ARTICLE
Auteur(s) : Ny
Riana Solomalala Andriamarosoa Ratsimbazafy1, Clémence Dirac
Ramohavelo2, Jean-Pierre
Sorg2, Alexandre
Buttler3
1École supérieure des sciences agronomiques
Département des Eaux et Forêts BP 3044 101 Antananarivo
Madagascar
2ITES GFD - Groupe de foresterie
pour le développement ETHZ Universitätstrasse 22
8092 Zürich Suisse
3École polytechnique fédérale de Lausanne
Laboratoire des systèmes écologiques Institut fédéral
de recherches WSL Site Lausanne EPFL ENAC IIE ECOS GR B2 417
(Bâtiment GR) Station 2 1015 Lausanne Suisse
La forêt dense sèche du Menabe central, côte ouest de
Madagascar, disparaît à un taux d'environ 1 % par année [1]. Elle
est principalement convertie en terrains agricoles qui, une fois
abandonnés, évoluent vers diverses formations secondaires.
Certaines formations secondaires de type savane arborée à graminées
vivaces héliophiles sont utilisées comme pâturages pour les bovins
(figure 1)
et les caprins (figure 2) élevés en
mode d'élevage extensif et semi–intensif. En maintenant les
anciennes zones boisées en savanes ouvertes, ces pâtures –
indispensables au bétail – participent à la dégradation forestière
et empêchent sa régénération. En outre, le feu est
traditionnellement utilisé pour le renouvellement
des pâturages ; ces feux sont parfois mal contrôlés, ils se
propagent dans les zones boisées et accentuent la déforestation
[2]. L'élevage de bovins, qui se diversifie vers l'élevage d'autres
animaux (ovins, caprins, porcins et volailles) [3], représente une
des principales activités de la région du Menabe.
Afin de diminuer la dégradation forestière dans les pays en
développement, les recherches actuelles tendent à optimiser
l'utilisation mixte du terroir dans le double but de protéger la
biodiversité et d'améliorer les conditions de vie des populations
rurales [4]. Étant donné qu'à Madagascar 68,7 % de la population
vit encore en dessous du seuil de pauvreté [5], la présente
recherche vise premièrement à évaluer les pressions bovines et
caprines dans les zones pâturées, et deuxièmement à effectuer un
diagnostic de la gestion traditionnelle du petit et du grand
élevage. Dans le but d'augmenter les revenus des villageois tout en
diminuant l'impact de la gestion traditionnelle des pâturages sur
la biodiversité, des recommandations sont proposées.
Méthodologie
Choix des villages d'étude et des sites
pâturés
La région du Menabe est caractérisée par deux saisons bien
distinctes. La saison des pluies – très chaude – dure de
novembre à mars-avril, et la saison sèche – plus fraiche –s'étend
de mai à août. Septembre et octobre sont des mois de
transition, relativement chauds avec quelques précipitations.
Les villages étudiés sont ceux d'Ampataka (20° 04’ 28,42’’ S ;
44° 28’ 41,00’’ E), d'Ankoraobato (20° 09’ 05,55’’ S ; 44° 37’
35,41’’ E), de Mandroatsy (19° 59’ 19,58’’ S ; 44° 43’ 29,51’’ E),
de Marofandilia (20° 07’ 11,07’’ S ; 44° 33’ 23,97’’ E), de Kirindy
(20° 03’ 12,97’’ S ; 44° 35’ 19,03’’ E) et de Beroboka (19°
57’ 43,66’’ S ; 44° 36’ 34,33’’ E) dans le Menabe
central. Tous ont une activité d'élevage. Pour l'étude de terrain
sur les pressions de pâture, les différents types de pâturages ont
été sélectionnés uniquement dans les villages d'Ampataka et
d'Ankoraobato, sur la base d'une typologie établie au moyen de la
méthode zuricho-montpelliéraine de Braun-Blanquet [6] ; le taux de
recouvrement, l'abondance et la dominance des principales espèces
ont été estimés dans 60 parcelles (30 par village) mesurant
chacune 1 m2. Cela a conduit à retenir entre quatre et
six sites pâturés par terroir (tableau 1). Les deux terroirs d'Ampataka
et d'Ankoraobato sont également ceux qui ont été choisis pour
l'étude de la filière du grand élevage.
