ARTICLE
Les syndromes myélodysplasiques sont un groupe hétérogène
de désordres hématologiques d'origine clonale, développés
à partir d'une cellule souche multipotente myéloïde.
Ils se caractérisent par une hématopoïèse inefficace
et dysplasique due à la prolifération d'un clone médullaire
anormal. Les syndromes myélodysplasiques, dont il existe cinq entités
parmi lesquelles les « anémies réfractaires »,
ont en commun une ou plusieurs cytopénies périphériques,
une dysplasie des cellules sanguines périphériques et/ou
médullaires d'une ou plusieurs lignées et un risque de transformation
en leucémie aiguë myéloblastique (LAM). Les syndromes
myélodysplasiques, affections préleucémiques, qu'ils
soient d'origine idiopathique ou secondaire à une chimiothérapie,
doivent être distingués des dysmyélopoïèses
d'origine toxique ou iatrogène, non cancéreuses et réversibles
à l'arrêt de l'agent causal. Le diagnostic d'un syndrome
myélodysplasique est principalement cytologique et repose sur la
reconnaissance d'anomalies quantitatives et qualitatives des cellules
du sang et de la moelle. Dans environ un tiers des cas, notamment pour
les cytopénies réfractaires simples, les simples critères
cytologiques ne suffisent pas et c'est souvent avec 6 à 12 mois
de recul que le diagnostic peut être confirmé.
Les syndromes myélodysplasiques affectent le plus souvent des
sujets de plus de 60 ans, mais ils peuvent toucher également une
population plus jeune, notamment après exposition à des
substances toxiques ou à des radiations ionisantes. Les syndromes
myélodysplasiques de l'enfant constituent une entité particulière.
Ces dernières années, les études cytogénétiques
et moléculaires ont permis de préciser les connaissances
sur les syndromes myélodysplasiques. Des protocoles thérapeutiques
récents rigoureusement menés ont permis de progresser dans
le traitement et la prise en charge des patients atteints de syndrome
myélodysplasique.
Classification des syndromes myélodysplasiques
La classification FAB (French-American-British), datant de 1982 et révisée
en 1985, est celle actuellement utilisée ; elle repose sur des
critères cytologiques [1]. Cinq entités ont été
individualisées (tableau
1) : l'anémie réfractaire (AR), l'anémie
réfractaire sidéroblastique (ARS ou ARSI), l'anémie
réfractaire avec excès de blastes (AREB), l'AREB en transformation
(AREBt) et la leucémie myélomonocytaire chronique (LMMC).
Trois critères sont pris en compte :
le pourcentage de blastes dans le sang périphérique
et dans la moelle,
le pourcentage de sidéroblastes en couronne dans la moelle
mis en évidence par la coloration de Perls,
le nombre absolu de monocytes dans le sang.
La classification FAB n'individualise pas les syndromes myélodysplasiques
avec moelle pauvre (10-15 % des syndromes myélodysplasiques) ou
myélofibrose (15-20 % des syndromes myélodysplasiques) [2-4].
Une nouvelle classification émanant de l'OMS est aujourd'hui
proposée [5]. Dans les syndromes myélodysplasiques sont
individualisés :
l'anémie réfractaire avec ou sans sidéroblastes
en couronne avec myélodysplasie de la lignée rouge uniquement,
la cytopénie réfractaire avec myélodysplasie
d'au moins deux lignées (rouge, granuleuse ou mégacaryocytaire),
l'anémie réfractaire avec excès de blastes
(< 20 % dans la moelle),
le syndrome 5q (cf. particularités infra),
le syndrome myélodysplasique inclassable.
Les syndromes myéloprolifératifs/myélodysplasiques,
formes frontières entre les syndromes myéloprolifératifs
et les syndromes myélodysplasiques, sont classés à
part : ils comprennent la LMMC, la leucémie myéloïde
chronique atypique et la leucémie myélomonocytaire juvénile.
La classification OMS prend en compte le fait que la LMMC se rapproche,
par sa présentation clinique (syndrome tumoral), son évolution
et sa prise en charge thérapeutique, d'un syndrome myéloprolifératif
avec coexistence d'une dysplasie hématopoïétique.
Enfin, dès que la blastose médullaire est supérieure
à 20 et non plus 30 % comme dans la classification FAB, le stade
ultime de leucémie aiguë (LA) est atteint. Le stade d'AREBt
(AREB en transformation) est abandonné dans la classification OMS.
