ARTICLE
Auteur(s) : Martin Wiese1,
Idris Yosko2, Marianne Donnat3
1International Development Research Centre
(IDRC/CRDI) 150, rue Kent BP 8500 Ottawa K1G 3H9 Canada
2Projet d’appui au développement local (PROADEL) BP 6487
N’Djaména Tchad
3Laboratoire JE2741 « Mutations dans un système
géographique complexe. Frontières, limites, discontinuités et
ruptures » Faculté de géographie et d’aménagement Université
Louis Pasteur 3 rue de l’Argonne 67000 Strasbourg France
Dans les pays situés en zones arides, on constate qu’en dépit du
rôle et de l’importance économique de l’élevage pastoral, les
éleveurs nomades, à la base de la production, restent les laissés
pour compte du développement. Il apparaît donc nécessaire de faire
participer les éleveurs nomades au processus de développement
social, leur permettant ainsi de tirer avantage d’une richesse
qu’ils génèrent eux-mêmes [1-3].
Dans la perspective d’un développement social axé sur les
objectifs du millénaire pour le développement et, notamment, sur
« la lutte contre la pauvreté », le problème de la
vulnérabilité des éleveurs nomades est fondamental du fait qu’ils
sont les dépositaires d’un mode et de techniques de production
durable, adaptés aux zones arides et semi-arides [4-6].
Les stratégies à mettre en place pour assurer la participation
des communautés nomades au processus de développement sont
étroitement liées à ce constat. Néanmoins, les outils d’analyse et
de diagnostic habituellement adoptés ainsi que les démarches
participatives éprouvées en milieu sédentaire ne tiennent compte ni
des logiques de décision des pasteurs ni de la mobilité et de la
flexibilité sociale, éléments clés dans leurs stratégies
d’adaptation au milieu et d’exploitation des ressources naturelles.
Il s’agit alors de proposer une réflexion méthodologique cohérente
et adéquate.
Définition des concepts et hypothèses
Dans le cadre d’une démarche scientifique, toute réflexion
méthodologique se base sur des concepts et des hypothèses
éprouvées. Pour le pastoralisme, l’enjeu est de taille, eu égard à
son poids économique dans la gestion de ressources naturelles des
zones arides et semi-arides [7].
Concepts de base
La définition des concepts et la clarification de leur contenu
constituent un préalable à la démarche méthodologique proposée.
Pastoralisme
Au-delà des termes qui renvoient aux modes de production (pasteurs,
agropasteurs, agriculteurs) ou aux activités professionnelles
(éleveurs, cultivateurs) ou encore aux différents types de mobilité
(nomadisme, transhumance, migration), il existe plusieurs
définitions du pastoralisme. Une nuance subsiste, notamment, entre
celles des « écoles » de pastoralisme (au sens
technicoscientifique) et celles construites à partir de la
perception et des représentations des pasteurs.
Au sens technicoscientifique, le pastoralisme se comprend comme
l’ensemble des procédés et des connaissances acquises ayant pour
objectif l’amélioration du niveau de vie des éleveurs (objectif
social), l’amélioration de la rentabilité de l’élevage extensif
(objectif économique) et la productivité optimale des ressources
fourragères (objectif technique) dans un cadre de développement
durable des ressources naturelles [8].
Le pastoralisme, selon la perception et les représentations
locales, se réfère à la maîtrise d’une gestion opportune des
ressources pastorales, les pasteurs cherchant toujours à saisir les
occasions au moment et à l’endroit où elles se présentent. Il
s’agit d’apporter des réponses simples et sécurisantes aux
événements aléatoires en s’appuyant sur la mobilité, la gestion
circonstancielle des ressources et la flexibilité des structures
sociales [4, 9, 10].
Supposant qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre
les deux définitions, il semble important d’intégrer les
« perceptions et représentations locales » dans une
démarche technicoscientifique.
Vulnérabilité
Le rôle et l’importance de l’élevage pastoral dans la lutte contre
la pauvreté renvoient à la dimension de vulnérabilité. La
« vulnérabilité » (au sens large) se réfère à un ensemble
de risques (climatiques, économiques, nutritionnels, sanitaires,
etc.) auxquels sont confrontés chaque individu ou une communauté
entière. Elle s’exprime, par ailleurs, dans la capacité à faire
face aux événements imprévus ou à les prévenir. Ceux-ci sont
toujours susceptibles d’affecter en priorité les plus démunis dans
leur force de travail, leurs biens matériels, leur intégrité
sociale, physique (comme la maladie) et psychique [11-13].
