ARTICLE
Auteur(s) : Étienne
Pilorgé
CETIOM, Direction scientifique, Campus de Grignon, Avenue
Lucien-Brétignières, F-78850 Thiverval-Grignon, France
Avec environ 710 000 ha en 2010, les surfaces de
tournesol françaises retrouvent un niveau oublié depuis le début
des années 2000, en nette progression par rapport
aux 515 000 ha de 2007. Au niveau européen, le
tournesol est également une culture bien représentée avec près de
3,75 millions d'hectares, principalement en Roumanie, en
Bulgarie, en Espagne, en France, et en Hongrie. Avec
des rendements relativement satisfaisants, la France
était le deuxième producteur derrière la Hongrie en
2008.
Au niveau des marchés, l'ensemble des cultures oléagineuses
jouit aujourd'hui d'une bonne situation relative dans un contexte
agricole globalement déprimé après le violent repli à la suite des
pics de 2008, avec des rapports de prix de l'ordre de 2,5 par
rapport au blé (mais seulement 1,7 à 1,8 par rapport au maïs), à
même de leur assurer une certaine compétitivité dans
les systèmes de culture français. Les cours des
oléagineux ont relativement résisté, malgré des baisses de 35
à 45 % par rapport aux sommets spéculatifs de 2008. Une demande
alimentaire soutenue et en croissance mais également le
développement des biocarburants à base d'huiles végétales
expliquent cette situation.
Quelles influences peuvent avoir les évolutions du contexte
environnemental et réglementaire sur la relative bonne santé
de cet oléagineux du Sud ?
En matière de biocarburants, le tournesol présente
un bon niveau de durabilité
L'EEB (European Biodiesel Board) estimait la production européenne
de biodiesel à 7,7 millions de tonnes (MT) en 2008, soit 65 %
du biodiesel mondial, qui représenterait de l'ordre de 12 MT
en 2008. Au regard de la production mondiale d'huile, ces quantités
sont loin d'être négligeables : l'utilisation de biodiesel de l'UE
représente de l'ordre du tiers de sa consommation d'huile, et le
biodiesel mondial près de 10 % de la production mondiale d'huiles
végétales, mais de l'ordre de 19 % des échanges internationaux
(environ 61 MT en 2009-2010 selon Oil World).
Le biodiesel occupe désormais une place non négligeable à même
d'influer le marché des huiles. Toutefois, les prévisionnistes ne
tablent pas sur une expansion effrénée du biodiesel, d'une part du
fait des résistances des pétroliers et de l'industrie automobile
(normes sur les carburants), d'autre part du fait des
réglementations européennes sur la durabilité des biocarburants.
Les évolutions de ces réglementations concernant les
biocarburants seront déterminantes pour le développement de ces
marchés et des filières de production. Si la directive
européenne sur les énergies renouvelables 2009/28/EC demande à ce
qu'au moins 10 % de la consommation énergétique du secteur des
transports des pays de l'UE proviennent d'énergies renouvelables
– dont les biocarburants font partie – en 2020, elle
impose également que leur production s'inscrive dans un cadre
durable et réponde à une série de critères précis, dont ceux,
majeurs, portant sur leur bilan énergétique et leur bilan
d'émissions de gaz à effet de serre (GES), qui sont au fondement de
leur légitimité. Les filières de production devront prouver
que le biocarburant permet une réduction de 35 % des émissions de
GES par rapport à son équivalent fossile, ce ratio devant être au
minimum 50 % à partir de 2017. La problématique de
l'évaluation des filières de production à l'aide d'analyses de
cycle de vie devenant cruciale, l'ADEME (Agence de l'environnement
et de la maîtrise de l'énergie) s'est attachée à fournir « un
référentiel méthodologique d'analyse des impacts des filières
biocarburants sur les GES et les consommations d'énergie liés à ces
filières au niveau français » élaboré de façon consensuelle, et a
commandité une étude publiée en février 2010.
Les résultats concernant la filière tournesol dans les
conditions françaises apparaissent tout à fait honorables dans
cette étude : la comparaison des impacts environnementaux du
biodiesel de tournesol et du diesel, sur la base de leurs valeurs
énergétiques en mégajoule, fait apparaître une réduction de 68 % de
la consommation d'énergie primaire non renouvelable et de 73 % des
émissions de GES (les équivalents pour la filière biodiesel colza
étant de 65 et 59 % respectivement, de 69 et 77 % pour la filière
biodiesel soja, de 78 et 76 % pour la filière biodiesel palme).