Tableau 1 Caractéristiques pastorales des sites
étudiés.
|
AV
|
BFSP
|
BFSS
|
K
|
S
|
NSP
|
NSS
|
CCSP
|
CASP
|
CCSS
|
CASS
|
Surpâture
|
|
AMP
|
1
|
1 600
|
800
|
0,6
|
439
|
49
|
243
|
1,27
|
0,11
|
0,31
|
0,55
|
Saison sèche
|
|
2
|
3 320
|
1 660
|
0,6
|
504
|
49
|
275
|
2,63
|
0,10
|
0,65
|
0,55
|
Absente
|
|
3
|
3 300
|
1 650
|
0,6
|
511
|
49
|
275
|
2,62
|
0,10
|
0,65
|
0,54
|
Absente
|
|
4
|
1 880
|
940
|
0,6
|
1 223
|
162
|
243
|
1,49
|
0,13
|
0,37
|
0,20
|
Absente
|
|
5
|
2 730
|
1 365
|
0,6
|
322
|
275
|
243
|
2,17
|
0,85
|
0,54
|
0,75
|
Saison sèche
|
|
6
|
1 660
|
830
|
0,6
|
690
|
275
|
243
|
1,32
|
0,40
|
0,33
|
0,35
|
Saison sèche
|
|
ANK
|
7
|
2 970
|
1 485
|
0,7
|
44
|
110
|
183
|
2,75
|
2,50
|
0,68
|
4,16
|
Saison sèche
|
|
8
|
1 440
|
720
|
0,6
|
430
|
366
|
439
|
1,14
|
0,85
|
0,28
|
1,02
|
Saison sèche
|
|
9
|
1 890
|
945
|
0,5
|
3 707
|
622
|
659
|
1,25
|
0,17
|
0,31
|
0,18
|
Absente
|
|
10
|
2 330
|
1 165
|
0,6
|
454
|
402
|
428
|
1,85
|
0,89
|
0,46
|
0,94
|
Saison sèche
|
Estimation de la capacité de charge
et de la charge animale
Afin de déduire la pression animale dans les zones pâturées, la
capacité de charge et la charge animale ont été calculées dans les
10 (6 + 4) sites retenus sur les deux terroirs étudiés (Ampataka et
Ankoraobato). Les calculs de la capacité de charge et de la
charge animale se font suivant les formules [7, 8] :
- – CC : capacité de charge en UBT (unité bovin tropical
par hectare : 1 bovin = 1 UBT ; 1 caprin = 0.12 UBT [7])
;
- – BF : biomasse fourragère en kilogrammes de matière
sèche par hectare ;
- – K : coefficient d'utilisation de la biomasse allant de
0,1 à 0,9 pour les tapis herbacés ;
- – DU : durée d'utilisation de la biomasse
(121 jours en saison humide et 244 jours en saison sèche
[9]) ;
- – Coefficient 6,25 : matière sèche ingérée par 1 UBT
;
- – CA : charge animale en UBT par hectare ;
- – N : nombre d'UBT ;
- – S : surface du pâturage (site) en hectares.
Si CC > CA : absence de pression
Si CC < CA : présence de pression (surpâturage)
Pour obtenir les valeurs des variables nécessaires à
l'estimation de la capacité de charge et de la charge animale,
quatre méthodes différentes ont été utilisées.
- 1. La biomasse fourragère (BF) a été calculée grâce à
une analyse quantitative en laboratoire de la phytomasse sèche des
espèces dominantes. Dans 60 quadrats de 1 m2
chacun (30 quadrats pour chaque terroir), une coupe de la matière
verte à 5 cm du sol a été effectuée ; pour chaque espèce, la
phytomasse verte et la phytomasse sèche (après deux séchages dans
l'étuve à 70 ± 1 °C et à 103 ± 1 °C pendant
4 heures) ont été pesées.
- 2. La superficie pâturée de chaque site (S) a été
estimée au moyen de techniques de zonage (relevés GPS) et de
données cartographiques.
- 3. Soixante-sept enquêtes sur les cheptels caprin et
bovin et la consultation des cahiers de zébus (livrets qui
présentent annuellement le nombre de têtes de bovins par éleveur)
ont permis de calculer le nombre d'animaux (N) pâturant dans les
différents sites.
