ARTICLE
Auteur(s) : Mohamed Redha Menani
Université de Batna Département des sciences
de la terre Faculté des sciences Rue Chahid
BoukhloufBatna 05000Algérie
Les ressources en eau disponibles comblent de moins en moins les
besoins d’une population mondiale en perpétuelle augmentation : en
2002, 1,1 milliard d’habitants n’a pas accès à l’eau potable
et 2,6 milliards n’ont pas d’accès aux services
d’assainissement de base [1]. La raréfaction de l’eau en fait
un pôle d’investissement sans cesse grandissant, et comme elle est
tout simplement indispensable, elle est de plus en plus au centre
de conflits.
En matière de réglementation, de nombreuses lois ont été votées
au plan national, des traités signés au plan international, sans
qu’il y ait cependant adhésion de tous les États.
La forte croissance démographique mondiale, entre autres
arguments, fait que la dimension économique de la question devient
incontournable dans le mode de gestion des ressources en eau.
Même si certaines études alarmistes comme celles de Starr [2],
Gleick [3], Lassere [4], de l’Unesco [5] ou encore Butts [6], pour
ne citer que celles-là, prédisent des conflits violents autour de
l’eau, comme celles qui ciblent particulièrement les zones arides
du Proche-Orient, des initiatives qui reposent sur des
considérations juridiques, humanitaires, économiques et
scientifiques sont menées par la communauté internationale afin de
prévenir le péril que constituent les conflits liés à l’eau en
plusieurs endroits sensibles de la planète1.
Les conflits et le droit international
Les conflits internationaux sur les usages de l’eau douce peuvent
être classés en trois grands types :
- – les conflits liés aux détournements de cours d’eau (un
pays d’amont détourne un fleuve et prive le pays d’aval de la
ressource, par exemple) ;
- – les conflits liés à la détérioration de la qualité des
eaux (par exemple une pollution qui a des conséquences sur la
qualité des eaux au-delà des frontières du pays où elle s’est
produite, telle la pollution d’un fleuve en Chine qui a atteint la
Russie en 2005) ;
- – les conflits provoqués (empoisonnement des eaux, usage
des eaux en cours de conflit armé).
Depuis l’Antiquité, l’eau a fait l’objet d’accords, comme dans
l’ancienne Grèce entre des cités, pour ne pas toucher aux eaux
d’irrigation en cas de conflit armé [7]. Plus tard, au
XIXe siècle, ce sont carrément des commissions
fluviales sous l’autorité d’organisations internationales qui
étaient chargées de régler les problèmes régionaux liés à
l’eau.
Le droit international humanitaire comporte certaines
interdictions relatives à la conduite des hostilités qui peuvent
s’étendre à l’eau en tant qu’élément indissociable de
l’environnement et qui reposent sur :
- – la convention de La Haye de 1907, concernant les
lois et coutumes de la guerre sur terre ;
- – la convention de Genève de 1949, relative à la
protection des personnes civiles en temps de guerre, amendée par
deux protocoles supplémentaires en 1977 qui incluaient des termes
plus directement liés à l’eau. La guerre du Vietnam était à
l’époque un cas qui avait attiré l’attention de la communauté
internationale sur l’usage inconsidéré des armes chimiques par les
États-Unis :
- ● le protocole I (article 54) interdit, « quel que
soit le motif », d’attaquer, de détruire, d’enlever « des biens
indispensables à la survie » de la population civile, tels que «
les installations et réserves d’eau potable et les ouvrages
d’irrigation » ;
- ● le protocole II (article 56) interdit d’attaquer
« les ouvrages d’art ou installations contenant des forces
dangereuses, à savoir les barrages, les digues et les centrales
nucléaires de production, d’énergie électrique ».
Ces dispositions sont très difficilement applicables du fait,
notamment, que ces protocoles n’ont pas été ratifiés par tous les
États membres de l’ONU et qu’il n’existe pas d’institution
internationale effectivement en mesure de les faire appliquer
[8].
Le Conseil économique et social de l’ONU, lors de sa
29e session, en 2002, intègre le droit à l’eau sous ses
différents aspects dans le cadre de la mise en œuvre du Pacte
international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels
[9].
