ARTICLE
Auteur(s) : Alain
BourbouzeAlain
Bourbouze
Institut agronomique méditerranéen de Montpellier (Iamm), 3191,
route de Mende, 34093 Montpellier cedex 05
On ne saurait traiter de la production animale en steppe sans faire
référence au concept de système d’élevage, privilégiant une
approche plus globale et soulignant la nécessité de replacer
l’éleveur dans son contexte. Nous ferons donc un rapide détour par
l’histoire agraire de ces régions, puis nous adopterons un point de
vue largement pluridisciplinaire pour parler des sociétés
pastorales en prenant en compte autant les éléments zootechniques
qu’économiques ou sociologiques1.
C’est, de notre point de vue, la meilleure démarche pour
diagnostiquer les transformations au sein des systèmes d’élevage et
bien comprendre l’origine des innovations et des nouvelles manières
« de faire du mouton ».
Quelques rappels sur l’histoire agraire récente
Les régions steppiques étaient au milieu du XIXe siècle
exploitées sur un mode très extensif par des communautés d’éleveurs
nomades, les arab rahala, vivant sous la tente et se déplaçant avec
leurs troupeaux de dromadaires, d’ovins et de caprins, au sein de
vastes espaces pastoraux partagés en aires d’influence, ou
territoires. Ces territoires pastoraux aux frontières assez floues,
dont les centres de gravité se situaient autour des quelques terres
de culture2 et des points d’eau
utilisés en été, étaient exploités en commun au niveau de chaque
groupe ethnique. Ce nomadisme steppique était organisé en groupes
importants, armés, qui se déplaçaient en permanence. Cette forte
mobilité caractéristique de ces systèmes de production était en
effet articulée sur trois impératifs : i) la défense et la
surveillance du territoire tribal ; ii) la recherche des
pâturages exploitables en fonction des séquences climatiques ;
et iii) les déplacements vers les marchés, car ces nomades, ne
pouvant vivre en économie autarcique, pratiquaient le commerce et
le troc (ovins, caprins contre céréales au Nord, ou dattes, henné
vers le Sud…) en utilisant pour le transport les grands troupeaux
de dromadaires qui les accompagnaient partout ( (figure 1) ).
Lors de l’intégration du Maghreb dans l’empire colonial
français3, les régions steppiques
n’eurent à subir qu’une colonisation d’encadrement et non
d’occupation comme ce fut le cas pour les régions de plaine, par
conséquent, sans trop de spoliations foncières ni de bouleversement
des modes de production pastoraux. Les transformations, bien ou
malvenues, furent néanmoins profondes. D’un côté, la précarité de
la vie fut atténuée par l’introduction de la prophylaxie, tant
animale qu’humaine, et par le désenclavement accompagné d’une
ouverture de ces sociétés pastorales sur l’espace économique
national. Les opérations de territorialisation jetèrent aussi les
bases de l’occupation des terres en fixant définitivement les
tribus dans leurs territoires et en officialisant le statut
collectif tel qu’il est à présent juridiquement arrêté.
Par ailleurs, les mouvements des pasteurs furent profondément
perturbés ; toute une population fut, pour une partie,
refoulée vers les marges et, pour une autre, attirée par l’accès
aux revenus nouveaux procurés par le travail dans les mines, les
chantiers d’alfa ou l’émigration. Plus grave fut la mise en place
par les autorités coloniales du statut domanial sur « tout
terrain occupé par un peuplement végétal ligneux d’origine
naturelle » qui fut ressentie par ces populations comme une
atteinte à leurs droits. Cette notion de domanialité, applicable
sur des espaces forestiers où les usages étaient des droits
véritables, est d’ailleurs, depuis lors, une éternelle source de
conflits plus ou moins vifs selon les pays [1].
