ARTICLE
ocl.2011.0411
Auteur(s) : Christophe Sausse1, Didier Chollet2, Philippe Delval3, Philippe Girardin4, Philippe Jupont5, Laetitia Masson6, Pauline Metge1, Raymond Reau1
1 Cetiom,
Avenue Lucien Brétignières
78 850 Thiverval-Grignon,
France
2 Cetiom,
Bât., M1, BP 506,
69125 Lyon-St Éxupéry Aéroport,
France
3 ACTA 1,
rue Bourgelat,
69280 Marcy l’Etoile,
France
4 Inra UMR Nancy-Université ,
INRA Agronomie et Environnement Nancy-Colmar,
BP 20507,
68021 Colmar Cedex,
France
5 Cetiom,
ZAE Capnord,
10 avenue de Dallas,
21000 Dijon,
France
6 Chambre de d’Agriculture de l’Isère,
38 110 La Tour du Pin,
France
L’ambroisie (Ambrosia artemisiifolia L.) est une plante
adventice des cultures de printemps, également à l’origine d’un
grave problème de santé publique, en raison de son pollen allergène
auquel un peu plus de 10 % de la population exposée est
sensible sur une période de mi-juillet à mi-septembre (Girodet,
2008). Cette plante pionnière a tendance à envahir aussi bien les
espaces agricoles que non agricoles : voiries, chantier,
friches... Introduite en France depuis la fin du XIXe
siècle, elle est actuellement en expansion (Chauvel et al.,
2006). Ses caractéristiques biologiques en font un adversaire
redoutable. Chaque plant produit entre 300 et 6 000 akènes,
dont la viabilité peut atteindre plus de 40 ans et qui se
dispersent via des vecteurs variés : eau, terre, engins de
travail du sol, récolte, transports, terrassement… (Fumanal,
2007 ; Chauvel et al., 2006). Enfin, l’ambroisie
appartient à la même famille botanique que le tournesol, ce qui
rend son désherbage chimique de prélevée délicat, même si la mise
sur le marché depuis 2010 de tournesols tolérants à des herbicides
de la famille des ALS permet dorénavant d’élargir la gamme de
solutions. Des champs de tournesol fortement infestés ont ainsi
conduit à désigner cette culture comme un des principaux
responsables de la situation alarmante observée dans certains
secteurs de la région Rhône-Alpes.
Cette situation a interpellé le Cetiom qui a décidé d’engager
avec d’autres partenaires scientifiques et techniques un programme
de recherche-développement visant à fournir des réponses
opérationnelles au problème de l’ambroisie. Ce problème présente
des spécificités qui ont imposé une approche innovante, éloignée de
celle classiquement mobilisée en agronomie : l’ambroisie est à
la fois un enjeu économique pour les agriculteurs et les filières
de grandes cultures et un enjeu de santé publique. D’autre part, le
problème de l’ambroisie ne concerne pas seulement les parcelles
agricoles, mais un ensemble d’habitats potentiellement favorables
gérés par des acteurs variés. Il doit donc être traité à l’échelle
du territoire.
Ces spécificités font du problème de l’ambroisie un cas typique
des problèmes plus généraux posés par l’objectif de développement
durable : à l’objectif prioritaire et historique des résultats
économiques pour les entreprises agricoles se sont ajouté de
nouveaux objectifs, qui répondent à des enjeux environnementaux,
sociaux comme de santé publique. D’autre part, la parcelle laisse
place au territoire, qui est à la fois un objet à décrire avec de
nouvelles méthodes et concepts, et une arène inhabituelle ou
cohabitent des acteurs agricoles et non agricoles qui ne partagent
pas toujours les mêmes points de vue. Ces problèmes renouvellent
les questions posées aux organismes de développement agricole.
Comment, en pratique, combiner des objectifs divers pour guider
l’action collective ? Face à des situations complexes, dont la
représentation peut varier selon les intervenants, comment assurer
un point de vue partagé et suffisamment synthétique pour ne pas
inhiber l’action ? Enfin, quelle peut être la place du
technicien dans ce nouveau processus de prise de
décision ?
La méthode du tableau de bord formalisée par Girardin et
al. (2005) apporte des réponses à ces questions en permettant
l’élaboration d’une plateforme de discussion commune pour
formaliser un plan d’actions et en suivre la bonne exécution. Cet
article décrit la mise au point et le test de cette méthode sur une
zone pilote en Isère. Au-delà de la proposition utilisable pour la
gestion territoriale multi-acteurs d’une plante invasive, nous
avons cherché à tirer des leçons sur les conditions d’utilisation
de ce type d’outil, et les implications de ce type de démarche
territoriale pour l’agronomie.
Matériels et méthodes
Contexte
Le secteur Nord-Isère, situé au sud de l’agglomération lyonnaise
est une des zones historiques d’implantation de l’ambroisie en
France (Chauvel et al., 2006). Il constitue un point noir,
de par son fort niveau d’infestation et sa proximité avec
l’agglomération lyonnaise : le pollen allergène produit en
quantité lors de la floraison touche un grand nombre d’habitants.
Le problème de santé publique a donné lieu localement à un vif
débat sur le partage des responsabilités. L’agriculture a été mise
en accusation, et plus particulièrement l’impact de certaines
politiques agricoles favorisant les mises en jachère et la culture
du tournesol (Déchamp, 2001). Mais progressivement, la nécessité
d’un rapprochement entre les différents acteurs s’est imposée.
C’est dans ce contexte qu’une action concertée de lutte contre
l’ambroisie a été lancée en 2004 dans le cadre du contrat global de
développement « Isère Porte des Alpes ». Cette opération
pilote vise à coordonner les efforts de tous les intervenants, et
bénéficie du soutien financier de huit communes, du conseil général
de l’Isère et du ministère de la Santé.