- 4. Des observations directes sur dix troupeaux de bovins
aux pâturages ont permis d'estimer le degré de broutage (K) de
chaque espèce fourragère selon son appétence et son
accessibilité.
Questionnaires sur la filière « grand élevage »
Des questionnaires sur la filière « grand élevage » (bovins et
caprins) ont été effectués auprès de 80 ménages (N = 26 dans
le village d'Ampataka et N = 54 dans celui d'Ankaraobato, ce qui
représente la totalité des ménages possédant des troupeaux dans les
deux villages). Les questionnaires devaient d'abord permettre
de déterminer les rôles traditionnels du système « grand élevage »
en quantifiant le pourcentage d'éleveurs de différentes ethnies, le
pourcentage de chaque type d'animal acheté et la rentabilité du
système « grand élevage ». Afin de connaître la rentabilité du
système « grand élevage », une analyse coût-bénéfice a été
effectuée sur la base des données concernant les ventes et les
achats d'animaux, les ventes de lait, et les coûts des traitements
vétérinaires, du gardiennage et des suppléments alimentaires.
La rentabilité du système a été évaluée grâce au calcul de la
somme des coûts (valeurs négatives) et des revenus (valeurs
positives) engendrés par le système ; si le bilan est positif, le
système est économiquement rentable, avec des valeurs négatives il
est déficitaire. Pour terminer, une analyse de la filière lait a
été effectuée grâce à des données sur le nombre moyen de mois de
traite, le pourcentage de lait consommé, le pourcentage d'éleveurs
qui vendent du lait et le nombre moyen de litres de lait par
traite.
Enquêtes, questionnaires et scoring
sur la filière « petit élevage »
Dans les six villages d'étude, 18 enquêtes qualitatives (à
questions ouvertes) ont tout d'abord permis de décrire la
gestion traditionnelle du système « petit élevage » (porcins et
volailles), et en particulier de faire ressortir les principaux
problèmes de la filière.
Ensuite, 288 questionnaires quantitatifs (à questions
fermées) avaient pour but d'estimer le pourcentage de ménages
possédant au moins un animal de petit élevage, les types d'animaux
détenus, le pourcentage de ménages vendant les produits du petit
élevage et la difficulté de l'écoulement commercial des produits du
petit élevage. 48 ménages ont été sondés dans chaque village.
Dans le but de travailler avec un échantillon de population
représentatif du village, les 48 ménages enquêtés devaient
habiter à différents emplacements géographiques dans le village,
car généralement, les maisons des différentes ethnies et des
différents lignages se retrouvent groupées. Le nombre de
ménages enquêtés dans chaque emplacement géographique était
représentatif du nombre de ménages qui y habitait.
Des personnes des deux sexes, de différents âges et de
différents niveaux sociaux ont été interviewées.
Afin de définir le rôle socio-économique du petit élevage dans
le système rural, un exercice de scoring – affectation de scores à
différents produits – [10] a été effectué en groupe dans chacun des
six villages. Dans chaque village, l'exercice a été fait séparément
à deux reprises, une fois avec un groupe d'hommes et une fois avec
un groupe de femmes. Les groupes se composaient d'une dizaine
de personnes pour la plupart précédemment sélectionnées selon leur
âge, leur ethnie et leur richesse, le but étant de travailler avec
un groupe représentatif du village. Cent jetons ont été distribués
également aux participants. Une question était ensuite posée à tout
le groupe. Les participants avaient le droit de discuter entre
eux pour échanger leurs points de vue, mais chacun devait répondre
à la question individuellement en posant un ou plusieurs jetons
dans l'une ou plusieurs des cases réponses, selon l'importance
accordée à la case réponse. Une case « autre » étant également à
disposition. Suivant cette méthode, les villageois ont estimé le
pourcentage d'animaux qu'ils élevaient à différentes fins (épargne,
ventes, consommations, etc.). La différence statistique entre
les pourcentages attribués à l'épargne et aux autres fins des
produits du petit élevage a été calculée au moyen du test U de
Mann-Whitney. Ce test a été choisi, car d'une part les données
récoltées avec les exercices de scoring ne sont pas nombreuses (au
total, 12 différents groupes ont participé aux exercices), et
d'autre part, les données sont non appariées (la rubrique « autre »
n'a pas été considérée dans les analyses).
