ARTICLE
Développement durable, équité intergénérationnelle,
coviabilité des systèmes écologiques et sociaux...
sont devenus des préoccupations majeures tant dans les pays en
développement que dans les pays industrialisés. La relation
population-environnement en constitue un des éléments premiers.
Après avoir porté la réflexion sur les indicateurs
comme outil méthodologique dans une perspective pluridisciplinaire,
les auteurs présentent quelques aspects d'expériences menées
en Tunisie sur les aspects anthropiques de la désertification.
Depuis les années 80, la renaissance de l'intérêt
accordé aux problèmes environnementaux, dans un contexte
de dynamiques socio-économique et démographique très
vives, a suscité l'émergence de nouvelles interrogations
tout autant doctrinales, conceptuelles et méthodologiques que décisionnelles.
S'agissant d'une prise de conscience générale de la nécessité
de préserver l'environnement sans pour autant bloquer le développement
économique et social, on a vu rapidement apparaître de nouveaux
concepts tels le « développement durable » ou «
l'équité intergénération-nelle ». Mais,
dans les faits, le succès médiatique de ce nouveau paradigme
s'est accompagné de sérieuses difficultés d'application.
En effet, l'idée du développement durable dépasse
de loin les points de vue qui ne considèrent les problèmes
d'environnement que comme la projection de l'action de l'homme traduite
par son impact sur le milieu. En apparence reconsidérées
par le développement de théories beaucoup plus « optimistes
», les hypothèses malthusiennes semblent demeurer sous-jacentes
aux fondements des politiques mises en uvre ces deux dernières
décennies sur la scène internationale. La vision écologique
en termes de « capacité de charge » est encore largement
dominante1.
Dans le domaine de la recherche, la traditionnelle dichotomie entre
les approches malthusienne et boserupienne, insistant pour la première
sur les impacts négatifs d'une population nombreuse ou en forte
croissance, et sur ses aspects positifs pour la seconde, a été
pourtant peu à peu remise en cause. Les choix technologiques, les
systèmes fonciers, les modes de consommation ou les modalités
de répartition du revenu s'avèrent être des variables
déterminantes dans le couple population-environnement. Cerner de
manière précise ce nouveau paradigme est assez délicat
puisque c'est justement par le rejet des corrélations simplistes
faussement mécaniques qu'il se définit : on pourrait le
voir comme celui de la « complexité ». Il se caractérise
par l'intégration de certains concepts (approche locale, interdisciplinarité,
étude dynamique), trop souvent négligés dans les
grands schémas traditionnels.
Étude intégrée des processus
sociaux et écologiques
De larges synthèses sur le dépassement nécessaire
des théories malthusiennes et boserupiennes présentent de
nombreux mécanismes « contre-intuitifs » [1, 2] entre
les dynamiques sociales et leurs conséquences sur l'environnement.
Ces mécanismes ne peuvent souvent être décelés
que par une autre manière d'aborder l'étude des relations
population-environnement. En particulier, les aspects dynamiques semblent
fondamentaux. L'observation transversale, même sous-tendue par des
hypothèses sur les processus, reste réductrice lorsqu'on
s'intéresse à des phénomènes qui se déroulent
le plus souvent sur des périodes de l'ordre de plusieurs années
ou décennies. Tenir compte des échelles de temps des différents
processus en jeu et surtout de leurs interactions nécessite que
différentes disciplines scientifiques soient mobilisées.
Autre point important, les échelles spatiales auxquelles se déroulent
les phénomènes doivent être clairement identifiées.
Les études locales mettent souvent en exergue des phénomènes
sociaux et écologiques inobservables à une échelle
plus large. Par exemple, les effets de l'émigration, appréhendés
globalement comme une diminution de la densité humaine du site
de départ et donc un soulagement du milieu naturel, peuvent induire
localement des changements dans les techniques culturales ou productives
à la suite des potentialités accrues d'investissement liées
à l'envoi des revenus. Ainsi, dans certaines zones, une forte émigration
se traduit par un délaissement des activités agricoles locales,
celles-ci procurant un revenu très inférieur et bien plus
aléatoire que l'envoi d'une partie des revenus plus stables des
migrants. Inversement, d'autres régions profitent des revenus de
la migration pour développer une agriculture plus performante,
mécanisée et intensive, avec des conséquences écologiques
très différentes que celles du premier cas.
