ARTICLE
Auteur(s) : Brigitte Bastide, Sibiri Jean Ouédraogo
Inera Département Productions forestières 03 BP7047
03 Ouagadougou Burkina Faso
En savanes, les feux précoces constituent, aux yeux de
l’Administration des Eaux et Forêts du Burkina Faso, un des outils
majeurs de l’aménagement forestier [1]. Appliqués chaque année aux
mois de novembre-décembre, ils ont pour but de diminuer l’effet
dévastateur des feux tardifs éventuels. Quelques travaux se sont
intéressés à leurs impacts sur la dynamique, la phénologie et la
production fruitière des espèces ligneuses de savane. Cependant,
ponctuels et qualitatifs, ils ne permettent pas d’apporter une
réponse technique appropriée à l’importance de la date d’occurrence
des feux de brousse sur la phénologie des espèces [2-4].
L’étude a porté sur Detarium microcarpum Guill. et Perr., espèce
dominante des forêts sud soudaniennes du Burkina Faso et qui assure
l’essentiel de l’approvisionnement en bois de la ville de
Ouagadougou (60 à 92 % suivant la forêt de provenance [5]).
Ses fruits sont également très exploités pour l’alimentation
humaine. Des travaux conduits au Burkina Faso [5, 6] et au
Mali [7] montrent clairement que la surexploitation de D.
microcarpum en tant que principale source d’énergie et la forte
consommation de ses fruits en font une espèce menacée de
disparition dans de nombreux terroirs. Malgré leur importance,
aucun auteur n’a analysé l’impact des facteurs externes, notamment
des stratégies d’aménagement telles que les feux précoces
contrôlés, sur la production fruitière de D. microcarpum.
L’objectif de ce travail est de déterminer l’effet des feux
précoces d’aménagement sur le rendement fruitier de l’arbre à
travers les différentes étapes conduisant à la production de
semences viables : la floraison, la nouaison, le développement des
fruits et leur dissémination.
Matériel et méthode
L’étude a été conduite dans la forêt classée du Nazinon située à
70 km au sud de Ouagadougou. Le climat est de type
soudanien et les sols sont principalement ferrugineux tropicaux
lessivés sur cuirasse et sur carapace. La végétation est
essentiellement représentée par des savanes arborées avec un
important tapis graminéen dominé par les Andropogonées. Plus de
100 espèces ligneuses y ont été recensées, avec Vitellaria
paradoxa, D. microcarpum, Burkea africana et Terminalia
avicennioides comme espèces dominantes. Une partie de la forêt,
dédiée à la production de bois de chauffe depuis 1985 [8], est
soumise aux mois de novembre-décembre à des feux précoces
contrôlés.
Au sein d’une savane arborée, 15 arbres fructifères d’une
parcelle témoin protégée des feux et 15 arbres fructifères
d’une parcelle brûlée chaque année ont été comparés de 1997 à
2005 afin de déterminer l’effet des feux précoces
d’aménagement sur le rendement fruitier de D. microcarpum (figure 1) à
travers leur impact sur les différents processus conduisant à la
production fruitière. La floraison, le développement et la
dissémination des fruits ont été étudiés. La comparaison a
porté sur les dates d’apparition de différents stades phénologiques
tant pour la floraison que pour la fructification, le pourcentage
de semenciers portant des fruits mûrs et les dates et quantités de
fruits (immatures et mûrs) tombés au sol. Pour caractériser la
floraison, quatre stades phénologiques ont été distingués par
simple estimation visuelle de l’arbre entier : i) l’absence de
fleurs et de bourgeons floraux sur l’arbre ; ii) le début de
floraison avec moins de 25 % des fleurs épanouies ; iii) la pleine
floraison avec plus de 25 % des fleurs épanouies ; et iv) la fin de
floraison correspondant au début de dessèchement des fleurs avec
plus de 25 % des fleurs qui sont sèches sur l’arbre. En ce qui
concerne la fructification (de la nouaison à la chute des fruits),
quatre stades ont été identifiés également : i) l’absence de fruits
; ii) le début de fructification qui comprend la nouaison et le
début de grossissement des fruits jusqu’à ce que 25 % des fruits
atteignent leur taille normale ; iii) la pleine fructification qui
a été définie ici comme la phase de grossissement des fruits avec
plus de 25 % des fruits qui ont atteint leur taille normale et leur
maturité mais sont encore verts ; la fin de fructification
(maturité des fruits) correspondant au changement de couleur de
plus de 25 % des fruits avant leur chute ou leur dissémination par
les animaux (figure 2).