Scoring sur les attentes locales vis-à-vis
des filières « élevage »
Dans le but d'améliorer la gestion des filières « élevage », des
exercices de scoring se concentrant sur l'intérêt porté par les
éleveurs à des nouvelles pratiques d'élevage plus rentables et plus
respectueuses de la biodiversité ont été réalisés, selon la méthode
décrite précédemment. Pour chacun des deux élevages, six techniques
étaient présentées aux villageois. Les différences
statistiques entre les pourcentages attribués aux trois techniques
les plus appréciées et ceux attribués aux autres techniques ont été
calculées au moyen du test U de Mann-Whitney.
Résultats
Estimation de la capacité de charge
et de la charge animale
Les pâturages ont l'aspect d'une savane arborée claire soit à
palmiers (Medemia nobilis (Hildebr. & H.Wendl.) Gallerand,
Phoenix reclinata Jacq.), soit à espèces ligneuses (Kigelianthe
madagascariensis (Baker) Sprague ex H. Perrier, Tamarindus indica
L., Ziziphus jujuba Lam.). Ce type de formation résulte de la
disparition de la végétation naturelle défrichée pour les cultures
ou brûlée pour le renouvellement des pâturages. Ziziphus jujuba et
Medemia nobilis offrent des fourrages arborés et arbustifs à base
de feuilles, de fruits et de jeunes pousses ; les fourrages
herbacés sont principalement composés de graminées vivaces, dont
les espèces dominantes sont Brachiaria nana Stapf., Cynodon
dactylon (L.) Pers., Heteropogon contortus (L.) P. Beauv. ex
Roem. & Schult., Hyparrhenia rufa (Nees) Stapf., Panicum
voeltzkowii Mez. et Sporobolus festivus Hochst. ex A. Rich.
Les pâturages sélectionnés représentent 10 types
d'associations végétales (tableau 1). En période sèche, 60 % des
associations végétales (29 % de la surface de pâture) sont en
surpâturage (tableau 1), ce qui
empêche la régénération forestière. Globalement, la surface de
pâture est dominée par des espèces pyrophytes (telles Brachiaria
nana et Panicum voeltzkowii) à faible production fourragère
(tableau 2).
La spécificité du terroir d'Ampataka réside sur l'inexistence de
bas-fonds, et sur la présence d'une plaine côtière à recouvrement
sableux, favorable au développement de Panicum voeltzkowii (tableau 2). Alors que l'association
Heteropogon contortus, Cynodon dactylon et Panicum voeltzkowii se
trouve dans des zones peu cultivées à proximité du village,
Heteropogon contortus devient plus abondant dans les écosystèmes
périforestiers. Dans des lieux plus humides (présence de mares
temporaires), Panicum voeltzkowii s'associe à Sporobolus
festivus.
L'aire pastorale d'Ankoraobato est dominée par une espèce à
faible production fourragère (Brachiaria nana), tandis que les
espèces produisant une biomasse fourragère supérieure à
3 tonnes par hectare (telles Cynodon dactylon et Hyparrhenia
rufa) occupent 5 % de l'aire pastorale (tableau 2). Brachiaria nana occupe
principalement des clairières, des jachères, des forêts de
successions secondaires et des forêts dégradées. Sur des sols de
bas de pente à une altitude moyenne de 60 m et une isohyète
comprise entre 800 et 1 000 mm, elle disparaît
progressivement pour laisser place à Heteropogon contortus et à
Hyparrhenia rufa ; ces sols riches en matières organiques, profonds
et humides, sont favorables au développement de l'association
Heteropogon contortus et Hyparrhenia rufa. Sur les bords de mares,
Brachiaria nana se mêle à Heteropogon contortus, Hyparrhenia rufa
et Cynodon dactylon.
