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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Irrigating higher altitudes of an arid mountain: An assumed risk


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 22, Number 4, 267-74, Octobre-Novembre-Décembre 2011, Articles de recherche

DOI : 10.1684/sec.2011.0319

Résumé   Summary  

Author(s) : Pablo Alvarez, Héctor Reyes, Departamento de Agronomía Universidad de La Serena Avenida La Paz 1108 Ovalle Región de Coquimbo Chile.

Summary : The basin of the Limarí river in Chile shows an astonishing increase of irrigated areas, higher and higher up the arid slopes. This progress raises the question of the limiting factors of sustainable agriculture in a very artificialized context: nature is transformed, along with local economic and social conditions. This paper describes some of the historical, technical, economical and social factors which render possible and enhance such spectacular transformations of the landscape and of the cropping systems. On the subject of natural environment, soils, air temperatures and water availability are discussed. On the subject of social environment, regulations and rights pertaining to water distribution and non-gravitational energy are exposed.

Keywords : arid mountain, Chili, irrigation, fruit cropping, water rights, agricultura, Chile, derechos de agua, fruticultura, montaña árida

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ARTICLE

sec.2011.0319

Auteur(s) : Pablo Alvarez pabloa@userena.cl, Héctor Reyes freyes@userena.cl

Departamento de Agronomía Universidad de La Serena Avenida La Paz 1108 Ovalle Región de Coquimbo Chile

Tirés à part : H. Reyes

La montagne aride et semi-aride, autrefois considérée comme hors de l’oekoumène dans les conditions naturelles, n’attire pas particulièrement l’attention par la qualité de ses sols, le plus souvent qualifiés de squelettiques, inexistants ou dégradés (Flores, 1983 ; Reynolds, 2001), peu utilisables en agriculture et plutôt consacrés au pastoralisme extensif. Or depuis les années 1990, les instances internationales et nationales de développement agricole de plusieurs pays concernés par la montagne sèche ou aride (Afrique du Nord et du Sud, Europe du Sud, Amérique latine) font une active promotion de l’extension des terres cultivées vers ces espaces autrefois marginaux. C’est le cas du Chili (figure 1) : les cultures irriguées étaient « historiquement » et « naturellement » limitées au fond des vallées de la zone semi-aride et aride, les pentes laissées à une agriculture de céréales pluviales et à l’élevage d’ovins et caprins dans un système extensif. La dichotomie des paysages des régions de Coquimbo et de l’Atacama, entre fonds de vallées très vertes et pentes désertiques devait d’ailleurs autant aux ressources naturelles (110 mm de pluies en moyenne annuelle, pentes raides, fonte des neiges d’altitude au printemps) qu’à plusieurs siècles d’organisation sociale et économique de la propriété foncière et aux investissements productifs en milieu rural (Alvarez, 2005 ; Reyes, 2009). Les milieux naturels du Chili sont très variés et très contrastés, les ressources naturelles renouvelables ne sont pas partout présentes ni exploitables. Ce sont les productions minières qui servent de point d’appui à des investissements agricoles privés et publics de grande dimension et qui, sans entrer ici dans les détails, contribuent à faire de ce pays du Sud un État émergent très dynamique avec une croissance du produit national brut (PNB) de 4,8 % entre 2004 et 2008 (Departamento de Economía, 2009). La montagne aride du bassin du fleuve Limarí (région de Coquimbo [figure 2]), autrefois réputée sans intérêt agricole, en est venue à porter des cultures à haute rentabilité. Les pentes supérieures à 15 % situées sous la limite des gelées hivernales (1 200 mètres d’altitude environ) couvrent environ 20 % de la superficie de tout le bassin, soit 300 000 hectares selon nos estimations. Toutes ne sont pas irrigables cependant, puisqu’on n’y trouve réellement et actuellement pas d’eau, ni en surface ni en profondeur, donc pas de droit ni de possibilité d’irriguer. Or compte tenu de ce que permettent la loi, les techniques et les financements, on peut prédire que ces pentes sont déjà convoitées.

