ARTICLE
ocl.2011.0413
Auteur(s) : Jean-Charles Martin1 jean-charles.martin@univmed.fr,
Karima Bencharif1, Bruno Berthet2, Nathalie Banzet1, Romain Bott1, Catherine Defoort1, Marie-Christine Alessi3
1 UMR Inra 1260/Inserm 1025/Universités Aix-Marseille
I & II,
Nutriments lipidiques & prévention des maladies métaboliques,
Faculté de médecine de La Timone,
27, Bvd Jean Moulin,
13385 Marseille,
France
2 Hôpital de la Timone Adultes,
Chirurgie viscérale et générale,
SCE Chirurgie générale et digestive,
13385 Marseille
3 Inserm 626,
Laboratoire d’hématologie,
syndrome métabolique,
tissu adipeux et risque vasculaire,
Faculté de Médecine La Timone,
13385 Marseille
Introduction
Les CLA font l’objet d’une recherche intense depuis le début des
années 1990, notamment pour évaluer les modalités de leur effet
anti-obésité (Roche et al., 2001). Si cette activité est
bien documentée et avérée dans certains modèles animaux (souris
(West et al., 1998), hamsters (Navarro et al., 2009),
rats génétiquement obèses (Kelley et Erickson, 2003), en revanche
les effets sont plus ténus et controversés chez l’humain (Whigham
et al., 2007). Certains pointent un risque d’aggraver le
syndrome métabolique chez des sujets consommant des préparations
contenant l’isomère t10,c12 et chez qui ce syndrome préexiste
(Riserus et al., 2002). Finalement, plus que son efficacité
vis-à-vis de la réduction de la masse grasse, le point prépondérant
devient la question de l’absence d’effets délétères. Nous avons
choisi d’évaluer le retentissement biologique de la consommation de
CLA contenant l’isomère t10,c12 sur des adipocytes humains
sous-cutanés en culture, le tissu adipeux étant une cible majeure
pour les CLA dans le cadre des effets anti-obésité et
d’insulino-résistance.
Matériel et méthode
Notre approche a consisté à mesurer de la façon la plus
exhaustive possible la réponse aux traitements par une analyse
transcriptomique par biopuce couplée à une analyse métabolomique
réalisée par spectrométrie de masse (figure 1).
Cette stratégie a permis de sélectionner les réponses
transcriptomiques qui donnaient lieu à une réponse fonctionnelle
métabolique. Six cultures initiales d’adipocytes ont été divisées
en 3 lots pour être incubées pendant 48 heures par (50 μM
chacun sous forme d’acide gras libre lié à l’albumine) l’acide
linoléique, l’isomère t10,c12 ou un mélange commercial de CLA
enrichi à 90 % avec l’isomère c9,t11 et t10,c12. La mesure de
l’expression des gènes de ces cultures a été réalisée sur des
biopuces pangénomiques Agilent 43k. Le profilage métabolique a été
accompli par spectrométrie de masse sur extraits cellulaires
polaires et non-polaires. Après extraction et ajustement
informatique des signaux et curation, les données ont été traitées
avec des méthodes d’analyses multivariées en mode PLS
principalement (figure 2).
Une première analyse a permis d’obtenir 1 359 gènes, 80
signaux métaboliques non polaires et 23 polaires qui étaient
sensibles aux traitements (taux de classification globale pour la
mesure de la spécificité des traitements de 94,12 %). De façon
intéressante, les variables lipidiques étaient dans l’ensemble
diminuées par les traitements aux CLA comparativement au traitement
avec l’acide linoléique. À ce stade, même réduite l’abondance des
variables biologiques affectées par les traitements ne permettait
pas une interprétation compréhensible de l’information biologique.
Pour faciliter celle-ci, nous avons regroupé les gènes sélectionnés
en 63 voies biologiques à l’aide du logiciel d’enrichissement
Metacore (figure 3).
L’activité biologique de chacune d’entre elles a été quantifiée par
la construction de nouvelles variables « voies
biologiques ». Ceci a été accompli à partir des valeurs
d’expression des gènes constitutifs de chaque voie,
« compressés » en une valeur unique et représentative de
la voie biologique (méthode d’analyse multibloc avec construction
de variables représentatives par PLS hiérarchique). Pour les
métabolites, un procédé analogue a été réalisé, sauf que le
métabolome n’étant pas précisément annoté, nous avons construit les
nouvelles variables métaboliques sur la base de la proximité
statistique des signaux métaboliques détectés (méthode de
regroupement par classification hiérarchique ascendante) (figure
3). Sept ensembles métaboliques ont ainsi pu être
construits et leur intensité quantifiée. Nous avons vérifié que la
compression en ensembles biologiques ne modifie pas la
classification des groupes de traitements en analyse discriminante
(taux global de classification de 88,24 %). Notre but était de
sélectionner les voies biologiques au niveau génomique qui avait la
meilleure traduction au niveau métabolomique, et qui avait donc la
meilleure chance d’avoir une traduction fonctionnelle. Nous avons
calculé un indice de détermination R2 = 0,66 entre la réponse
génomique et la réponse métabolomique (analyse de régression
multivariée PLS) ; après une étape supplémentaire de sélection
des meilleurs prédicteurs génomiques et des meilleurs prédits
métabolomique (critères VIP et R2Y/Q2Y de l’analyse PLS), nous
avons retenu 45 voies biologiques au niveau génomique et 3
ensembles métaboliques qui étaient liés avec un indice de
détermination R2 = 0,90.
