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Towards an integrative approach to pastoralism. Poverty, vulnerability and ecological non-equilibrium


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 19, Number 4, 237-43, octobre-novembre-décembre 2008, Article de recherche

DOI : 10.1684/sec.2008.0151

Résumé   Summary  

Author(s) : Martin Wiese, Idris Yosko, Marianne Donnat , International Development Research Centre (IDRC/CRDI) 150, rue Kent BP 8500 Ottawa K1G 3H9 Canada, Projet d’appui au développement local (PROADEL) BP 6487 N’Djaména Tchad, Laboratoire JE2741 « Mutations dans un système géographique complexe. Frontières, limites, discontinuités et ruptures » Faculté de géographie et d’aménagement Université Louis Pasteur 3 rue de l’Argonne 67000 Strasbourg France.

Summary : In discussing the methodological limits faced by empirical research on poverty among nomadic pastoralists and in reviewing recent evidence from research in related domains, the authors develop a methodological framework for investigating poverty among nomadic pastoralists. Starting with a discussion of selected key-concepts in connection with pastoralism, vulnerability and ecological non-equilibrium, a methodological framework is proposed. It is based on the principle of triangulation allowing for an increased sensitivity to the perspective adopted by researchers. This framework should facilitate a better understanding of the complex and diverse phenomena linked to poverty and particularly its social meanings among nomadic pastoralists. The authors conclude that triangulation offers a broad range of methodological tools, each having a limited range of efficacy and validity, depending on the epistemological position adopted by the researcher.

Keywords : analytical framework, methodology, pastoralism, vulnerability

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ARTICLE

Auteur(s) : Martin Wiese1, Idris Yosko2, Marianne Donnat3

1International Development Research Centre (IDRC/CRDI) 150, rue Kent BP 8500 Ottawa K1G 3H9 Canada
2Projet d’appui au développement local (PROADEL) BP 6487 N’Djaména Tchad
3Laboratoire JE2741 « Mutations dans un système géographique complexe. Frontières, limites, discontinuités et ruptures » Faculté de géographie et d’aménagement Université Louis Pasteur 3 rue de l’Argonne 67000 Strasbourg France

Dans les pays situés en zones arides, on constate qu’en dépit du rôle et de l’importance économique de l’élevage pastoral, les éleveurs nomades, à la base de la production, restent les laissés pour compte du développement. Il apparaît donc nécessaire de faire participer les éleveurs nomades au processus de développement social, leur permettant ainsi de tirer avantage d’une richesse qu’ils génèrent eux-mêmes [1-3].

Dans la perspective d’un développement social axé sur les objectifs du millénaire pour le développement et, notamment, sur « la lutte contre la pauvreté », le problème de la vulnérabilité des éleveurs nomades est fondamental du fait qu’ils sont les dépositaires d’un mode et de techniques de production durable, adaptés aux zones arides et semi-arides [4-6].

Les stratégies à mettre en place pour assurer la participation des communautés nomades au processus de développement sont étroitement liées à ce constat. Néanmoins, les outils d’analyse et de diagnostic habituellement adoptés ainsi que les démarches participatives éprouvées en milieu sédentaire ne tiennent compte ni des logiques de décision des pasteurs ni de la mobilité et de la flexibilité sociale, éléments clés dans leurs stratégies d’adaptation au milieu et d’exploitation des ressources naturelles. Il s’agit alors de proposer une réflexion méthodologique cohérente et adéquate.

Définition des concepts et hypothèses

Dans le cadre d’une démarche scientifique, toute réflexion méthodologique se base sur des concepts et des hypothèses éprouvées. Pour le pastoralisme, l’enjeu est de taille, eu égard à son poids économique dans la gestion de ressources naturelles des zones arides et semi-arides [7].

Concepts de base

La définition des concepts et la clarification de leur contenu constituent un préalable à la démarche méthodologique proposée.

