ARTICLE
Les désordres lipidiques générateurs de maladies
coronariennes sont liés d'une part à une augmentation des
LDL, d'autre part à une diminution des HDL. L'évaluation
de ces désordres nécessite la quantification de différentes
fractions de ces lipoprotéines circulantes : apolipoprotéines
B (ApoB) et/ou LDL-cholestérol (LDLc) pour l'une, apolipoprotéines
A1 (ApoA1) et/ou HDL-cholestérol (HDLc) pour l'autre [1-3]. Pour
le clinicien, le choix entre ces deux derniers marqueurs fait encore l'objet
de controverses [4]. Pour le biologiste, ce choix se pose d'autant plus
que, récemment, une nouvelle méthode automatisable de dosage
du HDLc a été développée [5-8], méthode
aussi rapide et fiable que les méthodes de dosage des ApoA1 et
B.
Le dosage du LDLc reste toujours inaccessible en routine puisqu'il nécessite
l'ultracentrifugation. Afin de pallier à cet écueuil analytique,
Friedewald et al. [9] ont proposé un modèle de régression
multiple permettant d'estimer le LDLc à partir du cholestérol
total (CT), des triglycérides (TG) et de l'HDLc. Plus récemment,
dans le même but, Planella et al. [3] ont proposé
une même relation de régression permettant le calcul du LDLc
à partir de CT, TG et ApoB et un algorithme autorisant la classification
phénotypique des dyslipémies non chylomicronémiques
à partir des TG et ApoB mesurés et du LDLc calculé.
Suivant Friedewald et afin d'éviter des redondances analytiques
entre ApoA1 et HDLc, il nous a semblé intéressant d'établir
une relation de régression entre ces deux marqueurs, d'étudier
si le LDLc pouvait être calculé à partir des ApoA1
et si les résultats de LDLc obtenus à partir des HDLc, ApoB
ou ApoA1 permettaient indifféremment le classement des patients
dyslipémiques défini par Planella.
Matériel et méthodes
Sujets
L'échantillon d'étude a été constitué
de 182 sujets issus d'une population hospitalisée. Réalisés
après un jeûne d'environ 10 heures, les prélèvements
ont été recueillis sur tube sec (Becton Dickinson) puis
laissés à température ambiante environ une heure
avant séparation du sérum par centrifugation (5 mn à
3 500 g). Le jeûne et la conformité du prélèvement
furent les seuls critères d'inclusion.
Méthodes
Les concentrations sériques en CT, TG et HDLc ont été
déterminées sur automate Axon (Bayer Diagnostic), selon
les méthodes enzymatiques commercialisées par le constructeur
pour les deux premières (coefficients de variation intraséries
: CT : 1,5 % ; TG : 1,9 %) ; selon la méthode de Sugiuchi et
al. [5], à partir des réactifs commercialisés
par Randox pour l'HDLc (coefficient de variation intrasérie : 2,0
%).
Les concentrations sériques en apolipoprotéines A1 et
B ont été mesurées par immunonéphélométrie
laser sur un automate « BN 100 » (Behring), selon les méthodes
commercialisées par le constructeur (coefficients de variation
intraséries : ApoA1 2,1 %, ApoB 3,1 %). Toutes les analyses ont
été réalisées dans la journée de recueil.
Équations de calcul
Les concentrations en LDLc ont été calculées à
l'aide de la relation de Friedewald non modifiée [9], adaptée
aux mmol/l : LDLc (mmol/l) = CT (HDLc + 0,45 TG) dans laquelle
le facteur 0,45 TG représente une estimation du cholestérol
des VLDL, puis, comparées aux résultats obtenus par la relation
de Planella [3], sans constante, considérée comme méthode
de référence : LDLc (mmol/l) = 0,41 CT 0,32 TG +
1,70 ApoB. Ces auteurs ont aussi établi un algorithme (tableau
1) fondé sur trois valeurs discriminantes : TG 2,26 mmol/l,
ApoB 1,35 g/l et LDLc (calculé) 4,40 mmol/l, permettant de classer
les patients dyslipémiques.
Statistiques
Les résultats statistiques ont été obtenus à
l'aide des logiciels SPSS (SPSS Inc) et Sigmastat (Jandel Scientific).
Les normalités des distributions des variables et des résidus
ont été testées par le test de Kolmogorov-Smirnov.
L'homoscédasticité des résidus des régressions
a été testée par le coefficient de corrélation
de Spearman établi entre les valeurs absolues des résidus
et les valeurs observées de la variable dépendante (HDLc).
La « Press statistic » et le test de Durbin-Watson ont été
calculés conformément à Draper et Smith [10]. Les
distributions des variables n'étant pas normales, les éventuelles
différences entre les résultats ont été testées
par le test non paramétrique de Wilcoxon (n = 2), apparié
lorsqu'il y avait lieu, ou par le test de Friedman (n > 2). Le seuil
de significativité des tests statistiques a été choisi
égal à 0,05.
