ARTICLE
Dans
la lutte contre les infections bactériennes qui mettent fréquemment
en jeu le pronostic vital, les premiers antibiotiques découverts,
tels que la pénicilline G, la streptomycine et les sulfamides, ont
été considérés comme des « médicaments
miracles ». Leur utilisation a permis de réduire le taux de
mortalité de maladies telles que la tuberculose, la typhoïde
ou la syphilis et il fut considéré, un peu hâtivement,
que le problème des maladies infectieuses était définitivement
réglé. Mais, rapidement, l'enthousiasme a décliné
avec l'apparition des premières résistances des bactéries
aux antibiotiques. Fleming lui-même mit très tôt en garde
la communauté médicale quant aux possibles effets néfastes
d'une trop large utilisation de ces molécules. Dès 1945, il
observe que des bactéries sensibles à la pénicilline
G peuvent devenir résistantes après plusieurs cultures en
présence de concentrations croissantes d'antibiotique. Dès
le début des années 1950, les premières souches cliniques
résistantes aux antibiotiques sont décrites (bacilles tuberculeux
résistants à la streptomycine, Staphylococcus aureus
producteurs de pénicillinase). Peu à peu, ce phénomène
s'est étendu pour aboutir, à l'aube du IIIe millénaire,
à une situation très préoccupante que l'on ne pouvait
imaginer dans l'euphorie du milieu du xxe siècle. En effet,
apparaissent aujourd'hui de véritables « monstres » bactériens
résistants à tous les antibiotiques potentiellement actifs.
Ainsi, les premières souches de S. aureus résistantes
à tous les antibiotiques, y compris la vancomycine qui constituait
l'antibiotique de dernier recours, ont été récemment
décrites au Japon, aux États-Unis et en France [1-3].
L'émergence et la dissémination de bactéries résistantes
peuvent avoir été favorisées par plusieurs facteurs
parmi lesquels l'utilisation croissante des antibiotiques en médecine
humaine, et notamment ceux à large spectre. Par ailleurs, les antibiotiques
utilisés initialement en pathologie animale en traitement curatif
ont vu leur utilisation détournée pour être abusivement
employés comme additif alimentaire afin de stimuler la croissance
des animaux. Cette dernière utilisation a été récemment
dénoncée comme susceptible de sélectionner des bactéries
résistantes aux antibiotiques, en particulier aux glycopeptides
[4]. L'acquisition de la résistance peut être due soit à
des mutations, soit au transfert horizontal de gènes favorisant
ainsi une dissémination rapide et efficace de la résistance
aux antibiotiques [5]. Ce dernier mécanisme peut correspondre à
un simple échange allélique impliquant des fragments d'ADN
de bactéries phylogénétiquement proches ou à
l'acquisition de plasmides ou d'éléments transposables.
Ce transfert peut parfois s'opérer entre des bactéries très
éloignées sur le plan phylogénique [4]. En clinique,
dans 80 % des cas, la résistance provient de l'acquisition de gènes
par transfert entre bactéries. Différentes structures contribuent
à cette mobilité génétique.
Plasmides et transposons
Les plasmides sont des molécules d'ADN indépendantes
du chromosome et capables d'autoréplication. Ils peuvent être
présents en multicopies chez une bactérie et des plasmides
différents peuvent cohabiter au sein de la même bactérie.
Un plasmide peut porter plusieurs gènes de résistance aux
antibiotiques conférant ainsi en bloc une multirésistance.
Certains plasmides possèdent un très large spectre d'hôte.
Les transposons sont des séquences d'ADN capables de promouvoir
leur propre transfert d'un réplicon (chromosome ou plasmide) à
un autre (« gènes sauteurs »). Ils peuvent s'intégrer
au chromosome de la bactérie. Ces éléments mobiles
peuvent servir de véhicule aux gènes de résistance
et permettre leur dissémination.
Les intégrons
Au cours des années 1980, des éléments génétiques
susceptibles d'acquérir ou de perdre des gènes de résistance
aux antibiotiques ont été décrits et désignés
sous le nom d'intégrons. Les intégrons constituent un système
de capture et d'expression de gènes sous forme de cassettes. Les
cassettes sont des éléments mobiles capables d'être
intégrés ou excisés par un mécanisme de recombinaison
spécifique de site médié par une intégrase
[5].