L’interface entre l’élevage pastoral, la pauvreté et la
vulnérabilité est peu documentée [14-17]. Cette lacune renvoie,
entre autres, à la multifonctionnalité des animaux dans les
systèmes pastoraux : le bétail constitue le moyen de
production et de subsistance, il assure la cohésion sociale (étant
l’objet d’échanges et d’obligations mutuelles) et il est à la base
de l’identité culturelle des éleveurs (par la représentation des
identités locales).
Par conséquent, la pauvreté en milieu pastoral ne peut pas être
perçue uniquement en termes de « revenus » car elle
s’inscrit dans une dynamique de paupérisation qui englobe tout le
système de production économique, de reproduction sociale et
d’identité culturelle (livelihood-systems) [7]. Une telle dynamique
de paupérisation dans un milieu à haut risque se traduit par la
vulnérabilité croissante des communautés pastorales [14].
Les différents aspects de vulnérabilité (économique,
socioculturelle, physique…) définissent donc la situation de
pauvreté en milieu pastoral. Un « groupe vulnérable » se
définit donc dans un contexte quotidien où l’importance des risques
et la capacité d’y faire face sont dans une relation d’instabilité
chronique. Les atouts (entitlements, assets) que constituent les
ressources économiques et écologiques, le potentiel humain,
l’assistance mobilisable en cas de besoin s’épuisent rapidement, et
la capacité matérielle et morale de faire face aux risques
(livelihood security) se trouve limitée.
Déséquilibre écologique
Un système non équilibré, au sens large du terme, est régi par la
variabilité de ses paramètres qui se situent plus dans les extrêmes
que dans une moyenne. Appliqué à l’écologie, on constate que les
zones arides et semi-arides correspondent aux critères d’un tel
système [10, 18-20]. Les écosystèmes arides et semi-arides sont
régis par la variabilité spatiale et temporelle des phénomènes
externes, principalement d’ordre climatique. Ils sont soumis à une
dynamique complexe dont les conséquences sont souvent
imprévisibles. Dans ces zones et à long terme, toute agriculture
pluviale ne porte que des rendements marginaux et aléatoires.
Ainsi, la subsistance est largement basée sur le pastoralisme,
faisant face à d’importants écarts spatiotemporels de pluviométrie
et d’autres facteurs imprévisibles (épizooties, calamités
économiques et écologiques, crises d’ordre politicomilitaire,
etc.).
Base théorique
S’il est une question qui prête à controverse dans une démarche
méthodologique, c’est celle de la gestion pastorale, car elle
renvoie à une réalité complexe qui touche à l’idéologie
scientifique dominante, faisant intervenir la (géo-)politique,
l’économie et les stratégies de développement. Un cadre
méthodologique devra permettre d’en discuter en dépit de sa
complexité et de sa sensibilité.
Les écoles scientifiques classiques du pastoralisme suivent une
logique prônée par l’école américaine de Stoddart et al. [21]. Les
auteurs partent de l’hypothèse que le milieu et la végétation
évoluent selon des modèles de succession, indépendamment des zones
écoclimatiques. Ils en concluent qu’une optimisation de la charge
des animaux sur un site fixe est à long terme le facteur clé de
toute production pastorale. Les limites de cette thèse, notamment
dans le contexte du pastoralisme africain, ont été suffisamment
démontrées : le ranching qui s’inspire de ces modèles de
succession, vulgarisés abondamment en Afrique subsaharienne au
début des années 1960 comme modèle de gestion pastorale, n’a obtenu
qu’un succès mitigé en dépit des lourds investissements [1]. Cette
approche fait abstraction du contexte de zone aride et de la
pratique quotidienne des pasteurs nomades [22].
Nouvelles écoles de la gestion pastorale
Sandford [23] fut l’un des premiers pastoralistes à démontrer le
bien-fondé des stratégies pastorales traditionnelles : face
aux conditions non équilibrées, la mobilité circonstancielle du
bétail constitue une technique de la production économique et une
stratégie fondamentale de la gestion des risques.
Il a ainsi été démontré empiriquement que certaines
caractéristiques de la gestion pastorale des zones arides
permettent un niveau de production durable nettement supérieur à la
production préconisée dans ces mêmes zones selon le modèle de
ranching [4-6, 10, 18-20].
Gestion circonstancielle et opportune des ressources
La gestion circonstancielle des ressources permet un équilibrage de
la charge animale en fonction de la quantité disponible et de la
qualité de fourrage sur un site donné. La gestion opportune exige
une gestion rigoureuse du temps.