Afin de contribuer au pilotage de l’action concertée, plusieurs
organismes de recherche et de développement agricoles se sont
associés pour mettre au point un tableau de bord de l’évolution de
l’ambroisie dans les différents espaces/compartiments du
territoire, des pratiques des différents acteurs, et du programme
de lutte. Ce tableau vise à suivre dans le temps et à évaluer les
actions mises en œuvre et leurs résultats en termes d’impacts
environnementaux voire sanitaires. Une première version a été
élaborée et testée en 2005 (Jupont, 2005). L’évaluation a été
reconduite en 2007 sur la base de ce tableau de bord, dont certains
éléments ont été remaniés (anonyme, 2008). Nous présentons ici
cette dernière version.
Conception du programme d’actions et du tableau de bord
Principes généraux
Nous nous sommes inspirés des concepts de démarche qualité et de
management environnemental, déjà éprouvés dans le cas de la gestion
de l’azote en grandes cultures (Meynard et al., 2002). La
démarche suit le principe de « boucle de progrès », avec
une réévaluation régulière des programmes de lutte en fonction des
résultats constatés et des actions mises en œuvre, dans le but
d’améliorer la situation pas à pas. Il s’agit d’adapter la
stratégie de lutte à partir d’un premier diagnostic prenant en
compte les pratiques des différents acteurs, et le degré
d’infestation en ambroisie. Suite au diagnostic initial, les
actions entreprises font l’objet d’un suivi évaluation régulier en
termes de moyens mis en œuvre, d’évolution des pratiques et de la
présence de l’ambroisie sur le territoire concerné. Avec ce
dispositif d’amélioration continue, il s’agit d’affiner
progressivement la stratégie de lutte, tout en permettant aux
différents gestionnaires engagés dans l’opération d’informer le
public sur les moyens mis en œuvre et de communiquer sur les
résultats obtenus. Le suivi-évaluation est facilité par un tableau
de bord élaboré en plusieurs étapes :
- 1. Les programmes de lutte contre l’ambroisie réalisés
par les différents acteurs du site pilote sont décrits en détail
(agglomérations, communes, agriculteurs, gestionnaires des voiries,
etc.).
- 2. Un ensemble d’indicateurs d’évaluation est défini,
relatifs aux moyens mis en œuvre, à l’évolution des pratiques de
lutte et à la pression de l’ambroisie dans le paysage.
- 3. Ces informations nombreuses sont structurées dans un
figuré synthétique et visuel agrégeant les différents indicateurs
et facilitant le suivi par des décideurs et des gestionnaires.
Cette structuration se fait selon un double mouvement : les
objectifs de l’opération sont décomposés en sous objectifs puis en
actions directement mesurables par des variables. Ces variables
sont ensuite transformées en indicateurs via la comparaison à des
valeurs seuils, puis agrégées de manière ascendante selon des
règles de décision, pour aboutir à la partie haute du tableau,
facile d’accès et directement exploitable par les gestionnaires
(figure
1).
Les travaux ont concerné un volet agricole et un volet non
agricole concernant friches, chantiers et linéaires. Seul le
premier volet a été mené entièrement à terme avec test sur le
terrain. C’est ce volet qui est présenté ici. Une proposition non
testée pour le volet non agricole est néanmoins disponible
(anonyme, 2008).
Élaboration du programme d’actions
Le programme d’actions a été élaboré en mobilisant des experts
venant d’horizons variés (instituts techniques, Inra, Chambres
d’Agriculture), et par l’exploitation de diagnostics réalisés en
exploitations agricoles (Metge, 2005). Les pratiques les plus
efficaces et applicables ont été recensées (anonyme, 2008). En
raison des difficultés à mettre en œuvre des dispositifs
spécifiques de lutte type MAE (mesures agro-environnementales),
nous présentons ici un programme basé sur la promotion de messages
techniques clé, via les moyens habituellement mis en œuvre par les
organismes de développement : courriers, articles dans la
presse locale, visites d’essai, réunions.
L’enjeu global peut être décrit comme suit : améliorer la
qualité de l’air en réduisant la pression pollinique par le
contrôle de l’ambroisie. La traduction de cet enjeu en objectifs
opérationnels n’est pas évidente. Faut-il viser la réduction de
l’émission de pollen avec des résultats immédiats, ou bien la
limitation de la production et de la dispersion de graines dans une
stratégie de plus long terme ? En milieu agricole, la lutte en
végétation consistera en général à détruire l’intégralité de la
plante en culture ou à l’interculture, et le risque est
d’intervenir trop tard après le début de l’émission de pollen. Sur
jachère et en milieu non agricole, ce risque existe toujours, mais
les pratiques de fauche ou de broyage qui y sont employées font
courir en plus le risque d’intervenir trop tôt : l’ambroisie
peut redémarrer avec une production accrue d’inflorescence femelle
et donc de graines. Dans les deux cas, il convient d’ajuster au
mieux les actions pour limiter à la fois la production de pollen et
de graines.
En milieu agricole, deux objectifs opérationnels ont été
intégrés dans le programme et le tableau de bord :
- 1). La réduction de la production de pollen et de
graines ; elle peut être obtenue par des actions préventives
visant à éviter la levée (mise en place d’un couvert, désherbage de
prélevée sur tournesol et pois), ou bien curative avant floraison
(désherbage mécanique et chimique de post-levée, broyage sur
jachères et bandes enherbées). Cet objectif peut être décliné pour
chaque type d’espace favorable au développement de
l’ambroisie : les cultures de printemps ont le même cycle
biologique ; les intercultures estivales offrent des
conditions de développement idéales pour les ambroisies déjà
présentes avant récolte ; enfin les jachères et bandes
enherbées sont des espaces critiques la première année
d’implantation. Les messages techniques correspondant à cet
objectif ont concerné :
- –. Sur culture de printemps : l’adéquation des
programmes de désherbage chimique au contrôle précoce de
l’ambroisie (toutes cultures) ; les conditions d’hygrométrie
au désherbage sur tournesol et sorgho ; la promotion du binage
sur cultures sarclées.
- –. Sur interculture estivale : les interventions
mécaniques ou chimiques visant à détruire l’ambroisie avant
floraison ; l’implantation de CIPAN (cultures intermédiaires
pièges à nitrates).