C’est ainsi qu’à l’aube des indépendances4, la société pastorale traditionnelle est
déjà en pleine transformation : l’explosion démographique va
se traduire en steppe par un quadruplement de la population en à
peine cent ans5, la sédentarisation
très tôt amorcée est en pleine expansion, la sécurité a entraîné
l’éclatement des groupes défensifs en petites unités plus
paisibles, les déplacements ont perdu de leur ampleur, les marchés
se sont ouverts en pleine steppe ou à ses frontières, les plus
déshérités des pasteurs ont déjà quitté la steppe pour aller
s’employer ailleurs. La gestion coloniale a donc laissé une
empreinte profonde sur ces espaces pastoraux.
Beaucoup de choses vont changer à l’indépendance, mais le souci
majeur pour les nouveaux États sera de mettre en œuvre des
politiques de développement appliquées aux régions les plus
favorables. Il faudra attendre les années 1980 pour que se
développent des politiques vraiment adaptées aux régions
difficiles, steppes et montagnes.
L’héritage historique
Les bouleversements décrits ci-dessus sont donc presque
contemporains. Comparé au reste des pays méditerranéens, notamment
de la rive nord, le pastoralisme maghrébin, marqué par cette
histoire proche, se signale ainsi à l’époque actuelle par la
mobilité des troupeaux et des hommes. Pour nous en tenir à des
généralités à l’échelle du Maghreb, il est possible d’identifier
une dizaine de types de systèmes d’élevage fondés sur la mobilité
et l’utilisation d’espaces complémentaires. Les figures 2, 3
tentent d’en résumer les principaux traits.
On constate que la tente, auxiliaire indispensable de l’éleveur
mobile, résiste dans de très nombreuses régions (Haut-Atlas central
et oriental, pays Zemmour et Zaer, et steppes de l’Oriental au
Maroc, hautes steppes et régions désertiques en Algérie, régions
arides tunisiennes de l’Ouara et du Dahar). Et lorsque la tente a
été remisée, ou dans les régions de vieille sédentarisation où elle
n’a jamais existé, les longs déplacements n’en restent pas moins
pratiqués, notamment par les troupeaux de grande dimension.
Il est difficile d’avancer des données précises sur la mobilité
car les statistiques sont muettes. Sous réserve d’inventaire, on
peut risquer quelques évaluations pour les troupeaux de petits
ruminants (chèvres et moutons)6. Au
Maroc, 25 à 30 % de l’effectif seraient concernés au sein de
systèmes très diversifiés, du pur nomadisme de steppes, aux petites
transhumances estivales de l’Atlas (soit environ 50 000 à
100 000 éleveurs). Pour l’Algérie, on compterait environ
15 % de l’effectif et entre 30 000 et
50 000 éleveurs ; enfin, dans le Sud tunisien, guère plus
de 2 000 à 3 000 éleveurs pour moins de 10 % des
effectifs totaux. Dans ces régions où la mobilité est forte,
l’élevage sédentaire sur parcours n’en est pas moins partout
présent, sédentaire signifiant ici que les troupeaux se déplacent,
souvent sur de longues distances, mais qu’ils reviennent chaque
soir au village. Il est banal de rencontrer côte à côte dans un
même village des éleveurs sédentaires, transhumants et
semi-nomades, ayants droit d’un même territoire, mais l’utilisant
chacun selon ses possibilités de déplacement.
Deuxième héritage, la persistance de vastes territoires à usage
collectif. Au Maghreb, les terres publiques (collectifs de tribu ou
de douar, terres mortes…) servent toujours de support à l’économie
de très nombreuses communautés des régions difficiles. Les
superficies sont considérables, 5 millions et 1 million
d’hectares respectivement au Maroc et en Tunisie, le double si on
ajoute les forêts et les nappes alfatières, 39 millions
d’hectares en biens domaniaux de parcours et de forêts en Algérie.
Ces terres jouent un rôle considérable pour le maintien des petits
paysans car le droit au collectif, « c’est le droit de la
classe qui ne possède pas ». Mais ce réservoir foncier attise
les convoitises et ces terres sont l’objet d’enjeux importants.
Troisième fait marquant, corollaire du précédent, c’est la
persistance de ce qu’il est convenu d’appeler le « fait
tribal » et la résistance du droit coutumier. C’est un aspect
qui est fréquemment gommé ou sous-estimé par les administrations.
