ARTICLE
L'approche biologique
En routine clinique, le néphrologue se base en fait le plus souvent
sur la mesure de l'hormone parathyroïdienne (PTHi) pour approcher
le type d'ostéopathie éventuellement associé à
une IRC et donc pour décider du type de traitement, en particulier
chez le patient dialysé. Cependant, la mesure de la PTHi surestime
souvent la sévérité des lésions osseuses liées
à l'hyperparathyroïdie chez le patient urémique [5]
à la fois en raison de l'existence d'une résistance osseuse
à la PTH dans l'IRC, mais aussi à cause de la reconnaissance
par les méthodes courantes de dosage de la PTHi d'un fragment probablement
inactif (PTH 7-84) présent à de fortes concentrations dans
l'IRC [6]. Ce second problème pourrait toutefois être bientôt
résolu grâce au développement récent d'un immunodosage
de la PTHi, exclusivement spécifique de la forme intacte de la
molécule [7]. Par ailleurs, s'il est certain qu'un taux plasmatique
de PTHi élevé (> 600 pg/ml) prédit dans plus de
90 % des cas une hyperrésorption osseuse, il n'en est pas de même
lorsqu'il est normal ou diminué (< 70 pg/ml), car la sensibilité
et la spécificité de la PTHi à prédire un
remodelage osseux diminué est faible.
Il est donc logique de penser que les marqueurs
du remodelage osseux pourraient représenter un complément
(ou une alternative) pour le dosage de la PTHi chez l'insuffisant rénal.
Plusieurs problèmes limitent cependant l'utilisation de ces paramètres
biologiques dans l'IRC. D'une part, les dosages urinaires sont difficiles
(voire impossibles au stade de la dialyse) à appliquer chez le
patient urémique. Toutefois, bien que les patients dialysés
aient souvent une diurèse nulle, il n'est pas impossible que dans
le futur on puisse utiliser la mesure de la concentration des produits
de dégradation du collagène osseux dans le liquide de dialyse
usé comme indice de résorption osseuse. D'autre part, la
plupart des dosages sériques performants dans d'autres pathologies
osseuses (ostéocalcine ou cross-laps entre autres) concernent
des molécules dont l'élimination est rénale, ce qui
entraîne des concentrations constamment élevées dans
l'IRC et ce, quel que soit le type d'ostéopathie (même si
il existe souvent de bonnes corrélations entre les concentrations
de ces marqueurs et les paramètres histomorphométriques)
[8]. Finalement, le seul marqueur qui ait montré des résultats
extrêmement prometteurs dans l'IRC est l'isoenzyme osseux de la
phosphatase alcaline (bALP), alors que la phosphatase alcaline totale
(tALP) n'est que peu informative chez ces patients (peut-être en
raison d'atteintes hépatiques fréquemment associées).
En effet, la bALP :
- montre une meilleure corrélation avec le taux de formation
osseuse et avec un bon nombre de paramètres histomorphométriques
osseux tels que la PTHi, l'ostéocalcine, les tALP, PICP et ICTP
[9] ;
- discrimine correctement (bien qu'imparfaitement) les ostéopathies
à haut et à bas remodelage en donnant, contrairement aux
autres marqueurs, des valeurs normales ou basses dans l'ostéopathie
adynamique [4, 9-12] ;
- semble représenter un bon reflet de l'activité ostéoblastique
lors du traitement de l'hyperparathyroïdie secondaire par le calcitriol
[13] ce qui pourrait aider à prévenir la survenue d'une
ostéopathie adynamique. Dans ce contexte, les immunodosages mesurant
la masse (Tandem-R-Ostase ; Hybritech) ou l'activité (Alkphase-B
; Metra) de l'isoenzyme osseuse semblent apporter une information clinique
fiable bien qu'il ait été suggéré que les
méthodes électrophorétiques seraient plus exactes
pour les valeurs très basses de bALP [14].
Il faut noter que des performances similaires à celles de la
bALP ont été rapportées récemment pour l'ostéocalcine
intacte [15].
Interprétation
Chez le patient insuffisant rénal chronique, comme dans d'autres
pathologies, l'utilisation de ces biomarqueurs doit s'accompagner du dosage
des autres paramètres essentiels du métabolisme phosphocalcique
afin de faciliter leur interprétation (tableau
1). Par exemple, une calcémie et une phosphatémie
élevées en présence d'une PTHi supérieure
à 1 000 pg/ml seront des arguments forts en faveur d'une hyperparathyroïdie
déja associée à une croissance cellulaire d'allure
autonome et probablement résistante aux différentes thérapeutiques
non chirurgicales. La connaissance de la concentration de la vitamine
D (25 (OH)D3) et de son métabolite actif (1,25 (OH)2D3)
permettra d'éliminer une hypercalcémie secondaire à
une intoxication vitaminique D, ainsi qu'une carence en vitamine D. Les
phosphatases alcalines totales, en association ou non avec les transaminases
et les GGT permettront d'exclure une atteinte hépatique pouvant
interférer avec le dosage et l'interprétation du taux sérique
de bALP. L'aluminémie est indispensable dans l'évaluation
du métabolisme osseux chez les hémodialysés puisqu'il
existe encore des surcharges aluminiques essentiellement dues à
la prise de chélateurs du phosphore riches en aluminium.
Sur le plan pratique, si on ne dispose pas de
biopsie osseuse ni de données densitométriques, un dosage
simultané de la PTHi et de la bALP peut aider à établir
un diagnostic de haut ou bas remodelage osseux sans trop d'erreur, ce
qui peut permettre d'ajuster la thérapeutique (figures
1 et 2).
Si le taux sérique de PTHi se situe entre 100 et 500 pg/ml et
que la bALP est normale, le patient a toutes les chances d'avoir un remodelage
osseux normal. Dans ce cas, nous conseillons de continuer à surveiller
semestriellement ces deux paramètres [15]. Si la bALP est >
25 ng/ml sans altération de la fonction hépatique, il est
possible de retrouver des signes osseux d'hyperparathyroïdie. Ces
patients doivent être suivis plus étroitement, surtout si
une intervention thérapeutique est débutée afin de
diminuer les taux de PTHi (calcium, vitamine D, calcitriol oral ou IV,
etc.) [16]. Nous pratiquons un bilan phosphocalcique tous les trois mois.
Des examens morphologiques des parathyroïdes (échographie,
scintigraphie, etc.) peuvent parfois être utiles.
CONCLUSION Finalement,
il faut rappeler que les manifestations osseuses de l'ostéodystrophie
rénale ne cessent pas d'évoluer. La dominance de l'hyperparathyroïdie
secondaire observée dans les années 1970-1980 n'existe plus.
Actuellement, seuls 30 à 40 % des insuffisants rénaux chroniques
arrivant en dialyse présentent un taux sérique de PTHi augmenté.
La majorité des patients ont des troubles du métabolisme osseux
caractérisés par un effondrement du taux de formation osseuse
avec ou sans trouble de la minéralisation. L'arrivée des nouveaux
chélateurs du phosphore (sevelamer, lanthanum, etc.), des calcimimétiques,
molécules mimant l'action du calcium sur les cellules parathyroïdiennes,
et l'utilisation de plus en plus fréquente des bisphosphonates chez
les patients à fonction rénale altérée, révolutionnera
la prise en charge de l'ostéodystrophie rénale. Il faut espérer
que le dosage des nouveaux marqueurs osseux décrits ci-dessus permettra
de porter des diagnostics plus précis sans avoir besoin de la biopsie
osseuse et d'éviter les potentielles perturbations pouvant être
induites par ces produits. REFERENCES
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