Données épidémiologiques
sur les syndromes myélodysplasiques
Les données épidémiologiques sur les syndromes
myélodysplasiques sont rares ou d'exploitation difficile. En effet,
la classification FAB date de 1982 et les données antérieures
sont issues de séries associant cytopénies d'étiologies
variées et leucémies aiguës. Il s'agit d'une pathologie
touchant surtout le sujet âgé, plus de 80 % des patients
ayant plus de 60 ans au diagnostic [6]. Moins de 10 % des adultes atteints
de syndrome myélodysplasique ont un âge inférieur
à 50 ans lors du diagnostic, la majorité de ces patients
ayant entre 40 et 50 ans. L'incidence annuelle des syndromes myélodysplasiques
est estimée entre 2 et 4 cas pour 100 000 habitants dans la population
générale. Cette incidence atteint 15 à 50 sujets
sur 100 000 par an au-delà de 70 ans [7, 8]. La prévalence
globale des syndromes myélodysplasiques chez les sujets de plus
de 60 ans est évaluée à 1 pour 500 sujets par an,
ce qui, compte tenu de la probable sous-estimation de ce chiffre, notamment
chez les plus de 80 ans, en fait une pathologie fréquemment rencontrée
en pratique gériatrique.
Les formes de l'enfant sont très rares, associées dans
20 % des cas à des anomalies constitutionnelles (trisomie 21, neurofibromatose
de type I). La classification FAB s'applique dans les autres cas, les
ARSI étant exceptionnelles. Une prédisposition familiale
aux syndromes myélodysplasiques est retrouvée dans 25 à
30 % des cas chez l'enfant contre seulement 2 à 3 % des cas chez
l'adulte. Le diagnostic est souvent difficile et l'examen cytogénétique
ainsi que l'étude de la clonalité peuvent être des
éléments déterminants pour le diagnostic positif.
Par ailleurs, deux entités cliniques sont à distinguer,
proches des syndromes myéloprolifératifs : la LMMC juvénile,
qui atteint surtout les jeunes garçons avant l'âge de 4 ans,
et la monosomie 7 sont considérées, par certains auteurs,
comme des entités à part [9].
Une légère prédominance masculine est notée
chez les patients présentant un syndrome myélodysplasique
(rapport hommes/femmes = 1,2). L'incidence globale tend à augmenter
ces dernières années, probablement par l'association de
plusieurs mécanismes : meilleure connaissance de la pathologie
après les efforts de classification, augmentation de l'espérance
de vie, plus grande fréquence des facteurs étiologiques
de syndromes myélodysplasiques secondaires [7, 10].
Les formes primitives idiopathiques de novo représentent
80 à 90 % des cas [11, 12]. Les formes secondaires semblent en
augmentation récente, probablement du fait de l'utilisation plus
large de la radiothérapie et de la chimiothérapie anticancéreuse
[13]. En particulier, sont incriminés les agents alkylants, surtout
s'ils sont utilisés sur de longues périodes. Les syndromes
myélodysplasiques secondaires se développent habituellement
3 à 7 ans après l'exposition à la chimiothérapie
et sont associés à une perte partielle ou totale du chromosome
7 dans plus de la moitié des cas [14]. Des toxiques, professionnels
ou de l'environnement, sont également incriminés. Il s'agit
principalement du benzène et de certains de ses dérivés,
mais également des insecticides et des pesticides. Une incidence
plus importante de syndromes myélodysplasiques a été
observée chez les fumeurs et anciens fumeurs, qui pourrait s'expliquer
par la présence d'hydrocarbures polycycliques présents dans
la fumée de tabac [15].
Physiopathologie des syndromes myélodysplasiques
Les syndromes myélodysplasiques forment un groupe hétérogène
d'affections dont la physiopathologie est encore mal connue. Les hypothèses
qui sont formulées actuellement ne valent souvent que pour un petit
nombre de patients. Il semble que plusieurs étapes marquent l'évolution
d'un syndrome myélodysplasique [16]. Le processus serait initié
par la lésion de progéniteurs ou la survenue d'un événement
mutationnel au niveau de ces progéniteurs. Il s'en suivrait une
réponse immunologique affectant la survie de ces progéniteurs
via les lymphocytes T cytotoxiques et/ou les macrophages de la
moelle. Dans les phases précoces de la maladie, il existerait une
prolifération des progéniteurs et des précurseurs
de la moelle associée à un avortement intramédullaire
par apoptose excessive, ce qui expliquerait le paradoxe hypercellularité
médullaire/cytopénie périphérique. L'apoptose
excessive serait liée à l'augmentation de la production
de cytokines pro-apoptotiques (TNFalpha, FAS ligand). L'émergence
d'un clone anormal avec perte télomérique surviendrait au
cours de l'évolution. Enfin, dans une phase tardive de la maladie,
il existerait une décroissance de l'apoptose des progéniteurs
associée à une inactivation de gènes suppresseurs
de tumeurs [16].
