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Science et changements planétaires / Sécheresse
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Transboundary water conflicts: Current tendencies


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 21, Number 1, 22-7, janvier-février-mars 2010, Article de recherche

DOI : 10.1684/sec.2010.0231

Résumé   Summary  

Author(s) : Mohamed Redha Menani , Université de Batna Département des sciences de la terre Faculté des sciences Rue Chahid BoukhloufBatna 05000Algérie.

Summary : Owing to the fact that water is essential, it has been used since Antiquity as an arm in conflicts. For example, in 596 before J-C, at the time of the military siege of the city of Tyr, Nabuchodonosor destroyed part of the aqueduct which supplied the city with water. More recently, in 1938, in order to flood zones threatened by the Japanese army, Tchang Kai Chek ordered the destruction of dams along part of the Yellow River. The flood destroyed part of the invading forces, but also drowned thousands of Chinese. Other violations, which occurred during the Second World War or the war of Vietnam, affected hydroelectric equipment and dams which were taken as targets during bombardment. In other cases it is the insufficiency of the resource which is the cause of extreme tensions and expansionist strategies, as in the case of the eternal transboundary conflict over water of the Jordan River between Israel and the neighbouring Arab countries. At the local scale, even the tribal scale, the principal arguments concerns water uasage which is in particular related to irrigation and respect of quotas imposed by ancestral rules. This ingredient takes another dimension when it is mixed with political or ethnic space with a given population, even if the resource is abundant. Although alarmist studies predict violent conflicts over water, such as those which target particularly the arid regions of the Middle East, initiatives based on legal, humane, economic and scientific considerations are being carried out by the international community in order to prevent the danger of the conflicts over water in several important regions around the globe.

Keywords : conflict, prospective, water management

ARTICLE

Auteur(s) : Mohamed Redha Menani

Université de Batna Département des sciences de la terre Faculté des sciences Rue Chahid BoukhloufBatna 05000Algérie

Les ressources en eau disponibles comblent de moins en moins les besoins d’une population mondiale en perpétuelle augmentation : en 2002, 1,1 milliard d’habitants n’a pas accès à l’eau potable et 2,6 milliards n’ont pas d’accès aux services d’assainissement de base [1]. La raréfaction de l’eau en fait un pôle d’investissement sans cesse grandissant, et comme elle est tout simplement indispensable, elle est de plus en plus au centre de conflits.

En matière de réglementation, de nombreuses lois ont été votées au plan national, des traités signés au plan international, sans qu’il y ait cependant adhésion de tous les États.

La forte croissance démographique mondiale, entre autres arguments, fait que la dimension économique de la question devient incontournable dans le mode de gestion des ressources en eau.

Même si certaines études alarmistes comme celles de Starr [2], Gleick [3], Lassere [4], de l’Unesco [5] ou encore Butts [6], pour ne citer que celles-là, prédisent des conflits violents autour de l’eau, comme celles qui ciblent particulièrement les zones arides du Proche-Orient, des initiatives qui reposent sur des considérations juridiques, humanitaires, économiques et scientifiques sont menées par la communauté internationale afin de prévenir le péril que constituent les conflits liés à l’eau en plusieurs endroits sensibles de la planète1.

Les conflits et le droit international

Les conflits internationaux sur les usages de l’eau douce peuvent être classés en trois grands types :
  • les conflits liés aux détournements de cours d’eau (un pays d’amont détourne un fleuve et prive le pays d’aval de la ressource, par exemple) ;
  • les conflits liés à la détérioration de la qualité des eaux (par exemple une pollution qui a des conséquences sur la qualité des eaux au-delà des frontières du pays où elle s’est produite, telle la pollution d’un fleuve en Chine qui a atteint la Russie en 2005) ;
  • les conflits provoqués (empoisonnement des eaux, usage des eaux en cours de conflit armé).

Depuis l’Antiquité, l’eau a fait l’objet d’accords, comme dans l’ancienne Grèce entre des cités, pour ne pas toucher aux eaux d’irrigation en cas de conflit armé [7]. Plus tard, au XIXe siècle, ce sont carrément des commissions fluviales sous l’autorité d’organisations internationales qui étaient chargées de régler les problèmes régionaux liés à l’eau.