En effet, le point de vue général, politiquement correct, est qu’il
faut « casser les arouch »7, et de fait, le découpage administratif
moderne (commune rurale, délégation, etc.…) vise souvent – mais pas
toujours – à morceler les territoires pastoraux. Or la règle
appliquée, reprise du droit coutumier et inscrite dans le droit
moderne8, affirme que c’est
l’appartenance au groupe (tribu, fraction, lignage…) qui ouvre le
droit au pâturage collectif. Fondées sur ces droits croisés,
l’utilisation des ressources collectives et les conditions d’usage
sont donc plus ou moins contrôlées par les collectivités.
L’héritage historique est donc particulièrement prégnant. Mais
ces sociétés sont soumises à de nombreuses forces qui toutes
concourent à bousculer et transformer les modes de vie et les modes
de production sur ces espaces, particulièrement depuis les années
1960, amplifiant ainsi un mouvement amorcé lors de la
colonisation.
Une société steppique et des systèmes d’élevage en pleine
mutation
De nombreux facteurs, de nature endogène ou exogène, concourent à
transformer en profondeur les systèmes d’élevage. Nous traiterons
ainsi des changements sociaux, des bouleversements fonciers, de
l’émergence d’une nouvelle mobilité et de systèmes alimentaires
novateurs, et enfin du redéploiement des filières commerciales et
du marché du mouton.
Changements sociaux : poids et emprise des notables sur
l’espace
En steppe, les notables - les kbir -, tous grands éleveurs car
c’est au mouton qu’ils doivent leur ascension sociale, prennent une
importance démesurée [3]. Multipliant les sources de revenu
(émigration de parents, achats de commerce, charges officielles),
résidant temporairement en ville où leurs enfants font des études,
ils étendent leur emprise sur leur terroir d’origine en
transgressant les règles coutumières, gonflent les effectifs de
leurs troupeaux en recrutant des bergers salariés, sèment des
céréales en zone interdite avec la complicité bienveillante des
autorités, s’entendent entre eux d’une communauté à l’autre en
transgressant les règles d’accueil, et s’entourent d’un réseau
opaque de multiples « clients » [4].
Pourtant, les kbir sont incontestablement, en milieu pastoral,
les vecteurs de la modernité, et ce d’autant plus que la mise en
œuvre des politiques agricoles, avec son cortège d’incitations,
empreinte ces mêmes réseaux de notabilité. On ne prête qu’aux
riches, stricto sensu ! Les innovations partent de chez
eux : le camion, la complémentation, la mise en culture, le
creusement des puits, l’engraissement des agneaux, la séparation
des béliers, la proscription de la traite des brebis viande, etc..
Mais leur pouvoir sur l’espace (géographique, économique et
politique) peut être exorbitant et le pastoralisme souffre,
peut-être plus que tout autre domaine, de ces phénomènes de pouvoir
et d’alliances avec l’Administration. On peut craindre, à terme, de
voir une classe de très gros éleveurs (600 à 3 000 brebis
ou plus) occuper l’essentiel de ces espaces steppiques : très
équipés, fortement motorisés, très adaptés au contexte, cultivant
de vastes champs de céréales à production aléatoire, habitant en
ville avec toute leur famille, laissant les troupeaux sous la garde
de bergers salariés vivant sous la tente avec leurs familles (
(figure 4)
).
Changements de statut foncier sur l’espace pâturé : du
parcours collectif à la mise en culture individuelle (le melk)
Le débat au Nord de l’Afrique porte essentiellement sur la
nécessité ou non d’allotir les parcours collectifs. Le partage en
lopins individuels offre-t-il de meilleures perspectives
d’investissement et de mise en valeur ? N’exclut-il pas les
plus faibles par le jeu du marché foncier ?
