ARTICLE
Les
valeurs usuelles, dites « de référence », des paramètres
biologiques passent pour bien établies chez l'adulte [1]. Néanmoins,
l'établissement de ces références suscite toujours
des réflexions et des recommandations [2]. En particulier, certains
facteurs peuvent modifier les valeurs attendues par rapport à une
population d'adultes présumés sains : tabagisme, consommation
d'alcool. Les effets de la pratique sportive font partie de ces facteurs
de variation et ont été étudiés pour beaucoup
de paramètres. Les plus étudiés concernent les effets
immédiats : hyperleucocytose à polynucléaires neutrophiles
(PNN) et monocytose [3]. Des effets à long terme ont été
décrits, en particulier dans les sports aérobies (marathoniens)
[4]. Les séries de sujets restent néanmoins limitées.
Le cyclisme est une discipline aérobie particulièrement surveillée
en raison des pratiques de dopage spécifiques à la performance
de ces sportifs, surtout depuis que la Fédération française
de cyclisme a décidé un dépistage de la prise d'érythropoïétine
(EPO) en organisant un suivi médical longitudinal contrôlé.
Nous présentons ici une série homogène de résultats
d'hémogrammes de sportifs de haut niveau, pratiquant une discipline
aérobie (cyclisme), prélevés dans des conditions standardisées
et démontrant l'effet de la pratique intensive de ce sport sur les
paramètres cellulaires sanguins.
Matériel et méthodes
Les prélèvements ont été effectués
chez 50 cyclistes de haut niveau (45 hommes, 5 femmes, âgés
de 16 à 36 ans, moyenne 25 ± 4,5 ans) d'origine caucasienne,
dans des conditions standardisées, le matin à jeun, après
deux heures au moins de repos. La plupart ont été prélevées
au mois de septembre, vers la fin de la saison sportive. Les échantillons
sanguins ont été recueillis dans des tubes Becton-Dickinson
Vacutainer (anticoagulant : EDTA). L'hémogramme a été
obtenu à partir d'un automate de type Coulter STKS. La formule
leucocytaire optique a été obtenue à partir d'un
compte de 200 cellules sur un frottis coloré par la méthode
de May-Grünwald-Giemsa (lecture en créneaux au niveau du tiers
terminal dans la zone d'étalement uniforme des hématies).
Les réticulocytes ont été mesurés au moyen
d'un automate de type TOA-Sysmex R3000. Cet appareil classe les cellules
en trois catégories selon leur teneur en ARN, faible, moyenne ou
forte : low-, midle-, high-fluorescence reticulocyte (LFR, MFR,
HFR), les HFR et MFR correspondant aux cellules les plus immatures.
Résultats
Les données concernant les cyclistes et les résultats
des paramètres des lignées érythrocytaires, plaquettaires,
leucocytaires sont regroupées dans les tableaux
1 et 2 (hommes et femmes). Les
résultats de la formule leucocytaire sont ceux rendus par l'automate,
dans la mesure où il n'a pas été constaté
de différence significative avec le compte sur frottis. Pour les
hommes, les valeurs moyennes de l'ensemble des paramètres étaient
situées dans la fourchette des valeurs de référence
pour ce sexe, mais les tendances suivantes étaient notées
: hématocrite (Ht) bas, teneur corpusculaire moyenne en hémoglobine
(TCMH) élevée, réticulocytes bas avec HFR et MFR
effondrés. Quatre étaient anémiques, 2 présentaient
une macrocytose, 6 avaient un Ht abaissé et 10 une TCMH supérieure
aux limites de référence. Deux cyclistes étaient
thrombopéniques, 2 autres avaient des plaquettes de petit volume.
Le chiffre des leucocytes était plutôt bas. Vingt et un hommes
(47 %) avaient une série leucocytaire perturbée caractérisée
par une neutropénie modérée (5 cas ; 1,6 à
1,9 x 109/l), un chiffre de lymphocytes bas (14 cas ; 1 à
1,5 x 109/l), un chiffre de monocytes bas (3 cas ; 0,2 x 109/l),
une éosinophilie modérée (1 cas) ou une hyperleucocytose
à polynucléaires neutrophiles (PNN) modérée
(1 cas). Dans 3 cas, les anomalies étaient cumulées (PNN
et lymphocytes abaissés). Aucun lien entre les anomalies des hématies,
des plaquettes ou des leucocytes n'a été observé
chez un même cycliste.
