ARTICLE
sec.2012.0330
Auteur(s) : Sylvain Garraud1 garrauds@hotmail.com, Laouali
Mahamane laoualimahamane10@yahoo.fr
1 La Calade
34700 Soumont
Tirés à part : S. Garraud
Les pratiques d’adaptation des communautés rurales agricoles
dans les régions de Tillabéry et de Tahoua Nord au Niger évoluent
sous l’effet d’un ensemble de contraintes et d’opportunités de
nature environnementale, socio-économique, politique et culturelle
et tendent à la recherche de la sécurité alimentaire dans un
contexte économique rural dégradé (GIEC, 2008). Dans cette
situation, les risques climatiques sont un facteur de rupture de
l’équilibre entre l’homme et l’environnement (Gallais et Sidikou,
1977). Dans l’Ouest nigérien, les sécheresses de 1973, 1984-1985 et
plus récemment 2005 et 2009 ont engendré des crises brutales qui
ont contraint les communautés à modifier rapidement leurs
mécanismes traditionnels d’adaptation (Jouve, 1991). En
affaiblissant les capacités d’adaptation des communautés
agropastorales, les effets de la variabilité et des changements
climatiques accroissent leur vulnérabilité.
La coopération allemande intervient depuis plus de trente ans au
Niger, dans des zones fortement vulnérables aux changements
climatiques. Elle s’est récemment engagée à prendre en compte le
risque climatique dans son programme de coopération bilatérale
nigéro-allemande de Lutte contre la pauvreté (LUCOP). Dans ce
cadre, une étude a été réalisée pour intégrer la problématique de
l’adaptation aux changements climatiques dans la stratégie globale
du programme.
L’objectif était de mieux comprendre les perceptions des acteurs
locaux sur l’évolution du climat, d’en apprécier les impacts, et
d’identifier les modes d’adaptation des communautés. L’évaluation
de la pertinence des stratégies et des actions mises en œuvre par
le programme a ensuite permis de formuler des recommandations pour
prendre en compte le risque climatique. Le territoire couvert par
l’étude était la région Nord Tillabéry et le département de Tahoua,
correspondant à la partie agropastorale du programme (figure 1). Le
présent article propose une synthèse des résultats de l’étude sur
les évolutions des adaptations des communautés agropastorales
(Garraud, 2008).
Présentation de la zone d’étude
Région de Tillabéry-Nord
La partie Nord de la région de Tillabéry est comprise entre les
latitudes 13̊ 30’ N et 15̊ 45’ N et les longitudes 0̊ 10’ E et 4̊
20’ E. Elle est limitée au nord par la République du Mali, à l’est
par la région de Tahoua, au sud par les départements de Loga
(région de Dosso) et les départements de Kollo et Say (région de
Tillabéry), et à l’ouest par le Burkina Faso. Elle comprend les
départements septentrionaux de Téra, Tillabéry, Ouallam et
Filingué. Cette zone couvre une superficie de près de
70 000 km2 soit 76 % de la superficie totale de la
région de Tillabéry estimée à 90 072 km2. La population
de la zone de Tillabéry-Nord est estimée à 1 312 127 habitants
selon le recensement général de la population et de l’habitat
de 2001. Cette population serait de 1 460 622 habitants
en 2005 sur la base du taux d’accroissement annuel de
l’époque, estimé à 2,72 %. La région se caractérise par une
végétation de type sahélo-soudanien au sud et sahélo-saharien dans
sa partie nord constituée respectivement de steppes arbustives et
arborées et de savanes arbustives et arborées à l’extrême-sud. Une
étude cartographique menée par le Programme agro-sylvopastoral
(PASP) en 1998 a révélé que la superficie des terres dégradées
ou exposées à l’érosion représente environ 90 % de la
superficie globale de la région. Tillabéry-Nord représente l’une
des régions au Niger les plus riches en eau de surface, traversée
par le fleuve Niger entre les départements de Téra et de Tillabéry.