La transformation de la montagne aride en plantations verdoyantes s’effectue à travers les changements institutionnels et techniques intervenus depuis la première moitié du xxe siècle, au moyen d’investissements financiers importants. Cet article veut attirer l’attention sur une forme d’exploitation agricole dont l’objectif est de transgresser l’aridité climatique et, dans une large mesure, les contraintes de la montagne. Plusieurs disciplines sont impliquées dans les études en cours : agronomie, hydrologie, économie, démographie, géographie. Les données statistiques ne sont pas systématiquement disponibles à l’échelle de l’exploitation ni aux échelles locales des sous-bassins, sauf ponctuellement (Reyes, 2009) : les informations contenues dans les lignes qui suivent sont issues d’enquêtes et de mesures sur plusieurs unités d’exploitation, d’enquêtes auprès de différents acteurs de la progression agricole (représentants d’entreprises et agriculteurs-irrigants [Reyes, 2009]) et de l’observation des paysages. Cet article expose quelques éléments d’un ensemble complexe, éléments et interactions qui restent encore difficiles à évaluer en termes non seulement de développement économique et social mais aussi de développement durable.

À partir de la colonisation espagnole et pendant plusieurs siècles, la montagne aride chilienne (y compris la haute montagne, au-dessus de 3 500 mètres d’altitude) a été répartie entre de très grandes propriétés foncières de plusieurs milliers d’hectares, non productives ou peu productives. Mais dans la région de Coquimbo et dans les régions avoisinantes (Atacama au nord, Aconcagua au sud), c’est la montagne aride qui « produit » l’eau indispensable aux activités humaines dans les vallées. Plusieurs événements sociopolitiques successifs attirent maintenant l’attention sur ces espaces désormais considérés comme prometteurs.

L’attention portée à la productivité des sols

C’est dans la décennie 1960 que les pouvoirs publics chiliens ont commencé à porter une grande attention aux sols au sens pédologique, et particulièrement à la relation entre les sols et les climats, dans un pays où leurs combinaisons sont extrêmement variées et contrastées. Jusqu’alors, le sujet de la qualité et de la destination des sols était laissé à l’empirisme des propriétaires, contremaîtres et cultivateurs. En 1960 ont commencé des travaux d’inventaire et de classification destinés à identifier les usages optimaux de la terre (encadré 1) dans le cadre de la préparation de la réforme agraire. Cette classification nous servira de base pour qualifier la montagne aride de la région de Coquimbo au moyen de la combinaison de trois critères :

  • –. la pente : plus de 5 % ;
  • –. la pluviométrie : inférieure à 120 mm annuels (en moyenne) et entre 2 et 30 mm mensuels (pluies d’hiver), avec de faibles précipitations occultes et un risque élevé d’années déficitaires (Caldentey, 1980 ; Alvarez, 2005) ;
  • –. l’altitude, qui est un critère d’inégale importance. Au-dessus de 2 000 mètres, il n’y a actuellement dans la région aucun établissement humain sédentaire et le nombre de jours de gelées empêche réellement les cultures méditerranéennes (vigne et agrumes) et subtropicales (avocatiers). Plus bas, entre 800 et 1 200 m, ces cultures restent théoriquement possibles quand l’orientation des pentes et les températures nocturnes en hiver le permettent, avec davantage de jours de pluie qu’au-dessous de 800 mètres.


Encadré 1.