Le droit international humanitaire comporte certaines interdictions relatives à la conduite des hostilités qui peuvent s’étendre à l’eau en tant qu’élément indissociable de l’environnement et qui reposent sur :

  • la convention de La Haye de 1907, concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre ;
  • la convention de Genève de 1949, relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, amendée par deux protocoles supplémentaires en 1977 qui incluaient des termes plus directement liés à l’eau. La guerre du Vietnam était à l’époque un cas qui avait attiré l’attention de la communauté internationale sur l’usage inconsidéré des armes chimiques par les États-Unis :
    • le protocole I (article 54) interdit, « quel que soit le motif », d’attaquer, de détruire, d’enlever « des biens indispensables à la survie » de la population civile, tels que « les installations et réserves d’eau potable et les ouvrages d’irrigation » ;
    • le protocole II (article 56) interdit d’attaquer « les ouvrages d’art ou installations contenant des forces dangereuses, à savoir les barrages, les digues et les centrales nucléaires de production, d’énergie électrique ».

Ces dispositions sont très difficilement applicables du fait, notamment, que ces protocoles n’ont pas été ratifiés par tous les États membres de l’ONU et qu’il n’existe pas d’institution internationale effectivement en mesure de les faire appliquer [8].

Le Conseil économique et social de l’ONU, lors de sa 29e session, en 2002, intègre le droit à l’eau sous ses différents aspects dans le cadre de la mise en œuvre du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels [9].

Pour gérer les situations de conflits sur l’eau de nos jours, deux grandes conventions internationales et une directive européenne sont en ce sens de portée systématique :

  • la convention d’Helsinki (1992) qui s’inspire des « règles d’Helsinki » publiées par l’Association du droit international en 1966 [10]. Les principes de gestion des eaux souterraines et de surface ainsi que les procédures d’arbitrage sont établis en plaçant le bassin hydrographique comme base de gestion et de partage au-delà des limites territoriales des États ;
  • la convention de New York (1997), sous l’égide de l’ONU, qui reprend les principes d’Helsinki et qui stipule également des obligations minimales d’information et de coopération (exemple de construction d’un barrage sur un cours d’eau international : coopération et procédures d’arbitrage). Cette convention-cadre nécessite cependant une adhésion plus soutenue des États membres [11] ;
  • la directive-cadre européenne (directive 2000/60/CE du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2000) qui établit un cadre pour une politique communautaire dans le domaine de l’eau et prévoit de nouveaux moyens dans la gestion des ressources hydrologiques en Europe : plans de gestion des bassins fluviaux, approche combinée du contrôle antipollution (agriculture, production d’énergie, transport et planification des sols), surveillance systématique, amortissement total des coûts (pour l’environnement et les ressources), consultation et participation du public.

Le droit international des ressources en eau douce repose donc sur trois sources de nature différente :

  • la coutume internationale dans le domaine,
  • le conventionnel ou les engagements internationaux [12] ;
  • et enfin les principes tels que le principe de développement durable ou le droit d’accès à l’eau potable et à l’assainissement qui a été entériné par le sommet mondial sur le développement durable de Johannesbourg en 2002.

De par son intérêt vital, l’eau avait fait auparavant l’objet de nombreuses conférences internationales, dont les principales sont :

  • la conférence de Mar del Plata en 1977 (eau prônée bien commun) ;
  • la conférence de Dublin en 1992 (eau déclarée bien économique) ;
  • le Forum mondial de l’eau de Marrakech en 1997 (craintes sur la valeur marchande de l’eau) ;
  • le Sommet mondial de la terre de New York en 1997 (eau déclarée question prioritaire) ;
  • le Forum mondial de l’eau de La Haye en 2000 (diagnostic d’une grave crise) ;
  • le Forum mondial de l’eau d’Istanbul de mars 2009, traitant en plus du diagnostic de l’état qualitatif et quantitatif des ressources, des incidences des changements climatiques, des conflits transfrontaliers, de la gouvernance de l’eau, de la coopération…

L’eau et l’économie

Les principes sont malheureusement confrontés aux intérêts purement économiques des entités en conflit, qu’il s’agisse d’une petite entreprise ou d’une grande multinationale, voire d’un État. L’exemple des ressources en eau du Minas Geras (Brésil) qui sont convoitées par des multinationales pour une mise en bouteilles témoigne de cette triste réalité.

