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Troponin I, CKMB mass: which one is right ?


Annales de Biologie Clinique. Volume 56, Number 4, 479-82, Juillet - Août 1998, Pratique quotidienne


Résumé  

Author(s) : C. Berny, J. Bohé, D. Jacques, M. Manchon.

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ARTICLE

Depuis 1995, un nouveau marqueur de l'infarctus du myocarde est utilisé par les biologistes, la troponine I cardiaque. Comparée à la créatine kinase MB (CKMB) massique immunométrique, marqueur de référence jusqu'à cette date [1], la troponine I innove sur les points suivants [2, 3] : excellente spécificité pour le myocarde, concentration circulante très faible chez le sujet sain, et persistance sept à dix jours après la nécrose. Elle est strictement superposable à la CKMB sur deux points essentiels : le délai d'apparition dans le sang après le début des douleurs thoraciques (environ 6 heures pour les 2 marqueurs) [4] et la praticabilité analytique du dosage [5].

L'utilisation en parallèle, dans notre laboratoire, de la troponine I et de la CKMB massique, depuis plusieurs mois n'a pas donné lieu à des difficultés d'interprétation particulières. Comme d'autres utilisateurs, nous avons pu observer :

- l'absence d'élévation de la troponine I dans de nombreux cas de rhabdomyolyses sévères [6],

- l'absence d'élévation de la troponine I dans une population d'insuffisants rénaux chroniques traités par dialyse [7, 8],

- l'augmentation franche et concomitante de la CKMB et de la troponine I dans la phase initiale de l'infarctus du myocarde avec retour à la normale de la CKMB et persistance d'une concentration élevée de troponine I dans un second temps [9],

- des élévations modérées et simultanées de CKMB et de troponine I dans des contextes de « souffrance myocardique » sans nécrose avérée [10, 11],

- des élévations modérées de CKMB et troponine I chez des polytraumatisés avec contusion myocardique [12].

Cette expérience personnelle [13] et un article récent [14] nous ont conduits à prendre la décision de supprimer la CKMB de la liste des analyses effectuées dans notre laboratoire, mais l'observation présentée ci-dessous nous interroge sur ce choix.

L'observation

Madame A., âgée de 58 ans, diabétique insulinodépendante depuis l'âge de 20 ans, au stade des complications vasculaires et hémodialysée depuis 3 ans, est transférée du service de néphrologie au service de réanimation médicale pour sepsis grave, dyspnée et troubles de conscience. Au moment du transfert, le tableau clinique évolue déjà depuis 3 jours, l'hyperthermie est à 39,8 °C, un aspect de pneumopathie systématisée est présent, et un traitement antibiotique associant Augmentin® et Rulid® n'a eu aucun effet.

À l'admission

À l'admission en réanimation, la malade présente de légers troubles de conscience avec un score de Glasgow à 11, une dyspnée marquée (fréquence respiratoire : 31 cycles par minute) et des douleurs abdominales, thoraciques et dorsales, mais l'état neurologique rend l'interrogatoire difficile.

L'électrocardiogramme (ECG) est difficile à interpréter. Six semaines auparavant un enregistrement montrait des signes manifestes de nécrose myocardique en zones antérolatérale et septale. Ces mêmes modifications sont observées sur l'ECG à l'admission. Durant les 24 premières heures, on note de façon transitoire un discret courant de lésion sous endocardique dans le territoire antérolatéral (sous décalage du segment ST en V4 et V5). Le tracé retourne ensuite à l'état basal à partir de la 48e heure.

Le bilan biologique montre une pO2 à 53 mmHg sous 5 litres d'oxygène, des CK totales augmentées : 394 UI/l (valeur usuelle < 125), associées à une CKMB massique normale : 0,9 µg/l (valeur usuelle < 7), une Troponine I élevée : 10,1 µg/l (valeur usuelle < 0,6) et une myoglobine très élevée : 3 700 µg/l (valeur usuelle < 90), une leucocytose à 8 800 par µl (valeur usuelle
5 à 7 000) et une CRP à 384 mg/l (valeur usuelle < 5).

Un bilan biologique de pneumopathie est demandé : BK, virus pneumotropes, recherche bactériologique sur liquide de lavage broncho-alvéolaire.

Évolution

L'élévation des CK totales, parallèle à celle de la troponine, et la dissociation CKMB-troponine est surveillée dans les heures et les jours suivants l'admission (tableau 1). Malgré une antibiothérapie modifiée et élargie associant Claforan®, Oflocet® et Flagyl®, il n'y a pas d'évolution favorable du tableau clinique jusqu'à J6. Les séances d'hémodialyse conventionnelle sont pratiquées toutes les 48 heures.