Pour gérer les situations de conflits sur l’eau de nos jours,
deux grandes conventions internationales et une directive
européenne sont en ce sens de portée systématique :
- – la convention d’Helsinki (1992) qui s’inspire des «
règles d’Helsinki » publiées par l’Association du droit
international en 1966 [10]. Les principes de gestion des eaux
souterraines et de surface ainsi que les procédures d’arbitrage
sont établis en plaçant le bassin hydrographique comme base de
gestion et de partage au-delà des limites territoriales des États
;
- – la convention de New York (1997), sous l’égide de
l’ONU, qui reprend les principes d’Helsinki et qui stipule
également des obligations minimales d’information et de coopération
(exemple de construction d’un barrage sur un cours d’eau
international : coopération et procédures d’arbitrage). Cette
convention-cadre nécessite cependant une adhésion plus soutenue des
États membres [11] ;
- – la directive-cadre européenne (directive 2000/60/CE du
Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2000) qui
établit un cadre pour une politique communautaire dans le domaine
de l’eau et prévoit de nouveaux moyens dans la gestion des
ressources hydrologiques en Europe : plans de gestion des bassins
fluviaux, approche combinée du contrôle antipollution (agriculture,
production d’énergie, transport et planification des sols),
surveillance systématique, amortissement total des coûts (pour
l’environnement et les ressources), consultation et participation
du public.
Le droit international des ressources en eau douce repose donc
sur trois sources de nature différente :
- – la coutume internationale dans le domaine,
- – le conventionnel ou les engagements internationaux
[12] ;
- – et enfin les principes tels que le principe de
développement durable ou le droit d’accès à l’eau potable et à
l’assainissement qui a été entériné par le sommet mondial sur le
développement durable de Johannesbourg en 2002.
De par son intérêt vital, l’eau avait fait auparavant l’objet de
nombreuses conférences internationales, dont les principales sont
:
- – la conférence de Mar del Plata en 1977 (eau prônée
bien commun) ;
- – la conférence de Dublin en 1992 (eau déclarée bien
économique) ;
- – le Forum mondial de l’eau de Marrakech en 1997
(craintes sur la valeur marchande de l’eau) ;
- – le Sommet mondial de la terre de New York en 1997 (eau
déclarée question prioritaire) ;
- – le Forum mondial de l’eau de La Haye en 2000
(diagnostic d’une grave crise) ;
- – le Forum mondial de l’eau d’Istanbul de
mars 2009, traitant en plus du diagnostic de l’état qualitatif
et quantitatif des ressources, des incidences des changements
climatiques, des conflits transfrontaliers, de la gouvernance de
l’eau, de la coopération…
L’eau et l’économie
Les principes sont malheureusement confrontés aux intérêts purement
économiques des entités en conflit, qu’il s’agisse d’une petite
entreprise ou d’une grande multinationale, voire d’un État.
L’exemple des ressources en eau du Minas Geras (Brésil) qui sont
convoitées par des multinationales pour une mise en bouteilles
témoigne de cette triste réalité.
La prise en compte de l’aspect économique devient inéluctable si
l’on tient compte de certains facteurs :
- – la population mondiale a doublé de 1950 à 1997,
passant de 2,5 à 5,7 milliards d’habitants, alors que la
consommation d’eau globale a quadruplé sur la même période, pour
s’élever à environ 760 m3/an/hab en 1997 [4].