Qualification de la montagne arideen fonction des usages de la terre

Ce que nous appelons ici la montagne aride correspond aux classes IV à VIII des classifications et descriptions des usages, qui vont de : « sols pas adaptés à la pratique régulière des cultures » (classe IV) à « sols aptes à la vie naturelle, à la récréation et à la protection des bassins-versants » (classe VIII qui inclut aussi les aires rocheuses, dunaires et glaciaires), avec trois classes intermédiaires selon les pentes et les risques de dégradation. La classe VI concerne les pentes supérieures à 15 %, ce qui correspond à « la montagne » quelle que soit l’altitude, et dont l’usage directement productif affiché à l’époque était limité, dans le Limarí, au pâturage. Ces classifications ont fondé les redécoupages, expropriations et redistributions foncières de la réforme agraire (1962-1967) au moyen de descriptions « irréfutables » appuyées sur les techniques scientifiques et les pratiques de culture en vigueur à l’époque. Les critères techniques étaient montrés comme objectifs et indiscutables, afin que soient attribuées (ou conservées) les superficies adéquates pour que chaque propriétaire soit en mesure d’atteindre la productivité la plus élevée compte tenu des conditions pédologiques et climatiques. La réforme agraire n’a été que l’un des multiples épisodes d’une série de transformations rurales (Alvarez, 2005 ; Reyes, 2009). Dans le bassin du Limarí, ces transformations ont été particulièrement marquées et spectaculaires puisqu’elles ont modifié les systèmes de production et de nombreux traits de la propriété foncière de la montagne aride (Reyes, 2009).

Les critères de productivité agropastorale considérés comme « optimaux » dans les années 1960 et 1970 ont progressivement changé à partir de la décennie 1990, ce qui a contribué à modifier la taille de la propriété agricole et les modalités d’investissement foncier.

L’enchaînement des transformations

Dès que les redistributions foncières de la réforme agraire (1965-1967) furent faites et enregistrées (avec, jusqu’en 1979, des contestations, des abus et de multiples débats), l’attention portée aux sols comme supports de la fertilité et de la productivité agricoles, s’éteignit. L’intérêt porté à l’ensemble sol-eau comme support de la valeur productive fut remplacée par l’intérêt porté séparément à la terre (en propriété ou en location) et à l’eau, sous forme de droits d’irriguer et de volumes d’eau correspondant à l’alimentation naturelle du bassin et aux stocks disponibles. Dans le bassin du Limarí, montagneux et semi-aride, la localisation géographique de la terre cultivée et cultivable devint plus importante que la qualité du sol, d’autres facteurs intervinrent dans la valeur économique, monétaire et de garantie qu’elle commença à prendre dans les années 1980 :

  • –. l’altitude, l’exposition et la pente, dont dépendent les récoltes précoces liées à l’ensoleillement toute l’année, à la chaleur estivale élevée et à des températures minimales modérées ;
  • –. la capacité d’accès à l’eau, toute l’année et « en quantité nécessaire et suffisante ». Cette sécurité de l’irrigation fut obtenue par la combinaison de plusieurs éléments d’une gestion soigneuse, sophistiquée et coÛteuse : ouvrages hydrauliques de grande envergure gérés par des moyens sophistiqués à partir des années 1980 (modèles mathématiques ajustés en permanence à l’abondance de l’eau naturelle) et organisation du partage contrôlé de l’eau par des associations hiérarchisées, vigilantes et respectées ;
  • –. le marché international des produits de l’agriculture d’irrigation de la région du Limarí : des fruits frais non transformés exportés vers l’hémisphère nord ;
  • –. les coÛts des intrants : valeur des terrains et des droits d’eau, coÛt des aménagements de surface et des aménagements hydrauliques, coÛt de la main-d’œuvre, certifications de qualité de l’eau et des produits.


Dans les années 1990, ces éléments favorables purement locaux se combinèrent avec l’explosion de la demande planétaire pour « le raisin de Noël », c’est-à-dire un produit de la vigne. Celle-ci se contente de sols caillouteux et hétérogènes et, sous ce climat aride, peut être plantée sur des pentes fortes, il n’y a pas de souci d’érosion hydrique superficielle. Une « frontière agricole » à échelle locale progressa donc rapidement le long des pentes irrigables, quel que soit le support, rochers affleurants mis à part. Les travaux de défrichement et d’entretien des vignes furent effectués en combinant le travail à la main et la mécanisation, sur les mêmes parcelles.