Ces approches de la complexité et de la diversité ne signifient
pas pour autant un abandon de toute théorisation ou modélisation
des dynamiques population-environnement. Elles nécessitent une
prise de conscience la plus précoce possible de la nécessité
pour les chercheurs d'intégrer non seulement les éléments
utiles pour appréhender les dynamiques sociales et écologiques
mais surtout les éléments de leurs interactions, de leurs
modes d'actions croisées les plus importants, des échelles
temporelles et spatiales au sein desquelles elles se déploient.
En résumé, il faut insister sur la nécessité
du dépassement de la simple juxtaposition d'études de sciences
écologiques et sociales.
Dans cet esprit, la question est de savoir quels outils méthodologiques
sont le mieux adaptés. La systémique, dont l'esprit demeure,
s'est avérée très lourde à mettre en uvre
de manière opérationnelle dans la définition des
nombreuses équations régissant les interactions, et trop
sensible à la formulation du modèle. Donnant toute sa quintessence
à l'espace, le développement des systèmes d'information
géographique (SIG) a eu le mérite de fédérer
des spécialistes de différentes disciplines et de leur permettre
de dialoguer autour d'un outil commun, dont l'intérêt pour
le champ de recherche qui nous intéresse n'est plus mis en doute
par personne. Seulement, deux considérations viennent montrer les
limites des SIG : d'abord leurs possibilités réduites de
traiter des aspects dynamiques, ensuite le manque de réflexion
commune autour des informations mêmes que doivent traiter les SIG.
C'est pourquoi, pour mieux cerner les contours de ce que pourrait signifier
le développement durable, la question de l'observation continue
d'indicateurs s'est posée à la communauté des décideurs
et des chercheurs.
Réflexion sur les indicateurs comme outils
méthodologiques
C'est surtout après les recommandations de l'Agenda 21 de la
Conférence des Nations unies pour l'environnement et le développement
qui s'est tenue à Rio en 1992, sur la collecte d'indicateurs de
développement durable (IDD), que les recherches se sont développées
(encadré 1). Bien sûr, le champ n'était
pas vierge. Les économistes ont de manière séculaire
leurs « agrégats », les démographes, pour pallier
ou compléter une statistique déficiente ou insuffisante,
ont créé dans les pays en développement des observatoires
de population, dont certains fournissent des données sans interruption
depuis plus de trente ans. Les hydrologues, les climatologues ou les phyto-écologues
recueillent des données régulièrement dans leur champ
de compétence. L'observation à long terme et le recueil
systématique d'indicateurs ne sont pas choses nouvelles. En revanche,
la confrontation des données de différents champs disciplinaires
est une idée neuve qui nécessite évidemment, pour
les raisons que nous avons déjà évoquées,
une véritable réflexion si l'on veut dépasser la
simple juxtaposition de plusieurs bases de données et créer
un véritable observatoire sur l'interactivité des processus.
Une part importante de cette réflexion s'est d'abord portée
sur la définition et les propriétés souhaitables
de l'indicateur2 [3]. Ces dernières sont essentiellement
liées aux idées de pertinence politique, d'utilité
pour les utilisateurs, de justesse d'analyse et de mesurabilité.
Cette dernière notion inclut celle de rapport coût/bénéfice
raisonnable.