Des statistiques récentes indiquent que la population mondiale
qui s’élevait à 6,2 milliards de personnes en 2002, devrait
passer à environ 7,2 milliards d’ici à 2015. L’essentiel de
cette augmentation, soit près de 95 %, devrait se produire dans les
régions en développement [1] alors que la consommation d’eau
moyenne mondiale avoisinait 8 900 m3/hab/an en
2006, soit une croissance deux fois supérieure au taux
d’accroissement de la population. Cette consommation baissera à
près de 6 000 m3/hab/an en 2050, alors que le
monde comptera plus de 9 milliards d’habitants. On notera que
cette moyenne mondiale sera cependant loin d’être atteinte dans
certaines régions, comme le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, par
exemple, où les prévisions sont de l’ordre de
500 m3/hab/an à l’horizon 20502;
- – les problèmes de pollution et les changements
climatiques modifient de plus en plus la qualité et la quantité des
ressources en eau douce disponibles ;
- – les investissements et les financements dans le
domaine de l’eau, comme dans d’autres secteurs productifs, relèvent
de plus en plus de secteurs bancaires privés, qui sont guidés avant
tout par des intérêts financiers ;
- – la conférence de Mar del Plata qui s’est tenue en 1977
en Argentine consacra l’eau comme un bien commun [13]. Par la
suite, la conception de l’eau comme ressource illimitée et
inépuisable, donc gratuite, a été maintes fois critiquée [14]. À
Dublin, en 1992, l’eau a été déclarée bien économique [13].
Ce « principe » a été réitéré lors du Sommet mondial de l’eau
à La Haye, en 2000, par la Commission représentant le Conseil
mondial de l’eau mais a été critiqué par les Organisations non
gouvernementales (ONG) qui prônaient l’accès à l’eau comme un «
droit fondamental de l’homme », gratuit ou tarifé à prix coûtant
[13].
Le « principe » économique préconise que le mode de gestion de
l’eau devrait être réglé de façon à répondre d’abord à des besoins
et ne devrait pas être soumis à un principe de droit fondamental et
universel [15]. Cette nouvelle orientation a ouvert un large débat
et des actions sont menées par des fondations, des associations ou
tout simplement des citoyens, parfois de concert, pour que l’eau
douce, bien universel, ait également un statut universel.
Le Forum alternatif mondial de l’eau organisé à Genève en
mars 2005, s’inscrit dans cet objectif et repose sur quatre
principes [16] :
- – l’accès à l’eau est un droit humain fondamental ;
- – l’eau est un bien commun de l’humanité dont nul ne
peut s’approprier ;
- – la gestion de l’eau doit être démocratique à tous les
niveaux ;
- – le financement nécessaire de l’eau doit être assuré
collectivement.
En termes d’offre et de demande, comme principes de base pour la
gestion des ressources en eau, la demande socio-économique
n’équivaut pas nécessairement à la disponibilité et au prélèvement
physique (ou consommation), de même que la demande, en tant que
matière pouvant être achetée, diffère des besoins [17, 18].
Les conflits par les chiffres
Aaron Wolf de l’université de l’Oregon [19] a effectué des
recherches dans des bases de données relatives aux conflits
transfrontaliers sur l’eau où des armées ont été utilisées ou mises
en état d’alerte maximale3 au cours des
50 dernières années. Il en retient 7, dont 3 qui
n’ont pas connu d’échanges de tirs. Les conflits violents sont
ceux ayant opposé la Syrie à Israël (deux fois autour du Jourdain,
en 1951-1953 et 1965-1966), la Somalie à l’Éthiopie (conflit
transfrontalier en 1963-1964) et le Sénégal à la Mauritanie
(conflit transfrontalier entre 1989 et 1991 au sujet du fleuve
Sénégal). Les conflits qui ont été caractérisés par une
tension maximale entre États sont ceux qui ont opposé l’Inde et le
Pakistan au sujet de l’Indus (1948), l’Égypte et le Soudan au sujet
du Nil (1958) et la Syrie et l’Irak au sujet de l’Euphrate au cours
d’une année de disettes (1975).
Les thèses alarmistes sur des guerres de l’eau, avancées par
certains auteurs cités plus haut dans le texte, se fondent
notamment sur les exemples du Jourdain et du Nil qui sont
effectivement des zones à risque élevé. Il faut néanmoins
signaler que ce sont des régions où des actions de coopération sont
également menées par la communauté internationale pour justement
prévenir les conflits.
Il convient tout d’abord de déterminer l’origine du conflit,
puis de voir dans quelle mesure l’eau en est la cause, et, enfin,
d’évaluer l’étendue du litige afin de situer le degré de risque de
conflit armé.