Chez les femmes, les valeurs moyennes de l'ensemble des paramètres
étaient situées dans la fourchette des valeurs de référence
pour ce sexe. Un cas de macrocytose, un cas de petites plaquettes, un
cas de neutropénie, un cas de lymphocytes bas, tous chez des sujets
différents ont été observés.
Discussion
Il est nécessaire de dissocier la notion de valeurs usuelles
(obtenues sur l'ensemble de la population), des valeurs de références
(obtenues sur une population homogène après sélection)
[5]. Notre série consiste en une étude d'un facteur de variation
biologique, l'effet de l'effort physique dans une population ciblée
de cyclistes de haut niveau. Les séries importantes d'hémogrammes
de sportifs sont rares. Biancotti et al. [6] ont mesuré
le nombre des hématies, le taux d'hémoglobine (Hb), l'Ht,
ainsi que le fer sérique, la transferrine, l'haptoglobine chez
181 hommes pratiquant la course à pied, le ski, le cyclisme, le
tennis, le football, la natation. La seule différence rapportée
par ces auteurs concernait le chiffre d'haptoglobine, significativement
plus bas chez les coureurs. Dans la série de Spodaryk [7], les
hématies, l'Hb et le volume globulaire moyen (VGM) étaient
inférieurs chez les sportifs aérobies par rapport à
des témoins non sportifs. Aucun signe indirect indiquant la production
d'hématies anormales n'était noté (VGM dans les valeurs
attendues, absence d'anomalie à l'examen des hématies sur
frottis). Les paramètres érythrocytaires ont été
mesurés chez 40 cyclistes professionnels supplémentés
en fer pendant 15 mois [8]. Le nombre des hématies, le taux d'Hb,
l'Ht étaient plus bas au moment des compétitions que pendant
le reste de la saison, contrairement aux mesures de la ferritine et de
la TCMH qui étaient plus élevées pendant les compétitions.
Cela suggère que les diminutions observées (hématies,
Hb, Ht) n'étaient pas la conséquence d'une diminution des
réserves de fer mais d'une insuffisance de l'érythropoïèse
avec destruction accrue des hématies. Nos données sont très
proches de celles observées au moment des compétitions,
confirmant le haut niveau d'entraînement sportif des cyclistes testés.
Des anomalies de la lignée érythrocytaire ont été
décrites au cours de la pratique sportive aérobie, en particulier
chez les coureurs, avec une hémolyse accrue et parfois présence
d'une micro-angiopathie avec schizocytes [9]. Nous rapportons une baisse
modérée du nombre des réticulocytes. Ce résultat
peut surprendre chez des athlètes de haut niveau, puisqu'on pourrait
s'attendre plutôt à un renouvellement un peu accéléré
des hématies, comme cela a été décrit chez
des athlètes pratiquant des sports d'endurance aérobie (coureurs,
cyclistes) [7]. En particulier les pourcentages de réticulocytes
contenant beaucoup d'ARN, d'HFR et de MFR sont effondrés. Ces cellules
sont les premières à passer dans le sang et l'augmentation
du pourcentage des HFR ou des HFR + MFR est un très bon indice
de reprise de l'hématopoïèse, et le plus précoce
au cours du suivi des malades greffés [10], aplasiques [11] ou
traités par EPO [12]. Les valeurs attendues varient suivant les
auteurs, mais des pourcentages compris entre 0 et 5 (HFR) ou 5 et 15 (MFR)
sont observés chez des adultes sains. Ces résultats ne sont
pas en faveur d'une destruction accrue comme suggérée par
Guglielmini [8]. Une absence de production de réticulocytes a été
constatée chez des cyclistes après un séjour de 12
nuits en altitude (2 650 mètres) [13]. Il existe donc un défaut
de stimulation de l'érythropoïèse chez les cyclistes
de haut niveau, suggérant l'hypothèse d'une dysérythropoïèse
[8]. Cette hypothèse est confortée biologiquement par l'observation
dans notre population de macrocytoses et de 4 cas d'anémie, soit
10 %, ce qui est important pour cette série d'adultes jeunes. De
plus 23 % des cyclistes avaient une TCMH élevée sans perturbation
de la concentration corpusculaire moyenne en hémoglobine (CCMH).