Trois affluents du fleuve Niger (le Gorouel, le Dargol et la Sirba)
complètent le réseau hydrographique des eaux non stagnantes de la
région. Dans sa partie Est, la région est caractérisée par ses
vallées sèches notamment avec le Dallol Bosso traversant le
département de Filingué du nord au sud et dont une branche
importante traverse l’Est du département de Ouallam sur plus de
100 km. Ce réseau hydrographique comprend également un ensemble de
mares permanentes et semi-permanentes et d’oueds se répartissant
dans toute la région. La zone de Tillabéry-Nord est caractérisée
par une importante variation interannuelle et intra-annuelle des
cumuls pluviométriques avec (Mahamane et al.
2005) :
- –. un climat saharo-sahélien avec une pluviométrie entre
200 et 350 mm dans toute la partie septentrionale de la
région ;
- –. un climat sahélien dans la partie sud de la région
avec des précipitations supérieures à 350 mm.
Ces deux types de climat connaissent trois saisons :
- –. une saison sèche et chaude de mars à juin ;
- –. une saison chaude et humide couvrant la période de
juillet à octobre ;
- –. une saison sèche et froide de novembre à
février.
Au sud des quatre départements septentrionaux, on retrouve un
système de production agropastorale dominé par l’association
mil-niébé, et en remontant vers le nord, les savanes
pastorales.
Région de Tahoua
La région de Tahoua est située au centre du Niger et est
comprise entre 13̊ 42’ et 18̊ 30’ de latitude Nord et 3̊ 53’
et 6̊ 42’ de longitude Est. Elle est limitée à l’ouest par les
régions de Dosso et Tillabéry, à l’est par la région de Maradi, au
nord-est par la région d’Agadez et au sud par la République
fédérale du Nigeria. Elle couvre une superficie de
106,677 km2, soit 8,40 % du territoire national, et
compte huit départements dont celui de Tahoua étudié. Le
département de Tahoua présente deux grands ensembles. Le premier se
caractérise par des paysages de cuestas dans des grès
ferrugineux d’une altitude moyenne de 400 m. Ces cuestas
présentent des vallées larges et profondes localisées dans les
parties Est et Sud. Le second ensemble est constitué de formations
éoliennes (dunes fixées, dunes vives) localisées dans les parties
nord, ouest et est. Le département de Tahoua passe donc d’ouest en
est d’un paysage de sols dunaires à des vallées de plus en plus
marquées.
La végétation sahélo-saharienne, plus importante dans les
parties dépressives, se compose principalement d’une association
d’espèces d’acacias (Acacia nilotica,
Acacia radiana, Acacia seyal) et du
Balanites aegytiaca avec plusieurs espèces
d’herbacées saisonnières telles que le
Cloris prieurü, le Chrysopogon aucheri
et le Pennisetum pediculatum.
Compte tenu de sa situation géographique, la région de Tahoua a
un climat typiquement sahélo-saharien. La pluviométrie décroît du
sud au nord, avec une moyenne faible comprise entre 350 et
environ 75 mm (période 1981-1990) répartis entre le mois de juin à
septembre et de manière hétérogène dans le temps et l’espace. Le
département de Tahoua se situe autour de l’isohyète 300 mm. Dans la
zone sud agricole, les systèmes culturaux sont dominés par
l’association du mil et du niébé. La partie nord est une zone de
transition avec des savanes pastorales colonisées par un système de
cultures pluviales à faible rendement. Dans le département, les
cultures maraîchères, représentées par l’oignon, sont en constant
développement.