Après avoir posé ces jalons, le débat s'est orienté
sur les aspects de généralité versus spécificité
des indicateurs. Bouni fournit une réponse à cette interrogation
: « Aujourd'hui, il semble que la tendance générale
s'oriente plutôt vers l'homogénéisation de la définition
des IDD avec notamment les travaux à venir de l'Ifen contribuant
à définir des systèmes d'indicateurs du développement
durable qui auront vocation à être utilisés à
tous les niveaux décisionnels. L'intérêt de ces travaux
n'est pas à remettre en cause, car ils assurent également
être le seul moyen pour que ces indicateurs soient instruits au
niveau national. Cependant, l'enjeu du développement durable réside
également dans la capacité à concevoir et renseigner
des indicateurs propres à assurer la définition et le suivi
de politiques de développement durable définies aux échelles
décisionnelles territoriales et sectorielles. Il est donc particulièrement
important de fournir une référence méthodologique
utilisable à ces niveaux et qui permette une véritable adaptation
des outils d'information à des contextes spécifiques sans
remettre en cause les principes de base du développement durable
[4]. » Il est clair que la résolution de cette dualité
entre l'universalité d'indicateurs à visée comparative
et la spécificité d'indicateurs jugés localement
indispensables est une affaire de savant dosage. Elle ne peut être
élucidée qu'à partir de questions très claires
posées à l'ensemble du dispositif de recueil d'informations
mis en place. La présentation du montage d'un tel dispositif en
Tunisie rurale va nous permettre de rendre opérationnels les quelques
concepts présentés jusque-là.
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Encadré 1
Le test des indicateurs
de développement durable en Tunisie
La Tunisie a proposé, à la
fin de l'année 1997, de mener son test national des 134 indicateurs
de développement durable (IDD) élaborés par
la Commission des Nations unies pour le développement durable
(UNCSD). L'Observatoire tunisien de l'environnement et du développement
(OTED) a été désigné comme point focal
agissant pour le compte du ministère de l'Environnement et
de l'Aménagement du territoire.
Dans le cadre de ce test, la Tunisie est
jumelée avec la France. Le point focal français est
l'Institut français de l'environnement (IFEN) [8].
Le test tunisien est mené sous l'égide
de la Commission nationale de développement durable (CNDD)
et de son comité technique. Il s'inscrit largement dans le
Programme d'action nationale de l'environnement et du développement
durable : Agenda 21 national, adopté en 1995. Le test s'est
déroulé dans un cadre de concertation élargie,
à laquelle ont pris part les experts et représentants
des organismes et institutions concernés par le sujet en
Tunisie [9].
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Expérience en Tunisie
Un programme de recherche (encadré 2)
a fait de ces questions sa thématique principale. Dans la mouvance
des idées développées ci-dessus, l'objectif est de
fournir une liste d'indicateurs de la relation population-environnement
qui pourraient être utiles au développement durable. Quelques
principes de base ont guidé cette recherche.
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Encadré 2
Le programme DYPEN
Le programme de recherche DYPEN (Dynamique population environnement)
mené par un collectif tuniso-français a connu une
première phase d'analyse des processus d'interaction entre
les populations rurales et leur environnement physique dans trois
sites en Tunisie rurale (1989-1995). Une deuxième phase (1996-2000)
doit permettre la mise en place d'observatoires de la relation population-environnement
dans quatre sites présentant des thématiques environnementales
distinctes : la déforestation en Kroumirie, l'érosion
des sols dans la région de Bargou, la désertification
à Menzel Habib, la gestion de l'eau dans l'oasis d'El Faouar.
Pour une présentation synthétique du programme, on
pourra se référer à Picouët [10].
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Génèse et élaboration d'un
indicateur
L'élaboration d'un indicateur ou d'un dispositif d'indicateurs
pose des difficultés majeures dans la mesure où l'indicateur
devrait alimenter un référentiel scientifique cohérent
émanant d'un processus de réflexion, d'analyse et d'interprétation
scientifiques. En effet si cette qualité de pertinence scientifique
de l'indicateur est soulevée par certains auteurs [5], l'expérience
menée en Tunisie par le collectif de recherche a le mérite
de tenter certaines applications de ce principe.
En effet, cette expérience a révélé combien
il est utile que l'indicateur soit lié à une interrogation
scientifique par rapport à un schéma de fonctionnement global
du système, traduit par les sphères écologique et
sociale. C'est à travers un processus de recherche interdisciplinaire
réunissant environ une trentaine de spécialistes des sciences
sociales et des sciences de la nature que les indicateurs de la relation
population-environnement ont été élaborés.
Cette recherche a duré une dizaine d'années et a été
conduite dans divers contextes édapho-climatiques et socio-économiques
de la Tunisie rurale.