Mobilité
En affirmant et précisant ce mode de gestion, la mobilité est une
technique clé de la production pastorale dans un écosystème à
dynamique complexe. Non seulement elle permet, à une échelle
régionale, de réguler la charge annuelle en fonction de la dotation
en ressources pastorales, mais elle est aussi un élément clé dans
la gestion même des divers risques (sécheresse, épizooties,
conflits…).
Flexibilité sociale
Le dispositif régulateur d’une gestion pastorale des zones arides
ne découle pas, a priori, d’une logique territoriale exercée par
des communautés particulières. Les pasteurs cherchent plutôt à
contrôler l’accès à certaines ressources clés : les puits, les
ressources en natron, les bourgoutières, les marchés, etc. C’est
grâce à la maîtrise temporelle d’un ensemble de ces sites
stratégiques au moyen d’un réseau social de familles pastorales que
la charge animale peut être régulée et préservée sur une zone de
pâturages donnée en fonction des aléas écologiques. Une telle
gestion des écosystèmes à dynamique complexe repose sur un système
subtil de normes, de droits et de revendications propres à ces
unités sociales mobiles et flexibles.
Hypothèses de départ
Plus que de simples postulats, les hypothèses émises permettent
d’ouvrir de nouvelles perspectives pour le développement pastoral
au centre duquel se trouve le constat de la vulnérabilité des
communautés pastorales :
- – H1 : les phénomènes et les processus
liés au pastoralisme nomade sont divers. Leur identification, leur
différenciation et leur comparaison sont les préalables à toute
action censée évaluer les causes de la vulnérabilité en milieu
pastoral [24] ;
- – H2 : la prise en compte des nouvelles
orientations sur l’écologie pastorale, la mobilité et la gestion
des risques constituent une base théorique importante pour la
recherche appliquée en milieu pastoral [4-6, 9, 10,
18-20] ;
- – H3 : le outside world selon Khozanov
[25] se traduit par une complexité croissante des relations entre
les pasteurs et leur environnement global. Toute recherche en
milieu pastoral doit donc partir d’une meilleure compréhension du
contexte (social, politique, économique) dans lequel se situe et
évolue le pastoralisme ;
- – H4 : sous l’emprise de la
géopolitique, de l’économie et des mouvements écologiques, les
communautés pastorales sont la cible d’une multitude de stratégies
allogènes. Seule une approche diachronique permet de mieux cerner
les causes structurelles de la vulnérabilité de ces communautés
[26-28] ;
- – H5 : les particularités locales du
pastoralisme agissent autant que les grandes tendances sur la
vulnérabilité [24]. Seule une démarche méthodologique spécifique et
ouverte est à même d’intégrer les particularités [14].
Définition d’une démarche
La démarche à adopter doit permettre d’appréhender la vulnérabilité
en milieu pastoral à la fois dans sa complexité et dans sa
globalité, en intégrant « la perception et les représentations
locales ». Pour définir une telle démarche, nous nous référons
au concept méthodologique de triangulation.
Triangulation
Imaginée par l’astronome et mathématicien hollandais Snel Van Royen
au début du XVIIe siècle, la méthode géodésique de
triangulation a aujourd’hui évolué vers un concept méthodologique
universel intégrant les « lois de la perspective » [12,
29].
À partir des hypothèses formulées précédemment, on peut
schématiser l’ensemble des phénomènes liés au pastoralisme par un
« prisme triangulaire » (figure 1) permettant de
spécifier les choix à faire, relatifs aux perspectives (figure 2). On établit
ainsi (figure 1)
la triangulation du diagnostic technicoscientifique, de l’analyse
du contexte (actuel et historique, social, économique et politique)
et des pratiques quotidiennes constituées par l’ensemble des
représentations et de la perception des pasteurs eux-mêmes.
Triangulation et perspectives
Pour une meilleure appréhension et interprétation du réel, trois
perspectives (figure
2) semblent être indispensables.
Première perspective : etic et emic
Empruntée à l’anthropologie linguistique [30], la perspective etic
et emic part de la confrontation de deux logiques. Le raisonnement
etic postule que tout s’explique par une démarche scientifique
(diagnostic) qui a un caractère universel. En revanche, le
raisonnement emic part du principe que tout phénomène s’appréhende
à travers une perception et une représentation locale.
Les deux logiques etic-emic sont nécessaires à une démarche
scientifique afin de concilier une meilleure compréhension des
pratiques quotidiennes avec un diagnostic technicoscientifique dans
un contexte pastoral donné.
Deuxième perspective : quantitatif et qualitatif
Cette perspective part du principe que tout phénomène ou objet
d’étude (en pastoralisme) peut être appréhendé à la fois par un
raisonnement qualitatif et quantitatif. Dans la pratique, les deux
logiques sont complémentaires.