La filière agricole de référence de l'éthanol de canne à sucre
offre des réductions de 85 et 72 %, respectivement.
La filière biodiesel tournesol offre donc sur ces critères des
résultats parmi les meilleurs des filières de biocarburants
européens et répond aux critères de la directive de l’UE sur les
GES. Elle présente donc des atouts de durabilité et des bilans très
satisfaisants, malgré des performances de productivité au champ qui
restent limitées et fort en deçà du potentiel de cette culture.
Moyennant une intensification raisonnée de la culture, notamment
des apports d'eau limités dans les situations qui le méritent, ces
bilans encourageants pourraient encore être améliorés.
Enfin, il faut signaler que le progrès génétique et la demande
aidant, près de 50 % des surfaces sont aujourd'hui cultivées en
tournesol oléique, préféré pour les usages en biocarburants et en
oléochimie.
Quatrième programme d'action de la directive
nitrates
La déclinaison française du quatrième programme d'action de la
directive nitrates indique deux objectifs principaux en zones
vulnérables, l'un généralisant les couverts enherbés ou pérennes le
long des cours d'eau, l'autre visant une couverture du sol en
période de risque de lessivage de 100 % des surfaces cultivées au
plus tard à l'échéance de 2012. Ce second point est
particulièrement important pour les cultures de printemps en
général, et le tournesol en particulier. En effet, l'implantation
d'un couvert sur la période hivernale pose de nombreuses questions
techniques, d'une part quant à sa destruction pour permettre la
préparation du sol et l'implantation du tournesol dans de bonnes
conditions, d'autre part quant au choix de l'espèce utilisée en
couverture, de manière à produire un état sanitaire satisfaisant en
termes de maladies et de ravageurs et à assurer sinon un
enrichissement du sol en azote, du moins une dynamique
de l'azote satisfaisante pour la culture de printemps.
Les modalités de réalisation des couverts (espèces possibles,
dates de destruction) sont encadrées par la réglementation et ses
déclinaisons régionales, et la souplesse parfois apportée par des
régimes dérogatoires devrait disparaître d'ici 2012. De fait,
la gestion des couverts et leur destruction constituent
un défi technique important pour les praticiens et concernent
l'ensemble des cultures de printemps. Les déclinaisons locales
de ces réglementations et la qualité des solutions techniques qui
seront mises au point sont susceptibles d'influer sur la
performance future des cultures de tournesol.
Grenelle de l'environnement et ECOPHYTO 2018
La loi Grenelle 1 du 5 août 2009 fixe l'objectif de « réduire de
moitié les usages des produits phytopharmaceutiques et des biocides
en dix ans ». Si ses modalités d'application font encore l'objet de
débats, le cap est bel et bien donné et la mise en place du schéma
de gouvernance et de mise en œuvre du plan ECOPHYTO 2018 est en
cours aujourd'hui.
Dans un contexte de rareté – réglementaire ou liée à
l'innovation – de l'intrant phytopharmaceutique, le tournesol
est une culture plutôt avantagée du fait du fort investissement
passé en matière de tolérance aux maladies et d'une faune de
ravageurs limitée en dehors des oiseaux, des gibiers et des
limaces.
L'étude ECOPHYTO R&D menée par l'INRA a calculé, sur la base
des enquêtes CETIOM, un indice de fréquence de traitement (IFT)
moyen de 2,1 pour la culture du tournesol, dont 1,6 pour la
fraction herbicide, ce qui la classe avec le maïs parmi les grandes
cultures les moins utilisatrices de produits phytopharmaceutiques
au vu des pratiques actuelles, mais également, selon les « dires
d'experts », les mieux à même de s'adapter à une diminution
d'utilisation par rapport à des pratiques qualifiées d'intensives
sans forte baisse de rendement.
Les enquêtes CETIOM 2009 montrent que le principal poste de
protection phytosanitaire est le désherbage : 36 % des surfaces
reçoivent un produit unique, 56 % reçoivent deux produits
différents. Par ailleurs, 28 % des surfaces reçoivent un herbicide
total pendant l'interculture.