Afin de quantifier la perte de fruits due au feu, le nombre de
fruits tombés par arbre a été suivi sur les deux parcelles en 2003,
2004 et 2005. Dès la nouaison, les fruits (immatures et mûrs)
tombés au sol sous chaque arbre du suivi ont été intégralement
ramassés et comptés chaque semaine. Le nombre total de fruits
ramassé par arbre est comptabilisé en fin de saison de
fructification. Cependant, il est à noter que les animaux (oiseaux,
rongeurs, etc.) et l’homme ont pu biaiser les résultats en
prélevant les fruits sur l’arbre ou au sol entre deux passages.
Les valeurs obtenues pour la parcelle témoin ont été retenues
arbitrairement comme référence et permettent de déterminer la
période de démarrage de chaque processus. Elles sont mises en
relation avec la date de passage des feux.
Résultats
La floraison de D. microcarpum se déroule pendant la saison des
pluies (figure 3).
La comparaison entre parcelle témoin et parcelle brûlée ne
montre aucune différence entre les deux parcelles.
La fructification commence à la mi-août (soit une trentaine de
jours après la fin de floraison) pour s’achever au début de janvier
avec la maturité des fruits (figure 4).
La chute et la dissémination des fruits mûrs (figure 2) commencent
généralement en janvier pour s’achever en mars. Les feux
précoces de novembre-décembre interviennent donc au cours de la
phase de maturation des fruits. Dans les conditions de cette étude,
il semblerait que les feux précoces intervenant au cours de la
phase de maturation des fruits provoquent une fin de fructification
prématurée (différence significative avec p = 0,001 entre les
deux parcelles).
Les feux précoces n’ont aucun effet sur le pourcentage de
semenciers portant des fruits (à p = 0,01). Cependant, on observe
une très forte variabilité interannuelle du pourcentage de
semenciers porteurs de fruits mûrs au sein de la parcelle témoin
(tableau 1). Cette variabilité est
dans l’ensemble moins élevée au sein de la parcelle brûlée. Sur les
deux parcelles, un certain nombre d’arbres ont fleuri mais n’ont
pas produit de fruits mûrs. D’autres n’ont même pas fleuri (tableau 2).
La chute des fruits a été suivie pendant 3 années
(2002-2003, 2003-2004 et 2004-2005). Le nombre de fruits
ramassés par semaine sous chaque arbre à partir de la nouaison est
présenté dans les tableaux 3
et 4 pour les deux parcelles. Cependant, les
semenciers de la parcelle témoin n’ont porté des fruits qu’en
2004-2005 (tableau 3).
Deux phases de chute de fruits communes aux deux traitements ont
été notées (figure 5) : au début
du développement des fruits (de mi-août à mi-octobre) et lors de la
chute des fruits mûrs (de mi-janvier à fin février).
La première phase représente la chute de fruits immatures
dépourvus de noyau et souvent perforés par des insectes et
correspond à 12 à 65 % de la totalité des fruits initiés
suivant la parcelle et l’année. En dehors de la parcelle témoin,
une perte plus importante de fruits immatures (29 % en 2005 et
53 % en 2003) a été observée après le passage des feux précoces. En
2003-2004, année durant laquelle le feu tardif est passé le
10 mars 2004, soit après la chute de la quasi-totalité des
fruits, très peu de fruits immatures (1 %) sont tombés entre les
deux phases.
Tableau 1 Pourcentage de semenciers suivis portant des
fruits mûrs dans les deux parcelles.
|
1998-1999 %
|
1999-2000 %
|
2000-2001 %
|
2001-2002 %
|
2002-2003 %
|
2003-2004 (feu tardif) %
|
2004-2005 %
|
2005-2006 %
|
Moyenne pour les années de feu précoce
|
|
Parcelle témoin
|
60
|
7
|
67
|
93
|
0
|
0
|
80
|
60
|
52 ± 33
|
|
Parcelle brûlée
|
73
|
33
|
87
|
93
|
87
|
87
|
93
|
93
|
80 ± 20
|
Tableau 2 Pourcentage de semenciers suivis portant des
fleurs dans les deux parcelles.