Des limitations existent, certes, dans les deux champs suivants :

  • –. l’accès juridique à l’eau, c’est-à-dire la disposition légale (par achat, héritage, don ou location) des droits d’eau indispensables pour irriguer ;
  • –. l’énergie nécessaire pour élever l’eau à la cote la plus haute des parcelles et pour assurer la pression exigée par l’irrigation par goutte-à-goutte, laquelle réduit la consommation d’eau et optimise la propriété du droit d’eau.


Les droits d’eau (l’équivalent formel et réglementaire d’un « droit d’entrée » dans l’irrigation) correspondent à des actions d’eau, qui se mesurent en volumes variables tout au long de l’année et d’une année sur l’autre, en fonction des disponibilités naturelles ou aménagées.

La simple gravité n’étant plus suffisante, l’énergie pour l’élévation et la mise sous pression est assurée par des pompes électriques. C’est donc le problème de l’énergie d’une part, celui des droits d’accès à l’eau et à la terre d’autre part, qui se pose aux entrepreneurs agricoles du Limarí, désireux non seulement de produire, mais d’optimiser leur production pour faire face à la compétition.

L’exigence de productivité : disposer de la terre et des droits d’accès à l’eau

« Historiquement », c’est-à-dire avant les modernisations accélérées de l’agriculture (réforme agraire, code de l’eau de 1981, révolution agricole du goutte-à-goutte…), l’énergie et les droits ressortaient d’une continuité sociale et technique et des règles de partage issues de l’Espagne et de l’Afrique du Nord médiévales, basées sur la gravité et des canaux dont la pente était soigneusement calculée ; dans les territoires techniquement irrigables (grâce à la gravité), le droit d’irriguer et les quantités d’eau concédées dépendaient de la superficie de terre réellement cultivable-irrigable par chaque exploitant. Le code de l’eau de 1981, toujours en vigueur actuellement, opéra un changement drastique en instituant la séparation des droits sur l’eau (droit d’irriguer) d’avec les droits sur la terre (droit de cultiver) et l’apparition, en conséquence, de deux marchés d’achat, location et vente séparés : celui des droits d’eau, celui du sol.

Dans le bassin du Limarí d’abord, dans les bassins voisins ensuite, l’ensemble de ces mesures sociales, juridiques et techniques ont déployé leurs effets sur plusieurs décennies. Le plus spectaculaire et le plus récent de ces effets fut le « boom fruticole » des années 1990 : des milliers d’hectares ont été défrichés, aménagés et irrigués pour la vigne et l’arboriculture, pour la production de raisin de table, d’agrumes et d’avocats. Ces hectares ont été trouvés d’abord sur les vastes glacis d’accumulation plats, puis sur les colluvions à faible pente, la « frontière agricole » progressant ensuite sur les pentes fortes des moyennes vallées en V et des ravins, gagnant des centaines de mètres en altitude relative (figure 3). De nouveaux propriétaires acquirent à bas prix des terres non irriguées que les vendeurs n’avaient jamais eu les moyens d’aménager pour la fruiticulture. Une partie de ces terres appartenaient d’ailleurs aux communautés agricoles, propriétaires pauvres « par définition ». Ces nouveaux propriétaires (grandes et moyennes entreprises agroexportatrices, entre 100 et 500 hectares, le plus souvent d’un seul tenant) ont accès aux crédits bancaires pour l’achat de la terre et des droits d’eau et pour la construction de forages, ainsi qu’aux subventions publiques qui leur permettent d’investir dans l’installation des techniques d’économie de l’eau : 35 % d’économie pour la vigne, 40 % d’économie pour les avocatiers. Les anciens propriétaires, paysans sans grands moyens techniques ni accès au crédit bancaire, souvent organisés dans le cadre des communautés agricoles1 ne souhaitaient pas toujours résister à la pression des grandes entreprises capitalistes et ont vendu des parcelles et éventuellement des droits d’eau (quand ils en avaient), ce qui leur a permis d’investir ailleurs, pour d’autres projets collectifs ou individuels.