Tableau 2 Production fourragère moyenne (tonne
de matière sèche pour un hectare d'une espèce
dans un milieu donné) et taux de couverture
des principales espèces fourragères (pourcentages).
|
Terroir
|
Espèce
|
Production fourragère moyenne
|
Taux de couverture (%)
|
|
Ampataka
|
Panicum voeltzkowii
|
1,90 ± 0,67
|
49
|
|
Heteropogon contortus
|
2,69 ± 1,54
|
30
|
|
Cynodon dactylon
|
3,85 ± 1,60
|
8
|
|
Sporobolus festivus
|
1,39 ± 0,17
|
5
|
|
Ankoraobato
|
Brachiaria nana
|
1,88 ± 0,64
|
81
|
|
Heteropogon contortus
|
1,88 ± 1,00
|
14
|
|
Cynodon dactylon
|
3,27 ± 0,82
|
4
|
|
Hyparrhenia rufa
|
3,33 ± 1,12
|
1
|
Questionnaires, enquêtes et scoring
Le « grand élevage »
Les analyses des questionnaires concernant la filière « grand
élevage » montrent que dans les villages d'Ampataka et
d'Ankoraobato, les éleveurs appartiennent principalement à trois
ethnies : à Ampataka, 100 % des éleveurs sont Sakalava (ethnie
indigène), et à Ankoraobato 60 % sont Antesaka et 40 % sont
Antandroy (ethnies immigrantes). Ensuite, elles confirment que le
rôle traditionnel du grand élevage est social et économique.
Le rôle social consiste à posséder un grand troupeau
pour obtenir un haut prestige (figure 1), et à
abattre des animaux lors de célébrations traditionnelles, telles
que les funérailles, les circoncisions, les mariages, etc.
Généralement, les animaux abattus à ce genre d'occasions sont, pour
les bovins, des mâles castrés ou des vaches réformées (vers l'âge
de 9 ans). Le rôle économique, principalement lié
à la filière bovine, consiste à utiliser les animaux comme force de
travail (figure 3) ou comme
capitalisation de revenus, ou à vendre les produits issus du grand
élevage (animaux vivants, viande, lait, etc.). Alors que les
éleveurs ne traient pas les chèvres (qui représentent 20 % des
animaux du grand élevage), les produits dérivés de l'élevage bovin
sont principalement le lait et la viande. Mises à part les fêtes
traditionnelles, les abattages de caprins ou de bovins au village
et la consommation ou la vente de la viande sont rares, sauf si un
animal est très malade. En moyenne, les vaches (qui représentent 16
% des animaux du grand élevage) sont traites pendant 3 ±
1 mois (de janvier à mars) avec une production moyenne de 2 ±
1 litres par traite. Il s'avère que 99 % du lait est
destiné à la consommation du ménage, et qu'uniquement 7 % des
éleveurs vendent parfois du lait. La consommation de lait est
surtout la conséquence des difficultés liées à son stockage.
Pour les éleveurs Sakalava d'Ampataka, le rôle social est
primordial. Dans ce village, 100 % des achats d'animaux concernent
des mâles qui seront utiles plus tard pour les fêtes
traditionnelles. De plus, la somme des coûts et des revenus du
système « grand élevage bovin et caprin » d'Ampataka est négative,
ce qui signifie que ce système n'est pas économiquement rentable
(tableau 3). Les éleveurs
immigrants d'Ankoraobato mènent une conduite d'élevage reposant sur
l'accumulation de têtes pour la capitalisation de revenus, ce qui
est économiquement rentable (la somme des coûts et des revenus du
système « grand élevage bovin et caprin » d'Ankoraobato est
positive ; tableau 3). En effet, 55
% des achats annuels d'animaux portent sur des femelles, donc de
futures reproductrices ou de futures productrices de lait.
Contrairement à Ampataka, la commercialisation du lait concerne
plus de la moitié des revenus du système « grand élevage »
d'Ankoraobato (tableau 3).
Le scoring sur les attentes locales vis-à-vis de la filière «
grand élevage » montre que les trois techniques qui ont,
statistiquement (U : p < 0,01), le plus intéressé les éleveurs
sont l'établissement de lieux de pâture fixes, le parcage des
animaux et l'abolition des feux de pâturage (figure 4).