La mise en évidence d'anomalies caryotypiques et/ou d'anomalies
moléculaires chez certains patients a contribué à
l'identification d'oncogènes ou de gènes candidats suppresseurs
de tumeurs, potentiellement impliqués dans la pathogenèse
des syndromes myélodysplasiques. Ainsi, les délétions
du bras long du chromosome 5 permettent d'incriminer différents
gènes suppresseurs de tumeurs, le early growth response gene-1
ou EGR-1, ou l'interferon regulatory factor (IRF1) par exemple
[17]. La délétion du bras court du chromosome 17 (syndrome
17p) implique le gène p53, l'un des principaux
gènes suppresseurs de tumeurs connus [14]. Toutefois, aucune anomalie
d'un oncogène ou d'un gène suppresseur de tumeur n'est retrouvée
de manière constante ou spécifique dans les syndromes myélodysplasiques.
La rareté des translocations équilibrées dans les
syndromes myélodysplasiques et la fréquence des délétions
rendent difficile l'identification d'anomalies moléculaires affectant
des gènes situés au niveau de points de cassure chromosomique.
Parmi les mutations identifiées, il faut citer celles touchant
les gènes Ras et NF-1 (neurofibromatose de type 1)
impliqués dans la transduction du signal, celles inactivant des
gènes suppresseurs de tumeurs (p53, hyperméthylation de
p15), celles touchant des gènes codant des récepteurs de
tyrosine-kinase... [17].
L'association syndrome myélodysplasique-désordres immunitaires
vient illustrer certains aspects de la pathogenèse des syndromes
myélodysplasiques. Certaines infections semblent volontiers rencontrées
durant l'évolution des syndromes myélodysplasiques, tendant
à montrer un chimiotactisme des polynucléaires intact mais
une activité antibactérienne diminuée (fréquence
des collections purulentes) ou un désordre de la fonction macrophagique
(fréquence des infections à mycobactéries atypiques)
[18]. D'autre part, certaines maladies auto-immunes (polyarthrites séronégatives,
vascularites cutanées, polychondrite atrophiante) semblent significativement
plus fréquentes au cours des syndromes myélodysplasiques
[19, 20].
Diagnostic d'un syndrome myélodysplasique
Les circonstances de découverte d'un syndrome myélodysplasique
sont variées. Le diagnostic peut être évoqué
devant des anomalies d'un hémogramme réalisé à
titre systématique (50 % des cas). Des symptômes d'insuffisance
médullaire peuvent être également révélateurs
: infection (30 %), signes fonctionnels d'anémie ou, plus rarement,
syndrome hémorragique (10 %) [21]. L'examen clinique ne montre
pas de syndrome tumoral excepté dans certains cas de LMMC (splénomégalie
20 %, adénopathies périphériques 5 à 10 %,
hépatomégalie 5 à 20 %).
Le diagnostic est avant tout cytologique et repose sur l'examen attentif
des frottis de sang et de moelle. Les anomalies qualitatives des lignées
érythrocytaire, granuleuse et plaquettaire, observées sur
le sang permettent d'orienter le diagnostic qui sera confirmé par
le myélogramme (tableau
2).
L'hémogramme
L'anémie est l'anomalie la plus fréquente, présente
dans 90 % des cas. Elle est typiquement normochrome, normo- ou plus volontiers
macrocytaire, arégénérative (réticulocytose
souvent < 20 000/mm3). Une macrocytose persistante, sans
étiologie évidente, peut être un signe d'appel. Une
microcytose ne doit pas faire exclure le diagnostic. Une composante hémolytique
est parfois transitoirement observée. Une poïkilocytose, ainsi
que la présence de ponctuations basophiles sont, parmi d'autres,
des anomalies morphologiques érythrocytaires fréquemment
retrouvées sur le frottis et qui doivent attirer l'attention (tableau
2). L'anémie est associée à une ou plusieurs
autres cytopénies dans 50 % des cas. Une neutropénie ou
une thrombopénie isolée n'est notée que dans 5 %
des cas. Des polynucléaires hyposegmentés de type pseudo
« Pelger Huet », ou hypersegmentés avec plus de 5 lobes,
des polynucléaires dégranulés ou, au contraire, hypergranuleux,
et des anomalies de condensation de la chromatine peuvent être également
observés. Concernant la lignée plaquettaire, une anisocytose,
des macrothrombocytes peuvent être observés (tableau
2). Une hyperplaquettose est parfois présente dans les
anémies sidéroblastiques et dans le syndrome 5q
(délétion du bras long du chromosome 5). L'existence ou
non de blastes circulants ainsi que leur pourcentage sont déterminants
dans la classification FAB (tableau
1). De même une monocytose isolée persistante (>
1 000/mm3) est un signe d'appel en faveur du diagnostic de
LMMC (tableau 1).