L’exigence de modernisation : le rôle des techniques

Depuis le milieu des années 1990, la totalité des entrepreneurs agroexportateurs du Limarí ont adopté les prescriptions techniques dites « agro 2 » : irrigation sous pression par goutte-à-goutte, paquets technologiques intégrant mécanisation, éradication des mauvaises herbes, fertilisation et certification de qualité des fruits, utilisation de l’énergie électrique pour obtenir la pression aux cotes les plus élevées. L’énergie électrique n’a d’ailleurs pas toujours été disponible dans le bassin du Limarí, elle est arrivée – à des tarifs compétitifs – à la fin des années 1970 et au début de la décennie 1980.

Au même moment (1982), la mise en interconnexion des eaux de trois barrages de retenue (l’ensemble est connu sous le nom de Système Paloma), grâce à un calcul soigné des altitudes relatives et à la construction de 350 kilomètres de canaux principaux, a permis d’assurer une irrigation « nécessaire et suffisante » en volume, toute l’année, sur une partie du bassin, soit environ 53 000 hectares. C’est dans ce secteur géographique que furent faits de considérables investissements2 pour l’aménagement technique de nouvelles parcelles puisqu’une contrainte majeure, celle du manque d’eau éventuel, était levée.

Enfin, l’eau peut aussi être atteinte par pompage directement dans les nappes souterraines à condition de disposer des droits d’eau correspondants ou des conditions topographiques nécessaires dans la propriété même de l’irrigant. Les nappes sont supposées être régulièrement alimentées par les eaux de la haute montagne mais cela n’est pas formellement démontré.

La disponibilité financière et le crédit bancaire nécessaires aux achats, équipements et maintenances sont assurés par des aides de l’État et par l’ouverture sur les marchés financiers mondiaux, appuyés sur les cours élevés du minerai de cuivre (dont le Chili est le premier producteur mondial) : comme par le passé (depuis la seconde moitié du xixe siècle), les revenus du secteur minier sont réinvestis dans le secteur agricole (Cortes, 2003).

Il n’est possible de faire que des estimations sur la progression des superficies cultivées sur les pentes dans la province du Limarí : entre 8 000 et 10 000 hectares entre 1997 et 2007 (Instituto Nacional de Estadísticas, 2006-2007), plus de 5 000 hectares en 2008 et 2009 (notre estimation d’après les paysages, confirmée par plusieurs responsables de la gestion de l’eau d’irrigation). Cependant, le facteur limitant, que ce soit pour le raisin, les agrumes ou les avocats, reste la température minimale moyenne. Elle est trop basse dans la plupart des hautes vallées encaissées (au-dessus de 1 200 mètres) et à proximité de la côte du Pacifique. C’est donc dans des secteurs précis et prévisibles que se développe, « agressivement » pourrait-on dire, l’agriculture irriguée des versants arides. Malheureusement, la localisation et la pente des nouvelles cultures ne peuvent être connues sans des observations sur le terrain ni sans la comparaison de données aériennes ou satellitaires. Or les travaux de recherche actuels et prévus, ne s’orientent guère dans cette direction et les chiffres décennaux du Censo Agropecuario (le recensement agricole et pastoral) ne sont pas publiés à une échelle d’espace détaillée. Sur le terrain, on constate des abandons, ou du moins des aménagements différés et un bilan d’ensemble reste à faire.

Le refus des limites

Depuis le début des années 1990, c’est la « sécurité des investissements » qui apparaît en fait au premier rang des facteurs limitant l’expansion agricole irriguée, avant la sécurité de l’irrigation stricto sensu. L’application de techniques adaptées et sophistiquées permet de franchir les obstacles à l’extension des superficies irriguées, dans un grand nombre de domaines auparavant contraignants. Nous en citons quatre.