|
1998-1999 %
|
1999-2000 %
|
2000-2001 %
|
2001-2002 %
|
2002-2003 %
|
2003-2004 (feu tardif) %
|
2004-2005 %
|
2005-2006 %
|
Moyenne pour les années de feu précoce
|
|
Parcelle témoin
|
60
|
20
|
93
|
93
|
60
|
47
|
100
|
80
|
73 ± 26
|
|
Parcelle brûlée
|
87
|
60
|
87
|
100
|
87
|
93
|
100
|
93
|
88 ± 13
|
Tableau 3 Nombre de fruits (immatures et mûrs) ramassés
par arbre durant les saisons 2002-2003, 2003-2004 et 2004-2005 sur
la parcelle témoin.
|
Arbre
|
1
|
2
|
3
|
4
|
5
|
6
|
7
|
8
|
9
|
10
|
11
|
12
|
13
|
14
|
15
|
Moyenne
|
|
2002-2003
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
2003-2004
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
2004-2005
|
890
|
222
|
273
|
263
|
244
|
258
|
238
|
131
|
88
|
0
|
146
|
68
|
0
|
0
|
0
|
188 ± 222
|
Tableau 4 Nombre de fruits (immatures et mûrs) ramassés
par arbre durant les saisons 2002-2003, 2003-2004 et 2004-2005 sur
la parcelle brûlée.
|
Arbre
|
Date feux
|
1
|
2
|
3
|
4
|
5
|
6
|
7
|
8
|
9
|
10
|
11
|
12
|
13
|
14
|
15
|
Moyenne
|
|
2002-2003
|
02/12/02
|
0
|
0
|
3
|
226
|
13
|
39
|
1
|
52
|
0
|
183
|
29
|
0
|
40
|
7
|
95
|
46 ± 70
|
|
2003-2004
|
10/03/04
|
0
|
0
|
20
|
85
|
26
|
68
|
66
|
143
|
35
|
236
|
287
|
15
|
88
|
47
|
114
|
82 ± 84
|
|
2004-2005
|
07/12/04
|
79
|
0
|
41
|
55
|
21
|
105
|
135
|
93
|
23
|
245
|
140
|
62
|
57
|
28
|
37
|
75 ± 63
|
Discussion
Les feux précoces d’aménagement tels qu’ils sont pratiqués dans le
Nazinon (de la mi-novembre à la mi-décembre) diminuent la
production fruitière de D. microcarpum en intervenant chaque année
lors de la phase sensible de sa fructification et en provoquant la
destruction d’un pourcentage important de fruits qui tombent avant
d’être mûrs. Les feux tardifs, après la chute de la majorité
des fruits, n’interviennent pas sur la fructification. Cependant,
ils risquent de détruire les fruits tombés à terre avant leur
passage.
Qu’ils soient précoces ou tardifs, les feux n’ont aucun effet
sur le déclenchement de la floraison.
Divers facteurs environnementaux font que la production
fruitière de l’espèce est irrégulière [7]. Ainsi, si la pluie et le
vent perturbent la fécondation des fleurs en gênant le déplacement
des insectes pollinisateurs, les insectes et le vent provoquent
l’avortement ou la chute des fruits lors de leur développement.
Suivant l’intensité de ces facteurs, la chute de fruits immatures
en début de développement sera plus ou moins importante.
Les fruits peuvent également avoir été consommés avant
maturité (oiseaux, rongeurs). Ainsi, les trois années de suivi ont
montré que le nombre de fruits est très variable d’un arbre à
l’autre au sein d’une même parcelle qu’il y ait ou non passage de
feu. Le taux de parasitisme des fruits semble être plus
important certaines années. La date de cette chute (fin de
saison des pluies) montre que la différence observée peut être
également une conséquence de l’insuffisance des ressources en eau
et en éléments minéraux qui ne permet pas à l’arbre de développer
tous ses fruits non parasités.
Les feux précoces d’aménagement, tels qu’ils sont pratiqués dans
le Nazinon, constituent vraisemblablement un autre élément du
déterminisme de la baisse de productivité fruitière de D.
microcarpum. L’élévation de la température au niveau du houppier
[4] provoque des brûlures et explique la chute de fruits lors des
feux précoces. Les quelques fruits qui échappent au feu ne
parviendront pas tous au stade normal de maturité suite au
traumatisme causé par les feux. Cela peut expliquer la persistance
de fruits secs plusieurs années sur l’arbre. Il y a des
risques énormes que le feu affecte ainsi la régénération sexuée de
l’espèce à travers la destruction des fruits et inhibe à long terme
la reproduction sexuée de l’espèce.