Le myélogramme
Classiquement, le myélogramme montre une moelle de richesse normale
ou augmentée contrastant avec une cytopénie périphérique,
signe d'une hématopoïèse inefficace. L'importance des
cytopénies périphériques n'est pas toujours corrélée
au degré de la dysmyélopoïèse médullaire.
De plus, la cytopénie peut prédominer sur une lignée
et les anomalies qualitatives sur une autre lignée à l'examen
de la moelle.
Les anomalies de la lignée érythroblastique, souvent hyperplasique,
sont souvent les premières à attirer l'attention, puisqu'elles
sont observées dans la plupart des syndromes myélodysplasiques
(tableau 2, figure 1).
La coloration de Perls, qui permet de mettre en évidence les
sidéroblastes, doit être systématiquement mise en
uvre en cas de suspicion de syndrome myélodysplasique, en
particulier dès lors que la lignée érythroblastique
est hyperplasique (> 30 %). Les sidéroblastes sont des érythroblastes
renfermant des grains de fer, correspondant à des dépôts
de fer intramitochondrial. Une moelle normale comprend 10 à 30
% de sidéroblastes de type I ou II (un ou plusieurs petits grains
de fer). Les sidéroblastes en couronne sont définis par
la visualisation de très nombreux grains de fer disposés
autour du noyau, sur au moins un tiers de sa circonférence (figure
2). La présence de sidéroblastes en couronne témoigne
d'une dysérythropoïèse, quelle qu'en soit la cause.
Quand le pourcentage de sidéroblastes en couronne dépasse
15 %, le diagnostic de syndrome myélodysplasique est hautement
probable (tableau 1).
Au niveau de la lignée granuleuse, il convient d'observer attentivement
les anomalies de maturation. En effet, un excès de cellules jeunes
(blastes + myéloblastes + promyélocytes) doit être
souligné dès lors qu'il dépasse 8 % des éléments
nucléés de la moelle. Ce pourcentage élevé
contraste avec un pourcentage modéré des éléments
plus matures, myélocytes, métamyélocytes et polynucléaires,
témoin ici d'un avortement intramédullaire. De plus, le
pourcentage de blastes + myéloblastes est primordial dans la classification
FAB (tableau 1). Les dysmorphies
sont inconstantes et plus ou moins marquées. Une hyposegmentation
des polynucléaires avec une chromatine hyperdense associée
à la présence de vacuoles cytoplasmiques évoquent
une anomalie cytogénétique du type 17p,
qui est retrouvée dans 5 % des syndromes myélodysplasiques
[15].
La lignée mégacaryocytaire, souvent hyperplasique, est
presque toujours anormale qualitativement, avec la présence de
mégacaryocytes hypolobés ou, au contraire, hyperlobés.
L'hypolobulation est définie comme la présence de plus de
50 % de mégacaryocytes ayant moins de trois lobes nucléaires
(figure 3). La présence
de micromégacaryocytes, mégacaryocytes de petite taille,
au noyau arrondi, à la chromatine dense, au cytoplasme réduit
à une mince couronne irrégulière, est très
caractéristique.
Un cas particulier est celui du syndrome 5q, caractérisé
par la présence de mégacaryocytes de taille normale avec
un cytoplasme abondant thrombocytogène et un noyau unique hypolobé
et très excentré [22]. Ce syndrome prédominant chez
les femmes apparaît le plus souvent autour de 60 ans, et associe
une anémie macrocytaire, un chiffre de plaquettes normal ou élevé
(supérieur à 350 000/mm3 chez 50 % des patients).
Une thrombopénie n'est présente que dans 20 % des cas. Une
érythroblastopénie en dessous de 10 % peut être retrouvée
dans la moitié des cas. Le pronostic est assez bon, le risque de
transformation en leucémie aiguë étant plus faible
que dans les autres syndromes myélodysplasiques.
La biopsie médullaire
Elle n'est pas indispensable au diagnostic, elle est réservée
aux moelles très hypoplasiques ou en cas de fibrose médullaire
importante rendant l'aspiration de moelle impossible.
L'étude cytogénétique
L'analyse du caryotype est un élément majeur, notamment
dans le pronostic du syndrome myélodysplasique. L'analyse chromosomique
par la technique Fish (fluorescence in situ) facilite désormais
la mise en évidence d'anomalies comparativement au caryotype conventionnel.