Méthodologie
L’enquête réalisée est de nature qualitative. Elle se base sur
les déclarations recueillies dans le cadre d’entretiens
semi-directifs et de focus groupes. Les enquêtes ont été menées en
langue locale (zarma, haoussa, tamachek) avec un interprète en cas
de besoin. En tout, 132 entretiens ont été réalisés ;
35 % des répondants étaient des agriculteurs, et un tiers des
pasteurs. L’échantillonnage repose sur une représentation
typologique des acteurs locaux au niveau de chaque département (figure 2). Les
acteurs ont été identifiés sur la base de leur statut social (chefs
traditionnels, élus, agriculteurs) et des particularités locales en
termes d’appartenance ethnique et surtout socio-économique. Au
niveau de chaque préfecture départementale (Téra, Ayorou,
Tillabéry, Filingué et Tahoua), les autorités administratives, les
services déconcentrés et les partenaires techniques et financiers
intervenant dans les domaines environnementaux ont également été
questionnés.
L’enquête s’est étalée sur cinq semaines (avril-mai 2008) à
raison d’une semaine par département, sachant que certaines
communes n’étaient pas accessibles en raison de l’insécurité
(Bankilaré, Gorouel, et toute la zone transfrontalière avec le
Mali). Une équipe pluridisciplinaire composée d’un coordinateur de
la coopération allemande spécialisé dans l’adaptation aux
changements climatiques et le développement rural, d’un géographe
spécialisé en gestion des ressources naturelles, et dans chaque
département, d’un animateur technique disposant de connaissances
sur les systèmes locaux de production agropastorale.
L’objectif de l’enquête était de collecter des informations
qualitatives dans les différents contextes géographiques afin
d’apprécier l’évolution des pratiques d’adaptation des communautés
agropastorales en lien avec les perceptions locales. C’est pourquoi
les questions posées ont abordé trois grandes thématiques :
l’évolution des systèmes de production et des écosystèmes (passé
lointain et proche/présent/futur), les raisons de cette évolution,
et les réponses adaptatives.
Les entretiens étaient semi-directifs, ce qui a permis un
échange vivant : des questions spécifiques ont été introduites
en fonction des réponses apportées par l’interlocuteur. Afin de
mieux caractériser la notion de temps, un calendrier constitué des
grands événements marquants a été élaboré. Chaque jour, une
première évaluation des réponses a permis d’améliorer la conduite
des entretiens. L’évaluation finale a été effectuée par l’ensemble
de l’équipe. Des recommandations stratégiques visant à intégrer
l’adaptation aux changements climatiques dans le futur programme de
la coopération allemande ont été formulées et un projet de
recherche-action a été élaboré afin de mettre au point une approche
de développement local intégrant le risque climatique.
Description des effets climatiques
L’analyse des principaux indicateurs climatiques sur les deux
régions (température et volume pluviométrique)
montre que :
- –. les deux dernières décennies ont été chaudes. La
moyenne des températures minimales et maximales a augmenté avec une
plus forte irrégularité sur les températures maximales ;
- –. l’évolution de la pluviométrie sur la
période 1961-2008 est caractérisée par une alternance entre
des périodes humides et des périodes sèches. À l’instar des cumuls
pluviométriques nationaux, la période 1991-2008 est marquée
par un retour à des conditions pluviométriques meilleures avec de
brusques alternances d’années humides et sèches. Cette situation
correspond à la variabilité historique du climat sahélien (Paturel,
1998 ; Sabrie et L’hôte, 2003).
En termes de cumuls pluviométriques annuels, on a assisté à un
glissement des isohyètes du nord vers le sud (figure 3) (Ozer et
Erpicum, 1995). L’isohyète moyenne 300 qui se trouvait sur la
zone de Tchintabaraden à la période 1950-1967 a glissé au sud,
vers les régions de Tahoua et Tillabéry-Nord pendant la
période 1968-1985. L’isohyète moyenne 600 qui se trouvait sur
les régions de Niamey et Tillabéry pendant la
période 1950-1967 a glissé pendant la période 1968-1985
dans la région de Dosso sud (Ozer et Erpicum, 1995). Cela se
traduit par une période de diminution du volume pluviométrique
jusqu’aux années 1990. Selon la carte de pluviométrie et zones
climatiques de l’atlas CEDEAO-CSAO/OCDE (2006), cette tendance à la
baisse des isohyètes se confirme jusqu’aux années 2000.