D’après Wolf [20], sur 1 800 litiges recensés, les
deux tiers sont apparus dans le cadre d’une coopération – par
exemple lors d’enquêtes scientifiques communes ou lors de la
signature d’un traité – environ 150 portant sur l’eau. Quant
aux incidents plus sérieux, la plupart se sont limités à des
menaces verbales de chefs d’État, les conflits armés entre États
représentant en fait une part très minoritaire.
Gleick [21] établit une chronologie des conflits sur l’eau
allant de la dispute entre gouvernements jusqu’au conflit armé.
L’eau a tout le temps été utilisée comme arme ou visée comme cible
pour affaiblir l’ennemi.
Par continents, la situation peut se résumer comme suit :
- – Afrique : il s’agit essentiellement de conflits entre
pays voisins, notamment la région des Grands lacs, où les guerres
ethniques donnent lieu à des sabotages qui touchent l’eau
indirectement. Otchet signale cependant le cas réglé en 2000 devant
la justice entre la Namibie-Botswana et la Zambie [22] ;
- – Europe : depuis la seconde guerre mondiale, les
principaux conflits sont essentiellement circonscrits aux pays
riverains du Danube et à la région des Balkans : Yougoslavie,
Bosnie, Serbie et Kosovo ;
- – Amérique du Nord : des litiges et des actes de
sabotages existent, comme dans le cas des fermiers de Californie
qui ont saboté une conduite d’eau menant à Los Angeles. Un conflit
latent pointe également à l’horizon : il s’agit du projet
d’alimentation en eau de la ville de Las Vegas – dont la
consommation est deux fois supérieure à la moyenne américaine – par
aqueduc géant (environ 1,8 m de diamètre) à partir du Nevada,
sur une distance de 500 km ;
- – Amérique du Sud : le terrorisme en Colombie tient une
place importante dans les violences commises à l’égard des ouvrages
et installations hydrauliques ;
- – Asie : depuis la guerre du Vietnam, ce sont les
conflits Inde-Cachemire et les conflits ethniques à l’intérieur de
l’Inde ainsi que la politique chinoise d’occupation des terres qui
sont à l’origine d’une grande partie des conflits liés à l’eau et
qui se sont répercutés sur des ouvrages hydrauliques, souvent de
manière violente. Il faut également noter les conflits qui existent
entre les nouvelles républiques issues de l’ex-URSS et situées
autour de la mer d’Aral (Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan,
Kazakhstan et Turkménistan) [23]. Ces conflits concernent la
gestion des eaux et tournent notamment autour des quotas des
fleuves Syr Daria et Amou Daria qui alimentent la mer d’Aral,
aujourd’hui réduite au tiers de son volume du fait de grands
travaux qui en détournèrent les cours, notamment pour la culture
irriguée du coton [24] ;
- – Proche-Orient : le conflit israélo-arabe (Liban,
Syrie, Palestine, Jordanie) occupe une place importante.
La tendance à une baisse catastrophique des réserves dans
cette partie du monde, fait que l’eau est de plus en plus au centre
des préoccupations des pays riverains du Jourdain.
Les nombreux cas de violation ou d’occupation de territoires
par Israël à des fins de détournement des eaux montrent que l’eau
est plus que jamais au centre du conflit [10, 25].La Jordanie est
particulièrement vulnérable aux visées d’Israël sur l’eau puisque
le pays souffre déjà d’une sévère pénurie de cette ressource.
Certains villages ne sont approvisionnés qu’une fois tous les
18 jours. Les cas de la bande de Gaza et de la
Cisjordanie sont également dramatiques. Les prévisions
d’Israël étaient estimées à près de 2,2 milliards de mètres
cubes par an pour l’année 20004. De nombreux
scénarios ont été envisagés par les experts israéliens pour combler
ce déficit, y compris la solution d’accords avec l’Éthiopie pour le
financement de barrages sur le Nil, solution du reste très
préoccupante pour l’Égypte [25].La situation au Proche-Orient est
d’une complexité extrême car tous les ingrédients d’une poudrière
sont réunis : conflit ethnique, religieux, territorial…, le tout
dominé par le problème de l’eau. Le règlement du conflit
global au Proche-Orient reposera avant tout sur le règlement du
conflit sur l’eau entre les belligérants.