La prise en compte de l’aspect économique devient inéluctable si l’on tient compte de certains facteurs :

  • la population mondiale a doublé de 1950 à 1997, passant de 2,5 à 5,7 milliards d’habitants, alors que la consommation d’eau globale a quadruplé sur la même période, pour s’élever à environ 760 m3/an/hab en 1997 [4]. Des statistiques récentes indiquent que la population mondiale qui s’élevait à 6,2 milliards de personnes en 2002, devrait passer à environ 7,2 milliards d’ici à 2015. L’essentiel de cette augmentation, soit près de 95 %, devrait se produire dans les régions en développement [1] alors que la consommation d’eau moyenne mondiale avoisinait 8 900 m3/hab/an en 2006, soit une croissance deux fois supérieure au taux d’accroissement de la population. Cette consommation baissera à près de 6 000 m3/hab/an en 2050, alors que le monde comptera plus de 9 milliards d’habitants. On notera que cette moyenne mondiale sera cependant loin d’être atteinte dans certaines régions, comme le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, par exemple, où les prévisions sont de l’ordre de 500 m3/hab/an à l’horizon 20502;
  • les problèmes de pollution et les changements climatiques modifient de plus en plus la qualité et la quantité des ressources en eau douce disponibles ;
  • les investissements et les financements dans le domaine de l’eau, comme dans d’autres secteurs productifs, relèvent de plus en plus de secteurs bancaires privés, qui sont guidés avant tout par des intérêts financiers ;
  • la conférence de Mar del Plata qui s’est tenue en 1977 en Argentine consacra l’eau comme un bien commun [13]. Par la suite, la conception de l’eau comme ressource illimitée et inépuisable, donc gratuite, a été maintes fois critiquée [14]. À Dublin, en 1992, l’eau a été déclarée bien économique [13]. Ce « principe » a été réitéré lors du Sommet mondial de l’eau à La Haye, en 2000, par la Commission représentant le Conseil mondial de l’eau mais a été critiqué par les Organisations non gouvernementales (ONG) qui prônaient l’accès à l’eau comme un « droit fondamental de l’homme », gratuit ou tarifé à prix coûtant [13].

Le « principe » économique préconise que le mode de gestion de l’eau devrait être réglé de façon à répondre d’abord à des besoins et ne devrait pas être soumis à un principe de droit fondamental et universel [15]. Cette nouvelle orientation a ouvert un large débat et des actions sont menées par des fondations, des associations ou tout simplement des citoyens, parfois de concert, pour que l’eau douce, bien universel, ait également un statut universel. Le Forum alternatif mondial de l’eau organisé à Genève en mars 2005, s’inscrit dans cet objectif et repose sur quatre principes [16] :

  • l’accès à l’eau est un droit humain fondamental ;
  • l’eau est un bien commun de l’humanité dont nul ne peut s’approprier ;
  • la gestion de l’eau doit être démocratique à tous les niveaux ;
  • le financement nécessaire de l’eau doit être assuré collectivement.

En termes d’offre et de demande, comme principes de base pour la gestion des ressources en eau, la demande socio-économique n’équivaut pas nécessairement à la disponibilité et au prélèvement physique (ou consommation), de même que la demande, en tant que matière pouvant être achetée, diffère des besoins [17, 18].

Les conflits par les chiffres

Aaron Wolf de l’université de l’Oregon [19] a effectué des recherches dans des bases de données relatives aux conflits transfrontaliers sur l’eau où des armées ont été utilisées ou mises en état d’alerte maximale3 au cours des 50 dernières années. Il en retient 7, dont 3 qui n’ont pas connu d’échanges de tirs. Les conflits violents sont ceux ayant opposé la Syrie à Israël (deux fois autour du Jourdain, en 1951-1953 et 1965-1966), la Somalie à l’Éthiopie (conflit transfrontalier en 1963-1964) et le Sénégal à la Mauritanie (conflit transfrontalier entre 1989 et 1991 au sujet du fleuve Sénégal). Les conflits qui ont été caractérisés par une tension maximale entre États sont ceux qui ont opposé l’Inde et le Pakistan au sujet de l’Indus (1948), l’Égypte et le Soudan au sujet du Nil (1958) et la Syrie et l’Irak au sujet de l’Euphrate au cours d’une année de disettes (1975).

Les thèses alarmistes sur des guerres de l’eau, avancées par certains auteurs cités plus haut dans le texte, se fondent notamment sur les exemples du Jourdain et du Nil qui sont effectivement des zones à risque élevé. Il faut néanmoins signaler que ce sont des régions où des actions de coopération sont également menées par la communauté internationale pour justement prévenir les conflits.

