ARTICLE
La thyroperoxydase (TPO), enzyme clé de la synthèse des
hormones thyroïdiennes, est une glycoprotéine cellulaire de
surface [1]. Avant le clonage de la thyroperoxydase, il existait une forte
évidence immunologique que l'antigène microsomal soit, en
fait, la thyroperoxydase [2]. La confirmation de cette identité
a été obtenue par le clonage moléculaire de l'antigène
thyroïdien microsomal en 1985. La structure de la thyroperoxydase
et l'analyse moléculaire des anticorps antithyroperoxydase (Ac
anti-TPO) ont fait l'objet de revues récentes [3-8].
La mesure des auto-anticorps antithyroïdiens est un outil précieux
dans le diagnostic de pathologies auto-immunes thyroïdiennes de présentation
clinique aussi différente que les thyroïdites d'Hashimoto,
les myxdèmes primitifs, les thyroïdites du post-partum
ou les maladies de Basedow. Les Ac anti-TPO sont d'excellents marqueurs
de l'inflammation dans la glande thyroïde surtout si la pathologie
est subclinique. Il existe une bonne corrélation entre le degré
d'infiltration lymphocytaire dans la thyroïde et la présence
d'Ac anti-TPO dans le sérum [9-11]. Tous les auteurs confirment
la nature polyclonale des Ac anti-TPO [12, 13]. Les Ac anti-TPO fixent
le complément.
De nombreuses méthodes ont été proposées
et utilisées pour détecter et quantifier les Ac anti-TPO
: l'immunofluorescence indirecte sur coupes tissulaires, l'hémagglutination
passive, des techniques immunologiques avec marqueur enzymatique ou isotopique.
Ces dosages ont montré des sensibilités très variables.
Les méthodes aux performances les plus médiocres ont utilisé
des préparations antigéniques insuffisamment purifiées.
L'apparition des anticorps monoclonaux, de la thyroperoxydase recombinante
ou hautement purifiée a augmenté considérablement
les sensibilité et spécificité des dosages [14-20].
Dans cette étude, nous avons comparé huit trousses d'Ac
anti-TPO utilisant des traceurs isotopique, enzymatique ou luminescent.
Nous reportons ici les résultats de cette évaluation réalisée
dans deux laboratoires.
Matériel et méthodes
Trousses de dosages d'anticorps antithyroperoxydase
Nous avons testé les huit trousses suivantes : Dynotest antiTPOn
(Brahms, Berlin, Allemagne), antiTPO Immulite (DPC, Los Angeles, États-Unis),
TPO-AB-CT (Cis Bio International, Gif-sur-Yvette, France), TPOAb Elisa
(Sanofi-Diagnostics Pasteur, Marnes-la-Coquette, France, Biocode), AB-TPOK-3
(Dia Sorin, Saluggia, Italie), TPOAb RIA (Immunotech, Marseille, France,
Biocode), TPOAb CT (Radim, Liège, Belgique), UniCAP TG/TPO antibodies
(Pharmacia, Turku, Finlande).
Le tableau 1 regroupe
les caractéristiques techniques des huit trousses. Tous les dosages
ont été effectués suivant les protocoles recommandés
par les fabricants (quatre trousses dans chaque laboratoire). Les mesures
ont été réalisées en simple. Les résultats
discordants ont été contrôlés.
Trousse de dosage d'anticorps antithyroglobuline
Nous avons réservé la recherche des anticorps antithyroglobuline
à des situations cliniques particulières (évaluation
réalisée conjointement au dosage de thyroglobuline sérique).
La recherche d'anticorps antithyroglobuline a été réalisée
par une technique en phase solide (réf. 79826 TGAB Irma Pasteur-Sanofi-Diagnostics
Pasteur).
Patients
Notre étude a porté sur 269 sérums de patients
ou de sujets témoins. Les sérums témoins ont été
prélevés chez 25 femmes en bonne santé et 75 donneurs
de sang (50 hommes et 25 femmes). Aucun n'avait de pathologie thyroïdienne
connue. Pour les hommes, la médiane d'âge est de 36 ans (valeurs
extrêmes 18 et 57 ans), pour les femmes, 30 ans (valeurs extrêmes
18 à 63 ans).
Les sérums pathologiques proviennent de deux groupes de patients
:
sujets avec pathologie thyroïdienne auto-immune (n = 77),
maladies de Basedow (n = 44, 6 hommes et 38 femmes, médiane d'âge
34 ans, 36 traitées et 8 non) et thyroïdites d'Hashimoto (n
= 33, que des femmes, médiane d'âge 46 ans, 23 traitées
et 10 non) ;
sujets avec pathologie thyroïdienne non auto-immune (n =
69) : patients atteints de cancer différencié de la glande
thyroïde (n = 30) ou porteurs de goitre nodulaire (n = 39).