Le rôle de la société civile
et la coopération scientifique
Certains conflits persistants n’ont connu ou plutôt commencé à
connaître un début de règlement pacifique qu’à travers un jeu de
coulisses savamment orchestré par les sociétés civiles et les
scientifiques des pays concernés qui ont de tout temps su dépasser
les querelles politiques des pays en question en se concertant
continuellement sur les questions qui les intéressent
particulièrement et sur les moyens de solutionner ces problèmes par
des approches débarrassées de tout sentiment partisan, le plus
souvent par des approches scientifiques.
Ainsi, le conflit des pays riverains de la mer d’Aral qui a
débuté vers la fin des années 1980 après le démembrement de
l’ex-Union soviétique, a commencé à être traité en 1992 par le
biais de la Commission inter-États pour la coordination sur l’eau
(ICWC) qui regroupe les pays riverains (le Kazakhstan, le
Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan).
Cette commission paritaire fonctionne sur une « base d’équité et
d’égalité et par consensus ». La création de cette commission
a été suivie en 1993 par la création d’un Fond international
pour sauver la mer d’Aral (IFAS, International Fund for Saving the
Aral Sea) dont l’objectif est de stopper ce désastre écologique.
Malheureusement, la gestion catastrophique des ressources durant la
longue période de conflit a eu des conséquences graves pour cette
mer qui est condamnée à disparaître si des mesures concrètes ne
sont pas prises. En ce sens, et dans un objectif socio-économique,
le Kazakhstan a entrepris de construire le barrage Kok-Aral et une
série de digues et de canaux afin de restaurer le niveau de l’eau
de la zone septentrionale de la mer d’Aral où un relèvement des
niveaux a été déjà constaté [26]5.
Il faut signaler toutefois que malgré ces accords, des tensions
persistent, comme ce fut le cas en 2001 quand l’Ouzbékistan
coupa le gaz au Kirghizistan. La réplique de ce dernier pays a
été d’ouvrir les vannes de son barrage de Toktogul, qui donne de
l’eau aux Ouzbeks comme aux Kazakhs par l’intermédiaire du fleuve
Syr Daria : s’ensuivit une destruction de digues dans la plaine
ouzbek du Fergana [27].
Au cours des dernières années, l’Asie du Sud a également
beaucoup progressé sur cette question. Ces progrès sont le
résultat des pressions de la société civile, d’une forte volonté
politique et d’une meilleure coopération technique. Ainsi, en 1960,
par l’entremise de la Banque mondiale, un traité est conclu entre
l’Inde et le Pakistan autour des eaux de l’Indus qui concerne la
zone irriguée la plus vaste du monde (plus de 50 millions
d’hectares) [27]. L’Indus prend sa source dans les chaînes
himalayennes du Cachemire, côté indien, traverse le Pendjab, puis
le Sind pakistanais, avant de se jeter dans la mer d’Arabie, au sud
de Karachi. Il faut noter que ce traité a survécu à deux
guerres.
Il constitue un mécanisme permanent de consultation et de
conciliation, en prévoyant des contrôles, des visites de terrain et
des échanges d’informations impliquant les deux parties.
Ce traité prouve que l’Inde et le Pakistan peuvent s’entendre,
même si presque tous les autres litiges opposant les deux pays
démontrent le contraire.
Le long conflit entre l’Inde et le Bangladesh autour du Gange a
également trouvé une solution en décembre 1996 par la
signature d’un pacte entre les belligérants, valable 30 ans,
sur le partage des eaux du fleuve. Il met un terme à une
longue période de gestion catastrophique, qui voyait le pays situé
à l’aval du fleuve, le Bangladesh, souffrir d’aménagements
effectués en amont, comme c’est le cas de la construction du
barrage Farakka dans les années 1960 en Inde. D’une part, la
partie basse était soumise à de graves pénuries d’eau en période
sèche, et d’autre part, les lâchers d’eau à partir de cet ouvrage
pendant la saison des pluies causaient des inondations et des
dégâts considérables, semant parfois la mort et la désolation sur
leur passage. Ce traité établit une gestion optimale des eaux
du fleuve qui s’écoulent vers le Bangladesh à travers le barrage de
Farakka.
