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Les marqueurs osseux sont traditionnellement classés en marqueurs
de formation et en marqueurs de résorption osseuse (tableau
1). Il faut toutefois remarquer que, en dehors de situations particulières
où il existe un découplage entre l'activité ostéoblastique
et l'activité ostéoclastique (comme dans l'ostéoporose
cortisonique par exemple), les marqueurs osseux représentent une
évaluation globale du remodelage osseux. Une revue extensive des
caractéristiques biochimiques de ces molécules a été
publiée récemment [1] et est de toutes les façons
au-delà du propos du présent article. Les marqueurs les
plus intéressants aujourd'hui sont l'ostéocalcine, la phosphatase
alcaline osseuse (bAP) et le propeptide N-terminal du procollagène
de type I (PINP) pour la formation osseuse et les agents de pontages des
molécules de collagène ou cross-links, comme la désoxypyridinoline
(Dpd) et les télopeptides associés (CTx et NTx), pour la
résorption osseuse.
Alors qu'ils sont universellement reconnus comme outils de recherche
dans des groupes de patients pour comprendre par exemple un mécanisme
physiopathologique ou le mode d'action d'un traitement à visée
osseuse, il n'y a pas actuellement de consensus concernant leur utilisation
en pratique clinique à l'échelon individuel. Dans le domaine
de l'ostéoporose, ils pourraient être utilisés pour
les objectifs suivants.
Prédiction de la perte osseuse
Le développement de l'ostéoporose post-ménopausique
dépend d'une part, du pic de masse osseuse atteint peu après
la puberté et, d'autre part, de la perte osseuse post-ménopausique.
Au moment de la ménopause, on ne peut plus rien faire pour corriger
le pic de masse osseuse, alors que des progrès importants pour
ralentir la perte osseuse ont été faits. La constatation
d'une masse osseuse basse au moment de la ménopause n'indique pas
s'il existe une perte osseuse en cours ou si l'os a été
perdu (ou non acquis) auparavant. La perte osseuse peut être évaluée
par des mesures répétées de la densité minérale
osseuse (DMO) à condition d'espacer suffisamment les mesures (environ
2 ans entre deux DMO). Plusieurs auteurs ont tenté de corréler
la perte osseuse évaluée sur la mesure répétée
de la DMO à différents sites, avec les concentrations des
marqueurs osseux mesurées en début de période d'observation.
Bien que significatives, les corrélations sont en général
faibles et ne permettent en aucun cas la prédiction d'une valeur
absolue de perte osseuse. Cela peut être amélioré
par l'utilisation d'une combinaison de plusieurs marqueurs [2]. Une nouvelle
tendance dans les études qui évaluent l'intérêt
clinique des marqueurs osseux est de déterminer le risque statistique
(odds ratio) de perte osseuse en fonction des concentrations des
marqueurs. Cela a été validé de manière rétrospective
[3, 4], ou prospective au rachis [5, 6] et à l'avant-bras [7].
La constatation d'une augmentation des marqueurs osseux, surtout de résorption
(c'est-à-dire à une concentration au-dessus des « normes
» préménopausiques), prédit un risque de perte
osseuse rapide deux à six fois plus importante (suivant les sites
osseux mesurés ou les populations étudiées), que
si le marqueur est normal. Schématiquement, il est suggéré
par ces études que environ 80 % des femmes ménopausées
pourraient être correctement classées par rapport à
leur perte osseuse par la mesure d'un seul marqueur.
Quelle que soit la situation clinique, la possibilité d'identifier
les « perdeuses rapides » pourrait permettre de cibler une thérapeutique
préventive. En effet, certaines études ont montré
que plus le remodelage osseux était élevé avant l'instauration
d'un traitement hormonal substitutif (THS) [5] d'un traitement par bisphosphonate
[8] ou par calcitonine [9], plus la DMO augmentait en réponse au
traitement. Ces études suggèrent donc que l'évaluation
du remodelage osseux, seul ou combiné à la mesure de la
DMO, pourrait être utile pour identifier les patientes qui bénéficieront
d'une thérapeutique antirésorptive. Cette conclusion ne
doit toutefois pas être mal interprétée et entraîner
une surconsommation de dosages biologiques ou de mesures de DMO chez les
femmes ménopausées. Il n'est en effet certainement pas nécessaire
de mesurer les marqueurs chez toutes les femmes ménopausées,
mais peut-être peuvent-ils être réservés aux
femmes non décidées à prendre un THS, ayant une contre-indication
relative à ce traitement, ne voulant le prendre que si elles sont
à risque d'ostéoporose ou enfin si le THS ne peut pas être
administré à dose statistiquement efficace sur la perte
osseuse.