Il convient tout d’abord de déterminer l’origine du conflit, puis de voir dans quelle mesure l’eau en est la cause, et, enfin, d’évaluer l’étendue du litige afin de situer le degré de risque de conflit armé.

D’après Wolf [20], sur 1 800 litiges recensés, les deux tiers sont apparus dans le cadre d’une coopération – par exemple lors d’enquêtes scientifiques communes ou lors de la signature d’un traité – environ 150 portant sur l’eau. Quant aux incidents plus sérieux, la plupart se sont limités à des menaces verbales de chefs d’État, les conflits armés entre États représentant en fait une part très minoritaire.

Gleick [21] établit une chronologie des conflits sur l’eau allant de la dispute entre gouvernements jusqu’au conflit armé. L’eau a tout le temps été utilisée comme arme ou visée comme cible pour affaiblir l’ennemi.

Par continents, la situation peut se résumer comme suit :

  • Afrique : il s’agit essentiellement de conflits entre pays voisins, notamment la région des Grands lacs, où les guerres ethniques donnent lieu à des sabotages qui touchent l’eau indirectement. Otchet signale cependant le cas réglé en 2000 devant la justice entre la Namibie-Botswana et la Zambie [22] ;
  • Europe : depuis la seconde guerre mondiale, les principaux conflits sont essentiellement circonscrits aux pays riverains du Danube et à la région des Balkans : Yougoslavie, Bosnie, Serbie et Kosovo ;
  • Amérique du Nord : des litiges et des actes de sabotages existent, comme dans le cas des fermiers de Californie qui ont saboté une conduite d’eau menant à Los Angeles. Un conflit latent pointe également à l’horizon : il s’agit du projet d’alimentation en eau de la ville de Las Vegas – dont la consommation est deux fois supérieure à la moyenne américaine – par aqueduc géant (environ 1,8 m de diamètre) à partir du Nevada, sur une distance de 500 km ;
  • Amérique du Sud : le terrorisme en Colombie tient une place importante dans les violences commises à l’égard des ouvrages et installations hydrauliques ;
  • Asie : depuis la guerre du Vietnam, ce sont les conflits Inde-Cachemire et les conflits ethniques à l’intérieur de l’Inde ainsi que la politique chinoise d’occupation des terres qui sont à l’origine d’une grande partie des conflits liés à l’eau et qui se sont répercutés sur des ouvrages hydrauliques, souvent de manière violente. Il faut également noter les conflits qui existent entre les nouvelles républiques issues de l’ex-URSS et situées autour de la mer d’Aral (Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Kazakhstan et Turkménistan) [23]. Ces conflits concernent la gestion des eaux et tournent notamment autour des quotas des fleuves Syr Daria et Amou Daria qui alimentent la mer d’Aral, aujourd’hui réduite au tiers de son volume du fait de grands travaux qui en détournèrent les cours, notamment pour la culture irriguée du coton [24] ;
  • Proche-Orient : le conflit israélo-arabe (Liban, Syrie, Palestine, Jordanie) occupe une place importante. La tendance à une baisse catastrophique des réserves dans cette partie du monde, fait que l’eau est de plus en plus au centre des préoccupations des pays riverains du Jourdain. Les nombreux cas de violation ou d’occupation de territoires par Israël à des fins de détournement des eaux montrent que l’eau est plus que jamais au centre du conflit [10, 25].La Jordanie est particulièrement vulnérable aux visées d’Israël sur l’eau puisque le pays souffre déjà d’une sévère pénurie de cette ressource. Certains villages ne sont approvisionnés qu’une fois tous les 18 jours. Les cas de la bande de Gaza et de la Cisjordanie sont également dramatiques. Les prévisions d’Israël étaient estimées à près de 2,2 milliards de mètres cubes par an pour l’année 20004. De nombreux scénarios ont été envisagés par les experts israéliens pour combler ce déficit, y compris la solution d’accords avec l’Éthiopie pour le financement de barrages sur le Nil, solution du reste très préoccupante pour l’Égypte [25].La situation au Proche-Orient est d’une complexité extrême car tous les ingrédients d’une poudrière sont réunis : conflit ethnique, religieux, territorial…, le tout dominé par le problème de l’eau. Le règlement du conflit global au Proche-Orient reposera avant tout sur le règlement du conflit sur l’eau entre les belligérants.