Quatre-vingt-dix-huit pour cent des parcelles françaises sont
désherbées en plein. Toutefois, en région Bourgogne, où un fort
effort de développement des techniques de désherbage « mixtes »
associant chimique et mécanique a été réalisé, 7 % des parcelles
sont désherbées avec des applications localisées dans le rang
uniquement, l'interrang étant en général biné mécaniquement. Cette
technique permet de diviser la quantité d'herbicide utilisée par un
facteur de 2 à 3. En Champagne (où la méthode est plus anciennement
connue sur betteraves), le taux est de 4,5 %. Au niveau national,
le binage est pratiqué sur 40 % des surfaces, le plus souvent
en complément d'herbicides appliqués en plein. Ces chiffres
montrent, à la fois, que cette technique est faisable au moins dans
certaines conditions de systèmes d'exploitation (main-d'œuvre et
matériel doivent être disponibles au moment opportun) et maîtrisée
par une partie des agriculteurs, et que le tournesol conserve une
marge de progrès quant à l'utilisation des herbicides.
La même enquête CETIOM 2009 montre que seules 10 % des surfaces
nationales ont reçu un traitement fongicide en végétation en 2009,
et 11 % un insecticide (après 40 % en 2006 et 60 % en 2004).
Soixante-huit pour cent des parcelles ont été traitées contre les
limaces au moins une fois, avec des fréquences de traitement
relativement stables depuis 2002, contrairement à ce qui est
observé pour les insecticides.
Dans un contexte de réduction de l'utilisation des produits
phytosanitaires, la tentation pourrait être, pour faire baisser
l'IFT moyen des exploitations, d'augmenter la sole des cultures peu
consommatrices, ce qui avantagerait le tournesol. Cette stratégie
présente toutefois au moins deux limites : d'une part, la
saturation des assolements et des rotations avec une culture
s'accompagne généralement de pressions phytosanitaires accrues, qui
pourraient s'avérer dangereuses à terme, d'autre part l'agriculture
produit pour un marché sur lequel les matières premières ne
sont pas complètement substituables.
Dans un contexte de diminution de l'usage à la culture, l'effort
en tournesol devra porter prioritairement sur les herbicides.
L'utilisation du désherbage mécanique seul sera difficilement
généralisable dans des contextes de surfaces importantes par
exploitation (grandes structures) du fait des temps de travaux et
des risques de mauvaise maîtrise de la flore. Progresser sur ce
point demandera donc d'innover. Deux voies semblent d'ores et déjà
ouvertes. La voie technologique utilisant des outils de binage
guidés de façon automatique (par GPS ou capteurs embarqués) et
permettant de gros débits de chantiers, voie valorisable tant en
systèmes classiques qu'en systèmes biologiques. La voie du
désherbage mixte offre une marge de progrès importante mais se
trouve fortement limitée par l'absence de produits herbicides de
postlevée. Ce frein sera levé par l'arrivée sur le marché
de variétés de tournesols tolérantes à des matières actives de
postlevée (l'imazamox ou le tribénuron-méthyl), variétés non OGM
sélectionnées par la technique éprouvée de la mutagenèse. Cette
possibilité de contrôler la flore en postlevée supprime en grande
partie le risque de ne pas pouvoir contrôler la flore adventice à
la suite d'une impasse en présemis ou en prélevée – impasse
totale ou partielle dans le cas du désherbage mixte – et de la
conjonction de circonstances climatiques défavorables au binage. À
l'extrême, si aucune infestation significative n'est observée, il
devient possible de ne plus traiter du tout sans prise de risque
conséquente. Dès lors que les variétés portant cette innovation
présenteront un bon niveau sur l'ensemble des critères (rendement,
tolérance aux maladies, profils d'acides gras, teneurs en huiles,
etc.), cette innovation paraît susceptible de contribuer au
développement de techniques alternatives ou mixtes en systèmes de
production traditionnels en offrant une sécurité jusqu'alors
inexistante.
Contraintes sur l'eau
Ces dernières années, marquées par les sécheresses estivales, ont
vu dans certaines régions une multiplication des arrêtés
administratifs limitant ou interdisant l'irrigation en cours d'été.
Dans ce contexte d'incertitude quant à la possibilité d'irriguer,
liée à la météorologie de l'année, le tournesol présente le
double avantage d'un comportement satisfaisant en conditions
hydriques limitantes et d'une bonne réponse à des quantités d'eau
limitées. Le plus souvent cultivé en sec, il trouve également
sa place sur les exploitations disposant d'irrigation : en effet,
sa présence permet d'équilibrer l'assolement avec une culture peu
gourmande en eau, et donc de réduire la quantité d'irrigation
globale, mais également de bien valoriser des quantités d'eau
limitées : les références CETIOM montrent qu'en conditions sèches
en terres superficielles, 80 mm d'eau en deux apports à partir
de la floraison permettent de gagner de l'ordre de 8 q/ha et 2
% d'huile. Dans le cas où les scénarios de limitation de
l'irrigation estivale se répéteraient, le tournesol pourrait se
trouver favorisé.
