du tableau 1 (CVa
= 1,8 %) et de l'équation utilisée par Frazer, on obtient
une différence critique de 12,9 % pour la créatinine plasmatique.
Cela signifie que l'on pourra affirmer que 100 et 112,9 µmol/L sont
des valeurs différentes avec une probabilité d'au moins
95 %.
Parallèlement, les données des enquêtes externes
de qualité (EEQ nationales, régionales) montrent qu'au cours
des deux dernières décennies la cohérence interlaboratoire
en biochimie clinique ne s'est pas toujours (ou trop peu souvent) améliorée.
Le tableau 2 a été
constitué à partir des données relatives aux dix
mêmes analytes que dans le tableau
1 et provenant d'enquêtes réalisées au niveau
national (CQN). Nous avons pris en compte les CV tronqués pour
des concentrations se rapprochant des valeurs usuelles. Le tableau est
alors moins réjouissant puisque pour cinq des dix paramètres
retenus (glucose, urée, triglycérides, calcium, ASAT), on
ne décèle pas d'évolution favorable. De plus, pour
la moitié des analytes (créatinine, triglycérides,
sodium, calcium total, ASAT) le niveau de qualité souhaité
[erreur totale acceptable = erreur de précision + erreur de justesse]
définie à partir de la variabilité biologique interindividuelle
n'est pas atteint [3, 4]. La cause est apparemment un défaut de
justesse, si nous généralisons à l'ensemble
des LABM la constatation faite dans le laboratoire (tableau
1), c'est-à-dire si nous admettons que la reproductibilité
intersérielle des LABM est acceptable. La réalité
des données présentées dans le tableau
2 peut être discutée, car il n'est pas sûr que
les produits de contrôle reflètent parfaitement les spécimens
provenant de patients (manque possible de commutabilité). Rappelons
aussi que la cohérence interlaboratoire évaluée par
un coefficient de variation indique une proportion de LABM présentant
un niveau de performance donné. Par exemple, un CV interlaboratoire
égal au CV d'erreur totale acceptable pour un analyte signifie
que 68 % des LABM participant à une enquête présentent
un niveau de cohérence satisfaisant si la répartition est
gaussienne. C'est à peu près ce que l'on constatait pour
les triglycérides en 1997 en rappelant que la troncature des résultats
(telle que celle utilisée par l'Agence du médicament) aboutit
à éliminer ceux fortement discordants (quelques %).
Que faire face à cette situation ?
Remarquons tout d'abord que lorsque la reproductibilité intersérielle
est satisfaisante, il n'est pas très efficace de s'acharner à
vouloir faire des progrès dans ce domaine. En revanche, il nous
semble nécessaire de mieux valider et utiliser les données
des CQI et des EEQ de manière à mieux maîtriser la
justesse. Par ailleurs, si la reproductibilité intersérielle
est essentielle pour le suivi des patients grâce à des déterminations
réalisées dans le même LABM, la justesse est nécessaire
pour interpréter des résultats de LABM en termes diagnostiques
à partir d'observations épidémiologiques ou réalisées
par d'autres LABM. Pour évaluer et améliorer la justesse,
quelques souhaits peuvent être adressés soit aux producteurs
de matériaux de contrôle, soit aux utilisateurs, c'est-à-dire
aux biologistes des LABM.
Parmi les demandes présentées aux fabricants de matériaux
de contrôle certaines nous paraissent fondamentales :
1) la stabilité des matériaux utilisés
pour les contrôles : cette qualité est importante pour les
CQI comme pour les EEQ. Pour ces dernières il est très utile,
sans doute nécessaire, de réutiliser certains matériaux
de contrôle dans deux ou plusieurs enquêtes différentes
de manière à définir l'évolution de la qualité
dans un LABM ou un groupe de LABM. Nous aurions donc besoin d'augmenter
la stabilité des matériaux de contrôle ;
2) l'identité de la matrice pour des produits de contrôle
utilisés dans la même enquête. Cela représente
un impératif pour confectionner un diagramme de Youden pour les
comptes rendus d'EEQ. L'identité de la matrice permettrait d'améliorer
la qualité des informations fournies par les EEQ en évitant
des erreurs d'interprétation ;
3) l'identité du mode de production des lots : la solution
semble passer par un engagement auprès des organisateurs d'EEQ
que le mode de production des lots restera identique ou qu'une information
leur sera donnée s'il est modifié ; cela servira à
sélectionner plus objectivement les matériaux de contrôle
pour des périodes ultérieures en tenant compte des résultats
précédents, notamment en termes de cohérence interlaboratoire
;
4) l'identité entre différents lots de la source des
analytes ajoutés à la matrice. Cela est nécessaire
pour les protéines et notamment les enzymes qui peuvent exister
sous des isoformes différentes.
Le respect de ces quatre conditions permettra aux biologistes de considérer
les informations des EEQ comme des alarmes et de suivre l'évolution
de la qualité de leur production, le résultat d'une action
corrective qu'ils auront entreprise à la suite d'une alarme. Notons
que les conditions 2, 3 et 4 ne sont à notre connaissance pas encore
remplies.