1. La consommation de l’eau par les ceps de vigne et les arbres fruitiers est en réduction régulière : l’agriculture de précision (chaque plante ne reçoit, chaque jour, que « ce dont elle a besoin ») commence à se développer dans le bassin du Limarí, ce qui permet d’irriguer, avec la même quantité d’eau disponible, des superficies toujours plus grandes ;

2. La vigne pour la production de raisin de table est dépassée, en superficies plantées depuis moins de cinq ans sur les pentes les plus fortes, par les avocatiers. Ceux-ci doivent être plantés sur des banquettes surélevées à cause des exigences de leurs racines superficielles et ils exigent 40 % d’eau de plus que la vigne. Des aménagements spectaculaires sont effectués, même en dehors du Système Paloma, c’est-à-dire en dehors de l’aire de « sécurité de l’irrigation », où la terre et les droits d’eau sont moins chers ;

3. Grâce à un équilibre entre le rôle des machines et le travail humain, les pentes fortes peuvent être épierrées, défrichées, réaménagées, équipées et plantées très rapidement et à des coÛts considérés comme raisonnables : cinq mois suffisent pour passer, sur 20 hectares, du défrichement à l’équipement, à condition de disposer des machines spécialisées et de la main-d’œuvre en quantité suffisante (figure 4). Le travail humain reste très présent, il est destiné non seulement à conduire les machines et les véhicules, mais à effectuer le délicat montage du réseau des tuyaux et des répartiteurs, de plantation des jeunes arbres et des ceps sur leurs tuteurs, de construction des brise-vent et des clôtures. Au bout de deux ans, quand les arbres et les vignes produiront, les fruits seront cueillis et empaquetés à la main. Sur les pentes très fortes, les machines sont d’ailleurs peu utilisées, sauf dans le sens de la pente pour construire les banquettes : le risque d’érosion hydrique pluviale est ici tout à fait négligeable, en tout cas négligé. Une contrainte incontournable subsiste cependant, celle de l’accessibilité du terrain pour les machines et pour les véhicules qui amènent la main-d’œuvre sur place : des pistes, même rudimentaires, sont nécessaires (ce qui ne pose guère de problèmes), mais surtout des ponts ou des radiers suffisamment solides et accessibles toute l’année. Dans plusieurs vallées adjacentes au río Limarí, il n’est pas encore question d’aménager certains versants, faute d’accès ;

4. Le risque de gelée et de températures hivernales trop basses pour l’arboriculture pratiquée est, lui, pris en compte : de hauts brise-vent de maille de nylon sont érigés perpendiculairement au sol pour protéger les plantes en hiver.

Une artificialisation durable ?

La réponse technique et budgétaire qui est opposée aux contraintes naturelles constitue une artificialisation visible sur de vastes superficies. La question se pose de la durabilité et de la croissance du système lui-même. Non pas seulement pour des questions d’environnement naturel et d’exploitation de ressources renouvelables (le soleil) et non renouvelables (la terre, l’eau3), mais aussi pour des raisons financières : le système de l’agriculture fruitière d’exportation s’affiche comme très solide sur le plan financier et bancaire et il est abondamment soutenu par les institutions d’État spécialisées (Corporación de fomento de la producción, ProChile, Fundación Chile). Mais on y distingue des fragilités :