Cette augmentation est souvent trouvée chez les individus sportifs,
sans interprétation établie [communication M. Guinot]. Dans
notre série, elle pourrait être considérée
comme logique dans la mesure où la plupart des individus ont un
VGM plutôt élevé (> 95 fl). Plusieurs mécanismes
peuvent être évoqués pour expliquer cette dysérythropoïèse.
L'augmentation des taux circulants de facteurs inhibiteurs de l'hématopoïèse
a été observée (TNFalpha et TGFbeta, communication
G. Dine et [14]). Des diminutions des réserves en fer sont connues
chez les marathoniens [4, 15], pouvant être majorées par
des carences en vitamine C qui diminuent elles-mêmes l'absorption
du fer. Contradictoirement, une carence martiale n'est pas envisageable
chez nos sujets car il n'existe pas de microcytose et la TCMH est souvent
élevée. Le chiffre de la ferritine est d'ailleurs significativement
plus élevé chez les cyclistes que chez les sujets sans activité
physique [16]. Enfin, un état d'hyper-oxydation a été
rapporté au cours de la pratique de sports aérobies.
Des modifications du nombre des leucocytes ont
été rapportées au cours de l'exercice. L'effort provoque
immédiatement une démargination des PNN, une hyperlymphocytose
et une monocytose [3, 17, 18]. Ces variations sont amplifiées par
le stress qui accompagne l'effort violent, en raison de la sécrétion
de peptides intervenant sur la démargination et le compartiment
de réserve médullaires (adrénaline et dérivés,
cortisol...) [19]. Ces variations sont concomitantes de l'effort, puisque
les valeurs de repos sont restaurées 20 min après l'arrêt
de l'effort [2]. Nous avons constaté ici un pourcentage important
de cyclistes présentant des neutropénies, lymphopénies
ou monocytopénies. Ces anomalies semblent chroniques. Toutes ces
cellules ont un rôle dans la défense anti-infectieuse de
l'organisme. Or, la relative fragilité des sportifs à l'effort
est connue : l'entraînement modéré renforce les défenses,
l'entraînement de haut niveau les déprime. Le modèle
« en J » suggère un renforcement du système immunitaire
chez les sportifs à entraînement modéré par
rapport aux sédentaires [20]. L'influence de l'effort sur la lymphopoïèse
a été particulièrement étudiée. Le
taux des immunoglobulines IgA sécrétoires est diminué
[21], en relation avec l'apparition d'infections rhinopharyngées,
pathologie la plus fréquente des sportifs pendant les périodes
d'entraînement intensif et de compétition. Des modifications
des sous-populations lymphocytaires avec diminution de 50 % des cellules
CD3+CD8+ ont été rapportées
[14]. À long terme, il existe une diminution des taux de lymphocytes
CD3+CD4+. L'alternance d'entraînements et
de compétitions ne modifie pas les chiffres des lymphocytes et
des neutrophiles. Une inflammation chronique semble peu probable chez
nos cyclistes dont les PNN et monocytes sont plutôt abaissés
bien que Gannon et al. [14] aient signalé une augmentation
des taux d'IL6 et de TNFalpha chez des cyclistes en compétition.
Cette sécrétion pourrait induire une inhibition de l'érythropoïèse.
CONCLUSION
En conclusion, les hémogrammes de cyclistes de haut niveau présentent
des particularités suggérant que la pratique intensive de
ce sport aérobie peut induire une dysérythropoïèse
d'origine centrale et une diminution chronique des chiffres sanguins des
cellules de l'inflammation. Le mécanisme de ces anomalies reste
à établir, mais l'observation de telles anomalies dans l'hémogramme
de sujets jeunes, cliniquement sains, doit conduire à approfondir
l'interrogatoire pour déterminer l'existence d'une pratique sportive
de ce type.
Remerciements à mesdames Michèle Snobeck,
Marie-Line Chakly, Brigitte Fisher, Nunziata Vacca pour l'analyse des
cas.
Article reçu le 24 mars 2000, accepté le 4 mai 2000. REFERENCES
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