Conclusion
L’intensité du feu semble jouer un rôle primordial dans la chute de
fruits (la chute des fruits immatures peut survenir plus ou moins
rapidement après le passage du feu et être plus ou moins
importante) et il convient d’essayer de la diminuer dans un but de
production fruitière. Si on vise la production de fruits de D.
microcarpum à des fins commerciales, il est préférable, au sein de
la forêt, de protéger intégralement, au sein du peuplement, des
îlots de D. microcarpum réputés très fructifères (quitte à prendre
le risque de feux tardifs accidentels qui seront sans grande
conséquence sur la production de fruits mûrs). En effet, les feux
tardifs intervenant après la chute des fruits mûrs (saison
2003-2004) n’ont pas d’impact sur la production fruitière alors que
la production de bois et la croissance de l’arbre s’en ressentent.
Il semble indispensable d’étudier la production fruitière dans
des îlots protégés au sein d’une forêt de D. microcarpum, en
sensibilisant les populations au caractère nocif des feux (tardifs
notamment) sur la forêt (production ligneuse et croissance réduire,
régénérations détruites, etc.).
Cependant, la protection totale contre le feu est difficile à
maintenir à une large échelle et ne constitue donc pas une option
réaliste dans un milieu où le feu est une composante intégrale de
l’écosystème. Une solution consisterait à avancer la date de mise à
feux au tout début de la saison sèche (en décembre, les herbes sont
déjà sèches dans le Nazinon !), quitte à provoquer un deuxième
passage de feux à la date habituelle des feux précoces contrôlés
(entre la mi-novembre et la mi-décembre) si une reprise de la
végétation herbacée a été observée. La mise à feu se ferait
donc en fonction de la pluviométrie et non à une date prévue à
l’avance. Une autre solution consiste à limiter le développement
des herbacées en ouvrant les parcelles à un pâturage « contrôlé »
durant la saison des pluies ou fauchant les herbes pour
l’artisanat, en particulier les Andropogonées qui sont dominantes
dans la zone.
Texte intégral à paraître à l’adresse :
http://www.secheresse.info/article.php3?id_article=9660
Références
1 Ministère de l’Environnement et de l’Eau. Programme national
d’aménagement des forêts. Ouagadougou, Burkina Faso : ministère de
l’Environnement et de l’Eau, 1996.
2 Gillon D. The fire problem in tropical savannas. In :
Bourlière, ed. Tropical Savannas. Handbook ecosystems of the world,
Vol 13. Amsterdam : Elsevier, 1983.
3 Devineau JL. Structure et dynamique de quelques forêts
tropophiles de l’Ouest africain (Côte d’Ivoire). Programme MAB
savannes. Abidjan: Université d’Abidjan, 1984.
4 Nikiema A. Agroforestry parkland species diversity : uses and
management in Semi-Arid West Africa (Burkina Faso). PhD Thesis.
Wageningen University, The Netherland, 2005.
5 Kaboré C. Les acteurs de la filière bois-énergie dans le
contexte de la libéralisation des prix du bois et de la
décentralisation. Atelier sur la filière bois-énergie dans le
contexte de la libéralisation des prix du bois et de la
décentralisation au Burkina Faso. Ouagadougou, Burkina Faso,
5 au 7 novembre 2001.
6 MECV/CONEDD. Stratégie et plan d’action pour le renforcement
des capacités nationales pour la conservation et l’utilisation
durable de la diversité végétale importante pour l’agriculture
d’aujourd’hui et du futur. Ouagadougou : ministère de
l’Environnement et du Cadre de Vie, 2006.
7 Kouyaté AM. Aspects ethnobotaniques et étude de la variabilité
morphologique, biochimique et phénologique de Detarium microcarpum
Guill. Et Perr. au Mali. PhD Thesis. université de Gand, Belgique,
2005.
8 Kaboré C, Ouédraogo K. La forêt classée du Nazinon
(Burkina Faso). In : Aménagement des forêts naturelles des
zones tropicales sèches. Cahier FAO Conservation 1997; 32 :
225-42.
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