La fréquence des anomalies caryotypiques est évaluée
à 35 % des syndromes myélodysplasiques de novo contre
85 % des syndromes myélodysplasiques secondaires [17, 23]. Les
anomalies les plus fréquentes sont des délétions
complètes ou partielles d'un chromosome tandis que les translocations
équilibrées, contrairement aux leucémies aiguës,
sont rares. Les principales anomalies caryotypiques et leur fréquence
figurent dans le tableau 3.
Dans 15 à 20 % des cas de syndrome myélodysplasique de
novo, les anomalies caryotypiques sont complexes associant au moins
trois anomalies cytogénétiques ; un tel caryotype complexe
est retrouvé dans plus de 50 % des syndromes myélodysplasiques
secondaires [17, 23].
L'analyse combinée du caryotype et de la cytologie a permis de
dégager des entités comme les syndromes 5q
ou 17p [15, 22]. Le syndrome 17p est
associé à un mauvais pronostic (médiane de survie
à 3 mois) [15]. L'intérêt pronostique de la délétion
d'une partie du bras long du chromosome 5 varie selon qu'il s'agit d'une
anomalie isolée dans un tableau de myélodysplasie, réalisant
ce qu'on appelle le « syndrome 5q », ou qu'elle
est associée à d'autres anomalies du caryotype et/ou à
d'autres types d'hémopathies [22].
Il n'existe pas de corrélation stricte entre anomalies caryotypiques
et groupe de la classification FAB : tout juste peut-on noter une prédominance
relative des délétions 5q ou 20q
dans les anémies réfractaires, et de la monosomie 7 ou des
anomalies complexes dans les AREB et AREBt.
La culture des progéniteurs
Les cultures de progéniteurs donnent des résultats variables
dans les syndromes myélodysplasiques. Les colonies érythroblastiques
et granuleuses sont souvent en nombre diminué, formant parfois
des agrégats cellulaires de petite taille ou « clusters »
[17]. Dans les LMMC et la leucémie myélomonocytaire juvénile,
au contraire, il existe plutôt une prolifération spontanée
des colonies de progéniteurs CFU-GM (granulocytes-macrophages)
[17].
Les autres paramètres biologiques
Des signes d'hémolyse à bas bruit peuvent être observés
dans les syndromes myélodysplasiques. Ils se traduisent par une
augmentation modérée de la bilirubine non conjuguée,
une baisse modérée de l'haptoglobine. Une hyperuricémie
peut être également observée.
Des anomalies métaboliques des trois lignées sont parfois
notées. Concernant la lignée érythrocytaire, des
modifications de l'expression des antigènes du système ABO
peuvent être à l'origine de difficultés de groupage,
d'une augmentation de l'antigène i et d'une sensibilité
accrue à un sérum anti-I. L'hémoglobine F (HbF) peut
être augmentée (supérieure à 1 %) et l'hémoglobine
A2 diminuée. Il est intéressant de noter que l'augmentation
de l'expression de l'antigène i ou celle du taux d'HbF témoignent
d'un retour à l'hématopoïèse ftale et/ou
correspondent à une maturation différente de divers clones.
Certaines enzymes érythrocytaires sont déficitaires, en
particulier la pyruvate kinase, d'autres ont une activité accrue.
Les polynucléaires présentent parfois un déficit
en phosphatase alcaline leucocytaire et une diminution, voire une absence,
d'activité myéloperoxydasique, dépistée par
certains automates. La lignée plaquettaire peut être déficitaire
en peroxydase.
Diagnostics différentiels
La difficulté du diagnostic réside souvent dans l'intrication
de plusieurs pathologies, notamment chez le sujet âgé. Ainsi
il convient de différencier les syndromes myélodysplasiques,
affections préleucémiques, des dysmyélopoïèses
secondaires, affections bénignes facilement accessibles à
la thérapeutique ou à l'arrêt d'un toxique.
Ainsi, les carences en vitamines B12 et/ou folates sont à l'origine
de dysmyélopoïèse avec cytopénies : une anémie
macrocytaire ou mégaloblastique, avec des asynchronismes de maturation
nucléo-cytoplasmique, un gigantisme cellulaire, une hypersegmentation
des polynucléaires sont caractéristiques. Les dosages sériques
de la vitamine B12 et des folates à distance de toute supplémentation
vitaminique permettent d'établir le diagnostic. En cas de carence
avérée, il convient d'observer la disparition des signes
hématologiques après correction de celle-ci, parfois au
bout de plusieurs mois, pour éliminer un diagnostic de syndrome
myélodysplasique.