Pastoralisme

Au-delà des termes qui renvoient aux modes de production (pasteurs, agropasteurs, agriculteurs) ou aux activités professionnelles (éleveurs, cultivateurs) ou encore aux différents types de mobilité (nomadisme, transhumance, migration), il existe plusieurs définitions du pastoralisme. Une nuance subsiste, notamment, entre celles des « écoles » de pastoralisme (au sens technicoscientifique) et celles construites à partir de la perception et des représentations des pasteurs.

Au sens technicoscientifique, le pastoralisme se comprend comme l’ensemble des procédés et des connaissances acquises ayant pour objectif l’amélioration du niveau de vie des éleveurs (objectif social), l’amélioration de la rentabilité de l’élevage extensif (objectif économique) et la productivité optimale des ressources fourragères (objectif technique) dans un cadre de développement durable des ressources naturelles [8].

Le pastoralisme, selon la perception et les représentations locales, se réfère à la maîtrise d’une gestion opportune des ressources pastorales, les pasteurs cherchant toujours à saisir les occasions au moment et à l’endroit où elles se présentent. Il s’agit d’apporter des réponses simples et sécurisantes aux événements aléatoires en s’appuyant sur la mobilité, la gestion circonstancielle des ressources et la flexibilité des structures sociales [4, 9, 10].

Supposant qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre les deux définitions, il semble important d’intégrer les « perceptions et représentations locales » dans une démarche technicoscientifique.

Vulnérabilité

Le rôle et l’importance de l’élevage pastoral dans la lutte contre la pauvreté renvoient à la dimension de vulnérabilité. La « vulnérabilité » (au sens large) se réfère à un ensemble de risques (climatiques, économiques, nutritionnels, sanitaires, etc.) auxquels sont confrontés chaque individu ou une communauté entière. Elle s’exprime, par ailleurs, dans la capacité à faire face aux événements imprévus ou à les prévenir. Ceux-ci sont toujours susceptibles d’affecter en priorité les plus démunis dans leur force de travail, leurs biens matériels, leur intégrité sociale, physique (comme la maladie) et psychique [11-13].

L’interface entre l’élevage pastoral, la pauvreté et la vulnérabilité est peu documentée [14-17]. Cette lacune renvoie, entre autres, à la multifonctionnalité des animaux dans les systèmes pastoraux : le bétail constitue le moyen de production et de subsistance, il assure la cohésion sociale (étant l’objet d’échanges et d’obligations mutuelles) et il est à la base de l’identité culturelle des éleveurs (par la représentation des identités locales).

Par conséquent, la pauvreté en milieu pastoral ne peut pas être perçue uniquement en termes de « revenus » car elle s’inscrit dans une dynamique de paupérisation qui englobe tout le système de production économique, de reproduction sociale et d’identité culturelle (livelihood-systems) [7]. Une telle dynamique de paupérisation dans un milieu à haut risque se traduit par la vulnérabilité croissante des communautés pastorales [14].

Les différents aspects de vulnérabilité (économique, socioculturelle, physique…) définissent donc la situation de pauvreté en milieu pastoral. Un « groupe vulnérable » se définit donc dans un contexte quotidien où l’importance des risques et la capacité d’y faire face sont dans une relation d’instabilité chronique. Les atouts (entitlements, assets) que constituent les ressources économiques et écologiques, le potentiel humain, l’assistance mobilisable en cas de besoin s’épuisent rapidement, et la capacité matérielle et morale de faire face aux risques (livelihood security) se trouve limitée.

Déséquilibre écologique

Un système non équilibré, au sens large du terme, est régi par la variabilité de ses paramètres qui se situent plus dans les extrêmes que dans une moyenne. Appliqué à l’écologie, on constate que les zones arides et semi-arides correspondent aux critères d’un tel système [10, 18-20]. Les écosystèmes arides et semi-arides sont régis par la variabilité spatiale et temporelle des phénomènes externes, principalement d’ordre climatique. Ils sont soumis à une dynamique complexe dont les conséquences sont souvent imprévisibles. Dans ces zones et à long terme, toute agriculture pluviale ne porte que des rendements marginaux et aléatoires. Ainsi, la subsistance est largement basée sur le pastoralisme, faisant face à d’importants écarts spatiotemporels de pluviométrie et d’autres facteurs imprévisibles (épizooties, calamités économiques et écologiques, crises d’ordre politicomilitaire, etc.).