Le désir d’appropriation lié au souci de s’accaparer des terres
de parcours à titre individuel pour les semer en céréales ou les
complanter, s’est considérablement renforcé depuis 30 ou
40 ans. Au Maroc, où l’État se refuse à tout dépeçage des
terres pastorales collectives, le statu quo semble persister, mais
en apparence, car on observe partout dans le paysage des mises en
culture illégales, tantôt selon un lent grignotage, tantôt par
coups de force (avec des capitaux urbains, pour des opérations de
mise en valeur de grande envergure sous l’œil bienveillant des
autorités). L’appropriation peut aussi répondre à un souhait
collectif, par exemple pour les plantations de cactus au sud de
Guelmim, menées illégalement sur des milliers d’hectares ( (figure 5) ).
Mais est-ce vraiment illégal ? Dans le droit foncier
musulman, deux principes peuvent s’opposer [5] : celui de la
libre utilisation des ressources naturelles (qui interdit de fait
toute appropriation individuelle) et celui de la vivification
(Ihyaa) selon lequel la terre appartient à celui qui l’a mise en
valeur et la « fait vivre ». Dans cette optique, dans les
communautés de pasteurs, le pâturage n’induit pas de mise en valeur
et ne permet donc pas l’appropriation, mais la pratique est de
reconnaître l’exclusivité de la disposition d’une terre à celui qui
a pris l’initiative de son aménagement.
Sur un mode plus officiel, c’est en Tunisie que le processus est
le plus avancé. Dès l’indépendance, l’État s’est attaché à fixer
les populations nomades du Sud tunisien, notamment par la création
de multiples centres villageois équipés de tous les services
indispensables à une vie moderne (électricité, école, dispensaire).
Cette sédentarisation s’est accompagnée d’une extension des mises
en culture (arboriculture notamment avec l’aide de fonds spéciaux).
Puis les lois de 1972-1975 ont permis l’allotissement des
collectifs en propriétés individuelles… une vraie révolution
agraire, suivie d’opérations foncières qui se sont traduites par la
disparition des unités de production les moins viables, soit 20 à
30 % des ayants droit d’après Ben Saad qui souligne que
dans cette région de Gafsa « il était pourtant déshonorant de
vendre la terre » [6]. Des pans entiers des anciens
territoires pastoraux se sont trouvés de ce fait dépecés par une
agriculture à durabilité incertaine qui morcelle l’espace, ferme
les couloirs de transhumance et ampute les parcours des terrains
les plus productifs. Après allotissement, les puits individuels
sont passés dans la zone de Gafsa Nord de 270 à 1 025 puis 3 000
respectivement en 1978, 1986 et 2001, le taux
d’exploitation de la nappe passant de 13 % à 81 % puis à
182 %… d’où un rabattement de la nappe, un surcreusement des
puits et l’abandon de 18 % d’entre eux. Mais pour les
agriculteurs les mieux pourvus (20 à 30 % des ayants droit),
le retour sur investissement est excellent et la mise en valeur en
irrigué permise par le partage est spectaculaire et montrée en
exemple. Pour combien de temps ? 9
L’allotissement n’est donc pas la panacée et il faut sans doute
se méfier de la caricature si couramment reprise qui conduit à
penser que le salut est dans le partage des collectifs et que seule
la maîtrise exclusive des ressources par l’appropriation
individuelle permet leur exploitation rationnelle. Le dépeçage du
collectif, accompagné de l’attribution de lots individuels, ne peut
se justifier que par des perspectives d’une mise en valeur
effective et durable. Mais les autorités échappent difficilement,
sur les steppes algériennes notamment, à ce puissant courant qui
vise à remettre en cause les bases du système pastoral collectif
pour promouvoir chaque fois que possible l’exploitation
individuelle.
Réorganisation de la mobilité : le règne du camion
C’est le changement le plus spectaculaire et le moins commenté [6],
qu’aucune politique pastorale n’a promu ou anticipé : la
motorisation, amorcée en 1955-1960, s’est répandue partout dans la
steppe (moins en montagne) à partir des années 1970 [7]. Partout au
Maghreb, là où les pistes sont carrossables, le camion, la
camionnette ou la charrette attelée modifient profondément les
façons de faire : l’eau et les concentrés viennent maintenant
quotidiennement vers les troupeaux et non l’inverse, les ventes
s’organisent plus efficacement, les déplacements se décident plus
vite et l’on va éventuellement plus loin. Les troupeaux des gros
éleveurs, amenés par camions, conquièrent l’espace au détriment des
élevages moyens. Mais presque tout le monde dispose maintenant (par
acquisition, par prêt ou par location) d’un engin mobile (figures 6
et 7) qui permet un certain redéploiement dans l’espace pastoral (
(figure 8)
).