- –. Sur jachères et bandes enherbées : le broyage
juste avant floraison ;
- 2). L’évitement de la dissémination des graines lors des
chantiers de récolte ; c’est le second objectif opérationnel,
donnant lieux à deux messages concernant les parcelles
infestées : le nettoyage de la moissonneuse après récolte, et
la récolte de la zone la moins infestée vers la plus infestée.
Construction du tableau de bord
Les variables correspondant aux actions et à l’état du milieu
sont transformées en indicateurs après comparaison à un ou
plusieurs seuils. Dans le cas présent, nous avons opté pour trois
états possibles par indicateur :
- –. défavorable (signal rouge) : la variable est
inférieure ou égale à un seuil véto ;
- –. intermédiaire (signal orange) : la variable est
comprise entre le seuil véto et le seuil objectif ;
- –. favorable (signal vert) : la variable est
supérieure ou égale au seuil objectif
Les indicateurs sont classés au sein du tableau de bord selon le
modèle PER (pression-état-réponse) proposé par l’OCDE (OECD, 1997).
Les indicateurs d’état correspondent aux pourcentages de surfaces
infestées par type d’espace. Les indicateurs de pression
correspondent aux pourcentages de surfaces sur lesquelles la
pratique de lutte adaptée est mise en œuvre. Enfin, les indicateurs
de réponse correspondent aux pourcentages d’atteinte des objectifs
de communication.
Il est possible d’agréger les indicateurs depuis les cadrans de
base jusqu’aux cadrans de pilotage de plusieurs façons. Nous avons
choisi de structurer le tableau de bord agricole par type d’espace
(cultures de printemps, intercultures estivales, prairie et
jachères), ce qui permet d’identifier la contribution de chacun
d’entre eux aux résultats du programme de lutte.
Définition des seuils pour les indicateurs d’état
Les cartographies effectuées dans le cadre du projet ont permis
d’étalonner les seuils d’infestation, cette dernière étant défini
comme présence significative (plus d’une ambroisie pour environ 100
m2). Après évaluation sur la base des résultats 2005 et
2007 et appréciation des experts du comité technique sur les
possibilités effectives de contrôle pour les différentes cultures,
il a été proposé de différencier les seuils d’infestations,
c’est-à-dire les pourcentages d’espaces infestés à ne pas dépasser,
en quatre catégories :
- –. prairies : objectif = 5 %; véto =
15 % ;
- –. intercultures (colza et céréales) : objectif =
20 %; véto = 35 % ;
- –. maïs : objectif = 10 %; véto =
20 % ;
- –. pois, tournesol : objectif = 50 %; véto =
65 %.
Définition des seuils pour les indicateurs de pression et de
réponse
Les seuils concernant les indicateurs de pression ont été
calibrés après les premiers retours d’enquête. Pour les
intercultures jachères et bandes enherbées, les marges de manœuvre
relativement importantes dont bénéficient les agriculteurs ont
justifié des seuils assez sévères (objectif de 95 % des
surfaces conformes et véto de 85 %).
Pour les indicateurs de réponse, nous avons opté pour le
principe de seuils relatifs : les moyens engagés sur la
période p sont rapportés à ceux engagés pour la période p-1, avec
pour objectif le maintien des actions de communication au même
niveau et un véto à 85 %.
Règles de décision
La version initiale du tableau de bord présentait les règles
générales suivantes pour agréger les cadrans d’un niveau inférieur
vers un niveau supérieur :
- –. Nr No et Nv sont le nombre de cadran du niveau
inférieur avec respectivement un signal d’alerte rouge orange et
vert.
- –. Si Nr>1 alors le cadran du niveau supérieur est
rouge.
- –. Si Nr=1 et No≥1 et Nv=0 alors rouge.
- –. Si Nr=1 et No≥1 et Nv≥1 alors orange.
- –. Si Nr=1 et No=0 et Nv≥1 alors orange.
- –. Si Nr=0 et No≥Nv alors orange.
Dans les autres cas, le cadran du niveau supérieur est vert.
Suite aux diagnostics 2005 et 2007, ces règles ont été adaptées
pour les indicateurs d’état et de pression qui concernent des
superficies bien définies (cultures, jachères, type de culture
d’hiver ou de printemps…), ceci de manière à prendre en compte
leurs contributions relatives. En effet une évolution sur une
culture marginale en superficie pouvait conduire à juger d’une
évolution globale non proportionnelle sur les espaces agricoles
(par exemple, les pratiques défavorables sur pois dégradaient les
résultats 2005 sur cultures de printemps de manière injuste en
raison de la faible superficie de cette culture). Pour éviter cet
écueil et permettre d’améliorer l’efficience des actions, une
pondération selon la surface a été intégrée aux règles de décision.
Selon ce principe et afin d’agréger les indicateurs entre un niveau
n et un niveau n+1, les seuils sont recalculés pour l’espace de
niveau n+1 considéré à partir des seuils définis pour chaque
culture ou sous-espace de niveau n, selon la formule :
Proportion de l’espace conforme à l’objectif = 
avec :
- –. Pi = proportion de la surface du sous-espace
(culture) i devant atteindre le seuil ;
- –. Si = superficie couverte par le sous-espace i.
La formule donne la proportion de l’espace infesté (ou traité
par une pratique particulière) obtenu si l’on atteint l’objectif
d’infestation (traitement) pour chaque culture.
Test et recueil des informations
Le tableau de bord agricole a été renseigné en 2005 puis 2007.
Nous avons opté pour une cartographie de l’infestation à l’échelle
parcelle permettant à la fois le renseignement du tableau de bord
et l’obtention de données spatialisées pour un diagnostic détaillé.
La cartographie de l’état de l’ambroisie sur l’ensemble de la zone
pilote n’était pas envisageable en raison des moyens à engager.