Tournesol et agriculture biologique
La loi Grenelle 1 d'août 2009 fixe l'objectif de 6 % de la SAU
française en agriculture biologique en 2012 et de 20 % en 2020. Par
ailleurs, le marché de l'alimentation bio croît de l'ordre de 10 %
par an quand le marché global de l'alimentation croît de 3,6 % par
an, et le manque de matière première est estimé à 20 % sur une base
tournesol, colza et soja : une marge de croissance importante, bien
que modeste en valeur absolue, existe. Le tournesol bio ou en
conversion vers le bio représentait 10 055 ha (source
Agence Bio) en 2008, soit 1,6 % de la sole oléagineuse nationale
(le bio représente moins de 0,1 % pour le colza, et 0,9 % pour les
céréales). Ce résultat, très honorable à l'aune des grandes
cultures, s'explique par ses atouts en système de production
biologique, notamment une gamme variétale offrant de bons niveaux
de tolérance aux maladies, bénéfice de près de 40 ans
d'investissement des acteurs de la filière et de la recherche
publique, et une structure de peuplement parfaitement adaptée au
contrôle des adventices par les méthodes mécaniques.
Les ravageurs sont quasi absents en végétation, mais la phase
d'implantation est sensible aux dégâts de limaces, d'insectes du
sol et d'oiseaux contre lesquels il n'existe pas de méthodes de
lutte efficaces. En matière de fertilisation azotée, facteur
globalement limitant en agriculture biologique, le tournesol
présente la caractéristique d'être peu gourmand en fertilisation
minérale du fait d'un système racinaire très efficace.
Le revers en est sa réputation d'épuiser le profil… Sa place
dans la rotation doit donc être soigneusement choisie, sans
sous-estimer le fait que malgré la rusticité de cette culture,
l'azote peut être limitant aussi pour le tournesol. D'autres
travaux de R&D permettraient sans doute d'améliorer ses
performances dans ce contexte : choix variétal, place dans la
rotation, stratégies de lutte contre les adventices, par exemple.
Reste que le tournesol, avec le soja, est certainement l'oléagineux
annuel le mieux adapté à l'agriculture biologique.
Nous constatons donc que le tournesol présente de nombreux
atouts vis-à-vis des évolutions récentes du contexte et, qu'à un
certain degré, ce contexte lui devient plus favorable. Sa
principale limite actuellement réside dans la stagnation des
rendements au champ, en moyenne stationnaires depuis plusieurs
années. Les origines de cette situation semblent résider
à plusieurs niveaux : le positionnement de cette culture à image «
rustique » dans des conditions plutôt difficiles et des terres de
moindre potentiel, les effets plus marqués des sécheresses
estivales, et l'impact de certaines maladies, le phoma notamment.
Les efforts de recherche actuels, qui font l'objet d'une
collaboration fortement structurée autour des programmes de l'UMT
tournesol de Toulouse, et également des efforts des sélectionneurs,
visent à relever ce défi de la stagnation et de l'irrégularité
des rendements. Dans le contexte actuel, des succès de
recherche ont toutes les chances de se traduire aux champs.
Références
[www.biofuelstp.eu] http://www.biofuelstp.eu/.
[ADEME, 2010] Analyses de cycle de vie appliquées aux
biocarburants de première génération consommés en France. Rapport
final de l'étude ADEME, février 2010.
[Oil World, 2009] Oil World annual 2009 vol 2.
[L'agriculture biologique, 2009] L'agriculture biologique.
Chiffres clés. Agence Bio. Édition, 2009.
[Loi no 2009-967, 2009] Loi
no 2009-967 du 3 août 2009 de programmation
relative à la mise en œuvre du Grenelle de l'environnement (1).
Journal officiel de la République française du 5 août 2009.
[Inra, 2010] Synthèse du rapport de l'étude ECOPHYTO R&D,
INRA janvier 2010.
[Merrien, 2010] Merrien A. Tournesol, une réelle opportunité
pour vos assolements irrigués. Perpectives agricoles
no 367, mai 2010 : 73-4.
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