Tableau 3 Analyse financière du grand élevage
dans deux villages du Menabe Central (n = 80)
se focalisant sur la production bovine
et caprine.
|
Ampataka
|
Ankoraobato
|
|
Montant (US$)
|
Pourcentage
|
Montant (US$)
|
Pourcentage
|
|
Coûts moyens annuels
|
|
|
|
|
|
Entrées d'animaux
|
- 3 919
|
25
|
- 3 592
|
15
|
|
Traitements vétérinaires
|
-19
|
0
|
-101
|
0
|
|
Gardiennage
|
- 10 996
|
70
|
- 19 096
|
80
|
|
Suppléments alimentaires
|
- 751
|
5
|
- 1 217
|
5
|
|
Total
|
- 15 685
|
100
|
- 24 006
|
100
|
|
Revenus moyens annuels
|
|
|
|
|
|
Sorties d'animaux
|
7 238
|
55
|
14 124
|
47
|
|
Ventes de lait
|
5 847
|
45
|
16 198
|
53
|
|
Total
|
13 085
|
100
|
30 322
|
100
|
|
Somme des coûts et des revenus
|
- 2 600
|
6 316
|
Le « petit élevage »
Les questionnaires et les enquêtes sur la filière « petit élevage »
montrent qu'au Menabe central, le petit élevage est une activité
fréquente. En effet, 75 % des ménages possèdent au moins un animal
de petit élevage. Les animaux sont principalement des poules,
des canards, des dindons (figure 5) et des
cochons, les poules étant les animaux les plus fréquemment élevés.
La vente des produits du petit élevage n'est pas rare : 73 % des
éleveurs vendent au moins un animal par année, et 23 % des ménages
éleveurs vendent des œufs. Les animaux sont principalement
vendus en période de soudure ou lorsque le ménage juge en posséder
beaucoup. Généralement, ces ventes se font pour des urgences
(maladies, pénurie de nourriture, besoin d'argent immédiat, etc.)
ou dans un but particulier (scolarisation des enfants, pétrole,
café, vêtements, etc.). Globalement, l'écoulement commercial des
produits du petit élevage ne pose pas de problème. En effet, 100 %
des éleveurs vendeurs de cochons affirment qu'il est facile de
vendre des cochons, respectivement 95 % le disent aussi pour les
poules, 92 % pour les œufs et les canards, et 86 % pour les
dindons. Cependant, cela ne signifie pas forcément que les demandes
locales sont supérieures aux offres. En effet, les prix des
produits du petit élevage fluctuent et s'adaptent à la demande, ce
qui facilite l'écoulement des produits.
L'exercice de scoring aboutit au constat que le rôle du petit
élevage est avant tout économique. En effet, les produits du petit
élevage sont statistiquement (U : p < 0,01) majoritairement
considérés comme une caisse d'épargne pour le ménage (figure 6).
Le principal problème du petit élevage semble être les maladies
épidémiques des poules, car lors des enquêtes qualitatives, c'est
l'unique problème cité dans tous les villages enquêtés. D'après les
informations obtenues lors de ces enquêtes, des vaccins contre les
maladies aviaires existent, mais ils coûtent chers et certains
éleveurs n'y ont pas accès car les vétérinaires ne visitent pas
tous les villages. De plus, lors des rares passages de
vétérinaires dans les villages, les éleveurs n'ont pas forcément
l'argent liquide pour acheter les médicaments adéquats.
Les enquêtes fournissent également des données qualitatives sur
l'impact du petit élevage sur la biodiversité. Le petit
élevage ne crée pas de problèmes écologiques directs. En effet, les
poules entrent parfois en forêt pour se nourrir, ou des éleveurs
collectent occasionnellement des termites pour les poussins, mais
ces impacts sont négligeables car irréguliers. Certains éleveurs
surveillent même leurs poules afin de ne pas les laisser aller en
forêt, car il y a trop d'animaux sauvages. Les autres animaux
du petit élevage n'entrent que rarement en forêt.
Le scoring sur les attentes locales vis-à-vis de la filière «
petit élevage » montre que les trois techniques qui ont
statistiquement (U : p < 0,01) le plus intéressé les éleveurs
sont un passage fréquent et régulier de vétérinaires dans les
villages, l'introduction de nouvelles espèces animales et des
formations sur le petit élevage (figure 7).
Discussion
Les pâturages
Au Menabe central, les problèmes de feu et de surpâturage sont
principalement liés au mode de gestion locale des pâturages. Suite
à l'action prolongée et itérative des feux, couplée au lessivage du
sol par différents facteurs climatiques (vents, eaux de
ruissellement, etc. [11]), des espèces pyrophytes et envahissantes,
à faible production fourragère (telles Brachiaria nana et Panicum
voeltzkowii) ont remplacé peu à peu des espèces plus productives
(Heteropogon contortus, Hyparrhenia rufa, Cynodon dactylon).