Prédiction du risque fracturaire
Il est bien établi qu'une DMO basse est prédictive de
futures fractures, chaque diminution de DMO d'une DS doublant approximativement
le risque fracturaire au moins chez les femmes ménopausées
[10]. Cela est d'ailleurs la base du diagnostic densitométrique
de l'ostéoporose chez la femme. Les marqueurs osseux ne peuvent
en aucun cas remplacer la DMO pour le diagnostic d'ostéoporose
à l'échelon individuel car ils n'expliquent qu'environ 5
% de la variance de la DMO pendant les 20 premières années
qui suivent la ménopause (bien que cette contribution augmente
très nettement ensuite [11]). Toutefois, comme les marqueurs osseux
peuvent prédire la perte osseuse, ils semblent être associés
indirectement (via la prédiction d'une masse osseuse basse)
au risque fracturaire [12]. La relation entre marqueurs osseux et risque
fracturaire pourrait également être indépendante de
la DMO. Dans une étude cas-contrôle basée sur le suivi
épidémiologique d'une grande population de femmes agées
de plus de 75 ans, des concentrations urinaires de CTx et de Dpd libre
au-dessus de la limite supérieure des valeurs de référence
préménopausiques [13] étaient prédictives
des fractures du col du fémur indépendamment de la DMO ou
de la capacité motrice avec des odds ratio de l'ordre de
2, équivalents à ceux d'une DMO basse. Chez les femmes ayant
à la fois une élévation des marqueurs et une DMO
basse le risque fracturaire était très augmenté (odds
ratio de 4,1 à 5,5). Dans une population plus jeune, les risques
relatifs de fracture (toutes fractures confondues) sont équivalents
pour une DMO < - 2,5 T score (RR = 2,8), et pour une concentration
sérique de CTx élevée (RR = 2,1) ; l'association
de la DMO basse et du CTx élevé augmente le risque relatif
(RR = 3,8) et le risque absolu de fracture dans les 5 ans qui suivent,
qui passent de 39 % pour une DMO basse et 25 % pour un CTx élevé
à 54 % quand on associe DMO et CTx [14]. Enfin une autre étude
récente a montré qu'une DMO basse ou une perte osseuse rapide
en période post-ménopausique prédisposaient de manière
équivalente et indépendante au risque fracturaire et que
ce risque était multiplié par deux environ chez les femmes
accumulant les deux situations [15]. Ces études ont montré
que les marqueurs les plus prédictifs du risque fracturaire semblent
être les marqueurs de la résorption osseuse et suggèrent
donc qu'une augmentation des marqueurs de la résorption ne représenterait
pas seulement une perte osseuse future (quantité d'os) mais pourrait
également refléter des défauts de l'architecture
osseuse (qualité osseuse) : par exemple une réduction de
la connectivité des travées osseuses ou un excès
de sites de résorption qui pourraient fragiliser l'os au-delà
de ce qui est prédit par la constatation d'une DMO basse [3]. La
mesure combinée de la DMO et des marqueurs osseux semble donc fournir
une meilleure évaluation du risque fracturaire que la DMO seule.
Suivi des traitements à visée osseuse
L'objectif d'une thérapeutique antirésorptive est de prévenir
la perte osseuse ultérieure pour diminuer le risque fracturaire.
Un gain osseux modéré de 2 à 5 % au rachis et 1 à
3 % à la hanche est même fréquent après un
an de THS ou de traitement par un bisphosphonate. Une fois encore, ceci
veut dire que 2 ans environ sont nécessaires pour évaluer
l'efficacité du traitement par une nouvelle mesure de la DMO. Les
marqueurs osseux diminuent significativement après quelques semaines
de thérapeutique antirésorptive, les marqueurs de la résorption
diminuant plus précocement que les marqueurs de la formation. Plusieurs
travaux ont montré que la diminution précoce (3 à
6 mois) de certains marqueurs osseux après l'instauration d'un
THS [5] ou par un bisphosphonate comme l'ibandronate [16] ou l'alendronate
[17] peut prédire la variation de DMO après un an ou deux
de traitement. Il faut toutefois remarquer que des résultats contradictoires
ont été rapportés [18]. Il faut également
signaler que dans le cadre d'un traitement par raloxifène (pour
lequel seule une très faible proportion de la diminution du risque
fracturaire semble pouvoir être attribuée à un gain
de DMO [19]), les femmes qui présentent la diminution des marqueurs
osseux (ostéocalcine, bAP, uCTx) la plus importante après
6 mois ont une réduction du risque de tassement vertébral
plus importante que les autres [20]. Par ailleurs, l'observance d'un THS
est souvent médiocre et l'absorption intestinale des bisphosphonates
est mauvaise nécessitant un mode d'administration contraignant.
Comme le suggèrent Greenspan et al. [17] : « La
possibilité d'avoir un accès précoce à la
diminution du remodelage osseux, ce qui prédit un gain osseux,
peut fournir la motivation nécessaire à certains patients
pour être compliants au traitement. » Cette hypothèse
a été soutenue récemment par un panel d'experts européens
qui ont suggéré que la mesure des marqueurs osseux avant
et après 3 mois de thérapeutique antirésorptive pouvait
aider au management des patients ostéoporotiques [21]. Bien que
le choix du marqueur le plus approprié à cette situation
soit actuellement discuté, la plupart des études mettent
cependant en évidence des meilleures performances des marqueurs
de la résorption. La plus grande sensibilité des formes
peptidiques de cross links (CTx ou NTx) aux variations du niveau
de remodelage osseux est en faveur d'une utilisation en routine de ces
dosages plutôt que de la Dpd libre. Cette conclusion apparemment
évidente pourrait en fait être remise en question par la
plus grande variabilité intra-individuelle des formes peptidiques
par rapport à la Dpd libre. Toutefois, en comparant tous les marqueurs
osseux modernes disponibles sur le marché et en tenant compte de
leur variabilité intra-individuelle, nous avons récemment
montré que la diminution du CTx sérique après 4 mois
de traitement par alendronate avait la meilleure valeur prédictive
du gain osseux observé après un an de traitement malgré
un CV intra-individuel de l'ordre de 20 % pour ce marqueur [22]. Quoi
qu'il en soit en tenant compte de la variabilité intra-individuelle
de chaque marqueur, des différents traitements et d'une nécessité
d'obtenir une spécificité à 90 % (moins de 10 % de
faux positifs), des seuils de diminution permettant de prédire
un gain de DMO significatif, ont été définis [23]
(tableau 2).
Au total, ces différents arguments permettent d'envisager, dès
à présent, une utilisation des marqueurs du remodelage osseux
à l'échelon individuel pour aider à la décision
thérapeutique et au suivi des traitements antirésorbeurs.
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