Le rôle de la société civile et la coopération scientifique

Certains conflits persistants n’ont connu ou plutôt commencé à connaître un début de règlement pacifique qu’à travers un jeu de coulisses savamment orchestré par les sociétés civiles et les scientifiques des pays concernés qui ont de tout temps su dépasser les querelles politiques des pays en question en se concertant continuellement sur les questions qui les intéressent particulièrement et sur les moyens de solutionner ces problèmes par des approches débarrassées de tout sentiment partisan, le plus souvent par des approches scientifiques.

Ainsi, le conflit des pays riverains de la mer d’Aral qui a débuté vers la fin des années 1980 après le démembrement de l’ex-Union soviétique, a commencé à être traité en 1992 par le biais de la Commission inter-États pour la coordination sur l’eau (ICWC) qui regroupe les pays riverains (le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan). Cette commission paritaire fonctionne sur une « base d’équité et d’égalité et par consensus ». La création de cette commission a été suivie en 1993 par la création d’un Fond international pour sauver la mer d’Aral (IFAS, International Fund for Saving the Aral Sea) dont l’objectif est de stopper ce désastre écologique. Malheureusement, la gestion catastrophique des ressources durant la longue période de conflit a eu des conséquences graves pour cette mer qui est condamnée à disparaître si des mesures concrètes ne sont pas prises. En ce sens, et dans un objectif socio-économique, le Kazakhstan a entrepris de construire le barrage Kok-Aral et une série de digues et de canaux afin de restaurer le niveau de l’eau de la zone septentrionale de la mer d’Aral où un relèvement des niveaux a été déjà constaté [26]5.

Il faut signaler toutefois que malgré ces accords, des tensions persistent, comme ce fut le cas en 2001 quand l’Ouzbékistan coupa le gaz au Kirghizistan. La réplique de ce dernier pays a été d’ouvrir les vannes de son barrage de Toktogul, qui donne de l’eau aux Ouzbeks comme aux Kazakhs par l’intermédiaire du fleuve Syr Daria : s’ensuivit une destruction de digues dans la plaine ouzbek du Fergana [27].

Au cours des dernières années, l’Asie du Sud a également beaucoup progressé sur cette question. Ces progrès sont le résultat des pressions de la société civile, d’une forte volonté politique et d’une meilleure coopération technique. Ainsi, en 1960, par l’entremise de la Banque mondiale, un traité est conclu entre l’Inde et le Pakistan autour des eaux de l’Indus qui concerne la zone irriguée la plus vaste du monde (plus de 50 millions d’hectares) [27]. L’Indus prend sa source dans les chaînes himalayennes du Cachemire, côté indien, traverse le Pendjab, puis le Sind pakistanais, avant de se jeter dans la mer d’Arabie, au sud de Karachi. Il faut noter que ce traité a survécu à deux guerres.

Il constitue un mécanisme permanent de consultation et de conciliation, en prévoyant des contrôles, des visites de terrain et des échanges d’informations impliquant les deux parties. Ce traité prouve que l’Inde et le Pakistan peuvent s’entendre, même si presque tous les autres litiges opposant les deux pays démontrent le contraire.

Le long conflit entre l’Inde et le Bangladesh autour du Gange a également trouvé une solution en décembre 1996 par la signature d’un pacte entre les belligérants, valable 30 ans, sur le partage des eaux du fleuve. Il met un terme à une longue période de gestion catastrophique, qui voyait le pays situé à l’aval du fleuve, le Bangladesh, souffrir d’aménagements effectués en amont, comme c’est le cas de la construction du barrage Farakka dans les années 1960 en Inde. D’une part, la partie basse était soumise à de graves pénuries d’eau en période sèche, et d’autre part, les lâchers d’eau à partir de cet ouvrage pendant la saison des pluies causaient des inondations et des dégâts considérables, semant parfois la mort et la désolation sur leur passage. Ce traité établit une gestion optimale des eaux du fleuve qui s’écoulent vers le Bangladesh à travers le barrage de Farakka.

En 1997, ce traité a eu des retombées très positives dans le sens où il incita l’Inde et le Népal à régler le conflit fluvial qui les opposait, par la signature du traité du Mahakali. Ce texte reconnaît au Népal certains droits sur l’eau et l’électricité produites du côté indien.