Base théorique

S’il est une question qui prête à controverse dans une démarche méthodologique, c’est celle de la gestion pastorale, car elle renvoie à une réalité complexe qui touche à l’idéologie scientifique dominante, faisant intervenir la (géo-)politique, l’économie et les stratégies de développement. Un cadre méthodologique devra permettre d’en discuter en dépit de sa complexité et de sa sensibilité.

Les écoles scientifiques classiques du pastoralisme suivent une logique prônée par l’école américaine de Stoddart et al. [21]. Les auteurs partent de l’hypothèse que le milieu et la végétation évoluent selon des modèles de succession, indépendamment des zones écoclimatiques. Ils en concluent qu’une optimisation de la charge des animaux sur un site fixe est à long terme le facteur clé de toute production pastorale. Les limites de cette thèse, notamment dans le contexte du pastoralisme africain, ont été suffisamment démontrées : le ranching qui s’inspire de ces modèles de succession, vulgarisés abondamment en Afrique subsaharienne au début des années 1960 comme modèle de gestion pastorale, n’a obtenu qu’un succès mitigé en dépit des lourds investissements [1]. Cette approche fait abstraction du contexte de zone aride et de la pratique quotidienne des pasteurs nomades [22].

Nouvelles écoles de la gestion pastorale

Sandford [23] fut l’un des premiers pastoralistes à démontrer le bien-fondé des stratégies pastorales traditionnelles : face aux conditions non équilibrées, la mobilité circonstancielle du bétail constitue une technique de la production économique et une stratégie fondamentale de la gestion des risques.

Il a ainsi été démontré empiriquement que certaines caractéristiques de la gestion pastorale des zones arides permettent un niveau de production durable nettement supérieur à la production préconisée dans ces mêmes zones selon le modèle de ranching [4-6, 10, 18-20].

Gestion circonstancielle et opportune des ressources

La gestion circonstancielle des ressources permet un équilibrage de la charge animale en fonction de la quantité disponible et de la qualité de fourrage sur un site donné. La gestion opportune exige une gestion rigoureuse du temps.

Mobilité

En affirmant et précisant ce mode de gestion, la mobilité est une technique clé de la production pastorale dans un écosystème à dynamique complexe. Non seulement elle permet, à une échelle régionale, de réguler la charge annuelle en fonction de la dotation en ressources pastorales, mais elle est aussi un élément clé dans la gestion même des divers risques (sécheresse, épizooties, conflits…).

Flexibilité sociale

Le dispositif régulateur d’une gestion pastorale des zones arides ne découle pas, a priori, d’une logique territoriale exercée par des communautés particulières. Les pasteurs cherchent plutôt à contrôler l’accès à certaines ressources clés : les puits, les ressources en natron, les bourgoutières, les marchés, etc. C’est grâce à la maîtrise temporelle d’un ensemble de ces sites stratégiques au moyen d’un réseau social de familles pastorales que la charge animale peut être régulée et préservée sur une zone de pâturages donnée en fonction des aléas écologiques. Une telle gestion des écosystèmes à dynamique complexe repose sur un système subtil de normes, de droits et de revendications propres à ces unités sociales mobiles et flexibles.