À J6 l'hypothèse de la pneumopathie infectieuse est confirmée par les résultats bactériologiques : identification de Legionella Pneumophila sur la culture du liquide de lavage broncho-alvéolaire. Un traitement associant Rovamycine® et Oflocet® est mis en place. L'évolution générale est favorable et la patiente quitte le service de réanimation à J16.

Mais pour le clinicien, à côté de la pneumopathie à Legionella pneumophila, se pose la question d'une éventuelle nécrose myocardique : les modifications sur l'ECG vont dans ce sens, mais les résultats enzymatiques sont divergents.

Le point de vue du biologiste

La CKMB a été initialement mesurée par une technique directe de type sandwich avec deux anticorps différents conduisant à un résultat exprimé en masse de protéines (CKMB massique). Ces techniques de mesure de la CKMB sont apparues en 1988 et ont supplanté celles mesurant l'activité catalytique de la sous-unité CK B après inhibition de la sous-unité M. Le biologiste a donc jugé nécessaire de confirmer, par d'autres méthodes que celles qu'il utilise, la dissociation CKMB massique normale, troponine I élevée. Un des prélèvements à concentration élevée de troponine, mesuré sur place sur Stratus II avec le réactif Dade, a été contrôlé sur Access avec le réactif Pasteur. Les valeurs seuils, pour le diagnostic de l'infarctus du myocarde, de ces deux méthodes immunologiques, sont très différentes : 1,6 µg/l avec le réactif Dade, 0,1 µg/l avec le réactif Pasteur. Pour notre patiente, les résultats exprimés en multiple de la valeur seuil sont proches : 6,5 fois avec le réactif Dade, 5,9 fois avec le réactif Pasteur. Un des prélèvements à concentration normale de CKMB massique, mesuré sur place sur Stratus II avec le réactif Dade, a été contrôlé sur Mini-Vidas avec le réactif BioMérieux ; cette deuxième technique immunologique donne pour notre patiente un résultat de CKMB normal. Sur ce même prélèvement, nous avons pu faire pratiquer une électrophorèse des CK sur Cardiorep (Helena). L'électrophorèse montre que l'isoenzyme MM est seule présente dans l'échantillon, les isoenzymes MB et BB sont indétectables, il n'y a pas de macro-CK.

L'hypothèse d'une interférence négative sur la CKMB est donc écartée par le fait que les résultats sont identiques et normaux avec des méthodes fondées sur des principes analytiques totalement différents : réaction antigène-anticorps et séparation physicochimique. Chez notre malade dialysée, polytransfusée, l'hypothèse d'un inhibiteur circulant de la CKMB pouvait être envisagé. Cette hypothèse est rejetée par la mesure d'une concentration moitié de celle attendue après mélange à parts égales d'un plasma riche en CKMB et de celui de notre patiente.

Il est constaté que le troisième marqueur de l'infarctus du myocarde, la myoglobine n'est d'aucun secours. Chez une patiente fébrile et insuffisante rénale les concentrations sont très élevées. La rhabdomyolyse est probable compte tenu de l'état fébrile.

L'ECG est en faveur d'une souffrance myocardique mais la nécrose ne peut être affirmée compte tenu de la dissociation des deux marqueurs utilisés, dissociation confirmée par plusieurs méthodes analytiques. Cependant, la troponine I semble être un marqueur plus sensible que la CKMB massique pour la détection de nécroses mineures [15].

Le point de vue du clinicien

La possibilité de poser un diagnostic sûr de nécrose myocardique dès la phase précoce de sa constitution reste une préoccupation pour tout clinicien confronté à l'urgence. Si les caractéristiques tant de la douleur thoracique que de l'électrocardiogramme sont essentielles et souvent suffisantes pour poser le diagnostic et débuter rapidement le traitement adapté dans la plupart des cas, les dosages biologiques des différents marqueurs de la lyse myocardique sont d'une aide précieuse dans les situations moins stéréotypées et notamment lorsque la douleur thoracique fait défaut.

C'est dans cette dernière situation que se trouve notre patiente. Il est habituel de constater que la douleur thoracique est absente dans le tableau de nécrose myocardique du sujet diabétique. L'état de vigilance de la patiente est insuffisant pour permettre une analyse séméiologique fiable. Enfin, la scène clinique est dominée à l'admission par un tableau de pneumopathie infectieuse ; l'infarctus, s'il existe, n'est qu'au second plan. Le diagnostic de nécrose myocardique n'a été évoqué que sur des données paracliniques, et en particulier biologiques. Le tracé ECG de l'admission est inchangé par rapport à celui réalisé quelques mois auparavant et ne s'est que très discrètement modifié durant les 24 premières heures avec l'apparition transitoire d'un courant de lésion sous-endocardique dans le territoire antérolatéral. Ces modifications de l'ECG ne permettent pas d'affirmer la nécrose avec certitude mais le retour du tracé à l'état de base est un argument contre une lésion myocardique importante.