Certains médicaments (isoniazide, chloramphénicol, pyrazinamide,
dapsone, et surtout les chimiothérapies cytotoxiques) sont à
l'origine de dysmyélopoïèses qui sont réversibles
à l'arrêt des médicaments.
Enfin, il existe des signes de dysmyélopoïèse dans
des pathologies variées comme par exemple l'intoxication alcoolique,
certaines hépatopathies chroniques, l'hypersplénisme, le
saturnisme, l'infection par le VIH...
Le diagnostic de LMMC est le plus souvent un diagnostic d'exclusion.
Selon l'importance de la monocytose, plusieurs diagnostics différentiels
seront discutés. En cas de monocytose faible isolée, le
diagnostic différentiel devra se faire avec une monocytose réactionnelle
associée à des infections, cancers, cirrhose, sarcoïdose,
collagénoses, entéropathies... Dans tous ces cas, les manifestations
cliniques de l'affection responsable prédominent. En cas de monocytose
plus importante (> 3 000/mm3), le diagnostic de leucémie
myéloïde chronique (LMC) devra avoir été éliminé
par l'absence du chromosome Philadelphie et/ou de la translocation bcr-abl.
Pronostic
La classification FAB est l'élément dominant dans l'évaluation
du pronostic d'un syndrome myélodysplasique (tableau
4). Plusieurs équipes ont proposé des scores pronostiques
estimant la survie et le risque de transformation leucémique afin
d'orienter les choix thérapeutiques. Ils ont comme indices principaux
le degré d'insuffisance médullaire et le taux de blastes
médullaires. Les scores pronostiques les plus récents incorporent
l'étude cytogénétique [24-26]. Nous ne détaillerons
que l'index pronostique international (IPSS : International Prognostic
Scoring System). Cependant, le pourcentage de blastes médullaires,
inversement proportionnel à la survie, est certainement le facteur
pronostique le plus important. Le nombre et la profondeur des cytopénies
ont une valeur pronostique majeure, indépendamment du chiffre des
blastes médullaires. Ainsi, les AREB et AREBt ont une médiane
de survie courte, les anémies réfractaires et ARS une survie
prolongée et les LMMC une issue intermédiaire. Par ailleurs,
l'analyse cytogénétique du caryotype a également
une valeur pronostique indépendante (tableau
5). Les facteurs pronostiques de transformation en leucémie
aiguë sont essentiellement l'augmentation du taux de blastes médullaires
et la présence d'anomalies cytogénétiques complexes.
Les complications dépendent en premier lieu de la pathologie
elle-même. Les infections, bactériennes et mycosiques, sont
responsables de 35 % des décès [27]. Les hémorragies
résultent des anomalies quantitatives mais aussi qualitatives des
plaquettes [21]. L'intensité de l'anémie reste un des facteurs
pronostiques essentiels, notamment dans les anémies réfractaires.
Dans l'ARS par exemple, la maladie est bien supportée dans la moitié
des cas et l'espérance de vie est de 15 ans. Si l'anémie
est intense, l'espérance de vie est réduite à 8 ans.
La sévérité du pronostic des AREB et AREBt est liée
au risque de transformation aiguë et aux conséquences des
cytopénies, le risque infectieux étant prédominant.
Concernant la LMMC, son évolution, le plus souvent chronique, est
relativement stable durant de nombreux mois, voire plusieurs années.
Trois types d'évolution sont observés : absence d'évolution
pendant plusieurs années ou bien aggravation lente avec augmentation
du volume de la rate, élévation de la leucocytose, accentuation
de l'anémie et de la thrombopénie, ou encore, transformation
en leucémie aiguë type LAM4 ou LAM5. En règle générale,
les facteurs de mauvais pronostic sont les suivants : excès de
blastes médullaires et circulants, hyperleucocytose, monocytose
élevée, anémie, thrombopénie.
Les complications des traitements tiennent une grande place dans la
prise en charge des syndromes myélodysplasiques. Il s'agit des
effets délétères des drogues cytotoxiques et des
complications post-transfusionnelles. Parmi ces dernières, il faut
citer l'hémochromatose secondaire, responsable de 15 % des décès
dans les anémies réfractaires et ARS, mais également
l'allo-immunisation et les infections virales.
Thérapeutique
Le traitement des syndromes myélodysplasiques est difficile à
codifier et prend en compte un certain nombre de paramètres. L'équipe
de P. Fenaux propose une stratégie thérapeutique en tenant
compte de l'âge, de l'existence ou non d'un donneur HLA compatible,
des facteurs pronostiques comme la blastose médullaire, l'importance
des cytopénies et le caryotype (figure
4) [28].