Hypothèses de départ

Plus que de simples postulats, les hypothèses émises permettent d’ouvrir de nouvelles perspectives pour le développement pastoral au centre duquel se trouve le constat de la vulnérabilité des communautés pastorales :
  • H1 : les phénomènes et les processus liés au pastoralisme nomade sont divers. Leur identification, leur différenciation et leur comparaison sont les préalables à toute action censée évaluer les causes de la vulnérabilité en milieu pastoral [24] ;
  • H2 : la prise en compte des nouvelles orientations sur l’écologie pastorale, la mobilité et la gestion des risques constituent une base théorique importante pour la recherche appliquée en milieu pastoral [4-6, 9, 10, 18-20] ;
  • H3 : le outside world selon Khozanov [25] se traduit par une complexité croissante des relations entre les pasteurs et leur environnement global. Toute recherche en milieu pastoral doit donc partir d’une meilleure compréhension du contexte (social, politique, économique) dans lequel se situe et évolue le pastoralisme ;
  • H4 : sous l’emprise de la géopolitique, de l’économie et des mouvements écologiques, les communautés pastorales sont la cible d’une multitude de stratégies allogènes. Seule une approche diachronique permet de mieux cerner les causes structurelles de la vulnérabilité de ces communautés [26-28] ;
  • H5 : les particularités locales du pastoralisme agissent autant que les grandes tendances sur la vulnérabilité [24]. Seule une démarche méthodologique spécifique et ouverte est à même d’intégrer les particularités [14].

Définition d’une démarche

La démarche à adopter doit permettre d’appréhender la vulnérabilité en milieu pastoral à la fois dans sa complexité et dans sa globalité, en intégrant « la perception et les représentations locales ». Pour définir une telle démarche, nous nous référons au concept méthodologique de triangulation.

Triangulation

Imaginée par l’astronome et mathématicien hollandais Snel Van Royen au début du XVIIe siècle, la méthode géodésique de triangulation a aujourd’hui évolué vers un concept méthodologique universel intégrant les « lois de la perspective » [12, 29].

À partir des hypothèses formulées précédemment, on peut schématiser l’ensemble des phénomènes liés au pastoralisme par un « prisme triangulaire » (figure 1) permettant de spécifier les choix à faire, relatifs aux perspectives (figure 2). On établit ainsi (figure 1) la triangulation du diagnostic technicoscientifique, de l’analyse du contexte (actuel et historique, social, économique et politique) et des pratiques quotidiennes constituées par l’ensemble des représentations et de la perception des pasteurs eux-mêmes.

Triangulation et perspectives

Pour une meilleure appréhension et interprétation du réel, trois perspectives (figure 2) semblent être indispensables.

Première perspective : etic et emic

Empruntée à l’anthropologie linguistique [30], la perspective etic et emic part de la confrontation de deux logiques. Le raisonnement etic postule que tout s’explique par une démarche scientifique (diagnostic) qui a un caractère universel. En revanche, le raisonnement emic part du principe que tout phénomène s’appréhende à travers une perception et une représentation locale.

Les deux logiques etic-emic sont nécessaires à une démarche scientifique afin de concilier une meilleure compréhension des pratiques quotidiennes avec un diagnostic technicoscientifique dans un contexte pastoral donné.

Deuxième perspective : quantitatif et qualitatif

Cette perspective part du principe que tout phénomène ou objet d’étude (en pastoralisme) peut être appréhendé à la fois par un raisonnement qualitatif et quantitatif. Dans la pratique, les deux logiques sont complémentaires.

L’approche qualitative se présente comme un processus itératif, autoréflexif et flexible, permettant une description détaillée des phénomènes compris dans des contextes variés. L’approche quantitative quant à elle se base sur l’application des outils spécifiques d’une manière standardisée selon une procédure prédéfinie et un échantillonnage raisonné en termes statistiques. Le qualitatif introduit des hypothèses préalables que le quantitatif vient renforcer ou rejeter [29].

Troisième perspective : normatif et factuel

Cette perspective corrobore la production et l’analyse des données qualitatives et quantitatives. En outre, elle intervient dans la relation entre le cadre sociocognitif1, dont la validité relative est souvent restreinte localement (emic), et un « résultat » forcement intelligible par toute une communauté scientifique (etic). Dans sa démarche, le chercheur devra différencier rigoureusement le cadre normatif prévalant dans un contexte socioculturel précis des faits à observer, exprimant les choix, les normes, les coutumes et les contraintes diverses supportées par les individus d’une communauté spécifique.