Un autre point de tension existe entre l’Inde, le Bangladesh et le Tibet autour du grand fleuve Brahmapoutre qui parcourt près de 3 000 km. Le manque d’échange d’informations sur la montée des eaux et sur les fortes pluies qui surviennent en amont du fleuve se traduit parfois par des dégâts considérables en aval, comme cela a été le cas pendant l’été 2002 quand un barrage naturel s’est effondré au Tibet, provoquant la libération d’une masse d’eau dévastatrice qui détruisit des ponts et provoqua des inondations dans la partie aval.

L’Unesco, dont la 31e session de la conférence générale a déclaré les ressources en eau et les écosystèmes associés comme axes prioritaires des sciences naturelles pour la période 2002-2008, a lancé le projet PCCP (from potential conflit to cooperation potential) [28, 29] ou comment rendre l’eau catalyseur de paix régionale et de développement à travers le dialogue, la coopération et la gestion collective des bassins hydrographiques transfrontaliers. Ce projet cible aussi bien les institutions que les individus ayant à charge ou impliqués dans la gestion de l’eau aux niveaux aussi bien local que régional et national. Cette démarche, pour être complète, inclut également la société civile de manière générale et les scientifiques. Dans le cadre de ce projet, l’Unesco a réuni en Italie, en décembre 2006, des experts en eau israéliens et palestiniens autour du conflit sur l’eau dans cette région. Il faut signaler que les scénarios alarmistes de « guerres de l’eau » ont été critiqués par de nombreux auteurs qui voient en la coopération l’unique solution viable pour le règlement des conflits sur l’eau [19].

Le cas de la mer d’Aral, de par ses spécificités, a également été choisi pour une étude de cas dans le cadre du programme PCCP [30].

À travers son programme WCF (water cooperation facility), une assistance technique a été fournie en Irak, en Amérique du Sud et dans les Balkans.

Des travaux de recherche en vue d’une coopération effective sur les ressources en eau transfrontalières sont également menés par le London Water Research Group (LWRG)6. Ces recherches portent sur les aspects sociologiques, économiques, hydropolitiques, la gouvernance…

Il faut également signaler le rôle actif joué par l’Institut de gestion intégrée des ressources en eau (IWMI) [31] qui focalise ses efforts sur l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne, en axant ses travaux et interventions dans les domaines de la gouvernance, de l’économie de l’eau, les systèmes d’irrigation efficients et économiseurs d’eau, du rôle de la femme dans la gestion quotidienne des eaux, des risques naturels…

Un autre aspect repose sur la gestion à long terme des ressources mondiales en eau qui intègre les facteurs socio-économiques, comme le projet World Water Vision, lancé par le Conseil mondial de l’eau en 1998 [32] ou les travaux de Gleick en termes de projections [33]. L’approche purement scientifique (modèles mathématiques) est liée à des variables socio-économiques (démographie, technologie, société, gouvernance, économie et environnement) [34].

C’est dans une voie complémentaire qu’œuvre également l’Unesco, à travers le Programme mondial pour l’évaluation des ressources en eau (WWAP, World water assessment programme) qui vise à développer les outils et les compétences nécessaires à une meilleure compréhension des processus fondamentaux, des pratiques de gestion et des politiques qui contribueront à améliorer l’approvisionnement de la planète en eau douce et sa qualité.

L’ensemble de ces démarches est logique et cohérent, mais sur le terrain de nombreuses questions peuvent se poser :

  • s’agissant des ressources en eau transfrontalières, les études hydrogéologiques, hydrologiques, économiques et sociales (schémas d’aménagements, plans d’occupation de sols…) risquent d’être influencées, voir dirigées, dans les intérêts respectifs des parties en conflit. Comment garantir alors la pertinence et l’exactitude des données qui sont à la base de tout règlement ?
  • quel est le profil type du médiateur ? Est-ce l’expert en eau, le politicien ou plutôt une commission de médiation composée d’experts de différentes nationalités et dans les différents domaines qui ont une incidence ou une dépendance directe ou indirecte des ressources en eau, objet du litige. Ces commissions pourraient agir sous l’égide d’une instance mondiale reconnue et habilitée par les parties en conflit dans le cadre d’un arbitrage ;
  • ne serait-il pas intéressant de promouvoir la création de systèmes de veille régionaux pour le suivi des situations de conflits transfrontaliers sur l’eau, avec une coordination en réseaux ?
  • la dimension culturelle est parfois occultée lorsque des solutions à un conflit donné sont émises par des parties, certes compétentes, mais dont la logique parfaitement économique ne tient pas compte des us et coutumes des parties en conflit en matière d’utilisation et de gestion des ressources en eau. L’élément culturel constitue parfois un élément clé dans la résolution des conflits.