La caractérisation des changements climatiques met en évidence
l’augmentation des températures et de la variabilité des pluies
annuelles. Les déclarations des populations locales ont révélé une
forte instabilité sur les dates de début de saison des pluies, la
hausse des longues séquences sèches de plus de 15 jours et
l’irrégularité des précipitations dans l’espace. De même, la perte
de fiabilité dans les méthodes de prévision saisonnière
traditionnelle témoigne de l’incertitude actuelle dans le démarrage
de la saison des pluies. Il a été aussi noté une récurrence des
lignes de grains sans pluie accompagnées de vents violents. Ces
phénomènes décrits localement accréditent la thèse des changements
dans le régime de la mousson avec une forte variabilité
intrasaisonnière et spatio-temporelle (Redelsperger et al.,
2006).
Évolution des pratiques d’adaptation des communautés
agropastorales
Extension et intensification des systèmes de culture
Selon Jouve (2007), plus l’aridité s’accroît, plus les modes
d’exploitation du milieu ont tendance à devenir extensifs. Nous
avons observé cette tendance à l’extensification des systèmes de
cultures vivrières, cependant elle est accompagnée par une
intensification des cultures de contre saison dans les zones de
bas-fonds favorables.
La tendance à l’extension des terres cultivées est
particulièrement visible dans la zone de Tillabéry-Nord et de
Tahoua-Nord en zone saharo-sahélienne. La colonisation des zones
pastorales septentrionales pour la production de cultures
céréalières est de plus en plus régulière en dépit d’une
pluviométrie défavorable. Les rendements sont faibles et très
variables compte tenu d’un régime de précipitations d’une extrême
variabilité spatiale et temporelle. Ces conditions culturales
contraignantes entraînent une augmentation des surfaces de
plantation. Les populations du Sud viennent occuper les terres
pastorales, car elles ont un accès insuffisant au foncier dans
leurs terroirs. Cette situation d’accaparement qui viole la
réglementation nigérienne sur la zone de limite nord des cultures
(1961), visant à définir les zones pastorales et agropastorales,
aggrave les risques d’insécurité foncière des nouveaux exploitants
et fragilise le système pastoral transhumant (République du Niger,
2003).
Dans la zone des cultures pluviales de la zone sahélienne, comme
en zone saharo-sahélienne, les surfaces emblavées et les
superficies parcellaires augmentent à condition que la
disponibilité foncière le permette. La colonisation de nouvelles
terres varie aussi en fonction de la qualité agronomique des sols
(fertilité). Cependant, dans cette zone agropastorale, l’occupation
de nouvelles terres est aussi attribuée à l’incertitude croissante
des régimes de pluies intra-annuels. Les superficies moyennes
cultivées par personne peuvent être distribuées sur le terroir avec
soit deux ou plusieurs champs. Selon les agropasteurs, cette
stratégie d’adaptation permet d’augmenter ses chances de récolte,
mais elle requiert une force de travail importante au détriment
d’une amélioration culturale parcellaire. Dans certains cas où la
pression foncière est forte et les possibilités d’extension sont
limitées, une forme d’intensification est pratiquée avec les
cultures pluviales concomitamment à l’intervention de projets
d’aménagement des terres dégradées. Des techniques simples et
reproductibles, comme le zaï ou tassa, consistant à l’utilisation
de la fumure organique dans des trous creusés sur des sols indurés,
sont utilisées. Leur disposition en quinconce sur une parcelle avec
un positionnement du bourrelet en aval du sens de l’écoulement de
l’eau permet de retenir l’eau des pluies et donc de garder une
humidité relative favorisant le bon développement de la plante.
Cependant, en cas de fortes pluies récurrentes sur une courte
période et sur certains types de sols, il peut apparaître une
hydromorphie au niveau des racines, notamment pendant la phase de
la germination (République du Niger, PAC).