Vingt-trois sérums de patients porteurs de maladies auto-immunes
sans pathologie thyroïdienne ont également été
testés (patients diabétiques ou atteints de polyarthrite
rhumatoïde).
Les diagnostics ont été basés sur les critères
cliniques et biologiques habituels.
Résultats
Nous avons considéré comme positifs des taux d'Ac anti-TPO
nettement détectables (supérieurs au seuil de positivité
recommandé pour chacune des trousses). La méthode de calcul
de la concordance utilise la notion de valeurs positives et négatives.
La concordance entre deux méthodes A et B (%) est égale
à la somme des résultats concordants positifs ou négatifs
entre les deux méthodes divisée par l'effectif total.
Témoins
Les distributions des concentrations d'Ac anti-TPO pour les 100 sérums
témoins sont reportées pour chaque méthode sur la
figure 1, avec les valeurs
seuils correspondantes et la fréquence de valeurs d'Ac anti-TPO
élevées. Six des 100 témoins ont présenté
des taux d'Ac anti-TPO mesurables avec la majorité des kits. Ces
six sujets sont considérés comme porteurs de thyroïdites
auto-immunes asymptomatiques.
Ensemble des patients
Les résultats sur toutes les populations sont globalement concordants
par toutes les méthodes. Sur le tableau
2 sont reportés les pourcentages de concordance entre les
trousses. Pour chaque méthode, une moyenne a été
calculée. Ces moyennes sont comprises entre 91,2 et 96,3 %. Deux
techniques présentent des valeurs plus basses (B = 91,2 % et H
= 91,6 %). Sur les 169 sérums de patients, la méthode B
a présenté 7 % de valeurs élevées non reconnues
par les autres dosages, la trousse H des discordances positives ou négatives.
Quelques discordances isolées ont été observées.
Pour chaque méthode, la proportion de valeurs supérieures
au seuil de positivité est respectivement : A = 38 %, B = 45 %,
C = 38 %, D = 36,8 %, E = 39,2 %, F = 36,5 %, G = 37,4 %, H = 40,5 %.
La corrélation entre les méthodes ayant la meilleure concordance
(A et F) et celle pour les dosages ayant montré le plus de discordances
(B et H) sont présentées dans la figure
2.
Patients avec pathologie thyroïdienne auto-immune
Dans ce groupe de patients, les résultats sont homogènes
avec quelques particularités déjà mentionnées
(valeurs faussement positives rencontrées isolément).
Patients avec pathologie thyroïdienne non
auto-immune
Nous avons trouvé des concentrations élevées d'Ac
anti-TPO pour trois patients thyroïdectomisés pour cancer,
sans anticorps antithyroglobuline détectable. Sur la totalité
du groupe (cancer + goitre), les pourcentages de valeurs négatives
sont respectivement : A = 95,6, B = 84, C = 91, D et E = 94, F et G =
97, H = 91 %. Quelques concentrations isolées, faiblement élevées,
d'Ac anti-TPO sont relevées (2 avec le kit B, 1 avec E, et 1 avec
H).
Patients avec maladie auto-immune sans pathologie
thyroïdienne
Trois patients, précédemment détectés négatifs
par l'ancienne trousse Brahms (réf. RIA AntiTPO), ont été
trouvés positifs par toutes les méthodes.
La majorité des 20 sérums présentant seulement
des taux d'Ac antithyroglobuline détectables est négative
en recherche d'Ac anti-TPO. Nous notons 4 valeurs isolément augmentées
(A:1 B:2 E:2 H:1).
Discussion
De nombreuses études cliniques ont été publiées
avec utilisation de dosages par hémagglutination [16-18]. Ces dosages
sont encore utilisés mais de plus en plus remplacés par
de tests plus sensibles et spécifiques. Nous n'avons pas mis en
évidence de différence notable entre les résultats
des méthodes utilisant de la TPO recombinante (kit E) ou de la
TPO hautement purifiée (autres méthodes), ni entre celles
avec marqueur isotopique (A, C, E, F, G) ou enzymatique.
Les dosages d'Ac anti-TPO fréquemment utilisés manquent
de standardisation internationale [19]. Les méthodes utilisées
en pratique clinique, sont calibrées en majorité sur le
standard MRC 66/387 à un facteur de calibration près. Ces
facteurs ne sont pas connus. Deux fabricants ont accepté de nous
les fournir (Brahms et Cis Bio). Nous avons recalculé les résultats
de ces méthodes ; ils deviennent plus homogènes. Malgré
cela, dans notre étude, les résultats analysés sont
en général concordants et homogènes. Les pourcentages
de concordance sont bons ou très bons et compris entre 88,3 et
98,8 %. Une méthode présente une calibration différente
basée sur la quantification en termes de contenu en immunoglobulines.