Une autre qualité, la commutabilité des matériaux
de contrôle avec les spécimens provenant de patients
est très importante et insuffisamment évaluée. La
commutabilité d'un matériau est son aptitude à réagir
de manière identique aux spécimens provenant de patients
lorsque les conditions de mesure sont modifiées, par exemple lorsque
des méthodes de mesure différentes sont employées.
Autrement dit, nous pouvons espérer que l'utilisation de matériaux
commutables permette de définir plus exactement la qualité
réelle des résultats d'analyses d'un groupe de LABM. Nous
proposons de faire tester la commutabilité des matériaux
par un organisme indépendant avant leur utilisation dans les EEQ.
Des assurances données par les fabricants pour les conditions 1,
2, 3 et 4 permettraient de limiter la fréquence des études
de commutabilité.
Nous proposons aussi de redonner aux sociétés savantes
leur responsabilité dans les avis scientifiques à formuler
dans le domaine de l'assurance qualité. Cela dépasse le
cadre classique de la standardisation pour aller vers celui de la traçabilité
et de la transférabilité des résultats (voir GBEA).
Rappelons ici qu'une « exigence essentielle » de traçabilité
a été formulée par l'Union européenne pour
les calibrateurs et les solutions de contrôle chaque fois que celle-ci
peut être mise en uvre [5].
Par ailleurs, les biologistes doivent réaliser les analyses concernant
leurs contrôles dans les mêmes conditions que celles retenues
pour les spécimens provenant de patients pour utiliser au mieux
leurs résultats de CQI ou d'EEQ. La seconde approche consiste à
concentrer nos efforts sur les phases pré- et postanalytique. Il
s'agit notamment d'éviter la confusion entre les résultats
des deux échantillons de contrôle présentés
lors d'une EEQ, confusion qui peut être due à des erreurs
d'identification d'échantillons ou de transcription de résultats,
des erreurs dans l'utilisation des unités ou de non actualisation
du codage des méthodes employées. La phase préanalytique
est aussi concernée par la reconstitution des échantillons
de contrôle. L'exactitude du volume de reconstitution des matériaux
de contrôle, l'agitation, le mode et la durée de la conservation
sont des étapes particulières au contrôle de qualité
qu'il importe de maîtriser aussi parfaitement que possible.
Si, comme nous le croyons, les problèmes de reproductibilité
sont le plus souvent réglés, comment améliorer la
justesse des mesures ? Il faut d'abord que la traçabilité
des calibrateurs aux matériaux de référence produits
et acceptés au niveau international soit assurée. La démarche
exemplaire réalisée par les fabricants d'appareils et de
réactifs avec le CRM 470 pour un grand nombre de protéines
du sérum est une démonstration de la faisabilité
de cette approche [6]. Par ailleurs, l'opération de calibrage est
réalisée moins fréquemment que dans le passé
dans les LABM à la suite des progrès dans la stabilisation
des réactifs. Le calibrage est toutefois fondamental pour améliorer
la justesse et doit être réalisé avec soin. Pour ceci,
remarquons simplement qu'il est préférable d'effectuer des
mesures répétées pour calibrer un système
analytique. Ce mode opératoire est d'ailleurs proposé sur
plusieurs systèmes analytiques. Il s'agit donc de le généraliser
ou de privilégier les automates permettant de réaliser cette
approche.
En conclusion, reproductibilité et justesse représentent
deux qualités indépendantes. Le temps de la justesse nous
paraît arrivé pour des raisons réglementaires et d'efficacité
de la production des LABM, et donc pour une amélioration de la
qualité.
Références
1. Vassault A, Grafmeyer D, de Graeve JR, Beaudonnet A, Bienvenu
J. Analyses de biologie médicale : spécifications et normes
d'acceptabilité à l'usage de la validation de techniques.
Ann Biol Clin 1999 ; 57 : 685-95.
2. Frazer CG. Analytical goals are applicable to all. JIFCC
1990 ; 2 : 84-6.
3. Ricos C, Cava F, Garcia-Lario JV, et al. Current databases
on biologic variation: pros, cons, and progress. Scand J Clin Lab Invest
1999 ; 59 : 491-500.
4. Sebastian-Gambaro MA, Liron-Hernandez FJ, Fuentes-Arderiu
X. Intra- and interindividual biological variability data bank. Eur
J Clin Chem Biochem 1997 ; 35 : 845-52.
5. Directive du Parlement européen et du Conseil européen
du 27 octobre 1998 relative aux dispositifs de diagnostic in vitro
98/79/EC.
6. Bienvenu J, Doche C, Later R, et al. Améliorations
apportées par le matériau de référence CRM
470 dans la standardisation du dosage des protéines sériques
: données à partir du Contrôle de qualité national.
Ann Biol Clin 1997 ; 55 : 37-40.
|