  • –. la chaîne qui va du producteur agricole du Limarí au consommateur de la côte est des États-Unis, conçue par le système comme très courte, est soumise au cours du dollar et à la durée du transport maritime par le canal de Panama ;
  • –. la quasi-monoculture de la vigne pour le raisin de table, actuellement en cours de remplacement, sur les pentes, par d’autres quasi-monocultures (avocatier, olivier, agrumes), n’est pas sans danger phytosanitaire ; elle est déjà menacée par le système tel que pratiqué à l’identique dans des pays devenus concurrents et mieux placés géographiquement parce qu’ils ont une façade atlantique : Mexique, Argentine, Afrique du Sud… ;
  • –. les politiques sociales de l’État chilien sont clairement orientées vers l’augmentation des salaires et donc du coÛt de la main-d’œuvre. Les grandes entreprises multinationales du Limarí tendent à désengager leurs investissements et à vendre leurs propriétés : ce n’est cependant pas un facteur négatif, puisque se constituent des ensembles plus modestes avec des capitaux locaux (Reyes, 2009) ;
  • –. plus préoccupants sont les problèmes de la fourniture d’énergie électrique : le Limarí (et la région de Coquimbo dans son ensemble) ne peut pourvoir en aucune manière à sa consommation. Les projets hydrauliques et thermiques plus ou moins « raisonnables » et compétitifs ne manquent pas, les concurrences entre secteurs de production non plus. L’énergie est actuellement le secteur de l’économie nationale qui pose le plus de problèmes et dont les alternatives sont, semble-t-il, les plus débattues : on peut supposer que la question de la consommation d’énergie par l’escalade agricole sur les pentes se posera tôt ou tard.


Enfin, deux problèmes commencent à apparaître, sans faire encore réellement débat. L’un d’eux est la perte, par les petits cultivateurs-irrigants des fonds de vallées, de leur capacité de décision sur l’eau : au sein des associations de gestion et de partage de l’eau, les nouvelles grandes propriétés accaparent les directoires. L’équilibre de la gestion de l’eau et de son partage équitable paraît alors fragilisé : les sociétés propriétaires de nouvelles terres irriguées prétendent « ne pas prélever davantage » pour leur irrigation, ce qui est peu vraisemblable en volumes d’eau annuels et inexact à l’échelle saisonnière, quoique non encore précisément mesuré.

L’autre thème est celui de l’usage de la montagne aride pour la conservation de la flore et de la faune natives, voire pour la conservation d’une multiactivité rurale qui inclut l’élevage caprin et le tourisme de nature : ces deux secteurs engendrent toute une chaîne d’activités locales mais, à vrai dire, la chèvre pèse peu devant le « raisin de Noël » des consommateurs de l’hémisphère nord !

Les doutes sur la viabilité d’un système aussi artificiel que l’arrivée de l’irrigation sur les pentes désertiques sont cependant modérés par ses avantages immédiats : les plantations apportent davantage de travail pour davantage de personnes et en particulier pour les femmes (Coutard et al., 2003), ce qui permet une augmentation réelle du bien-être familial, la diminution de la pauvreté rurale et une meilleure situation scolaire et sanitaire ; les entreprises privées et l’État se soucient désormais des compétences et de la sécurité des travailleurs en encourageant les formations et les spécialisations dans de nombreux domaines et à tous les niveaux. La fixation sur place de compétences agricoles reconnues est assurément un plus pour la position de la région de Coquimbo et du bassin du Limarí sur le marché du travail.