Les résultats des dosages biologiques de différents marqueurs de lyse myocardique sensés apporter une même information diagnostique (troponine, CKMB massique) sont revenus contradictoires et ont donc empêché de trancher avec certitude sur l'existence d'un infarctus du myocarde. L'élévation modérée des CK totales (maximum à 885 UI/l) peut être expliquée par la seule note de rhabdomyolyse. Cette dernière a très certainement été présente chez cette patiente agitée, septique dont l'agent infectieux isolé a été une Legionella et qui a eu un pic fébrile à plus de 41°C. Les cinétiques des variations des TGO, TGP et LDH sont compatibles avec une nécrose myocardique chez cette patiente hémodialysée.

Le diagnostic d'infarctus du myocarde n'ayant pu être posé avec certitude, le doute demeure quant à savoir lequel du dosage de la troponine ou des CKMB massique a été mis en défaut dans ce dossier. Dans l'attente de données supplémentaires sur les sensibilités et spécificités respectives de ces deux dosages chez des patients débilités, leur réalisation simultanée reste souhaitable. Des résultats divergeants doivent nous rendre méfiants pour poser un diagnostic de certitude.

Article reçu le 31 janvier 1998, accepté le 20 mars 1998.

REFERENCES

1. Apple FS. Acute myocardial infarction and coronary reperfusion. Ann J Clin Path 1992 ; 97 : 217-26.

2. Adams JE, Bodor GS, Davila-Roman VG, et al. Cardiac troponin I : a marker with high specificity for cardiac injury. Circulation 1993 ; 88 : 101-6.

3. Larue C, Calzolari C, Lagrange MC, Pau B. Dosage immunoenzymétrique de la troponine cardiaque humaine. Aide au diagnostic précoce et spécifique de l'infarctus du myocarde. Immunoanal Biol Spec 1993 ; 8 : 168-76

4. Mair J, Morandell D, Genser N, Lechleitner P, Dienstl F, Puschendorf B. Equivalent early sensitivities of myoglobin, creatine kinase MB mass, creatine kinase isoform ratios, and cardiac troponins I and T for acute myocardial infarction. Clin Chem 1995 ; 41 : 1266-72.

5. Kuhr LP, Baum H, Schweigert R, Hafner G, Prellwitz W, Neumeier D. Evaluation of a rapid, quantitative cardiac troponin I immunoassay. Eur J Clin Chem Clin Biochem 1997 ; 35 : 399-404.

6. Bodor GS, Porterfield D, Voss EM, Smith S, Apple FS. Cardiac troponin I is not expressed in fetal and healthy or diseased adult human skeletal muscle tissue. Clin Chem 1995 ; 41 : 1710-5.

7. Hafner G, Thome-Kromer B, Schaube J, et al. Cardiac troponins in serum in chronic renal failure. Clin Chem 1994 ; 40 : 1790-1.

8. Bhayana V, Gougoulias T, Cohoe S, Henderson AR. Discordance between results for serum troponin T and troponin I in renal desease. Clin Chem 1995 ; 41 : 312-7.

9. Zaninotto M, Altinier S, Lachim M, Carraro P, Plebani M. Fluoroenzymometric method to measure cardiac troponin I in sera of patients with myocardial infarction. Clin Chem 1996 ; 42 : 1460-6.

10. Antman EM, Tanasijevic MJ, Thompson B, Schactman M, McCabe CH. Cardiac specific troponin I levels to predict the risk of mortality in patients with acute coronary syndromes. N Engl J Med 1996 ; 335 : 1342-9.

11. Guest TM, Ramanathan AV, Tuteur PG, et al. Myocardial injury in critically ill patients. A frequently unrecognized complication. JAMA 1995 ; 273 : 1945-9.

12. Bodor GS, Porter S. Landt Y, Ladenson JH. Development of monoclonal antibodies for an assay of cardiac troponin I and preliminary results in suspected cases of myocardial infarction. Clin Chem 1992 ; 38 : 2203-14.

13. Berny C, Lapierre B, Mialon A, Manchon M, Baltassat P. Évaluation clinique d'un marqueur biologique de l'infarctus du myocarde, la troponine I. Étude comparative avec la CKMB. Immunoanal Biol Spec 1996 ; 11 : 183-90.

14. Bhagat CI, Langton P, Lewer M, Ching S, Beilby JP. Cardiac troponin I should replace CKMB for the diagnosis of acute myocardial infarction. Ann Clin Biochem 1997 ; 34 : 511-6.

15. Apple FS, Falahati A, Paulsen R, Miller EA, Sharkey SW. Improved detection of minor ischemic myocardial injury with measurement of serum cardiac troponin I. Clin Chem 1997 ; 43 : 2047-51.


 

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