L’évaluation a donc été réalisée par une prospection sur la moitié
de la superficie totale de la zone pilote, soit trois des huit
communes impliquées : Bourgoin-Jallieu,
Saint-Quentin-Fallavier et Bonnefamille. Ces trois communes ont été
choisies pour leur complémentarité et la diversité des situations
et paysages qu’elles comportent (péri-urbain, zones industrielles,
petite agriculture, grandes cultures et élevage…). La prospection a
été réalisée en deux temps, début juin pour les cultures de
printemps et les prairies, à partir mi-juillet pour les
intercultures, c’est-à-dire début floraison de l’ambroisie. En
2005, chaque parcelle prospectée a fait l’objet du traitement
suivant :
- –. attribution d’un identifiant ;
- –. relevé de contours sur carte papier, à partir
d’orthophotos ;
- –. notation : l’occupation de la parcelle (i.e.
type de culture ou d’interculture) et densité d’ambroisie estimée
suivant une note visuelle en cinq classes correspondant aux ordres
de grandeur : pas de plante, rare (jusqu’à une pour 100
m2), jusqu’à 5 plantes/m2, de 6 à 20
plantes/m2, de 21 à 50 plantes/m2 et plus de
50 plantes/m2.
En 2007, la base cartographique 2005 a été réutilisée pour les
notations, mais quelques redécoupages de parcelles ont dû être
effectués. Les relevés de terrain ont été saisis dans un système
d’information géographique sous le logiciel ArcGis©, ce
qui a permis d’estimer la distribution des densités d’ambroisie
pour la sole de chaque culture du périmètre.
Pour suivre les pratiques agricoles en 2005, un échantillon de
20 agriculteurs a été choisi aléatoirement parmi les 86
agriculteurs des 8 communes, à partir d’une liste fournie par
la chambre d’agriculture de l’Isère. Chacun a été interviewé par
téléphone sur la gestion de ses cultures et de l’ambroisie dans son
exploitation. Le questionnaire portait sur les pratiques de
désherbage ou de binage sur les cultures de l’exploitation, la
gestion des zones en jachères et des prairies, et enfin les
modalités de récolte. Les enquêtes 2007 ont été menées de manière
identique sur un échantillon de 23 agriculteurs issus de la même
population. La méthode d’échantillonnage a toutefois été
améliorée : tirant parti des enquêtes réalisées en 2005
montrant des comportements différenciés vis à vis de l’ambroisie
selon les structures d’exploitation (Metge, 2005), nous avons
choisi de réaliser en 2007 un échantillonnage stratifié selon la
SAU, afin d’améliorer l’estimation des variables.
Enfin, les éléments de réalisation du programme d’actions ont
été transmis par la chambre d’agriculture de l’Isère.
Parmi les données recueillies, seules celles relatives aux
populations d’ambroisie sont spatialisées. Les pratiques issues
d’enquêtes ne peuvent être reliées à des parcelles précises.
L’impossibilité de relier les pratiques aux populations d’ambroisie
à l’échelle de la parcelle n’est toutefois pas rédhibitoire, car ce
lien a été vérifié en conditions contrôlées (anonyme, 2008). C’est
à l’échelle du territoire que les indicateurs sont calculés et que
l’impact des pratiques peut être vérifié.
Résultats
Diagnostic initial 2005
La figure
2 montre les infestations par type d’espace en 2005. Cette
figure synthétise les informations issues de la cartographie. La
sole agricole du secteur prospecté était occupée au printemps 2005
par 641 ha de prairie, 625 ha de maïs, 309 ha de blé
d’hiver, 94 ha de colza, 32 ha de pois et 33 ha de
tournesol. Globalement en milieu agricole, l’ambroisie est présente
sur la moitié de la surface agricole utile de ce secteur. Quasiment
absente des prairies où elle subit la fermeture du milieu, on la
retrouve dans toutes les autres cultures à des densités
variables : si elle reste peu fréquente dans la plupart des
champs de maïs, elle est souvent présente à moins de 20
plantes/m2 dans le tournesol, et dépasse fréquemment
cette densité dans la phase d’interculture après le pois, le colza
et le blé. Ces dernières cultures se retrouvent principalement dans
les systèmes de culture en sec que l’on retrouve sur les plateaux,
alors que le maïs est plutôt cultivé en fond de vallée.
Le tableau de bord 2005 interprète les résultats de la
cartographie et les met en relation avec les pratiques et actions
de communications engagées. La figure 3 en
présente la version complète utilisable pour l’analyse détaillée
des résultats. La figure 4 en donne
la représentation simplifiée.
Les indicateurs d’état reflètent logiquement le poids
déterminant des superficies en interculture, en raison de la règle
de décision incorporant la prise en compte des surfaces pour la
correction des seuils : la situation globale est jugée
mauvaise (voyant rouge).
Les pratiques sur cultures de printemps sont jugées
intermédiaires. La cause en revient principalement aux choix des
programmes de désherbage maïs, devenu plus complexes depuis le
retrait de l’atrazine. Avec 87 % des surfaces bénéficiant d’un
programme efficace contre l’ambroisie, l’objectif de 90 %
n’est pas atteint, et l’importante superficie en jeu tire la note
globale des cultures de printemps vers le bas. Les pratiques sont
jugées insuffisantes pour ce qui est de la gestion des
intercultures : le programme minimal consistant à intervenir
au moins une fois pour détruire l’ambroisie avant floraison n’est
réalisé que dans 46 % des cas, ce qui est bien inférieur à la
valeur véto de 85 %. La gestion des jachères et des bandes
enherbées est également insatisfaisante. L’indicateur pour les
actions de communication étant basé sur la progression des actions,
il est logiquement satisfaisant au démarrage du programme.
Les indicateurs pour les actions concernant la dissémination de
l’ambroisie n’ont pas été renseignés, faute d’une base de sondage
pour les entrepreneurs agricoles. Toutefois, un seul cas de
nettoyage de la moissonneuse a été recensé chez les exploitants
réalisant eux-mêmes leur récolte.
Au final, ces résultats 2005 ont justifié un effort accru de
communication et de démonstration sur la gestion des
intercultures.