Le développement des cultures de contre saison dans les zones de
bas-fonds est commun aux deux régions. Il est principalement dû à
la croissance du marché. Son implantation dans les terroirs est
conditionnée par la possibilité d’irriguer et s’est intensifiée
dans les terroirs à forte pression démographique. Cette saturation
de l’espace, combinée à une perte de rentabilité des productions
céréalières, a conduit les communautés à mettre en valeur ces
espaces fertiles de la zone pastorale. La culture de l’oignon dans
la région de Tahoua, historiquement productrice de la variété du
violet de Galmi, symbolise cette conquête foncière. Le marché
lucratif de ce produit a conduit au développement d’une monoculture
saisonnière, avec une explosion de petites parcelles individuelles,
y compris sur les plaines des cultures céréalières. Cette
production est de plus en plus associée au développement d’une
sylviculture de neem pour la production de perches de construction.
Elle n’est pas conduite en agroforesterie traditionnelle comme il
est commun de le rencontrer avec l’association mil/niébé et
Acacia Albida, mais sous la forme de petits
bosquets attenants aux parcelles maraîchères.
Le long du fleuve dans la région de Tillabéry, les cultures de
contre saison s’orientent sur la demande dominée par le marché
urbain de Niamey. Les espèces cultivées évoluent : par exemple
avec une substitution des cultivars traditionnels de sorgho à cycle
long adaptés aux régimes des crues ou de tabac par des cultures
maraîchères. Le développement économique des cultures maraîchères a
surtout conduit à une forte spéculation foncière. À proximité des
réseaux urbains et même dans les bas-fonds des terroirs ruraux, on
constate une appropriation des terres, dans un premier temps à des
fins de capitalisation et dans un deuxième temps pour la
production. Lorsque l’exploitation des terres productives en bord
de mare empêche l’accès à l’eau, les conflits agropastoraux se
multiplient. C’est d’autant plus vrai quand ces espaces se voient
rachetés à des fins spéculatives.
Augmentation de la complémentation alimentaire et de la longue
transhumance
Le pastoralisme connaît une tendance à un allongement des
distances des grandes transhumances et à une sédentarisation avec
complémentation alimentaire et parcours quotidien. Une partie du
troupeau part en transhumance et l’autre reste sur place en se
déplaçant sur de courtes distances. Cette évolution du système
d’élevage pour les agropasteurs implique une nette augmentation de
la complémentation et l’abandon de la vaine pâture au profit de
déplacements avec un berger. La forte demande de bétail sur les
marchés, notamment vers le Nigeria, a conduit à cette forme
d’intensification, modifiant le système d’occupation de l’espace et
de complémentarité des systèmes agropastoraux. L’augmentation du
bétail sédentarisé accentue la pression sur les ressources
existantes et les bergers se voient contraints d’alimenter leur
bétail dans des espaces restreints. Les réserves fourragères
aériennes sont donc de plus en plus utilisées. Les émondages
répétés et importants affectent la densité du parc forestier en
plaine. Les résidus de récoltes et les pailles sont ramassés pour
la supplémentation du bétail et parfois vendus pour être acheminés
vers les centres urbains (figure 4). En cas
d’insuffisance, les communautés ont recours à des produits
importés, mais les prix sont très élevés et ne permettraient pas
une rentabilité du système. Ainsi, les agropasteurs ont développé
leur production de fourrage. En cas d’année de faible pluviométrie,
les cultures pluviales seront orientées vers la production
fourragère. Ainsi, les systèmes de production peuvent évoluer avec
un choix variétal à forte productivité de matière sèche et des
pratiques culturales favorisant cette production : le niébé
est ainsi une espèce de plus en plus employée pour sa qualité
fourragère et le mil, en cas d’échec répété des semis, sera
replanté pour sa production végétale, avec des opérations
culturales limitées, et une absence de démariage des plants.
Compte tenu de la généralisation de l’occupation des espaces
pastoraux et des entraves pour l’accès aux ressources pastorales,
les grandes transhumances ont des destinations de plus en plus
lointaines et transfrontalières.