Ainsi, 43 voies biologiques au niveau génomique dont l’activité
était modifiée par les traitements aux CLA avaient un lien
statistique avec 3 ensembles métaboliques (figure
4).
Afin de mieux préciser quelles étaient les voies génomiques qui
paraissaient avoir le plus d’association avec la réponse
métabolomique, nous avons recherché à l’aide d’une analyse en
matrice de corrélations quelles étaient les voies biologiques
génomiques qui étaient directement appariées aux ensembles
métabolomiques. Cette analyse est visualisée sous la forme d’un
graphe d’interaction, dans lequel nous avons extrait un sous-graphe
correspondant aux relations appariées entre réponse génomique et
réponse métabolomique (figure 5).
La superposition de l’activité globale de chaque voie biologiques
en fonction des traitements indique que certains ensembles sont
plus sensibles au mélange commercial de CLA, et d’autres à
l’isomère t10,c12 seul (figure 5).
Un examen de la littérature sur les voie métaboliques du
sous-graphe indique que celles-ci sont toutes impliquées dans des
phénomènes d’insulino-résistance et d’intolérance au glucose dans
les phénomènes d’obésité (figure 6). La
contribution calculée des facteurs génomiques à la réponse
métabolomique indique que la voie du GABA-récepteur est
prépondérante.
Conclusion
Il apparaît que l’exposition d’adipocytes humains en culture aux
CLA s’accompagne de la modification de la régulation d’au moins
45 voies biologiques différentes liées à des changements du
métabolome. Parmi ces 45 voies, 6 sont directement liés aux
modifications du métabolome cellulaire (lipidome essentiellement)
et concernent des effets biologiques liées à l’apoptose, la
régulation de gènes liés à la lipodystrophie, la tolérance au
glucose, l’adipogenèse et à l’insulino-résistance. Au-delà des
effets déjà rapportés des CLA sur l’apoptose et l’inflammation dans
le tissu adipeux, nous rapportons un impact de ces acides gras sur
la transmission de neuromédiateurs et sur l’activité du protéasome.
L’analyse en réseau indique la façon dont l’ensemble des phénomènes
sont en interaction pour produire des changements fonctionnels
(modification du métabolome). Peu de différences sont notées entre
l’exposition à l’isomère t10,c12-CLA ou au mélange commercial de
cet isomère avec l’isomère c9,t11-CLA, ce qui confirme chez
l’humain tout comme chez les modèles murins que l’isomère
t10,c12-CLA est biologiquement actif.
Nous avons pu noter une régulation inverse de voies biologiques
potentiellement impliquées dans le développement du diabète de type
2 des CLA comparativement au traitement contrôle. Ceci confirme les
précautions qu’il convient de prendre concernant la consommation de
ce produit et ses dérivés commerciaux chez l’humain.
L’approche multi-omique sans a priori que nous avons mis
en œuvre a détaillé l’ensemble des modifications qui interviennent
au niveau de l’adipocyte traité aux CLA, et de sélectionner parmi
les processus biologiques affectés au niveau génomique ceux qui
étaient les plus liés à des modifications du métabolome.
Contrairement aux approches classiques qui ne considèrent
généralement les variables biologiques qu’indépendamment et
individuellement, notre approche considère ces variables en
ensembles biologiques (« pathway ») modélisés
mathématiquement et permet une représentation simple et
compréhensible de phénomènes complexes. Cette modélisation est à
notre sens plus proche de la réalité où les phénotypes sont
déterminés plus par des modifications de voies biologiques en
interaction que par des événements moléculaires isolés. Au-delà de
cette étude sur les CLA, l’approche originale de génomique
fonctionnelle multi-omique que nous avons développée grâce à cette
étude ouvre des perspectives intéressantes pour rechercher les
mécanismes moléculaires qui ont une portée sur les phénotypiques
moléculaires. Nous allons compléter nos résultats par
l’identification des métabolites correspondant aux masses
moléculaires détectées et qui ont été affectés par les traitements,
ce qui donnera des informations complémentaires sur la façon dont
des ensembles de gènes peuvent retentir sur certains aspects du
métabolisme cellulaire1.
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1 Article issu d’un projet de recherche
ayant bénéficié du soutien du Groupe lipides nutrition (Gln).
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