Le traitement symptomatique
Dans la très grande majorité des cas, une surveillance
et un traitement symptomatique des cytopénies sont proposés.
Chez les personnes âgées de plus de 70 ans et les patients
atteints d'anémie réfractaire simple ou sidéroblastique
peu sévère le traitement symptomatique est souvent le seul
envisagé. Dans l'anémie réfractaire sidéroblastique,
la prescription de vitamine B6 (pyrodoxine) durant 2 à 3 mois donne
parfois de bons résultats.
* Traitement de l'anémie
La transfusion
Le traitement de l'anémie passe principalement par des transfusions
itératives de concentrés érythrocytaires phénotypés
dès que le taux d'hémoglobine est inférieur à
8 g/dl. Ce chiffre est habituellement accepté, mais, chez le sujet
âgé, la mauvaise tolérance de l'anémie, notamment
sur le plan cardiaque, est le seul élément de décision
pour transfuser. Le rythme transfusionnel est un bon élément
pronostique. Il faut ajouter à la prise en charge thérapeutique
celle des complications des transfusions répétées.
Il existe un risque d'allo-immunisation anti-HLA qui nécessite
l'emploi de culots globulaires de même phénotype que le patient
dans le système Rhésus et le système Kell, ainsi
que dans les autres systèmes si la présence d'une agglutinine
irrégulière est détectée. Le risque d'hémochromatose
doit être envisagé dès que plus de 30 culots globulaires
ont été transfusés. Une surveillance de la ferritine
sérique et du coefficient de saturation de la transferrine est
nécessaire. Le traitement préventif de cette surcharge en
fer repose sur l'administration à un rythme adapté au chiffre
de la ferritine, d'un chélateur du fer, la déféroxamine
B (Desferal®).
Érythropoïétine associée
ou non au G-CSF
Les essais impliquant l'érythropoïétine (Epo) ont
montré un taux de réponses, en termes d'augmentation du
chiffre de l'hémoglobine et de diminution du rythme transfusionnel,
de l'ordre de 20 % [29]. Deux facteurs pronostiques principaux de réponse
à l'Epo ont été mis en évidence : le rythme
transfusionnel et le taux sérique d'Epo. On constate que le traitement
par l'Epo bénéficie surtout aux patients ayant un taux d'Epo
sérique inférieur à 200 U/ml et peu transfusés,
ce qui pose la question de son intérêt réel. En revanche,
l'association Epo-G-CSF potentialise l'effet de l'Epo sur la lignée
rouge et le taux de réponses passe alors à 40 % [30].
* Traitement de la thrombopénie
Le traitement de la thrombopénie ne se justifie que quand elle
devient symptomatique. Le rendement transfusionnel plaquettaire s'avère
souvent rapidement mauvais du fait de l'apparition d'allo-anticorps. Le
danazol (Danatrol®), androgène administré
à forte dose (600 mg/j), pourrait être efficace dans les
thrombopénies sévères (dans un tiers à un
quart des cas). Mais son utilisation est discutée [31] et ses précautions
d'emploi sont limitantes. L'effet des cytokines actives sur la lignée
plaquettaire comme l'IL3 et l'IL6 s'est avéré limité
et leur toxicité importante. La thrombopoïétine ne
semble plus être à l'ordre du jour des thérapeutiques
actuelles.
* Traitement de la neutropénie
La neutropénie n'entraîne une prise en charge spécifique
qu'en cas de complication infectieuse, habituellement pour un chiffre
de polynucléaires inférieur à 500 par mm3.
Une antibiothérapie sera instaurée. Les facteurs de croissance
entraînent une correction de la neutropénie dans 90 à
80 %, avec, dans la plupart des cas, une diminution du taux d'infections,
mais une survie globale identique [32]. Il semble que le G-CSF soit mieux
toléré, mais la description de thrombopénies secondaires
à son utilisation impose une surveillance du chiffre de plaquettes.
Il existe un risque théorique de prolifération clonale sous
facteur de croissance qui stimule les progéniteurs hématopoïétiques
« normaux comme malins » in vivo : seuls quelques cas
ont été décrits et se rapporteraient plutôt
à l'utilisation du GM-CSF [33]. La neutropénie des syndromes
myélodysplasiques est chronique et ces facteurs de croissance ne
peuvent actuellement pas être proposés en traitement prophylactique
des infections, notamment à cause de leur coût.