Conclusion

« Il n’y a plus de montagne aride » pourrait-on dire schématiquement, et l’aridité est loin d’être un facteur limitant du développement agricole et du développement rural, on le sait déjà. La montagne peut proposer de la neige, c’est-à-dire de l’eau et des pentes : en un mot, de l’énergie. L’aridité est « seulement » pluviométrique et, dans le Limarí, la technique la corrige partout où cela est possible. Peut-elle alors être considérée comme un facteur limitant et limitant de quoi ? À quelle échelle le climat, et en particulier la pluviométrie, ont-ils encore une importance décisive ? Le rôle considérable de la technique et des capitaux font prévoir un développement rural inégal, ce qui paraît confirmé par les paysages des montagnes du Limarí : d’une part, les espaces irrigués riches et en expansion rapide, et d’autre part, le désert, en partie convoité, en partie négligemment laissé à un élevage caprin extensif. Par ailleurs, le problème de l’énergie se pose désormais sur tout le territoire chilien : dans les choix macroéconomiques nationaux, les intérêts agricoles ne seront pas nécessairement prioritaires devant les intérêts miniers, avec lesquels ils peuvent d’ailleurs être associés. Enfin, les stratégies des producteurs agro-industriels – ou celles de leurs banques – tiennent compte, certes, des risques cités plus haut (sécheresse, gel, chute des prix, problèmes de transport…) mais ils les considèrent davantage comme des arrière-plans « improbables » que les techniques, les ressources économiques produites par d’autres secteurs (la mine, notamment) et les lobbyings seront capables de compenser. Le risque existe, mais les enjeux sont considérés comme gérables. Le détail est plus compliqué, en fait, selon les vallées du bassin du Limarí (« le local ») et selon la capacité des agriculteurs et des propriétaires fonciers à tirer parti des politiques nationales. Les études en cours le laissent penser en tout cas : l’uniformisation n’est peut-être qu’apparente.

Références

Alvarez P, 2005. Un itinéraire de l’eau, approche géographique et agronomique d’une gestion de l’irrigation en zone aride du Chili. Thèse de géographie de l’université d’Orléans, Orléans.

Caldentey J, Pizarro JN, 1980. Evaluación y zonificación de los recursos climáticos de la IV región. Tesis de Ingeniero Forestal, Universidad de Santiago de Chile, Santiago.

Cortes H, 2003. Evolución de la propiedad agraria en el Norte Chico (siglos XVI – XIX). In : Livenais P, Aranda X, eds. Dinámicas de los sistemas agrarios en Chile Árido : la región de Coquimbo. Santiago ; Paris : LOM Ediciones ; IRD éditions.

Coutard P, Livenais P, Reyes HF, 2003. Las consecuencias del modelo de desarrollo agro-industrial de exportación en Huatulame. In : Livenais P, Aranda X, eds. Dinámicas de los sistemas agrarios en Chile Árido : la región de Coquimbo. Santiago ; Paris : LOM Ediciones ; IRD éditions.

Departamento de Economía, 2009. Informe de coyuntura. Santiago, Facultad de Administración y Economía, Universidad de Santiago de Chile, Santiago.

Flores R, 1983. Pedogénesis de cuatro Aridisols en el secano costero de la IV Región de Chile. Tesis de Licenciado en Ciencias Agrícolas. Facultad de Ciencias Agrarias, Veterinarias y Forestales, Universidad de Santiago de Chile, Santiago.

Instituto Nacional de Estadísticas (INE). Censo Agropecuario 2006-2007. Santiago : INE.http://www.ine.cl/canales/chile_estadistico/censos_agropecuaríos/censo_agropecuarío_07.php.

Reyes HF, 2009. « La tierra se mueve », les transformations de la propriété agricole dans une zone aride, la province du Limarí (région de Coquimbo, Chili). Thèse de géographie, université d’Orléans, Orléans.(France).

Reynolds JF, 2001. Desertification. In : Levin S, ed. Encyclopedia of biodiversity. San Diego (Californie, États-Unis) : Academic Press.

1 Les communautés agricoles sont de grandes propriétés communautaires – parfois plus de 10 000 et jusqu’à 20 000 hectares, situées dans la montagne aride, et reconnues comme associations officiellement formalisées. Leurs membres sont fréquemment marginalisés – socialement et économiquement – par leur faible capacité d’investissement, d’innovation et de productivité.

2 En moyenne, 14 000 dollars US par hectare, auxquels il faut ajouter environ 6 000 dollars US par hectare pour l’achat des droits d’eau.

3 Dans le système de gestion de l’eau de tout le bassin du Limarí, l’eau d’irrigation (issue de la fonte des neiges d’altitude au printemps) est, juridiquement, une ressource finie et non, stricto sensu, une ressource renouvelable.


 

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