Choix de l'échelle
Locale, celle-ci traduit la volonté d'entrer de manière
fine dans la nature des interactions population-environnement. En outre,
elle correspond à une unité de décision administrative
(la Délégation), facilitant à la fois la justification
de la valeur ajoutée directe de la recherche et l'enrichissement
mutuel des informations entre les décideurs et les chercheurs.
Cette échelle choisie pour l'observation devrait apporter des réponses
à certains phénomènes observés à l'échelle
nationale ou régionale dans le cadre du test national sur les indicateurs
de développement durable. Par conséquent, le souci d'intégration
de l'approche adoptée à d'autres dispositifs d'observation
est non seulement possible mais souhaitable.
Aspect comparatif
La question universalité/spécificité des futurs
indicateurs a été au cur du dispositif de recherche,
que ce soit dans le recueil des informations ou dans la réalisation
des analyses. En premier lieu, quatre sites différents ont été
retenus en Tunisie rurale (carte),
en fonction de thématiques écologiques diverses. Dans ces
quatre sites, des enquêtes similaires concernant les domaines économiques,
socio-démographiques, agricoles, et liés à la gestion
de l'énergie et des ressources, ont été menées
sur 600 ménages en moyenne par site, soit un échantillon
du quart de la population. Parallèlement, des modules thématiques
transversaux aux quatre zones analysaient des thèmes tels que l'activité
des ménages, leur démographie, les aspects institutionnels
de la gestion de l'environnement, les innovations technologiques, ou encore
les aspects de genre, de plus en plus pris en compte dans les problèmes
d'environnement dans les pays en développement.
L'aspect comparatif de ces différents dispositifs permet de préciser
la nature et la sphère d'influence d'un phénomène.
Par exemple, voir si les migrations dépendent davantage d'une dynamique
familiale propre (ce qui peut être mis en évidence par la
réalisation de typologies des ménages ruraux) ou d'une région
particulière est fondamental. Les analyses de variance intrazones
et interzones montrent le degré d'homogénéité
ou d'hétérogénéité d'un phénomène
et indiquent in fine le niveau de recueil du futur indicateur qui
s'y référera.
Pour ne pas gommer ces hétérogénéités
spatiales, et passer ainsi à côté de processus essentiels
dans la compréhension des relations population-environnement, des
études beaucoup plus localisées ont été réalisées.
Par la connaissance fine qu'elles apportent, que l'on peut décrire
brièvement comme étant de type « monographie de terrain
», elles permettent de dégager les hypothèses des interactions
entre les dynamiques écologiques et sociales.
Interdisciplinarité
Traditionnellement plus à l'aise dans les études pointues
de leur propre discipline, les chercheurs ont dû apprendre à
communiquer autour de ces questions. Connaissant bien ou ayant des idées
précises sur les indicateurs internes à leurs champs d'application,
la réflexion a été plus délicate sur la définition
d'indicateurs interface, nécessaires à la mise en concordance
des sphères écologiques ou sociales. Sans entrer ici dans
le détail, signalons que ce sont principalement des indicateurs
des sphères de la production agricole et de l'usage des ressources
qui ont été retenus.
Indicateurs et espace
Puisqu'ils ne se déploient pas dans les mêmes espaces,
mais aussi parce qu'on ne les recueille pas de la même manière,
la confrontation des indicateurs sociaux (échelle administrative),
écologiques (échelle de l'entité physique associée
au phénomène) et des indicateurs d'interface se fait à
travers leur intégration dans un SIG. Chaque site dispose de son
propre SIG, mais élaboré sur des bases communes et autorisant
une confrontation.
Affinons cette présentation en montrant sur un exemple l'apport
de l'approche « indicateurs » à l'étude des aspects
anthropiques de la désertification.
Quels types d'indicateurs pour suivre les aspects
anthropiques de la désertification ?
Les recherches sur la désertification ont depuis une vingtaine
d'années une composante quasi exclusivement écologique.
Bien sûr, il fallait cerner le problème, essayer d'évaluer
l'impact du climat et celui des activités humaines. Mais la compréhension
même des motivations des populations quant à leur influence
sur le milieu naturel restait le plus souvent absente de ces études.