Résultats et discussion
À titre indicatif, le tableau
2 donne les résultats des variables mesurées issues
de l'échantillon de population (n = 182 ; âge moyen : 56
± 17 ans). Au sein de l'échantillon global (n = 182), seules
les valeurs de l'ApoA1 sont normalement distribuées (test de Kolmogorov-Smirnov
: non significatif). Dans l'échantillon des normolipémiques
(n = 133) toutes les variables sont normalement distribuées (test
de Kolmogorov-Smirnov : non significatif).
Étude de la régression : HDLc =
f(ApoA1)
Il a été décidé du choix d'une régression
passant par l'origine pour deux raisons : d'une part cette tendance a
été observée sur les résultats de Bigot-Corbel
et al. [11] établis à partir de 1 980 sujets, d'autre
part ApoA1 et HDLc sont deux constituants d'une même lipoprotéine.
Les résultats bruts sont représentés sur la figure
1. L'étude des résidus issus de la régression
linéaire sans constante établie à partir des 182
données, montre qu'ils ne sont ni normalement distribués
(test de Kolmogorov-Smirnov : p < 0,01), ni indépendants (r
= 0,22, p < 0,01), ni homoscédastiques (r = 0,23, p < 0,01).
Le modèle linéaire est donc inadapté à la
description des données.
Plusieurs modèles de régression non linéaire correspondant
à priori à l'évolution des données ont été
étudiés. Les meilleures modélisations ont été
obtenues à partir du modèle polynomial (y = ax + bx2)
sans constante et du modèle puissance (y = axb). Ces
deux dernières fonctions ont permis la normalisation et l'indépendance
des résidus (corrélation non significative) cependant une
hétéroscédasticité résiduelle est observée
(tableau 3). Les résultats
de la « Press statistic » et du Durbin-Watson montrent peu de
différence entre les deux modèles mais une amélioration
de leur adéquation aux données par rapport au modèle
linéaire.
Le second modèle a donc été choisi en raison de
sa linéarisation aisée après transformation Ln-Ln
afin d'obtenir un modèle de type y = bx + a' : Ln HDLc = b (Ln
ApoA1) + b (Lna).
La transformation des variables ApoA1 et HDLc en logarithme népérien
et l'application de la méthode des moindres carrés ont conduit
à la relation linéaire suivante1 : Ln HDLc =
1,21 (Ln ApoA1) 0,21.
Après cette linéarisation, les résidus sont normalement
distribués et homoscédastiques comme le montrent la figure
2 et les résultats du tableau
4.
Les résidus ne sont pas corrélés (r = 0) et distribués
aléatoirement, en bande horizontale homogène, autour de
la moyenne (0). La transformation Ln/ln de la relation HDLc = f(ApoA1)
a donc été choisie pour valider la relation à l'égalité
de Friedewald.
Relation avec le cholestérol-LDL
calculé selon Friedewald
Friedewald et al. [9] ont proposé une relation permettant
de calculer le LDLc en mmol/l à partir des concentrations sériques
des CT, TG et HDLc en mmol/l : LDLc = CT (HDLc + 0,45TG).
À partir des résultats de la régression linéaire
établie précédemment, la relation calculée
de Friedewald devient, avec CT, TG et ApoA1 :
LDLc (mmol/l) = [CT (e1,21 (Ln ApoA1) 0,21
+ 0,45 TG)].
Les résultats des LDLc calculés par les deux méthodes,
3,45 ± 1,12 mmol/l (Friedewald) et 3,45 ± 1,08 mmol/l (présente
méthode) ne sont pas significativement différents (test
de Wilcoxon pour échantillons appariés), et la corrélation
(figure 3) est excellente
(r = 0,979, p < 0,0001). Il est à noter que les résultats
obtenus à partir des formules de Friedewald modifiées seraient
identiques puisque les modifications proposées ne portent que sur
la fraction TG.
Le diagramme de Bland et Altman [12] montre (figure
4) que la moyenne des différences entre les méthodes
est égale à 1,22.10 2 mmol/l [intervalle
de confiance à 95 % de la moyenne : ( 0,04)
(+ 0,015)]. Aux fluctuations d'échantillonnage près, il
n'y a donc pas, globalement, de différence significative entre
les deux méthodes, ce qui confirme le résultat du test de
Wilcoxon.
Les différences sont légèrement corrélées
(r = 0,21) : par rapport à la méthode de Friedewald, la
présente méthode surestime de 0,1 mmol/l les LDLc pour des
valeurs moyennes basses (1 mmol/l) et sous-estime de 0,1 mmol/l les LDLc
pour des valeurs moyennes élevées (7 mmol/l). Ces différences
sont acceptables à des fins diagnostiques, d'autant que les deux
méthodes donnent un résultat identique pour une concentration
en LDLc voisine de 4,40 mmol/l, valeur discriminante entre les phénotypes
IIb et IV selon la relation sans constante décrite par Planella.