Diagnostic 2007
Les résultats obtenus en 2007 ont été pour la plupart similaires
à ceux que nous avions obtenus lors de la campagne 2005. Concernant
l’occupation des sols, on constate une certaine stabilité, avec une
petite régression des prairies au profit des céréales à paille
(– 3 % et + 3 %). Les tournesols sont stables
par rapport à 2005. Le pois, déjà peu présent à l’époque régresse
fortement jusqu’à quasi-disparition (moins de 1 % des surfaces
en 2007). Par rapport à 2005, on note une moindre infestation des
chaumes de céréales à paille. Les déchaumages ont pu être réalisés
dans des conditions plus favorables, les interventions étant
favorisées par l’humidité estivale permanente. En revanche, les
intercultures de colza restent très infestées. Les surfaces en
herbe sont toujours très peu infestées. Par contre, les maïs sont
globalement un peu plus touchés par l’ambroisie en 2007.
Le tableau de bord 2007 (figure 5)
montre une amélioration globale des pratiques par rapport à 2005,
imputable aux cultures de printemps, mais qui ne s’est pas traduite
par une moindre infestation. Une analyse plus détaillée montre que
les programmes plus adaptés sur maïs (voyant vert) n’ont pas permis
d’atteindre les objectifs d’infestation fixés pour cette culture
(voyant rouge). La gestion des intercultures est restée médiocre.
Nous avons toutefois constaté que si les objectifs de gestion
n’étaient toujours pas atteints, les pratiques ont tendance à
s’améliorer : les surfaces d’intercultures avec mise en place
d’une intervention (chimique ou mécanique) avant la floraison
concernent 74 % des parcelles, contre moins de 46 % en
2005. Malgré ces résultats encourageants, le seuil véto restant à
85 %, l’indicateur n’est pas sensible à cette amélioration est
reste au rouge. De même, on note une amélioration concernant la
gestion des jachères, mais malgré la progression des broyages avant
la floraison, l’indicateur reste au niveau intermédiaire comme
c’était le cas en 2005.
Il apparaît un décalage entre les améliorations constatées sur
les pratiques et les actions de communication entreprises.
L’indicateur rouge en 2007 signifie que ces actions sur la période
2006-2007 n’étaient pas au niveau de celles entreprises sur la
période 2004-2005. On peut cependant estimer que l’effet du travail
de communication se concrétise sur le long terme et de manière
cumulative, ce qui expliquerait ce décalage temporel.
Bilan global
Les évaluations réalisées en milieu agricole grâce au tableau de
bord ont permis d’acquérir de nouvelles connaissances.
- –. La gestion de l’interculture a été identifiée comme
point clé, à la fois en raison de la sensibilité de cet espace, et
de la superficie qu’il occupe. Le problème concerne les systèmes de
cultures en sec que l’on retrouve principalement sur les plateaux
de la zone pilote. La variabilité des infestations entre précédent
colza et céréales, ainsi qu’au sein de chaque précédent suggère en
outre une influence de la conduite de ces cultures : certains
programmes de désherbage sur blé permettraient un contrôle précoce
de l’ambroisie en culture, sans doute en raison d’une meilleure
persistance des herbicides employés, limitant ainsi sa présence
après la récolte. Cette hypothèse de travail ouvre des perspectives
intéressantes mais n’a pas encore été confirmée.
- –. L’impact des cultures de printemps a été
réévalué : la gestion de l’ambroisie sur tournesol reste
délicate, mais l’impact de cette culture est limité par sa faible
superficie. En revanche, les fortes superficies en maïs
démultiplient les problèmes causés par la maîtrise plus délicate du
désherbage depuis le retrait de l’atrazine. L’évolution de la
situation sur cette culture devra être suivie de près. La
cartographie de l’infestation montre que le pois ne doit pas être
non plus négligé, en raison d’une maîtrise technique
problématique.
Toutefois, cette utilisation poussée du tableau de bord pour
l’acquisition de connaissance ne correspond pas à sa vocation
initiale qui est l’accompagnement d’une démarche territoriale. Les
actions ont-elles permis d’améliorer les pratiques et de diminuer
l’infestation ? De ce point de vue, le bilan n’est pas à la
hauteur des ambitions initiales. Si le travail d’animation peut
être mis en relation avec une évolution des pratiques sur la zone
pilote, celle-ci ne s’est pas révélée significative au regard des
objectifs de présence d’ambroisie consignés dans le tableau de
bord : l’amélioration constatée des pratiques n’a pas eu les
résultats escomptés. Cependant, la résolution du problème local ne
constituait pas l’objet du projet de recherche, dont la finalité
était la mise au point d’une méthode de suivi-évaluation. Cette
dernière est-elle réellement opérationnelle ? Quel bilan en
tirer ? Ces questions sont abordées dans la partie qui
suit.
Discussion
La conception de l’outil
Flexible ou rigide ?
La version du tableau de bord présentée ici résulte du plan
d’actions, qui dépend lui-même des connaissances disponibles au
moment de sa conception et des moyens que les acteurs sont prêts à
engager. Dans l’optique d’une utilisation éventuelle sur une autre
zone, cet outil ne doit donc pas être considéré comme point de
départ de la démarche, mais comme matrice à adapter une fois le
plan d’actions défini : le plan d’actions précède le tableau
de bord. Pour donner une illustration de ce principe, nous pouvons
souligner les remaniements du plan d’actions. Sa version initiale
et le tableau de bord correspondant prévoyaient :
- –. un programme d’acquisition de matériel de désherbage
mécanique (indicateurs de réponse) ;
- –. un suivi spécifique des intercultures sur parcelles
en baux précaires, pour vérifier l’hypothèse d’une gestion plus
laxiste en raison d’une insécurité foncière (indicateurs de
pression) ;
- –. des aides spécifiques pour le broyage des bordures
des cultures de printemps infestées (indicateurs de réponse et
pression).
Ces actions n’ont pu être engagées faute de moyens, ou parce que
jugées finalement non pertinentes dans le contexte de la zone
pilote. Mais leur intégration au tableau de bord ne changeait pas
fondamentalement la structure du tableau de bord et les règles de
décision.