Dans le site de Menzel Habib (photo
1), situé dans le Gouvernorat de Gabès, nous
avons pu mettre en exergue l'importance des pratiques humaines dans les
épisodes de désertification qu'a connus la région
[6]. En particulier, les statuts fonciers et les modes de faire-valoir
se révèlent une composante importante. La privatisation
de terres, collectives jusque dans les années 70, a entraîné
une course à l'appropriation qui s'est traduite par une mise en
culture systématique chaque année, alors que la pluviométrie
ne le permet qu'en moyenne une année sur cinq [7]. L'application
du principe selon lequel « la terre appartient à celui qui
la met en valeur » est donc un des rouages du mécanisme de
désertification observé dans le cas présent, aggravé
par la présence de fréquents vents de sable (photo
2).
Avec la désagrégation des solidarités collectives,
un deuxième mécanisme important en termes d'impact écologique
a été mis en évidence. Les anciens modes de gestion
de l'aléa en contexte climatique aride, fondés sur un partage
collectif des risques, se sont transformés en des stratégies
de pluriactivité au niveau du ménage. L'élevage (photo
3) ou l'activité agricole (photo
4) au niveau local ne sont plus qu'une des activités qui
s'offrent aux familles. Ces dernières peuvent désormais
plus facilement tabler sur des revenus issus de travaux salariés
dans les agglomérations voisines, facilités en cela par
une double résidence et une désaffection temporaire des
logements à Menzel Habib les mauvaises années. Cette émigration
temporaire peut aussi se transformer en un exode définitif. La
diversité de ce portefeuille d'activités, l'accroissement
des opportunités et l'utilisation des revenus monétaires
qui en sont issus induisent des comportements très différenciés
en termes de pratiques agricoles et d'élevage et donc des impacts
différents sur le milieu naturel.
Le troisième exemple indique la nécessité de prendre
en compte la durée. En effet, si l'on veut mesurer l'efficacité
des travaux de lutte contre la désertification, on pourrait se
contenter d'afficher la superficie des zones aménagées ou
la longueur des aménagements (photo
5) à la date de leur mise en service. Or, à moyen
terme, le détournement de ces matériaux à des fins
domestiques de la part des populations (photo
6) rend caduque cette seule mesure initiale. L'assentiment des
acteurs concernés par la préservation du milieu naturel
est une variable primordiale trop souvent négligée, pourtant
souvent décelable à la seule observation de l'évolution
des aménagements initiaux.
La connaissance de ces divers résultats est évidemment
nécessaire pour mettre en place des indicateurs du suivi de la
désertification dès lors que l'on souhaite comprendre ses
mécanismes sous-jacents et agir dessus. Au-delà des indicateurs
décrivant l'état de dégradation des sols, il faut
proposer d'autres pistes pour les confronter à des indicateurs
révélant les comportements des sociétés humaines
ayant à voir avec la désertification. Pour ce faire, même
si la distinction est parfois difficile, nous faisons une différence
entre les indicateurs des sphères économique/socio-démographique
et les indicateurs des sphères que nous avons qualifiées
« interface ». À un indicateur économique et à
un indicateur du milieu naturel peuvent être associés un
ou plusieurs indicateurs interface qui expliquent les liaisons les plus
importantes entre les deux premiers. Cette approche permet de mieux poser
les hypothèses sous-jacentes à l'étude de la désertification.
Si on part du postulat qu'une population nombreuse est synonyme de dégradation,
encore faut-il en montrer les mécanismes au-delà de termes
vagues tel « l'accroissement de la pression sur le milieu ».
Dans ce cas précis, l'indicateur interface se situe dans la sphère
des pratiques agricoles et d'usage des ressources. Des allers et retours
permanents devraient permettre d'affiner conjointement les schémas
d'analyse et les indicateurs, comme l'indiquent les exemples des figures
1 et 2. L'utilisation d'un SIG
permet de garder une certaine souplesse quant aux échelles et délimitations
retenues dans la spatialisation des indicateurs. Elles peuvent être
déterminées dans une démarche davantage orientée
vers la recherche ou bien selon une optique d'aide à la décision
et épouser dans ce dernier cas un découpage administratif.