Les greffes
Le seul traitement véritablement curatif est la greffe de moelle
allogénique, qui n'est réalisable que chez une faible proportion
de patients. Les candidats à la greffe doivent être âgés
de moins de 55 ans, ce qui concerne moins de 20 % des patients, et avoir
un donneur HLA compatible, familial de préférence. Selon
plusieurs études concernant des greffes effectuées à
partir d'un donneur familial, 40 % des patients survivent avec une première
rémission à long terme, 30 % rechutent, particulièrement
les patients avec un excès de blastes et des anomalies cytogénétiques,
et 30 % décèdent [14]. Malgré une toxicité
importante, l'allogreffe doit être discutée d'emblée
comme seul traitement curatif à offrir aux sujets jeunes atteints
de syndrome myélodysplasique grave. L'intérêt d'une
chimiothérapie prégreffe reste à évaluer chez
ces patients.
La chimiothérapie intensive
Une chimiothérapie intensive sera proposée aux patients
jeunes sans donneur allogénique et aux patients âgés
de moins de 60 à 70 ans. Un caryotype anormal, la présence
de la mutation de p53 et l'expression de la glycoprotéine P sont
des facteurs de mauvaise réponse à la chimiothérapie
[14]. Les résultats des essais incluant le traitement par la 5-azacytidine
ou la 5-aza-déoxycytidine (Decitabine®) sont encourageants
[34]. Les données récentes sur une autre molécule,
non cytotoxique, l'amifostine (Ethyol®), semblent prometteuses
[35].
L'utilisation de la fludarabine, qui potentialise de manière
synergique l'aracytine, est préconisée par l'équipe
d'Anderson de Houston [36].
L'administration de facteurs de croissance granulocytaires G-CSF et
GM-CSF après la chimiothérapie a été réalisée
dans le but initial de réduire la mortalité infectieuse
due à l'aplasie [36]. G-CSF et GM-CSF sont également administrés
comme agents différenciants. Ils commencent à être
utilisés dans les syndromes myélodysplasiques dont la rémission
a été complète avec la chimiothérapie intensive,
dans le but de mobiliser des cellules souches circulantes pour la réalisation
d'une autogreffe [37]. En effet, chez les patients en rémission
complète post-chimiothérapie, une autogreffe de moelle ou
de cellules souches périphériques est possible, la reconstitution
hématologique étant plus rapide au moyen des cellules souches
périphériques [14]. Cependant, bien que ces résultats
soient préliminaires, l'incidence de la rechute post-greffe semble
élevée et on ignore si cette thérapeutique guérira
plus de patients que la chimiothérapie seule.
La chimiothérapie à faible dose
Chez des patients trop âgés pour une chimiothérapie
intensive et a fortiori une greffe, une chimiothérapie à
faible dose d'aracytine (3 à 10 mg/m2/12 h pendant 2
à 3 semaines), préconisée initialement pour un effet
différenciant, ne semble pas montrer de supériorité
par rapport à un traitement symptomatique [14]. La majorité
des réponses à l'Ara-C à faible dose n'excède
pas 12 à 18 mois.
Chez les patients âgés atteints de LMMC, le syndrome tumoral
peut entraîner des complications du fait de son importance, l'apparition
de douleurs osseuses et/ou une forme hyperleucocytaire qui peuvent justifier
un traitement cytotoxique. Les principales drogues utilisées sont
l'hydroxyurée (Hydrea®) et l'étoposide (Vépéside®).
Stratégie thérapeutique
Chez les patients de moins de 50 ans ayant un donneur HLA identique,
l'allogreffe est proposée, seul traitement curatif. Elle peut être
différée si les trois conditions suivantes sont réunies
: une blastose médullaire inférieure à 5 %, l'absence
d'anomalie caryotypique et l'absence de cytopénie menaçante.
Chez tous les autres patients (> 90 %), la thérapeutique sera
fonction du pourcentage de blastes médullaires (inférieur
ou supérieur à 10 %), puis de la sévérité
des cytopénies et de l'âge du patient (figure
4) [37].
CONCLUSION
Il existe une grande hétérogénéité
des syndromes myélodysplasiques et leur physiopathologie reste
mal connue. La cytologie hématologique sanguine et médullaire
permet d'orienter le diagnostic dans bon nombre de cas, et doit être
complétée par plusieurs examens complémentaires.
Parmi ceux-ci, le caryotype, dont la réalisation est devenue plus
aisée, devra dans l'avenir être de plus en plus systématique
du fait de son intérêt pronostique. Les thérapeutiques
actuelles, parmi lesquelles la chimiothérapie, sont moins efficaces
que pour les LAM. Aussi, de nombreux travaux s'orientent vers d'autres
voies, comme celle de la modulation de l'apoptose.
Article reçu le 13 janvier 2000, accepté le 7 avril 2000.
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