Structure des intégrons
Incapables d'autoréplication, les intégrons sont obligatoirement
portés par un réplicon (plasmide ou chromosome). Ils peuvent
aussi être véhiculés par un élément
transposable.
Les intégrons sont constitués d'un gène intI
qui code pour une intégrase apparentée aux recombinases
spécifiques de site et d'un site d'attachement attI (figure
1). Plusieurs classes d'intégrons ont été
décrites en fonction de la composition en acides aminés
de l'intégrase. Trois sont impliquées dans la dissémination
de la résistance aux antibiotiques. Les sites attI des différentes
classes n'ont pas de séquence commune, excepté le motif
GTTRRRY (R, purine ; Y, pyrymidine) [6]. En aval du site attI,
plusieurs cassettes de séquence et de taille variables peuvent
être insérées.
Structure des cassettes
Les cassettes ont des tailles et des fonctions très variables
mais possèdent une organisation commune. Une cassette est constituée
d'un gène adjacent à un site spécifique de recombinaison
attC de structutre palindromique reconnu par l'intégrase.
Le site attC est constitué de séquences, relativement
conservées, inversées répétées imparfaites,
dont la taille varie de 57 à 141 paires de bases. La séquence
conservée recouvre en fait surtout les vingt premières et
dernières bases de chaque élément. Deux séquences
inversées répétées de sept paires de bases
sont constamment retrouvées aux deux extrémités et
désignées core et core inverse (figure
2). Le core de séquence consensus GTTRRRY est localisé
à l'extrémité droite du site attC et le core
inverse de séquence complémentaire RYYYAAC à l'extrémité
gauche. Les premiers sites attC décrits avaient une taille
de 59 pb, ce qui explique leur désignation dans différentes
publications par « élément 59-pb », terminologie
désormais obsolète.
Il existe une grande variété de sites attC. Certains,
dont la séquence est très conservée, sont associés
à des gènes de résistance très différents,
alors que certains gènes apparentés sont associés
à des sites attC hétérologues [7].
Mouvement des cassettes
Il a été démontré que les cassettes intégrées
sous forme linéaire peuvent, après excision, générer
une forme libre circulaire [8]. Le mouvement des cassettes se fait donc
essentiellement par insertion-excision sous forme circulaire par un mécanisme
de recombinaison entre deux sites spécifiques catalysé par
l'intégrase (figure 1)
[9]. L'événement de crossing-over se produit entre
le G d'un site core GTTRRRY et le premier T d'un second site core. Les
intégrations de cassettes se font préférentiellement
au site attI [10].
Exceptionnellement, l'événement de recombinaison peut
impliquer un site spécifique et un site non spécifique appelé
site secondaire [11]. Ces événements se produisent à
des fréquences très faibles mais sont probablement responsables
de la dissémination de cassettes en dehors de localisations spécifiques.
L'intégration de la cassette est alors stabilisée car dépourvue
d'un site de recombinaison spécifique. Les sites secondaires ont
généralement la séquence GWTMW (W : T/A ; M:A/C)
qui présente des similitudes avec le core GTTRRRY [12].
Le rôle de l'intégrase n'a été démontré
expérimentalement que pour les intégrons de classe 1.
Expression des cassettes
Les cassettes sont toutes orientées dans la même direction
[13] et sont généralement dépourvues de promoteur.
Les gènes sont co-transcrits comme au sein d'un opéron sous
la dépendance d'une région promotrice localisée dans
la région 5' conservée de l'intégron (figure
1) [14]. Généralement, les transcrits sont plus
courts que l'intégron, leurs terminaisons semblant correspondre
à la fin des cassettes. Cela peut s'expliquer par la présence
en 3' des cassettes du site attC capable d'agir comme terminateur
transcriptionnel du fait de sa structure en boucle ou bien comme signal
de clivage des transcrits [14]. L'expression des cassettes est tributaire
de la position par rapport au promoteur, les gènes localisés
dans des cassettes éloignées étant faiblement exprimés.
La pression de sélection antibiotique peut favoriser des réarrangements
de cassettes afin de permettre le positionnement d'une cassette faiblement
exprimée à une localisation plus proche du promoteur.
De rares cassettes possèdent leur propre promoteur telles que
cmlA [15] et cmlA2 [16] responsables de la résistance
au chloramphénicol par un mécanisme non enzymatique.