Le manque de régénération naturelle de certaines graminées
s'explique également par le fait que, après le passage du feu, les
jeunes pousses sont broutées ou piétinées pendant la période
d'épiaison.
Vingt-neuf pour cent de la surface pâturée montrent des traits
de surpâturage en saison sèche. Les troupeaux pâturent le plus
souvent à proximité des points d'eaux et dans les savanes à
dominance d’Heteropogon contortus et à présence d’Hyparrhenia rufa
et Cynodon dactylon. En effet, ces trois espèces sont plus
appréciées et plus appétées par les bovins que les espèces
pyrophytes. Malgré le surpâturage, les éleveurs pensent que les
lieux de pâture doivent rester fixes, autrement dit que les
itinéraires de pâture ne doivent pas changer1. Afin de
respecter les attentes locales, une mise au repos alternative de
certaines parcelles pâturées sur un même itinéraire pourrait être
proposée. Elle permettrait la régénération des herbes fourragères
sans l'utilisation de feux. Toutefois, cette pratique peut conduire
à une perturbation de l'évolution de la composition botanique, qui
peut être soit favorable (rétablissement des fourrages de bonne
qualité), soit défavorable (envahissement par des espèces
pyrophytes, embroussaillement). Un suivi permanent de l'évolution
du couvert végétal est donc à préconiser. La réussite d'un
aménagement des pâturages nécessite également une sécurisation
foncière, afin que les éleveurs prennent conscience de l'importance
de la gestion des pâturages.
Influence de la commercialisation du lait
sur la rentabilité du système « grand élevage »
Les éleveurs d'Ankoraobato d'ethnies immigrantes Antesaka et
Antandroy exploitent leurs troupeaux d'une manière économique
raisonnable, par rapport à l'ethnie indigène Sakalava d'Ampataka.
Cela confirme que les éleveurs Sakalava attribuent une valeur plus
culturelle que financière à leurs troupeaux [3]. Les rôles et
objectifs de l'élevage sont donc déterminants pour la rentabilité
économique de l'activité. En comparant les gestions des deux
terroirs, on remarque que la production de lait contribue à 53 %
des revenus à Ankoraobato et à 45 % à Ampataka. Alors qu'elle
touche un petit nombre d'éleveurs et que la production laitière par
vache est faible, la commercialisation du lait est un facteur
important favorisant la rentabilité économique du système « grand
élevage », comme cela a été constaté ailleurs en Afrique [12]. Au
Menabe central, l'intensification du système pastoral passe donc
par une augmentation des traites et des ventes de lait, car la
filière laitière représente un marché rural prometteur [13].
Toutefois, la réussite de cette restructuration nécessite une
sensibilisation et une responsabilisation de la communauté locale,
tout comme une assistance technique (difficulté du stockage,
stabilisation des prix) et des formations renforçant les capacités
locales [14].
Le rôle socio-économique du grand
et du petit élevage
La commercialisation du lait joue un rôle prépondérant dans la
rentabilité du système « grand élevage », mais paradoxalement, les
éleveurs ne traient pas les chèvres, et uniquement 7 % des éleveurs
de bovins vendent parfois du lait. Cela laisse penser que même dans
un système économiquement rentable, le rôle du système « grand
élevage » n'est pas intensément lucratif. Par contre, 73 % des
éleveurs de petits animaux vendent annuellement des bêtes, et 23 %
vendent des œufs. Ceci met en évidence le fait qu'il est dans la
coutume des éleveurs du Menabe central de vendre des produits du
petit élevage et de garder ceux du grand élevage. En outre, les
produits du petit élevage se vendent facilement au Menabe central,
et les ventes de volailles sont généralement gérées par les femmes
[15], ce qui signifie que leurs recettes sont directement intégrées
dans les fonds du ménage. Intensifier le système « petit élevage »
pourrait donc être bénéfique au développement rural du Menabe
central, à condition d'orienter les efforts vers un appui à
l'amélioration sanitaire des poules en proposant, par exemple, des
passages plus fréquents de vétérinaires dans les villages ou des
solutions de microcrédits qui faciliteraient l'accès aux
médicaments pour les animaux. Toutefois, la réussite de cette
intensification nécessite une assistance technique et des
formations rurales afin de renforcer les pratiques locales.