Simultanément, il faut bien comprendre qu’en steppe, la
sédentarisation des familles s’accélère. Elle est quasiment
accomplie en Algérie et en Tunisie. Mais les troupeaux, menés de
plus en plus souvent par des bergers professionnels, restent très
mobiles. Le mode de vie familial et le mode de conduite du troupeau
s’organisent donc sur des plans différents. Seuls les plus pauvres
continuent à vivre dans la steppe avec leur troupeau comme par le
passé. Les grands et moyens éleveurs investissent la ville et s’y
installent progressivement (système bipolaire « un pied en
steppe, l’autre en ville ») car il faut tenir son rang et
défendre ses intérêts. Sur la steppe marocaine et algérienne où la
bigamie chez les plus riches est encore fréquente, la bipolarité
s’organise naturellement avec la première épouse en steppe (la plus
âgée) et la deuxième en ville, qui s’occupe notamment des enfants
scolarisés.
Nouveaux modes de conduite des troupeaux et stratégies
antirisques
La production de viande de petits ruminants (c’est le produit
principal du parcours ici, et non pas le bovin) se gère à présent
sur un modèle radicalement différent dicté par un impératif
puissant : l’adaptation au risque et sa gestion qui s’appuie
sur une large combinaison de facteurs.
En premier lieu, les aliments de complément et tout
particulièrement l’orge qui provient des terres défrichées dont on
a souligné l’extension au gré des privatisations ( (figure 9) ). Produits
une année sur deux, trois ou quatre, selon la pluviosité, grains et
pailles sont stockés et redistribués en année médiocre. Cette
extension de cultures très aléatoires qui compromet la mobilité des
troupeaux, qui restreint l’espace pastoral et appauvrit la
biodiversité, ne peut s’étendre indéfiniment et il faut évidemment
en limiter l’extension aux seules zones où elle se justifie. Tout
le problème est de définir cette limite ou ce point d’équilibre…
une question classique d’avantages économiques comparés mais
particulièrement épineuse à résoudre, car dans de très nombreux
sites, céréaliculture et parcours composent un véritable patchwork
qui, au gré des années bonnes ou mauvaises, change de
configuration.
Dans les régions marquées par une forte variabilité
pluviométrique, inférieure à 200-250 mm/an, les apports de
cette céréaliculture en sec sont en général très insuffisants pour
les troupeaux et la nouveauté vient du recours systématique à la
complémentation de produits achetés. Initiée par les grands
éleveurs et favorisée par la succession des années sèches
(1981-1984 puis 1991 et 1998), cette pratique s’est étendue à tous
les éleveurs. En Algérie, où la capacité des parcours steppiques a
diminué de moitié en 15 ans, la steppe qui ne devrait plus
nourrir que 2 millions de brebis en accueille cinq fois plus
et la complémentation atteint 60 à 80 % des besoins [8]. Dans
le Sud tunisien, le parcours n’assure plus que 40 % des
besoins animaux en année sèche et 80 % en année humide.
En année sèche (de 2 à 3 sur 5), les quantités achetées
sont telles (dans le Sud tunisien environ 30 à
40 euros/femelle/an) que la trésorerie des éleveurs n’y suffit
pas. C’est donc en vendant des brebis par une lente
décapitalisation plus ou moins « maîtrisée » (les animaux
ne sont pas maigres même après deux ans de sécheresse et on vend
moins mal que par le passé) que le système résiste… sauf chez les
plus démunis. Il est donc clair que la meilleure sauvegarde est
d’exploiter un troupeau d’une taille suffisante
(200-300 têtes ?) pour se prémunir à coup sûr des risques
d’une sécheresse prolongée [7]. Tous les éleveurs n’y parviennent
pas, tant s’en faut, et lors de la dernière grande sécheresse de
1998-1999 dans les steppes de l’Oriental marocain, plusieurs
centaines de petits éleveurs ont dû vendre la totalité de leurs
animaux et s’employer ailleurs.