Quand une cassette est intégrée à un site secondaire,
l'expression du gène n'est possible que si l'intégration
s'est opérée en aval d'un promoteur potentiel.
Nature des cassettes
Plus de cinquante cassettes impliquées dans la résistance
aux antibiotiques ou aux antiseptiques ont été décrites
[17] (tableau 1). Des
cassettes cryptiques ont également été observées
[18].
Épidémiologie des intégrons
Les études épidémiologiques ont surtout porté
sur les intégrons de classe 1 très répandus chez
différentes bactéries à Gram négatif : entérobactéries
[19, 20], Vibrio cholerae [21], Pseudomonas [19], Acinetobacter
[22, 23] et Campylobacter [24]. Des intégrons ont aussi
été retrouvés chez des bactéries d'origine
animale [25, 26] et de l'environnement [27]. Leur prévalence semble
particulièrement forte chez des souches multirésistantes
aux antibiotiques, mais il peut s'agir d'un biais de sélection
[7]. En effet, les intégrons ont surtout été étudiés
chez des bactéries à Gram négatif sélectionnées
pour leur multirésistance aux antibiotiques. Peu d'études
ont été réalisées chez les bactéries
à Gram positif. La découverte récente d'un intégron
de classe 1 chez Corynebacterium glutamicum [28] et Enterococcus
faecalis [29] fait redouter la dissémination des cassettes
de résistance aux antibiotiques chez les bactéries à
Gram positif. Chez Mycobacterium fortuitum, seul un « vestige
» d'intégron a été retrouvé [30].
Origine des intégrons
L'origine des intégrons et des cassettes constitue une énigme,
de même que la genèse des cassettes. Plusieurs hypothèses
ont été avancées, mais la plus probable à
l'heure actuelle est que les intégrons proviendraient de super-intégrons
récemment décrits sur le chromosome de différentes
espèces (Pseudomonas, Xanthomonas, Shewanella) [31]. Les
super-intégrons contiennent un gène intI, un site
attI et de nombreuses séquences inversées répétées
contenant les séquences core et core inverse et encadrant un ou
plusieurs cadres de lecture. Cette organisation est analogue à
celle des cassettes. Les séquences répétées
retrouvées sur le chromosome de Vibrio cholerae et désignées
VCR (Vibrio cholerae repeat) ont été très
étudiées. Une centaine de copies de ces séquences
VCR sont présentes sur le chromosome de V. cholerae en aval
de gènes codant pour des toxines, des fonctions métaboliques
mais aussi en aval de gènes cryptiques. De plus, Mazel et al.
[32] ont montré que les séquences VCR ont 90 % d'identité
avec le site attC de la cassette blaP3 et qu'elles sont
reconnues par l'intégrase IntI1 suggérant donc que
les super-intégrons fonctionneraient comme les intégrons
de résistance aux antibiotiques.
L'hypothèse émise est que les intégrons de résistance
aux antibiotiques auraient évolué à partir de super-intégrons
par le biais de la capture d'un gène intI et d'un site attI
dans des structures mobiles type transposon et qu'ensuite, sous l'effet
de la pression de sélection antibiotique, il y aurait eu capture
de gènes de résistance provenant des pools de cassettes
contenus dans différents super-intégrons. Les super-intégrons
représentent un phénoménal réservoir de gènes
permettant aux bactéries d'avoir une capacité d'adaptation
rapide aux pressions environnementales par capture de gènes impliqués
dans des fonctions métaboliques ou la virulence.
CONCLUSION
Les intégrons constituent un système de capture et d'expression
de gènes jouant un rôle important dans l'acquisition et la
dissémination des gènes de résistance aux antibiotiques
chez les bactéries. Le mouvement des cassettes permet une mosaïque
de combinaisons. La découverte récente des super-intégrons
indique que ce système de génie génétique
au naturel a de plus amples implications dans l'évolution du génome
bactérien que simplement la dissémination des gènes
de résistance aux antibiotiques.
Remerciements. Les travaux de M.-C. Ploy et al.
sur les intégrons ont été financés par les
crédits de la région Limousin et de la Caisse primaire d'assurance
maladie.
Prix SFBC-bioMérieux 1999
Article reçu le 21 février 2000, accepté le 10 mars
2000.
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