Conclusion
Au Menabe central, une réorganisation spatiale et temporelle des
terrains pâturés (par exemple, une mise au repos alternative de
certaines parcelles pâturées sur un itinéraire) diminuerait
l'impact du surpâturage et du feu sur la biodiversité ; cette
restructuration nécessite tout d'abord une sécurisation foncière
des lieux de pâture. Économiquement, des traites et des ventes de
lait plus fréquentes développeraient le potentiel du système «
grand élevage », et l'amélioration des conditions sanitaires
(par des vaccins, des visites vétérinaires plus fréquentes,
des possibilités de microcrédits, etc.) – en particulier pour les
volailles – diminuerait les pertes ; l'augmentation des traites de
zébus et de chèvres et l'accroissement du nombre d'animaux du petit
élevage ne présentent pas d'impacts négatifs sur les forêts sèches.
Bien que cette étude soit participative, la réussite de tout
changement nécessite l'acceptation des recommandations par les
populations locales. À cet égard, l'avis des éleveurs sur les
recommandations doit être analysé. De plus, une assistance
technique et des formations rurales à même de renforcer les
pratiques locales sont primordiales. L'influence d'autres activités
villageoises, telle l'agriculture, doit également être prise en
compte dans une perspective d'approche globale et de durabilité de
l'utilisation traditionnelle des espaces forestiers.
Références
1 Scales I. Understanding the past reframing the present :
forest loss and landscape change in western Madagascar.
Norwich : Society, Natural Resources and Development in
Madagascar, Recent Contributions by the Research Community, 2007.
2 CNRE ; Orstom. Le développement de l'élevage dans le sud-ouest
de Madagascar. Morondava (Madagascar) : CNRE, Orstom, sd.
3 Région du Menabe, CRD Menabe. Région du Menabe, Programme
Régional de Développement. Antananarivo (Madagascar) : République
de Madagascar.
4 Kaimowitz D, Sheil D. Conserving what and for whom?
why conservation should help meet basic human needs in the tropics.
Biotropica 2007 ; 39 : 567-74.
5 PNAE.
http://www.pnae.mg/ie/tbe/itasy/socioeco/donnees/pauvrete.htm,
2008 ; [2 décembre 2008].
6 Braun-Blanquet J. Pflanzensoziologie. Grundzüge der
Vegetationskunde. Wien; New-York : Springer, 1964.
7 Gounot M. Méthode d'études quantitatives de la
végétation. Paris : Masson, 1969.
8 Boudet G. Problèmes posés par l'estimation de la capacité de
charge d'un pâturage naturel tropical. Collection de Référence
Orstom 1975 ; (8655): 265-7.
9 MAEP ; UPDR ; CIREL. Monographie de la région du Menabe.
Antananarivo (Madagascar) : MAEP, 2003.
10 Sheil D, Liswanti N. Scoring the importance of
tropical forest landscapes with local people : patterns and
insights. Environmental Management 2006 ; 38 :
126-36.
11 Bellefontaine R, Gaston A, Petrucci Y.
Aménagement des forêts naturelles des zones tropicales sèches.
Rome : FAO, 1997.
12 Itty P, Rowlands GJ, Traub D, Hecker P,
Coulibaly L, D'Ieteren G. Étude économique de la
production bovine villageoise dans une région du nord de la Côte
d'Ivoire infestée par les glossines. Revue d'Elevage et de Médecine
Vétérinaire des Pays Tropicaux 1994 ; 47 : 333-43.
13 Dirac Ramohavelo C. Stratégies villageoises dans la
gestion des paysages forestiers, Menabe Central Madagascar.
Lausanne : Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, 2009.
14 FERT/CNEAP. Collèges agricoles à Madagascar. Partenariat
FERT/CNEAP, 2006.
http://cneap.scolanet.org/BibliRessources/PagesSystem/ViewNodeFile.ashx?idnode=3433
15 Allab C. Étude des budgets des ménages du Menabe
Central. Propositions méthodologiques et éléments de compréhension
des stratégies économiques des familles paysannes. Morondava
(Madagascar) : Programme Menabe, 1999.
1 Le choix des éleveurs pour des lieux de
pâture fixes semble en contradiction avec la présence de
surpâturage. Néanmoins, si les éleveurs ont insisté sur le fait de
garder les mêmes lieux de pâture, c'est pour ne pas déstabiliser
les zébus.
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