Dans le cadre d’une utilisation future, les propositions
formulées dans le cadre du projet pourront servir de base à
l’élaboration de programmes adaptés aux moyens que les acteurs sont
prêts à engager. Si l’on considère le cas de territoires cultivés
largement infestés, les objectifs, l’architecture du tableau de
bord et les règles de décisions resteront probablement valables
dans le contexte de nouvelles opérations. En revanche, le cas de
zones en cours de colonisation pourrait nécessiter de nouvelles
approches, comme le suggèrent d’autres travaux réalisés dans le
Gard (Schmitt, 2008).
La question des données
Le principal problème posé par la mise en œuvre du tableau de
bord est celui de l’acquisition des données. Deux points doivent
être soulignés :
La cartographie exhaustive peut se justifier dans le cadre d’un
projet de recherche, mais risque de se révéler trop coûteuse en
routine. Comme le tableau de bord ne nécessite pas de données
spatialisées, une stratégie d’échantillonnage pourrait être mise au
point à partir de la variabilité mesurée en 2005 et 2007, de
manière à pouvoir alléger les relevés de terrain. L’utilisation de
la télédétection en cours d’évaluation par le CESBIO de Toulouse
est également une piste possible (Auda et al., 2008). Des
améliorations pratiques sont cependant envisageables pour accroître
l’efficacité de la cartographie : saisie informatique sur le
terrain, révision des infos à relever, obtention de couches
cartographiques auprès des services spécialisés.
Certaines pratiques ne peuvent être obtenues faute de base
d’enquête. Par exemple, aucun listing des entrepreneurs agricoles
opérant sur un territoire donné n’existe. À moins de constituer
cette base, il n’est pas possible d’enquêter sur leurs pratiques de
récolte alors qu’il s’agit d’un point critique pour éviter la
dissémination des graines.
Ces écueils montrent que l’architecture du tableau de bord ne
peut pas être conçue indépendamment des possibilités pratiques
d’acquisition et de gestion des données. Les deux questions doivent
être abordées de front.
Intégration du secteur non agricole
L’intégration des espaces non agricoles est indispensable pour
une gestion efficace sur le territoire. Un travail réalisé selon la
même méthode que celle utilisée pour les espaces agricoles a permis
de proposer un premier jet de plan d’actions et de tableau de bord,
mais qui n’a pas été testé (anonyme, 2008). Plusieurs points
distinguent les espaces non agricoles et agricoles. Si les
objectifs du plan d’actions restent les mêmes, des spécificités
sont prises en compte pour la gestion et la construction du tableau
de bord :
- –. le haut du tableau est scindé en deux types
d’espace (surfaces et linéaires). Pour chaque type d’espace, un ou
plusieurs gestionnaires contribuent aux résultats finaux. Les
principaux gestionnaires institutionnels sur la zone pilote sont au
nombre de 15, auxquels il faut ajouter les particuliers.
L’intégration de linéaires pose un problème d’expression des
résultats si l’on considère le principe de pondération par surface,
mais l’application de coefficients est envisageable ;
- –. la relative complexité de la gestion en zone non
agricole rend difficile l’acquisition d’information destinée à
alimenter le tableau de bord. En conséquence, il est envisagé de
travailler avec un panel de personnes connaissant bien le milieu
qui s’accordent sur un consensus concernant les menaces, et peuvent
donc apprécier les valeurs des données de base ;
- –. le plan d’actions accorde un soin particulier à
l’information interne aux structures (via notamment la présence
d’un correspondant) et à la communication externe.
L’usage de l’outil
Généralisation et changement d’échelle
L’hypothèse à la base des travaux présentés ici est celle de la
pertinence du territoire en tant qu’unité de gestion locale
(commune ou intercommunalité), pour gérer le problème de
l’ambroisie.
Cette hypothèse soulève une objection. Il peut en effet exister
un décalage entre l’échelle spatiale à laquelle sont attendus des
résultats sur les populations d’ambroisie, et celle à laquelle est
attendue un impact sur l’amélioration de la qualité de l’air et la
santé publique. En effet, le pollen d’ambroisie peut se disperser à
longue distance (par exemple entre la région Lyonnaise et la
Suisse, selon Clot et al., 2002), tout comme les habitants
de la zone pilote sont susceptibles de se déplacer, et le succès de
l’opération pilote en terme de contrôle de l’ambroisie ne préjuge
pas d’une réduction des allergies des populations locales. De même,
le transport de graines peut opérer à des distances excédant le
périmètre d’une opération pilote. Les échelles des actions de lutte
et de l’impact final ne sont pas identiques. À ce propos, des
travaux de recherche sont menés pour améliorer nos connaissances
sur la production de pollen et sa dispersion (Calleja et
al., 2007). Mais sans attendre leur aboutissement, la stratégie
de gestion concertée à l’échelle d’un petit territoire ne prend son
sens que si elle est vouée à être étendue à une échelle plus
large.
Cet objectif de changement d’échelle soulève la question de
l’efficience de la méthode de suivi-évaluation. Nous avons
identifié des pistes pour l’améliorer dans le cadre d’une opération
pilote. À plus long terme, il conviendra de choisir entre la
duplication de l’opération pilote à d’autres zones, ou son
utilisation pour identifier des stratégies de gestion collectives
performantes « exportables » ailleurs, sans l’arsenal
complet du tableau de bord, et selon des conditions à déterminer.
Dans la mesure où une demande régionale, voir nationale, se fait
sentir, plusieurs options sont envisageables :
- –. utiliser les outils mis au point à l’échelle locale
directement pour des actions régionales. Cela semble difficilement
réalisable sans travail supplémentaire sur la méthode d’acquisition
des données, et ne permet pas de prendre en compte des phénomènes
s’exprimant à large échelle : par exemple l’impact du pollen
sur la santé, la dispersion des graines...
- –. créer de nouveaux outils ad hoc, adaptés aux
nouvelles échelles. Cette approche nécessite de nouvelles
recherches et ne saurait être déduite simplement de ce qui a été
fait dans le cadre du projet local. Le secteur de la santé pourrait
montrer un intérêt pour des tableaux de bord régionaux et
nationaux ;
- –. dupliquer des opérations pilotes avec les outils mis
au point dans le cadre du projet local (indicateurs et tableau de
bord), tout en veillant à ce que soit mise en place une
coordination à l’échelle supérieure (par exemple : un
programme cadre régional). Une telle stratégie pourrait nécessiter
une simplification du tableau de bord, via une analyse préalable de
sensibilité ;
- –. réaliser un diagnostic régional de manière à
identifier des « points chauds » où pourraient être mises
en œuvre suivies et évaluées des MAE ciblées.