En 1997, ce traité a eu des retombées très positives dans le
sens où il incita l’Inde et le Népal à régler le conflit fluvial
qui les opposait, par la signature du traité du Mahakali.
Ce texte reconnaît au Népal certains droits sur l’eau et
l’électricité produites du côté indien.
Un autre point de tension existe entre l’Inde, le Bangladesh et
le Tibet autour du grand fleuve Brahmapoutre qui parcourt près de
3 000 km. Le manque d’échange d’informations sur la
montée des eaux et sur les fortes pluies qui surviennent en amont
du fleuve se traduit parfois par des dégâts considérables en aval,
comme cela a été le cas pendant l’été 2002 quand un barrage
naturel s’est effondré au Tibet, provoquant la libération d’une
masse d’eau dévastatrice qui détruisit des ponts et provoqua des
inondations dans la partie aval.
L’Unesco, dont la 31e session de la conférence
générale a déclaré les ressources en eau et les écosystèmes
associés comme axes prioritaires des sciences naturelles pour la
période 2002-2008, a lancé le projet PCCP (from potential conflit
to cooperation potential) [28, 29] ou comment rendre l’eau
catalyseur de paix régionale et de développement à travers le
dialogue, la coopération et la gestion collective des bassins
hydrographiques transfrontaliers. Ce projet cible aussi bien
les institutions que les individus ayant à charge ou impliqués dans
la gestion de l’eau aux niveaux aussi bien local que régional et
national. Cette démarche, pour être complète, inclut également la
société civile de manière générale et les scientifiques. Dans le
cadre de ce projet, l’Unesco a réuni en Italie, en
décembre 2006, des experts en eau israéliens et palestiniens
autour du conflit sur l’eau dans cette région. Il faut
signaler que les scénarios alarmistes de « guerres de l’eau » ont
été critiqués par de nombreux auteurs qui voient en la coopération
l’unique solution viable pour le règlement des conflits sur l’eau
[19].
Le cas de la mer d’Aral, de par ses spécificités, a également
été choisi pour une étude de cas dans le cadre du programme PCCP
[30].
À travers son programme WCF (water cooperation facility), une
assistance technique a été fournie en Irak, en Amérique du Sud et
dans les Balkans.
Des travaux de recherche en vue d’une coopération effective sur
les ressources en eau transfrontalières sont également menés par le
London Water Research Group (LWRG)6. Ces recherches
portent sur les aspects sociologiques, économiques,
hydropolitiques, la gouvernance…
Il faut également signaler le rôle actif joué par l’Institut de
gestion intégrée des ressources en eau (IWMI) [31] qui focalise ses
efforts sur l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne, en axant ses
travaux et interventions dans les domaines de la gouvernance, de
l’économie de l’eau, les systèmes d’irrigation efficients et
économiseurs d’eau, du rôle de la femme dans la gestion quotidienne
des eaux, des risques naturels…
Un autre aspect repose sur la gestion à long terme des
ressources mondiales en eau qui intègre les facteurs
socio-économiques, comme le projet World Water Vision, lancé par le
Conseil mondial de l’eau en 1998 [32] ou les travaux de Gleick en
termes de projections [33]. L’approche purement scientifique
(modèles mathématiques) est liée à des variables socio-économiques
(démographie, technologie, société, gouvernance, économie et
environnement) [34].
C’est dans une voie complémentaire qu’œuvre également l’Unesco,
à travers le Programme mondial pour l’évaluation des ressources en
eau (WWAP, World water assessment programme) qui vise à développer
les outils et les compétences nécessaires à une meilleure
compréhension des processus fondamentaux, des pratiques de gestion
et des politiques qui contribueront à améliorer l’approvisionnement
de la planète en eau douce et sa qualité.
L’ensemble de ces démarches est logique et cohérent, mais sur le
terrain de nombreuses questions peuvent se poser :
- – s’agissant des ressources en eau transfrontalières,
les études hydrogéologiques, hydrologiques, économiques et sociales
(schémas d’aménagements, plans d’occupation de sols…) risquent
d’être influencées, voir dirigées, dans les intérêts respectifs des
parties en conflit. Comment garantir alors la pertinence et
l’exactitude des données qui sont à la base de tout règlement
?