Cette stratégie d’adaptation au risque qui nous paraît efficace,
est très critiquée. La plupart des projets pastoraux postulent pour
un retour à un pastoralisme plus authentique en prônant la
restauration des parcours, ce qui est légitime… mais en considérant
le recours à la complémentation comme le mal absolu. Ils
vilipendent les éleveurs qui, grâce aux achats d’aliments,
gonfleraient leurs effectifs et entretiendraient sur parcours des
troupeaux pléthoriques sans rapport avec la capacité du pâturage.
Mais en vertu de quoi le parcours supporterait-il seul
l’alimentation des troupeaux ? Pourquoi redouter
l’augmentation des effectifs si des apports complémentaires venus
de l’extérieur assurent le déficit ? De plus, c’est faire peu
de cas de plusieurs éléments : un éleveur ne peut impunément
grossir son effectif au-delà d’un certain point ; il y a des
seuils au-delà desquels il faut engager de nouveaux investissements
(par exemple pour le gardiennage, pour la taille de la camionnette,
pour les citernes et l’abreuvement). Enfin, c’est méconnaître la
flexibilité du système de capitalisation/recapitalisation tel que
nous l’avons décrit et dont la viabilité n’est assurée que par le
biais de l’aliment complémentaire.
Mais le recours à la complémentation n’est pas le seul moyen
pour prévenir les risques. Les stratégies se sont
diversifiées :
- – à court terme, il faut répondre dans l’immédiat
aux problèmes posés par la sécheresse par la complémentation et la
décapitalisation comme nous l’avons vu, mais aussi par une gestion
souple de la mobilité (départs en transhumance, mise en
association…) permise par la motorisation de l’éleveur/propriétaire
du troupeau (camionnette pour les transports d’aliments de
sauvegarde…) et la mobilité des bergers (campement,
tente…) ;
- – sur le long terme, on vise à prémunir le système du
risque climatique bien avant que la sécheresse n’arrive. On
pourrait considérer que l’extension de l’irrigation est
« l’arme absolue » pour se protéger. Cela dépend
évidemment des ressources en eau des nappes profondes. Dans la
plupart des cas, les apports de l’irrigué sont beaucoup trop
limités pour prétendre sécuriser le système pastoral à des coûts
convenables car les perspectives d’irrigation pour produire du
fourrage à prix fort sont très limitées. Les éleveurs ont plutôt
pour stratégie d’étendre les emblavements en sec et de risquer un
semis de céréales qui peut donner, une année sur quatre ou cinq,
des productions d’orge en grain et de paille qui présentent
l’avantage d’être stockables et donc reportables dans le temps (au
moins sur deux ou trois ans).
Mais la seule vraie parade à long terme, ce sont les revenus non
agricoles, tirés de l’émigration, du commerce ou d’autres métiers.
On ne peut souhaiter protection plus efficace. Les sommes
mobilisées pour la circonstance sont importantes et les mieux
pourvus ralentissent ainsi la décapitalisation du troupeau femelle.
Soutenu de l’extérieur, le système « fait le dos rond »
tant que dure la sécheresse, mais sans trop perdre de sa capacité à
rebondir dès le retour des pluies.
C’est dans ce contexte difficile que les services compétents des
différents ministères interviennent depuis une dizaine d’années en
urgence avec des « Plans sécheresse » (apports d’aliments
subventionnés, transports d’eau, importations de bouchons de
luzerne…). Mais ces aides, qui ont freiné le dérapage des prix des
aliments et des animaux, ne doivent pas conduire à une trop forte
désadaptation du système. Cette prise en compte réaliste de ce
constat que la sécheresse est une donnée structurelle de ces
écosystèmes marque donc un virage important dans les mentalités,
dans les discours et dans les politiques d’aide depuis quelques
années.