Dans ce contexte, les conflits sont fréquents, et une insécurité
s’installe dans les zones agropastorales de la région. Les
fonctions bénéfiques à toutes les parties prenantes telles que la
gestion de la fertilité des sols cultivés et l’alimentation du
bétail transhumant, caractérisées par des contrats de parcages et
de fumures des parcelles entre l’éleveur transhumant et les
communautés agropastorales sédentaires, sont fragilisées. Le
partage de la ressource dans un cadre social réglementé a évolué
vers une logique concurrentielle qui déstabilise la gestion des
ressources naturelles.
Croissance du marché des ressources naturelles
La commercialisation des ressources naturelles commença par la
vente de quelques produits de production locale et se poursuivit,
avec le désenclavement des villages, par des marchés à destination
des zones urbaines. Actuellement, le bois et la paille sont les
principaux produits commercialisés par les communautés de la zone.
Ils sont vendus directement au bord des grands axes routiers (figure 5) ou
transportés vers les villes. Des centaines de bottes de paille, de
fanes et de stères de bois convergent annuellement vers les grands
marchés urbains. Des efforts de structuration de la filière bois
énergie sont réalisés, avec la mise en place des marchés de bois
pour une organisation de la commercialisation dans un objectif
d’aménagement et de gestion concertée (Noppen et al., 2004).
Cependant, ces marchés de bois ont montré leurs limites devant la
demande toujours plus importante. L’équilibre entre les zones en
exploitation et en régénération n’est plus respecté et
l’aménagement de ces marchés a même contribué à accentuer la
déforestation sauvage, comme nous l’ont confirmé les autorités
communales de Diagourou dans le Sud de la région. Compte tenu de
cette spéculation, le droit de pacage décrit précédemment a disparu
dans de nombreuses zones. Les résidus de récoltes à la vente ont
maintenant une valeur financière plus importante que leur richesse
agronomique reconnue pour les sols. Concernant les ressources
piscicoles, les communautés du fleuve Niger sont unanimes :
avant, le poisson était offert, et maintenant, même le plus petit
poisson à une valeur commerciale, et n’est donc plus relâché afin
d’assurer la régénération.
L’économie de marché a transformé les sociétés rurales.
L’augmentation des besoins en biens primaires entraîne une
surexploitation des ressources et donc leur raréfaction et leur
inflation. Ces changements induisent une évolution des rapports
sociaux : le passage de l’entraide et de la solidarité à des
comportements individualistes.
Cette tendance se manifeste jusqu’à la vente du capital
productif, c’est-à-dire la terre, à des investisseurs étrangers aux
terroirs qui voient dans cette acquisition un moyen de spéculation
financière. Cette décapitalisation est le signe d’une désagrégation
de l’unité familiale rurale.
Intensification de l’exode rural
Dans les deux régions, la pratique de l’exode est une adaptation
traditionnelle aux facteurs d’instabilité. La capacité de migrer
assure une flexibilité indispensable pour évoluer dans cet
environnement. L’exode s’effectue annuellement, entre chaque saison
des pluies, où les bras valides partent en quête de revenus
complémentaires. Dans les zones septentrionales de la région du
Nord-Tillabéry et de Tahoua, qui sont fortement dépendantes de
l’agriculture pluviale, les villages sont délaissés par les hommes,
laissant les femmes, les vieillards et les enfants sur place. Les
femmes tentent alors de s’adapter en pratiquant le maraîchage et
les cultures de décrue. Cependant, en cas de récurrence d’extrêmes
climatiques, l’exode peut être considéré comme un instrument
efficace de réduction de l’insécurité alimentaire, avec son apport
de liquidités (Oumarou, 2007).