Conclusion

Malgré la menace pressante de conflits sur l’eau, l’offre et la demande seront toujours au centre du raisonnement hydrologique et leur dynamique jouera le rôle de fusible. La systématisation des évaluations à long terme par des projections aboutira à la construction de scénarios fondés sur des données socio-économiques et environnementales qui devraient permettre, en principe, de cerner les zones à différents degrés de risques de conflits. Ces éléments permettraient aux médiateurs d’accomplir leur tâche en ayant en leur possession les données fondamentales du problème.

Un exemple de médiation et de concertation en vue du règlement de conflits sur l’eau provient d’une zone justement très sensible – le Proche-Orient – où des experts des parties concernées œuvrent à travers des programmes de coopération tandis que des associations essayent de maintenir les contacts entre les populations directement impliquées autour de ce sujet très sensible. À un niveau plus élevé dans la hiérarchie politique, l’importance vitale de cet enjeu finira par s’imposer comme facteur de dialogue, même en période de grandes tensions [35].

L’intégration du volet économique dans le règlement de ce conflit est inéluctable car des investissements de plusieurs milliards de dollars annuellement sont nécessaires pour permettre l’exploitation d’autres ressources, telle que la désalinisation de l’eau de mer, et permettre une sortie de crise. Cette solution est sans doute plus viable qu’un conflit armé car les avancées technologiques ont permis une réduction notable du coût du mètre cube d’eau de mer désalinisée.

Les conflits transfrontaliers sur l’eau nécessitent des approches prudentes ainsi qu’une caractérisation la plus complète et la plus fiable possible de l’ensemble des données ayant trait à la zone de conflit. Cette thérapie multiforme est nécessaire jusqu’au jour où, peut-être, toute l’eau de la terre sera reconnue par tous les États comme bien de l’humanité.

Références

1 OMS/UNICEF. Water for life making it happen. Rapport on line 2005. www.who.int/water_sanitation_health/waterforlife.pdf

2 Starr J. Water wars. Foreign policy 1991 ; (82) : 17-36.

3 Gleick P. Water and Conflict: Fresh Water Resources and International Security. International Security 1993 ; 18 : 79-112.

4 Lassere F. Le prochain siècle sera-t-il celui des guerres de l’eau ? Revue Internationale et Stratégique 1999 ; (33) : 99-118.

5 Unesco. Water: a looming crisis? Résumé et recommandations de la Conférence internationale sur les ressources mondiales en eau au début du 21e siècle. IHP Non Serial Publications in Hydrology. Paris : Unesco, 1998.

6 Butts K. The strategic importance of water. Parameters, 1997 ; ; Spring 1997 : 65-83.

7 Callens S. Résoudre les « guerres de l’eau » : Analyse économique du droit international des ressources en eau douce. Communication aux XXes journées ATM-CREDES, Droits et développement, Nancy, 25-27 mai 2004.

8 Zemmali A. La protection de l’eau en période de conflit armé. Revue Internationale de la Croix-Rouge 1995 ; (815) : 601-15.

9 Organisation des Nations unies, Conseil économique et social (CES). Le droit à l’eau. Conseil économique et social. E/C. 12/2002/11. New York : ONU, 2003.

10 Mutin G. L’eau dans le monde arabe : enjeux et conflits. Paris : Ellipses, 2000.

11 Mutin G. Les eaux conflictuelles du Moyen Orient. Trinôme académique de Rouen, eau et géopolitique, 2003.

12 Sohnle J. Le droit international des ressources en eau douce : solidarité contre souveraineté. Paris : la documentation française, 2002.

13 CNRS. Découvrir l’eau, situation mondiale, les rencontres internationales. CNRS en ligne [consulté en 2007] www.CNRS.fr.

14 Margat J. Vers une nouvelle culture de l’eau. Les Clés du XXIe siècle. Paris : éditions Unesco; Seuil, 2000.

15 Burger P. Gestion de la demande en eau en méditerranée, réflexions sur la dimension. Communication au colloque international de Cogolin « Ethique et éducation des populations », 2003.