Sur la question de la généralisation de la méthode, un autre
point important doit être considéré. Les travaux présentés ici ne
sont valables que pour les zones fortement infestées. En zone peu
infestée, les foyers sont peu nombreux et souvent distants. Le
contrôle de la dissémination des graines est un objectif important,
mais il ne peut être intégralement atteint vue la diversité des
vecteurs. La lutte doit donc viser la détection et l’éradication
précoce des foyers (Schmitt, 2008), ce qui suppose un système
d’alerte régional différent de la méthode de suivi évaluation
locale présentée ici.
Questions de gouvernance
La mise au point et le test du tableau de bord ont permis
d’acquérir des connaissances nouvelles, mais le bilan est plus
mitigé en ce qui concerne le lien avec l’action de développement
sur la zone pilote. Deux problèmes doivent être distingués, l’un
endogène au projet de recherche, l’autre exogène.
Premièrement, le test d’une version opérationnelle du tableau de
bord pour le secteur non agricole n’a pas été mené à terme. Le plan
d’actions et la conception de cet outil ont été coordonnés par les
instituts techniques agricoles. Les acteurs non agricoles concernés
ont compris l’intérêt de la démarche, ont participé au travail de
conception, mais pas au déploiement sur le terrain, qui reste la
phase nécessitant le plus de moyens. Il y a là deux problèmes de
fond : la légitimité des instituts techniques à entraîner des
acteurs non agricoles sur des sujets d’intérêt commun ; une
insuffisante coordination entre le Comité de Pilotage du projet de
territoire et celui du projet de recherche. Ces problèmes relèvent
de facteurs contingents, mais aussi structurels : le mode de
financement du projet de recherche a probablement contribué à son
caractère trop sectoriel. Peut-on imaginer des cadres plus
flexibles pour de tels projets de recherche-action conjuguant
agriculture et autres secteurs ?
En second lieu, l’action concertée n’a pas été aussi ambitieuse
que prévue faute de financement spécifiques, et en conséquence, les
résultats sur la zone pilote sont restés modestes. Au-delà des
habituels problèmes de délais peu compatibles avec les dynamiques
agro-écologiques, ce fait révèle certaines spécificités propres à
l’ambroisie, problème à la fois local (la plante) et plus global
(le pollen), concernant tous les acteurs du territoire, la santé et
l’économie. Quels dispositifs institutionnels sont à même de
traiter une question aussi complexe, impliquant différents échelons
administratifs de la commune à l’État, voire au-delà, et différents
métiers (agriculture, santé, environnement) ? La nécessité
d’une coordination est établie, mais les pouvoirs publics sont
toujours à la recherche de la formule idoine pour articuler
initiatives locales et nationales.
L’« agronomie des territoires » en pratique
Utilité de l’agronomie
La place de l’agronomie sur ce dossier de l’ambroisie est
paradoxale. Alors que la coordination des efforts de lutte est
assurée en France et dans plusieurs autres pays par le secteur de
la santé, l’agronomie est une des principales disciplines
scientifiques mobilisée pour la recherche. En témoigne l’analyse
bibliographique de Fumanal (2007) : 75 % des publications
relatives à l’ambroisie depuis 35 ans concernent l’agronomie,
13 % la santé publique, 10 % l’écologie de l’espèce. Ce
grand écart oblige une compréhension réciproque et une
clarification des concepts.
Le tableau de bord a été conçu par des agronomes, et a mis en
scène des objets inhabituels pour les non agronomes (e.g. les
« intercultures ») et de nouveaux types de relations
variables, incertaines, entre ces objets (e.g. des « bonnes
pratiques » peuvent ne pas donner les résultats escomptés).
Nous avons ainsi pris conscience de certaines représentations du
problème, que l’agronomie pouvait amener à reconsidérer. Rappelons
quelques « évidences ».
- –. L’agriculture ne se résume pas à quelques espaces
spectaculaires. Le travail de description de l’espace agricole par
cartographie a permis de relativiser d’anciennes idées reçues en
identifiant de nouveaux « points chauds », comme les
intercultures régulièrement infestées et couvrant une superficie
importante. Cette méthode permet de dépasser les constats partiels
bâtis sur des cas bien choisis où la subjectivité des observateurs
prime.
- –. Il n’existe pas de liens automatiques entre
techniques agricoles et résultats. Un désherbage, un déchaumage
peuvent échouer, et même s’ils sont effectués dans de bonnes
conditions, ne garantissent une efficacité absolue. Posée en ces
termes, la question des seuils d’infestation prend un nouveau sens,
alors que la réglementation opère habituellement sur un mode
présence/absence.
- –. Il n’existe pas de liens automatiques entre type
d’espace (ou culture) et infestation. La notion de système de
culture permet d’expliquer la variabilité observée pour un type
d’espace donné, mais cette prise en compte de l’histoire pour
interpréter une situation présente ne va pas de soi et doit être
réaffirmée.
Ces points peuvent sembler triviaux, mais leur explicitation a
permis d’engager une collaboration au niveau national et régional
(Rhône-Alpes et aujourd’hui Pays-de-la-Loire) avec les secteurs de
la santé de l’équipement et des transports.
Par ailleurs, la méthode de diagnostic de territoire a renouvelé
notre point de vue d’agronomes sur nos objets d’étude. Ce qui a été
évalué, ce ne sont pas des espaces types associés à un certain mode
de gestion (la parcelle agricole, le tournesol, la jachère, les
systèmes de culture locaux en sec ou irrigués, les bords de
chemin…), mais l’occupation de l’espace, c’est-à-dire la
combinaison de ces modes de gestion, telle qu’exprimée par exemple
par la figure
1. D’une conception qualitative basée sur les propriétés
supposées ou avérées de certains objets, nous avons ainsi abouti à
une conception quantitative plus proche des impacts réels. Cette
mise en perspective a permis dans une certaine mesure d’apaiser et
d’objectiver le débat, mais elle s’est payée par un effort accru
d’acquisition d’information. Cette façon de considérer les
pratiques agricoles s’applique d’ors-et-déjà à d’autres enjeux
environnementaux, comme la gestion qualitative de l’eau où l’on
utilise le concept de pression polluante rapportée à un
territoire.