Ce dosage a des pourcentages de concordance plus bas qui s'étendent
de 88,3 à 94,1 %.
Les Ac anti-TPO, de même que les Ac antithyroglobuline, peuvent
être présents chez des sujets en bonne santé avec
une fonction thyroïdienne normale. L'établissement d'un intervalle
de référence pour le dosage d'Ac anti-TPO dans une population
normale peut être problématique. Boehm et al. [22]
ont évalué la prévalence des Ac anti-TPO sur 3 000
sérums de donneurs de sang à 5,1 %. Ils ont montré
que des concentrations élevées d'Ac anti-TPO sont rencontrées
chez des personnes présentant les gènes d'histocompatibilité
HLA-DR3 ou DR5. Mariotti et al. [9] ont trouvé 9 %. Dans
notre étude, les valeurs sont comprises entre 3 et 8 % avec une
majorité à 6 %. Les distributions des concentrations d'Ac
anti-TPO sont différentes d'une trousse à l'autre. Comme
U. Feldt-Rasmussen, nous n'avons pas trouvé de distribution logarithmique
normale des concentrations obtenues chez les sujets témoins pour
toutes les techniques [15].
Dans cette étude, les résultats
de toutes les mesures sont en général concordants. Certaines
techniques peuvent induire des résultats faussement positifs. Nous
avons obtenu 27 concentrations d'Ac anti-TPO isolément et modérément
augmentées dont 12 avec la trousse B. La signification biologique
de ces concentrations d'Ac anti-TPO doit être précisée.
Sont-ils indicateurs d'une auto-immunité naissante ou des résultats
faussement positifs ? Les faibles concentrations d'Ac anti-TPO détectées
par toutes les méthodes ou par la majorité d'entre elles
sont probablement des signes précoces d'une auto-immunité
naissante. En revanche, les concentrations très modérément
augmentées détectées par une seule technique peuvent
être considérées comme des résultats faussement
positifs.
Il n'y a pas d'épitope spécifique d'une pathologie. Les
épitopes reconnus par les sérums des sujets témoins
sont les mêmes que ceux reconnus par les sérums de patients
[23-26]. Différentes publications ont montré l'existence
de deux domaines principaux immunodominants capables de lier approximativement
80 % des Ac anti-TPO circulants [27, 28]. Les Ac anti-TPO réagissent,
dans la majorité des sérums, avec les épitopes linéaires
et conformationnels [3, 4]. Seuls les Ac dirigés contre la TPO
intacte ont une activité biologique. D'autres études seraient
nécessaires pour savoir si l'empreinte épitopique des Ac
anti-TPO est stable dans le temps.
Quand une pathologie thyroïdienne auto-immune est suspectée
par des signes cliniques et qu'un dosage par compétition d'Ac anti-TPO
a été trouvé négatif, il est licite de le
contrôler par une autre méthode. Nous avons observé
ce phénomène sur 3 sérums de patients avec pathologie
auto-immune.
Mariotti et al. [29] ont démontré que les Ac anti-TPO
peuvent occasionnellement donner des résultats d'Ac antimicrosomiaux
faussement positifs. Nous avons vérifié si une telle interférence
peut se produire avec les dosages d'Ac anti-TPO avec TPO recombinante
ou hautement purifiée. Nous n'avons pas mis en évidence
ce phénomène. Cela s'explique par la grande pureté
des TPO utilisées.
CONCLUSION
L'étude comparative de huit trousses de dosages d'Ac anti-TPO
avec marqueur isotopique, enzymatique ou luminescent et avec thyroperoxydase
recombinante ou hautement purifiée nous a montré : approximativement
6 % d'Ac anti-TPO positifs dans les sérums de sujets témoins.
Dans l'étude clinique nous n'avons pas observé d'importantes
discordances malgré l'absence de standardisation des dosages d'Ac
anti-TPO. La majorité des dosages a révélé
de bonnes performances diagnostiques. Nous n'avons pas mis en évidence
d'interférence des Ac anti-thyroglobuline. Quelques résultats
faussement positifs ainsi que l'absence de reconnaissance des Ac anti-TPO
de certains sérums par des dosages par compétition et/ou
utilisant des anticorps monoclonaux ont été observés.
Remerciements. Nous sommes reconnaissants aux sociétés
Brahms, DPC, Cis Bio International, Sanofi Eria Pasteur, Dia Sorin, Immunotech,
Radim, Pharmacia d'avoir mis à disposition les réactifs
et les appareils de mesure nécessaires à la réalisation
de cette étude. Nous remercions les Hôpitaux universitaires
de Strasbourg pour leur aide financière.
Article reçu le 13 novembre 1998, accepté le 25 avril 2000.
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