Cette adaptation connaît une évolution spatio-temporelle. Les
destinations traditionnelles des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest
deviennent plus difficiles. Dans un contexte de forte pression
démographique, d’instabilité politique et de changements
climatiques, les capacités d’accueil des migrants des pays de
l’espace CEDEAO sont de plus en plus faibles. De plus en plus,
cette population rurale se concentre en périphérie des zones
urbaines de leur pays, déplaçant ainsi le problème de la pauvreté
et ses conséquences vers les villes. Selon la gravité des crises,
ce sont les familles voire les villages qui se déplacent vers les
centres urbains, abandonnant ponctuellement ou définitivement la
vie rurale (Gallais et Sidikou, 1977).
Conclusion
La variabilité et les changements climatiques condamnent les
communautés des régions de Tillabéry et Tahoua à une pression
accrue sur les ressources naturelles. Les pratiques d’adaptation
socio-économique à court terme assurent à peine la subsistance et
ne sont pas des stratégies d’anticipation des risques à moyen et
long terme.
L’extension et l’intensification des cultures sont limitées par
la pression foncière, un régime pluvial très aléatoire et des
ressources en eau de surfaces de plus en plus rares. De plus, les
ressources aquifères des régions de production maraîchère de Tahoua
et du Nord-Tillabéry sont aussi en voie de diminution, à quelques
exceptions près compte tenu de conditions hydrologiques
particulières, et n’apportent pas de solution durable. Là où
l’eau manque en période chaude, les jardins sont peu à peu
abandonnés.
Les questions de l’accaparement des terres et de l’utilisation
abusive de la ressource en eau pour un système de production à
faible productivité doivent être placées au cœur des débats sur les
pratiques d’adaptation des communautés sahéliennes dans les régions
étudiées. Par exemple, dans chaque terroir, la viabilité des
systèmes de cultures orientés vers le maraîchage, sans maîtrise des
facteurs de production, et appuyés par les bailleurs de fonds doit
être évaluée et faire l’objet d’une réflexion globale sur les
options d’adaptation. À l’instar des transhumances
transfrontalières, l’exode saisonnier, en tant que solution face au
risque climatique, est limité par les capacités d’accueil des pays
hôtes. Les regards se tournent vers l’Europe, dont les politiques
migratoires sont vouées à rester restrictives.
Avec une population devant atteindre les 25 millions
en 2020 et plus de 50 millions en 2050 (Harouna et
al., 2005), l’aggravation de la désertification et de la
dégradation des écosystèmes liée aux changements climatiques, la
faiblesse de l’économie nationale, l’insécurité croissante dans la
zone sahélo-saharienne qui compromet les activités agropastorales,
les sociétés agropastorales des régions de Tahoua et de Tillabéry
seront de plus en plus vulnérables et les réponses réactives
utilisées ne suffiront plus à assurer leur subsistance (GTZ, 2009).
Les pouvoirs publics doivent aider les communautés agropastorales à
relever les défis auxquels elles sont déjà exposées. Pour ce faire,
les questions d’adaptation aux changements climatiques et à la
dégradation de l’environnement doivent être systématiquement
intégrées dans les politiques de développement qui devront prévoir
des investissements conséquents pour les communautés. Les
agropasteurs doivent être accompagnés pour trouver un équilibre
entre les besoins des populations et la productivité des
écosystèmes exploités. Des alternatives économiques sont
indispensables pour alléger la pression sur les ressources et
permettre de recouvrer un équilibre entre l’homme et son
environnement. Les politiques de développement agricole doivent
favoriser les communautés locales en développant une agriculture
familiale propre à assurer l’autosuffisance des familles et de la
nation. Les populations et les institutions locales et nationales
auront à optimiser l’exploitation des ressources par des systèmes
de production durables et des filières sur des marchés locaux et
régionaux permettant une rémunération à juste valeur des produits
commercialisés.
L’adaptation est un impératif de survie pour les communautés
agropastorales des régions de Tillabéry-Nord et de Tahoua. Une
politique ambitieuse où la responsabilité de tous est engagée
permettra de limiter les impacts des changements climatiques pour
assurer un développement durable qui ne mette pas en péril les
générations futures.
Références
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