De quel territoire parle-t-on ?
Les réalisations ne doivent cependant pas cacher le chemin qui
reste à parcourir. En concentrant nos efforts sur les espaces
agricoles au détriment du non agricole, nous ne sommes pas allés au
bout de la logique d’évaluation de l’occupation de l’espace. En
insistant sur la conception de l’outil, mais pas assez sur son
usage, nous avons oublié l’indispensable lien avec les acteurs. En
ce sens, nous avons peut-être trop travaillé sur l’espace agricole,
mais pas assez sur le territoire. Ces insuffisances sont pour une
part contingentes au projet lui-même (financement et type de
partenariat). Mais peut-être faut-il y voir aussi une difficulté
plus fondamentale des agronomes à se projeter dans leur
« troisième métier », qui traite, comme le propose
Sebillotte (2005) du territoire après la parcelle et
l’agriculteur.
Le territoire est à la mode, mais il reste en pratique, du moins
dans le cas présent, un objet assez déconcertant. Sa définition
classique comme « espace approprié » ne peut pas épuiser
la diversité des territoires concrets cadres de nos actions. Comme
le souligne Caron (2005), « ce qui fait territoire ne va
pas de soi ». Les territoires peuvent être institués selon
différents principes : administratif, politique, réponse à un
enjeu, projet… (Deffontaines et al., 2001). Sur ce cas
précis de l’ambroisie, le terme de territoire peut avoir plusieurs
acceptations, correspondant à autant de champs
géographiques :
- –. Le(s) territoire(s) des processus agro-écologiques,
dont nous avons vu la variation selon que l’on considère la
dynamique des populations d’ambroisie ou la dispersion du pollen.
Notons qu’il faudrait en toute rigueur parler ici d’espace, mais
d’un certain point de vue, l’ambroisie peut bien être considérée
comme acteur se l’appropriant !
- –. Le territoire lieu de passage ou de résidence des
humains qui subissent l’ambroisie.
- –. Le(s) territoire(s) administratif(s), lieu de
coordination locale, ou de mise en œuvre d’une politique décidée à
un autre échelon.
- –. Le(s) territoire(s) des gestionnaires de l’ambroisie,
publics (l’Équipement) ou privés (la profession agricole, filières
et services de développement compris ; particuliers ;
infrastructures de transport…).
- –. Sans oublier, nous l’avons déjà mentionné, le
territoire questionnable par la recherche, c’est-à-dire dont le
périmètre reste compatible avec ses moyens d’investigations.
- –. Le drame de l’ambroisie tient à ces territoires
multiples qui ne coïncident pas nécessairement. Ils correspondent à
autant de problèmes spécifiques, et par conséquent à différentes
façons de pratiquer l’agronomie, selon qu’il s’agit de comprendre
des dynamiques agro-écologiques, les pratiques des agriculteurs, ou
bien d’aider les décideurs. Or, pour lutter efficacement contre
l’ambroisie, le challenge consiste justement à trouver les moyens
d’emboîter ces différents territoires dans le cadre d’une démarche
globale. Face à un bloc de problèmes à résoudre (acquisition de
connaissances, accompagnement d’un projet de développement,
collaboration avec le secteur non agricole), nous avons eu
l’opportunité de tester, de manière empirique et tâtonnante certes,
cette « agronomie intégratrice » que Caron (2005) appelle
de ces vœux. Mais force est de constater que, sans appui d’autres
disciplines comme la géographie, nous avons implicitement
privilégié les territoires qui nous sont les plus familiers,
confirmant ainsi la mise en garde de Sebillotte (2005) :
« Les agronomes, parce qu’ils étudient de nouveaux objets
déjà abordés dans d’autres disciplines, doivent réaliser de gros
efforts de définition de ce qu’ils entendent, eux, quand ils
parlent, par exemple, de territoire. »
Conclusion
Les travaux entrepris ont contribué à débloquer une situation
relativement figée, marquée par le manque de communication entre
secteur agricole et non agricole. Le partage du diagnostic initial
sur la contribution des différents types d’espace a permis de
relativiser le rôle des jachères et du tournesol, autrefois
considéré comme coupables naturels. D’un autre côté, les
défaillances constatées dans l’entretien des intercultures n’a pas
manqué de questionner agriculteurs et organismes de
développement.
La démarche et les outils présentés dans cet article constituent
une alternative et un complément aux approches purement
réglementaires (arrêtés préfectoraux) ou volontaires (campagnes
d’arrachage manuel) qui sont pour le moment mises en œuvre avec des
résultats mitigés. Ils ont permis en outre d’acquérir de précieuses
connaissances sur la gestion des espaces agricoles. Néanmoins, le
test du tableau de bord a souligné les problèmes pratiques de
gestion de l’information sur un territoire, et l’expérience acquise
lors de ce projet suggère que l’ambroisie n’est pas un problème
technique, les méthodes de lutte existent, mais un problème de
gouvernance : qui peut mobiliser et coordonner les moyens de
lutte, acquérir et organiser l’information pour le
suivi-évaluation ? Autrement dit, de quel territoire
parle-t-on ?
Remerciements
Le projet s’est inscrit dans une action concertée de lutte sur 8
communes à proximité de Lyon, financée dans le cadre du contrat
global « Isère Porte des Alpes ». Il a regroupé plusieurs
partenaires : Instituts techniques (CETIOM, ACTA, ARVALIS –
Institut du végétal, Institut de l’Elevage), l’INRA, les Chambres
régionales et départementales, le Cabinet Pollen, et l’ISARA.
L’action de recherche a reçu un financement du ministère de
l’Agriculture via le COST ACTA.
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