Relation avec le cholestérol-LDL
calculé selon Planella
Les résultats entre les deux précédentes méthodes
n'étant pas statistiquement différents et étant cliniquement
proches pour les valeurs extrêmes, il semble intéressant
d'étudier leur validation par rapport à une méthode
de calcul des LDLc publiée comme référence. Selon
Planella [3], les LDLc sont liés à CT, TG et ApoB par l'égalité
suivante : LDLc = 0,41 CT 0,32 TG + 1,70 ApoB.
Le diagramme de Bland-Altman établi à partir des moyennes
des trois méthodes et des différences « Planella-présente
méthod » et « Friedewald-présente méthode
» montre une sous-évaluation aux faibles valeurs et une sur-évaluation
des valeurs hautes des LDLc calculés selon la présente méthode
par rapport à Planella (figure
5).
Cette observation est confirmée par une corrélation négative
des différences « Planella-présente méthode
» par rapport aux moyennes. Il est à noter qu'en raison du
signe inverse des corrélations, la différence « Planella-Friedewald
» serait encore plus importante. Comme précédemment,
les droites de régression conduisent à des valeurs peu différentes,
cliniquement acceptables, dans l'intervalle LDLc 3-6 mmol/l.
Il faut noter que, quelle que soit l'équation de régression
utilisée, la précision de la somme (LDLc) est limitée
par le mode de calcul et l'imprécision analytique entourant les
différents termes de cette somme (CT, TG, HDLc, ApoA1 ou ApoB).
Avec, pour exemple, l'égalité de Planella : LDLc = a(CT)
+ b(ApoB) c(TG) et sans tenir compte de l'imprécision liée
à la détermination des coefficients de la régression
multiple (a, b, c), la variance de la somme est égale à
: v(LDLc) = a2(vCT) + b2(vApoB) + c2(vTG)
+ 2 abcov(CT)(ApoB) 2 bccov(ApoB)(TG) 2 accov(CT)(TG). Sachant
que les trois variables sont indépendantes (variance analytique
intragroupe), les covariances sont nulles, d'où : v(LDLc) = a2(vCT)
+ b2(vApoB) + c2(vTG). À titre d'exemple,
pour les valeurs suivantes : CT = 6,90 mmol/l (s = 0,104 ; CV : 1,5 %),
ApoB = 1,46 g/l (s = 0,045, CV : 3,1 %), TG = 2,85 mmol/l (s = 0,054,
CV : 1,9 %) et HDLc = 1,22 mmol/l (s = 0,024, CV : 2 %), la concentration
en LDLc est égale à 4,40 mmol/l et sa variance à
0,008 (mmol/l)2. L'intervalle de confiance à 95 % de
la valeur calculée du LDLc par l'égalité de Planella
devient égale à : IC 95 % LDLc = 4,40 ± 1,96 [racine
carrée de (0,008)] mmol/l, soit : 4,22 à 4,58 mmol/l. Ce
même type de calcul à partir de la relation de Friedewald
conduit aux résultats suivants : LDLc # 4,40 mmol/l ; v(LDLc) #
0,012 (mmol/l)2. L'intervalle de confiance à 95 % de
la valeur calculée du LDLc par l'égalité de Friedewald
devient égale à : IC 95 % LDLc = 4,40 ± 1,96 [racine
carrée de (0,012)] mmol/l, soit : 4,19 à 4,61 mmol/l.
Ces observations montrent que, quelle que soit l'égalité
utilisée, le résultat est entaché d'une erreur intrinsèque
liée au mode de calcul et à « l'addition » des
variances des différents membres de la somme. Elles montrent les
limites de ces méthodes de calcul du LDLc pour des patients présentant
des concentrations sériques en LDLc proches de la valeur discriminante
entre les phénotypes IIb et IV.
Classement des patients selon l'algorithme de
Planella
Malgré cette imprécision, les trois méthodes conduisent
à des classements phénotypiques proches lorsque les sujets
sont classés selon Planella avec, pour valeur discriminante entre
les phénotypes IIb et IV, une concentration sérique du LDLc
égale à 4,40 mmol/l. Ainsi, le classement des 182 patients
d'après l'algorithme de Planella et les valeurs des LDLc trouvées
respectivement par les trois différentes méthodes conduit
à des résultats équivalents (tableau
5).
1 La différence observée entre les constantes
de régression obtenues ici et les constantes de la relation y =
axb est liée aux arrondissements et au mode de calcul.
CONCLUSION
Les observations précédentes montrent que les résultats
des LDLc calculés à partir du HDLc, de l'apolipoprotéine
B ou de l'apolipoprotéine A1 conduisent à des classements
phénotypiques identiques pour les deux dernières, proches
pour la première. Les différences observées, en partie
liées au mode de calcul, semblent cliniquement acceptables autorisant
le biologiste, selon l'équipement dont il dispose, à calculer
le LDLc indifféremment à l'aide de l'une des trois variables
précédentes, analytiquement facilement accessibles par des
techniques automatisées.
Article reçu le 2 octobre 1998, accepté le 27 janvier 1999.
Références
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