Tous ces facteurs sont repris dans la ( figure 10 ) qui vise à
représenter une vue synthétique de ces stratégies antirisques.
Économie du système et dynamique des filières commerciales
L’aspect économique du problème est assez peu étudié en milieu
pastoral. Ce système de capitalisation/décapitalisation auquel les
éleveurs sont condamnés pour s’adapter aux aléas climatiques, n’est
viable qu’à la condition que les termes de l’échange ne basculent
pas trop en défaveur des producteurs et que ceux-ci aient la
possibilité économique de le faire. Cette stratégie ne peut donc
opérer et être économiquement viable que si le rapport de prix
« kg vif d’agneau/kg d’orge » reste en toutes
circonstances bien supérieur à 10, puisqu’il faut à peine
10 kilos d’orge pour faire un kilo de croît à l’échelle de
tout le troupeau.
Il faut donc réunir deux conditions :
- 1. Les prix des aliments ne doivent pas trop augmenter
en période de sécheresse, donc la filière d’approvisionnement
(céréales, sous produits…) doit être fiable, diversifiée, et sous
surveillance. C’est plus ou moins le cas en Tunisie et en Algérie
où le marché des aliments s’est beaucoup diversifié (production de
foin et de paille au nord, transportée vers les steppes par des
commerçants spécialisés, vente de grignons d’olive, etc.). De plus,
à partir des années 1980, l’État est intervenu régulièrement par
des plans de sauvegarde en facilitant le transport par des aides et
en mettant sur le marché des aliments subventionnés (les critiques
portent sur les procédures d’octroi des produits subventionnés,
mais l’effet régulateur sur les prix du marché libre semble réel)
ou en important des céréales si nécessaire.
- 2. Les prix de la viande ne doivent pas s’effondrer par
le jeu des marchands de bestiaux prompts à profiter des situations
critiques. L’État n’assure aucun contrôle sur leur activité.
Néanmoins, les filières ovines étant plus étroitement connectées
que par le passé aux marchés lointains de la plaine et des grandes
villes (transports par camions d’animaux vivants) et la demande
urbaine en viande rouge restant forte, la spéculation sur les prix
n’est plus aussi forte que par le passé.
De fait, le système s’est complètement réorganisé en mettant sur
le marché plus d’animaux en année sèche (agneaux mâles et femelles
et décapitalisation de brebis) qu’en année humide (agneaux mâles
uniquement) puisqu’il y a reconstitution des troupeaux ( (figure 11)
).
Conclusion
D’autres points, bien sûr, font débat, que nous n’avons traités
qu’en filigrane : les actions de l’État souvent intempestives
mais rarement efficaces (création de coopératives pastorales,
installation de périmètres pastoraux, restauration de la
végétation…), le travail des enfants et la scolarisation, la
régression des organisations coutumières, le lourd contentieux
éleveurs-forestiers, le poids des revenus annexes, car le salut de
ces régions fragiles réside aussi dans le développement d’une
activité économique extra-agricole (industrie, services…), etc.
On aura compris que les enjeux qui marquent ces régions sont
d’ordre très divers et justifient l’intérêt qu’on y porte :
économiques (réguler l’approvisionnement des villes en viande,
gérer le retour de l’argent de l’émigration…), sociologiques
(maîtriser les affrontements entre petits et grands éleveurs et
lutter contre la pauvreté), politiques (défendre les espaces
difficiles qui sont souvent frontaliers, freiner l’émigration
interne), écologiques (contrôler l’érosion, le surpâturage et la
perte de biodiversité).