L’approche qualitative se présente comme un processus itératif,
autoréflexif et flexible, permettant une description détaillée des
phénomènes compris dans des contextes variés. L’approche
quantitative quant à elle se base sur l’application des outils
spécifiques d’une manière standardisée selon une procédure
prédéfinie et un échantillonnage raisonné en termes statistiques.
Le qualitatif introduit des hypothèses préalables que le
quantitatif vient renforcer ou rejeter [29].
Troisième perspective : normatif et factuel
Cette perspective corrobore la production et l’analyse des données
qualitatives et quantitatives. En outre, elle intervient dans la
relation entre le cadre sociocognitif1, dont la validité relative est souvent
restreinte localement (emic), et un « résultat »
forcement intelligible par toute une communauté scientifique
(etic). Dans sa démarche, le chercheur devra différencier
rigoureusement le cadre normatif prévalant dans un contexte
socioculturel précis des faits à observer, exprimant les choix, les
normes, les coutumes et les contraintes diverses supportées par les
individus d’une communauté spécifique.
Triangulation et démarche
Si la méthode de triangulation permet de mieux discerner la
complexité des phénomènes pastoraux, on peut alors élargir la
réflexion au cadre méthodologique pluridimensionnel (figure 3). Il ne s’agit
pas d’un cadre rigide mais plutôt d’un « espace de réflexions
méthodologiques » souple dans lequel le chercheur doit pouvoir
définir sa démarche selon les questions posées, selon ses propres
hypothèses, selon son centre d’intérêt et ses compétences. Parmi
une large gamme de méthodes, certaines peuvent être privilégiées
selon la perspective envisagée.
Cadre méthodologique pluridimensionnel à l’exemple du concept
de one medicine en milieu pastoral
S’il existe une pléthore d’études et d’expériences en développement
du pastoralisme mobile, celle-ci s’appuie sur un nombre
relativement limité de concepts. Le concept de one medicine,
introduit par Schwabe [31], est justement l’un des paradigmes qui
élargissent la réflexion actuelle sur la vulnérabilité en milieu
pastoral en dehors du cadre habituel du « développement du
pastoralisme » et de la « lutte contre la pauvreté »
[32, 33]. Il stipule que les connaissances acquises en médecine
humaine et vétérinaire relèvent des mêmes principes et utilisent
les mêmes paradigmes (Encadré 1).
Intérêt du concept de convergence
Les pasteurs des zones arides et semi-arides sont sujets à de
nombreuses pathologies transmissibles [3, 34, 35] du fait de
l’environnement, de l’austérité et de la précarité de leurs
conditions de vie. Même si les maladies peuvent, dans l’ensemble,
être traitées ou même prévenues par des mesures techniquement
simples, on constate les difficultés conséquentes qu’ont les
communautés pastorales à accéder aux services de santé primaires, à
l’échelle globale, y compris dans les zones pourvues en
infrastructures sanitaires [2, 3, 35-38]. Il convient alors de
réfléchir sur la mise en place d’un service de santé adapté au
milieu pastoral et d’en concevoir les outils et les dispositifs
appropriés [39, 40].
La viabilité d’un modèle de service de santé adapté dépendra
particulièrement de la synergie existante entre les communautés
pastorales et les prestataires de soins respectant le savoir et le
savoir-faire de ces communautés (Encadré 2). Or, ce qui caractérise
un éleveur dans une société pastorale, c’est la priorité attribuée
à la santé animale [41, 42]. On comprend alors l’intérêt du concept
de one medicine comme un véritable outil de convergence établissant
une synergie entre service en santé humaine et vétérinaire
[43].
Réflexions méthodologiques : la nécessité des modèles
explicatifs
Un chercheur qui s’intéresse à l’épidémiologie des maladies
humaines ou animales en milieu pastoral adoptera sur le plan
méthodologique une démarche scientifique à caractère universel. Son
diagnostic sera le résultat de la quantification et de l’analyse de
données factuelles : études transversales, études cohortes,
études de cas-témoin ou bien études d’intervention randomisée à
partir des questionnaires, des diagnostics standardisés et des
analyses en laboratoire (figure 3).
Le chercheur, en revanche, qui axe sa recherche sur les
pratiques d’élevage mises en corrélation avec les épizooties et
zoonoses relevées par l’épidémiologiste, se doit de prendre en
compte le comportement et le discours (connaissances, explications,
attitudes) des éleveurs, quant à leurs pratiques et leur conception
de l’hygiène et de l’état sanitaire humain et animal. Il met alors
en évidence l’interface entre emic et etic (Encadré 3).