Triangulation et démarche

Si la méthode de triangulation permet de mieux discerner la complexité des phénomènes pastoraux, on peut alors élargir la réflexion au cadre méthodologique pluridimensionnel (figure 3). Il ne s’agit pas d’un cadre rigide mais plutôt d’un « espace de réflexions méthodologiques » souple dans lequel le chercheur doit pouvoir définir sa démarche selon les questions posées, selon ses propres hypothèses, selon son centre d’intérêt et ses compétences. Parmi une large gamme de méthodes, certaines peuvent être privilégiées selon la perspective envisagée.

Cadre méthodologique pluridimensionnel à l’exemple du concept de one medicine en milieu pastoral

S’il existe une pléthore d’études et d’expériences en développement du pastoralisme mobile, celle-ci s’appuie sur un nombre relativement limité de concepts. Le concept de one medicine, introduit par Schwabe [31], est justement l’un des paradigmes qui élargissent la réflexion actuelle sur la vulnérabilité en milieu pastoral en dehors du cadre habituel du « développement du pastoralisme » et de la « lutte contre la pauvreté » [32, 33]. Il stipule que les connaissances acquises en médecine humaine et vétérinaire relèvent des mêmes principes et utilisent les mêmes paradigmes (Encadré 1).

Intérêt du concept de convergence

Les pasteurs des zones arides et semi-arides sont sujets à de nombreuses pathologies transmissibles [3, 34, 35] du fait de l’environnement, de l’austérité et de la précarité de leurs conditions de vie. Même si les maladies peuvent, dans l’ensemble, être traitées ou même prévenues par des mesures techniquement simples, on constate les difficultés conséquentes qu’ont les communautés pastorales à accéder aux services de santé primaires, à l’échelle globale, y compris dans les zones pourvues en infrastructures sanitaires [2, 3, 35-38]. Il convient alors de réfléchir sur la mise en place d’un service de santé adapté au milieu pastoral et d’en concevoir les outils et les dispositifs appropriés [39, 40].

La viabilité d’un modèle de service de santé adapté dépendra particulièrement de la synergie existante entre les communautés pastorales et les prestataires de soins respectant le savoir et le savoir-faire de ces communautés (Encadré 2). Or, ce qui caractérise un éleveur dans une société pastorale, c’est la priorité attribuée à la santé animale [41, 42]. On comprend alors l’intérêt du concept de one medicine comme un véritable outil de convergence établissant une synergie entre service en santé humaine et vétérinaire [43].

Réflexions méthodologiques : la nécessité des modèles explicatifs

Un chercheur qui s’intéresse à l’épidémiologie des maladies humaines ou animales en milieu pastoral adoptera sur le plan méthodologique une démarche scientifique à caractère universel. Son diagnostic sera le résultat de la quantification et de l’analyse de données factuelles : études transversales, études cohortes, études de cas-témoin ou bien études d’intervention randomisée à partir des questionnaires, des diagnostics standardisés et des analyses en laboratoire (figure 3).

Le chercheur, en revanche, qui axe sa recherche sur les pratiques d’élevage mises en corrélation avec les épizooties et zoonoses relevées par l’épidémiologiste, se doit de prendre en compte le comportement et le discours (connaissances, explications, attitudes) des éleveurs, quant à leurs pratiques et leur conception de l’hygiène et de l’état sanitaire humain et animal. Il met alors en évidence l’interface entre emic et etic (Encadré 3).