- – quel est le profil type du médiateur ? Est-ce l’expert
en eau, le politicien ou plutôt une commission de médiation
composée d’experts de différentes nationalités et dans les
différents domaines qui ont une incidence ou une dépendance directe
ou indirecte des ressources en eau, objet du litige.
Ces commissions pourraient agir sous l’égide d’une instance
mondiale reconnue et habilitée par les parties en conflit dans le
cadre d’un arbitrage ;
- – ne serait-il pas intéressant de promouvoir la création
de systèmes de veille régionaux pour le suivi des situations de
conflits transfrontaliers sur l’eau, avec une coordination en
réseaux ?
- – la dimension culturelle est parfois occultée lorsque
des solutions à un conflit donné sont émises par des parties,
certes compétentes, mais dont la logique parfaitement économique ne
tient pas compte des us et coutumes des parties en conflit en
matière d’utilisation et de gestion des ressources en eau.
L’élément culturel constitue parfois un élément clé dans la
résolution des conflits.
Conclusion
Malgré la menace pressante de conflits sur l’eau, l’offre et la
demande seront toujours au centre du raisonnement hydrologique et
leur dynamique jouera le rôle de fusible. La systématisation
des évaluations à long terme par des projections aboutira à la
construction de scénarios fondés sur des données socio-économiques
et environnementales qui devraient permettre, en principe, de
cerner les zones à différents degrés de risques de conflits.
Ces éléments permettraient aux médiateurs d’accomplir leur
tâche en ayant en leur possession les données fondamentales du
problème.
Un exemple de médiation et de concertation en vue du règlement
de conflits sur l’eau provient d’une zone justement très sensible –
le Proche-Orient – où des experts des parties concernées œuvrent à
travers des programmes de coopération tandis que des associations
essayent de maintenir les contacts entre les populations
directement impliquées autour de ce sujet très sensible. À un
niveau plus élevé dans la hiérarchie politique, l’importance vitale
de cet enjeu finira par s’imposer comme facteur de dialogue, même
en période de grandes tensions [35].
L’intégration du volet économique dans le règlement de ce
conflit est inéluctable car des investissements de plusieurs
milliards de dollars annuellement sont nécessaires pour permettre
l’exploitation d’autres ressources, telle que la désalinisation de
l’eau de mer, et permettre une sortie de crise. Cette solution est
sans doute plus viable qu’un conflit armé car les avancées
technologiques ont permis une réduction notable du coût du mètre
cube d’eau de mer désalinisée.
Les conflits transfrontaliers sur l’eau nécessitent des
approches prudentes ainsi qu’une caractérisation la plus complète
et la plus fiable possible de l’ensemble des données ayant trait à
la zone de conflit. Cette thérapie multiforme est nécessaire
jusqu’au jour où, peut-être, toute l’eau de la terre sera reconnue
par tous les États comme bien de l’humanité.
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planète magazine, 2004 (16).
www.delaplanete.org/IMG/pdf/eau.pdf
1 Pour plus d’informations sur toutes ces
questions, le lecteur trouvera dans l’encadré 1 une liste de sites
web utiles.
2 AQUASTA.
http://www.fao.org/ag/agl/aglw/aquastat/dbase/index.stm Base de
données on line, consultée en juin 2006.
3 ICB, International crisis behavior
datasets : www.cidcm.umd.edu/icb/data/
4 Il s’agit là d’un ordre de grandeur
(voir, par exemple, La maîtrise de l’espace en Cisjordanie occupée
(Marc Hudon, Mappemonde 1991). D’autres auteurs surévaluent ces
besoins (3 milliards de m3/an), en dépassement des
réserves renouvelables qui sont de l’ordre de 2,4 millards de
m3/an.
5 Informations extraites du 2e
Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau, «
L’eau, une responsabilité partagée » du Rapport mondial du
Programme des Nations unies pour le développement (PNUD 2006) sur
le développement humain.
6 Towards Effective Cooperation over
Transboundary Waters. www.lse.ac.uk/collections/
geographyAndEnvironment/CEPG/LWRG/), consulté en 2008.
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