La démarche scientifique qui intègre cette perspective à double
aspect s’appuie sur le « modèle explicatif ». Le modèle
explicatif de la vulnérabilité (MEV) se réfère au cadre
sociocognitif permettant l’interprétation des expériences qu’en
font les éleveurs eux-mêmes [44]. Il conceptualise donc les normes
sociales, les idées populaires, les pratiques locales et le sens
donné à tel événement particulier. Un MEV se décrit sur le plan
qualitatif par un ensemble de techniques diverses :
discussions en groupes focaux (davantage marquées par les normes
que par les comportements réels) [29, 45], cartes participatives
[46] ou observations participatives combinées aux entretiens
semi-structurés (qui ouvrent sur une connaissance profonde des
pratiques réelles ; figure 3). Sur le plan
quantitatif, le MEV décrit la distribution de certaines pratiques
et des concepts cognitifs appliqués parmi différents groupes
d’éleveurs. Cette démarche s’inscrit à l’intersection des
perspectives emic et quantitative. Le chercheur peut même faire la
distinction entre les normes en vigueur et les pratiques réelles,
selon la démarche adoptée (ex. en intégrant l’observation
participative (figure
3)).
Enfin, notre exemple (figure 3) indique qu’un
intérêt aux facteurs contextuels (rôle de l’écologie pastorale, du
cadre politique, de l’économie pastorale, de la marginalisation par
rapport à l’infrastructure sociale publique, de l’analphabétisme,
etc.) resterait à être développé davantage pour aborder la question
de la vulnérabilité sanitaire en milieu pastoral.
Conclusion : l’importance d’une réflexion
épistémologique
Le défi, dans toute recherche appliquée au développement pastoral,
consiste à établir une convergence entre les politiques
d’interventions techniques et les objectifs fixés par les pasteurs.
Dans les zones arides de l’Afrique, ce défi renvoie donc
inévitablement aux fondements écologiques et sociaux des pratiques
du pastoralisme. Leur compréhension exige non seulement une
maîtrise de certains outils empiriques, mais elle renvoie à une
réflexion épistémologique [47].
Afin de concilier diagnostic technicoscientifique et pratiques
quotidiennes, les auteurs proposent ainsi une triangulation des
approches etic et emic. La perspective etic a été abondamment
traitée par la littérature consacrée à la gestion pastorale. Il
n’en est pas de même pour la perspective emic, partant de la
perception et des représentations des faits et qui doit être
introduite dans la réflexion.
La perception, ou projection cognitive d’un objet extérieur, via
un ensemble de stimuli sensoriels, se réfère à la neuroscience et
même à la philosophie des sciences. Pour l’étude de faits
pastoraux, le chercheur s’intéressera moins à la perception qu’à la
représentation, c’est-à-dire à l’extériorisation d’une projection
cognitive des phénomènes interprétés et communiqués par le sujet
enquêté. Chaque individu interprète une situation donnée selon des
critères issus de sa propre pratique quotidienne et en fonction de
sa propre expérience passée. De ce fait, le chercheur se trouve
confronté à une diversité de représentations concernant un seul
fait social. Il faut ajouter que la représentation s’insère dans un
processus d’interaction et de communication enquêté-enquêteur. Une
grande partie des données sera d’ordre qualitatif (métaphores
empruntées au vécu quotidien) et sera le résultat de divers niveaux
d’interprétation entre enquêtés et enquêteur. La validité des
données sera ainsi tributaire de l’attente des enquêtés face à
l’enquêteur et de la qualité de la relation établie. Par exemple,
la relation garantissant une certaine confidentialité peut fournir
des données factuelles qui contredisent parfois les résultats
conformes aux normes communes, obtenues lors des discussions en
groupes focaux.
Ainsi, le chercheur qui travaille sur les faits sociaux ne peut
faire abstraction, contrairement à celui qui n’opère qu’un
diagnostic technique, ni du contexte précis de l’enquête, ni des
éléments biographiques des enquêtés, ni des motivations des uns et
des autres suscitées par l’enquête. En d’autres termes, selon le
point de vue emic, les données ne sont pas « récoltées »
mais « générées » au cours de l’enquête.
En conclusion, la complexité du milieu pastoral appréhendée au
moyen du prisme triangulaire (perspective etic-emic,
qualitative-quantitative, normative-factuelle) est d’autant mieux
perçue que la triangulation n’est pas un simple outil empirique
parmi d’autres, mais fait intervenir la position épistémologique du
chercheur qui détermine lui-même l’importance et les marges
attribuées à l’interprétation de ses données.
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1 Cadre logique et normatif appliqué à des
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