16 Paquerot S, Weissbrodt B, Frederick F. L’eau chose publique. Un statut pour l’eau au niveau mondial : enjeu politique et juridique de long terme. FAME 2005, Genève, 18 mars 2005.

17 Kulshreshtha SN. A Global Outlook for Water Resources to the Year 2025. Water Res Manage 1998 ; 12 : 167-84.

18 Margat J. Que savons-nous aujourd’hui des ressources en eau? Enjeux du XXe siècle. L’Eau en questions. Paris : Romillat, 1998.

19 Wolf A. Conflict and cooperation along international waterways. Water Policy 1998 ; 1 : 251-65.

20 Wolf A. La guerre de l’eau n’aura pas lieu. Interview réalisée par Amy Otchet. Courrier de l’UNESCO, octobre 2001.

21 Gleick PH. Water conflict chronology. Rapport Pacific Institute for Studies in Development, Environment, and Security. 2004. www.pacinst.org

22 Otchet A. Au pays des fleuves éphémères. Courrier de l’UNESCO, octobre 2001.

23 Allouche J. L’eau en Asie centrale: incidences d’un nouveau contexte géopolitique, 3ème partie : Coopération et conflit au sein d’une recomposition géopolitique régionale. 2002. www.Diploweb.com

24 Cagnat R. Asie centrale: de l’eau dans le gaz. Courrier de l’UNESCO, octobre 2001.

25 Casa K. Water: the real reason behind Israeli occupations. Washington Report of Middle East Affairs, juillet 1991. Trad. Mounia Essefiani. www.washington-report.org

26 Unesco. La mer d’Aral. Bulletin d’informations du portail de l’eau de l’UNESCO 2007 ; (175).

27 Hazarika S. Asie du Sud : la coopération ne coule pas de source. Courrier de l’UNESCO, octobre 2001.

28 Szollozi-Nagy A. Transboundary water management and global water policies. International conference on regional cooperation in transboundary river basins, Dushanbe, Tajikistan, mai 2005.

29 Unesco. From potential conflict to potential cooperation (PCCP). Unesco on line, 2002. www.unesco.org/water/wwap/pccp

30 Dukhovny V, Sokolov V. Lessons on cooperation building to manage water conflicts in the Aral Sea Basin. Programme hydrologique international (PHI) de l’UNESCO, 2003.

31 IWMI. Improving water and land resources management for flood, livelihoods and nature. www.iwmi.cgiar.org/ ; [consulté en 2008].

32 Cosgrove WJ. Rijsberman FR. World Water Vision: Making water everybody’s business. London : Earthscan, 2000.

33 Gleick PH. Water Futures: a review of global water projections. In : Rijsberman FR. World Water Scenarios. Analyses. London : Earthscan, 2001.

34 Van der Helm R, Kroll AM. Review of some methods for baseline development and prospective about large scale water resources – what can we learn for the water framework directive? Communication at the Lille III Conference « Where will we be in 2015? Assessing trends in water demand and supply », 18-19 mars 2002, Lille, France.

35 Blomberg G. L’eau et la paix. Pour développer des idées menant à la résolution du conflit au proche orient. L’état de la planète magazine, 2004 (16). www.delaplanete.org/IMG/pdf/eau.pdf

1 Pour plus d’informations sur toutes ces questions, le lecteur trouvera dans l’encadré 1 une liste de sites web utiles.

2 AQUASTA. http://www.fao.org/ag/agl/aglw/aquastat/dbase/index.stm Base de données on line, consultée en juin 2006.

3 ICB, International crisis behavior datasets : www.cidcm.umd.edu/icb/data/

4 Il s’agit là d’un ordre de grandeur (voir, par exemple, La maîtrise de l’espace en Cisjordanie occupée (Marc Hudon, Mappemonde 1991). D’autres auteurs surévaluent ces besoins (3 milliards de m3/an), en dépassement des réserves renouvelables qui sont de l’ordre de 2,4 millards de m3/an.

5 Informations extraites du 2e Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau, « L’eau, une responsabilité partagée » du Rapport mondial du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD 2006) sur le développement humain.

6 Towards Effective Cooperation over Transboundary Waters. www.lse.ac.uk/collections/ geographyAndEnvironment/CEPG/LWRG/), consulté en 2008.


 

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