L'intérêt du suivi de ces indicateurs interface est donc
double. Primo, il offre une garantie supplémentaire quant
à la création d'un véritable observatoire de la relation
population-environnement et non pas de la simple juxtaposition de deux
observatoires séparés. Secundo, il permet de relier
le recueil des indicateurs à des schémas explicatifs, des
théories ou des modèles qui eux-mêmes vont servir
à développer une meilleure connaissance des dynamiques conjointes
sociales et écologiques. À terme, il faut bien sûr
se méfier des impasses ou des hypothèses qui s'avèrent
erronées et ne pas hésiter à revoir quelques indicateurs.
Cependant, n'oublions pas que montrer l'absence d'une corrélation
entre deux ou plusieurs indicateurs, et donc que tel schéma ne
fonctionne pas, est aussi un résultat en soi.
Apport des indicateurs dans le dialogue entre
les décideurs et les chercheurs
La lourdeur des dispositifs scientifiques mis en place par les méthodes
d'observation usuelles, leur coût élevé, leur besoin
important en compétence et en temps, leur manque de flexibilité
pour fournir les réponses aux questions posées au moment
voulu et opportun, tous ces éléments plaident pour une approche
opérationnelle et efficace en termes de coût et de délais,
qui réponde aux exigences des décideurs. L'approche par
les indicateurs peut répondre à ces exigences, si elle ne
se réduit pas à une simple procédure mécanique
de collecte d'informations et de données sans analyse scientifique
pour les resituer dans un mode de fonctionnement de la réalité.
Le dispositif de recherche décrit ci-dessus a permis de dégager
la pertinence de certains indicateurs, on pourrait presque dire de les
« valider », si tant est que ce mot a un sens dans une telle
thématique de recherche.
Mais cette confrontation entre l'analyse des processus et la définition
d'indicateurs ne doit pas être figée en la seule proposition
de suivi des IDD. Il faut au cours de l'observation les analyser, les
critiquer et si besoin en supprimer, transformer, actualiser ou en ajouter,
au gré des résultats des expertises scientifiques, des exigences
des décideurs et de l'évolution du contexte étudié.
Cette dynamique du dialogue est le point crucial dans les rapports décideurs-chercheurs,
à la fois primum movens et résultat dans le suivi
des indicateurs.
1 « The view is dominant today that population growth
is a major cause of ressource depletion, as a society struggles to feed
its rapidly growing population [1]. »2 « Paramètre
ou valeur calculée à partir de paramètres, donnant
des indications sur ou décrivant l'état d'un phénomène,
de l'environnement ou d'une zone géographique, d'une portée
supérieure aux informations directement liées à la
valeur d'un paramètre (p. 19). »
CONCLUSION
La présentation d'une expérience de recherche qui s'inscrit
dans le domaine du paradigme de la complexité pour l'étude
des relations population-environnement ne doit pas donner l'impression
du rejet pur et simple des approches malthusiennes ou boserupiennes. Les
unes et les autres ont leur domaine de validité, leur pertinence
sur des thèmes, des échelles de temps et d'espace qu'il
convient de mieux reconnaître. Si Malthus a élaboré,
très jeune, sa théorie comme une pure construction intellectuelle,
il l'a constamment affinée tout au long de sa vie par l'observation
in situ de nombreuses populations dans leur environnement. Les
nouvelles approches doivent elles aussi se fonder sur de nombreuses observations,
mettre en relation les indicateurs les plus pertinents et opérer
un va-et-vient incessant entre la confrontation des données recueillies
et les modèles élaborés, en suivant au plus près
les préoccupations des décideurs. C'est donc, à notre
avis, à la fois sur les aspects d'outils méthodologiques
et sur la constitution d'un espace de dialogue que se situe toute la richesse
du suivi des indicateurs de la relation population-environnement.
Remerciements
Les auteurs remercient MM. Didier Génin et Michel Picouët
pour leurs commentaires sur ce texte.
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