La démarche scientifique qui intègre cette perspective à double aspect s’appuie sur le « modèle explicatif ». Le modèle explicatif de la vulnérabilité (MEV) se réfère au cadre sociocognitif permettant l’interprétation des expériences qu’en font les éleveurs eux-mêmes [44]. Il conceptualise donc les normes sociales, les idées populaires, les pratiques locales et le sens donné à tel événement particulier. Un MEV se décrit sur le plan qualitatif par un ensemble de techniques diverses : discussions en groupes focaux (davantage marquées par les normes que par les comportements réels) [29, 45], cartes participatives [46] ou observations participatives combinées aux entretiens semi-structurés (qui ouvrent sur une connaissance profonde des pratiques réelles ; figure 3). Sur le plan quantitatif, le MEV décrit la distribution de certaines pratiques et des concepts cognitifs appliqués parmi différents groupes d’éleveurs. Cette démarche s’inscrit à l’intersection des perspectives emic et quantitative. Le chercheur peut même faire la distinction entre les normes en vigueur et les pratiques réelles, selon la démarche adoptée (ex. en intégrant l’observation participative (figure 3)).

Enfin, notre exemple (figure 3) indique qu’un intérêt aux facteurs contextuels (rôle de l’écologie pastorale, du cadre politique, de l’économie pastorale, de la marginalisation par rapport à l’infrastructure sociale publique, de l’analphabétisme, etc.) resterait à être développé davantage pour aborder la question de la vulnérabilité sanitaire en milieu pastoral.

Conclusion : l’importance d’une réflexion épistémologique

Le défi, dans toute recherche appliquée au développement pastoral, consiste à établir une convergence entre les politiques d’interventions techniques et les objectifs fixés par les pasteurs. Dans les zones arides de l’Afrique, ce défi renvoie donc inévitablement aux fondements écologiques et sociaux des pratiques du pastoralisme. Leur compréhension exige non seulement une maîtrise de certains outils empiriques, mais elle renvoie à une réflexion épistémologique [47].

Afin de concilier diagnostic technicoscientifique et pratiques quotidiennes, les auteurs proposent ainsi une triangulation des approches etic et emic. La perspective etic a été abondamment traitée par la littérature consacrée à la gestion pastorale. Il n’en est pas de même pour la perspective emic, partant de la perception et des représentations des faits et qui doit être introduite dans la réflexion.

La perception, ou projection cognitive d’un objet extérieur, via un ensemble de stimuli sensoriels, se réfère à la neuroscience et même à la philosophie des sciences. Pour l’étude de faits pastoraux, le chercheur s’intéressera moins à la perception qu’à la représentation, c’est-à-dire à l’extériorisation d’une projection cognitive des phénomènes interprétés et communiqués par le sujet enquêté. Chaque individu interprète une situation donnée selon des critères issus de sa propre pratique quotidienne et en fonction de sa propre expérience passée. De ce fait, le chercheur se trouve confronté à une diversité de représentations concernant un seul fait social. Il faut ajouter que la représentation s’insère dans un processus d’interaction et de communication enquêté-enquêteur. Une grande partie des données sera d’ordre qualitatif (métaphores empruntées au vécu quotidien) et sera le résultat de divers niveaux d’interprétation entre enquêtés et enquêteur. La validité des données sera ainsi tributaire de l’attente des enquêtés face à l’enquêteur et de la qualité de la relation établie. Par exemple, la relation garantissant une certaine confidentialité peut fournir des données factuelles qui contredisent parfois les résultats conformes aux normes communes, obtenues lors des discussions en groupes focaux.

Ainsi, le chercheur qui travaille sur les faits sociaux ne peut faire abstraction, contrairement à celui qui n’opère qu’un diagnostic technique, ni du contexte précis de l’enquête, ni des éléments biographiques des enquêtés, ni des motivations des uns et des autres suscitées par l’enquête. En d’autres termes, selon le point de vue emic, les données ne sont pas « récoltées » mais « générées » au cours de l’enquête.

En conclusion, la complexité du milieu pastoral appréhendée au moyen du prisme triangulaire (perspective etic-emic, qualitative-quantitative, normative-factuelle) est d’autant mieux perçue que la triangulation n’est pas un simple outil empirique parmi d’autres, mais fait intervenir la position épistémologique du chercheur qui détermine lui-même l’importance et les marges attribuées à l’interprétation de ses données.

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1 Cadre logique et normatif appliqué à des individus appartenant au même contexte culturel et social.


 

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