Bien des projets se sont évertués depuis une trentaine d’années
à promouvoir le développement de ces systèmes pastoraux. Tous ou
presque ont été des échecs, car ils ont traité de façon trop
spécialisée les aspects strictement pastoraux, écologiques et
environnementaux. Cette vision mythique de l’aménagement des
parcours n’a donc pas assez pris en compte les mutations profondes
qui secouent ces sociétés. Une approche plus systémique et plus
intégratrice est donc nécessaire, qui accentue les recherches dans
les domaines économiques et sociaux sur ces populations pastorales
qui intègrent maintenant l’espace national et s’ouvrent vers les
villes. Dans les steppes, aussi paradoxal que cela puisse paraître,
les petites villes et petits bourgs qui prospèrent commandent en
partie l’avenir du pastoralisme.
Références
1 Bourbouze A, El Aich A. Gestion des parcours et des
troupeaux en régions steppiques et réponse à l’aléa climatique.
In : Guessous F, Rihani N, Llham A, eds.
Livestock production and climatic uncertainty in the Mediterranean.
EAAP pub. N° 94. Wageningen (The Netherlands) : Academic
Publishers, 2000.
2 Bourbouze A. Gestion de la mobilité et résistance des
organisations pastorales des éleveurs du Haut Atlas marocain face
aux transformations du contexte pastoral maghrébin. In :
Niamir-Fuller M, ed. Managing mobility in African rangelands:
the legitimization of transhumance. Londres : Immediate
technology Publications, 1999.
3 Forum Lead/Cirad. Actes 2002.
www.fao.org/AG/AGAInfo/projects/en/lead.html
4 Rachik H. Comment rester nomade. Casablanca : Ed
Afrique Orient, 2000.
5 Chiche J. Pratiques d’utilisation des terres collectives
au Maroc. In : Bourbouze A, Rubino R, eds. Terres
collectives en Méditerranée. Rome ; Montpellier : Réseau
FAO Ovins et Caprins ; Réseau Parcours Euro-Africain,
1992.
6 Ben Saad A. Politiques foncières et dynamiques
socio-spatiales : la privatisation des terres collectives dans
la plaine de Bled Amra, Gafsa (hautes steppes tunisiennes). Thèse,
labo Urbama, université François Rabelais, Tours, 2002.
7 Bourbouze A. Pastoralisme au Maghreb : la révolution
silencieuse. Fourrages 2000(161) : 3-21.
8 Boutonnet JP. La spéculation ovine en Algérie, un produit
clé de la céréaliculture. Série notes et documents n°90.
Montpellier : Institut national de la recherche agronomique
(Inra)-École nationale supérieure agronomique de Montpellier
(Ensam), 1989.
1 Les aspects écologiques sont traités dans
un article différent.2 Les rares terres
cultivables en bas-fonds ou zones d’épandage étaient ouvertes à un
usage individuel selon des modalités variées (tirage au sort annuel
des parcelles…).3 Colonisation de
l’Algérie en 1845, protectorat sur la Tunisie en 1881, puis sur le
Maroc qui, investi dès 1906, n’a été entièrement occupé qu’en
1937.4 Maroc et Tunisie 1956, Algérie
1962.5 Entre la fin du XIXe
siècle et l’an 2000, les populations de la Tunisie, de l’Algérie et
du Maroc sont passées respectivement de 1,8 à 10, de 5 à 30 et de
4,5 à 28 millions d’habitants.6 L’effectif
total de petits ruminants (2004) est respectivement de
22 millions, 21,6 et 8 millions de têtes pour le Maroc,
l’Algérie et la Tunisie.7 C’est-à-dire
briser le système tribal, selon l’expression prêtée à
Bourguiba.8 C’est vrai particulièrement
pour le Maroc, mais non officiel en Algérie (terres
archidomanialisées), et applicable en Tunisie dans le seul grand
Sud.9 Un agriculteur des Ouled M’Hammed,
42 ans (cité par Ben Saad) : «Nous sommes très
conscients de ce qui se passe, mais qu’est-ce que vous voulez qu’on
fasse, les gens ici n’ont pas le choix, il n’y a plus de parcours
pour faire de l’élevage, l’agriculture pluviale ne paye pas assez.
Le résultat, c’est que tout le monde se met à faire des cultures
irriguées et nous dépensons beaucoup d’argent pour aller chercher
l’eau en profondeur. ».
|