ARTICLE
Auteur(s) : Françoise
Gérard1, Marie Gabrielle Piketty2,
Jean-Marc Boussard3
1CIRAD, UMR MOISA
2CIRAD, UMR MOISA et Université de Sao
Paolo
3Académie d’Agriculture
L’instabilité des prix est une caractéristique majeure des
marchés de produits agricoles. On pourrait à peu près dire la même
chose des marchés financiers. Le phénomène a suscité bien des
travaux d’économistes, à partir de deux idées complètement
différentes, conduisant à des politiques opposées. Dans la première
interprétation, l’instabilité est exclusivement le résultat de
chocs exogènes – aléas climatiques, choc macroéconomique lié à une
mauvaise gouvernance, etc. Dans la seconde, le fonctionnement même
des marchés est susceptible d’entraîner des fluctuations qui
s’ajoutent aux chocs extérieurs au système et qui peuvent
apparaître même en l’absence de tout choc extérieur.
Cette différence d’interprétation a des conséquences importantes
pour la représentation des phénomènes économiques et surtout pour
les prescriptions qui en découlent en matière de politique
économique. L’idée développée ici est que la récente flambée des
prix des produits agricoles (2006-2008) est un « épisode fiévreux »
d’origine essentiellement endogène, comme on en observe
régulièrement sur les marchés libres de matières premières.
Dans une première section, les explications théoriques
permettant de comprendre ce comportement des produits agricoles
sont rappelées. On s’interroge ensuite sur l’intérêt de prendre en
compte de tels phénomènes dans les modèles économiques, en
analysant le point de vue retenu dans la plupart des modèles et les
prescriptions qui en découlent en matière d’intervention sur les
marchés (section 2). On rend compte enfin de travaux récents sur la
question, menés au Cirad, où la prise en compte des
caractéristiques particulières des marchés agricoles dans un modèle
par ailleurs très classique, permet de représenter des fluctuations
de prix similaires à celles observées (section 3). Ceci montre
l’intérêt, au-delà des difficultés techniques, d’un renouvellement
des modèles économiques afin de représenter la « dynamique complexe
» des systèmes et attire l’attention sur un large champ de
recherche encore peu exploré.
Instabilité des prix et fonctionnement
des marchés
Dans la théorie néoclassique, les prix jouent un rôle essentiel,
ils sont le vecteur de l’information, ils indiquent les raretés
relatives des biens et permettent l’adaptation des comportements
des producteurs et des consommateurs. Des décisions
décentralisées peuvent ainsi mener à une allocation optimale des
facteurs de production, si la « bonne concurrence » amène le prix à
toujours se trouver égal au coût marginal de production. Dans ce
contexte, l’intervention publique, en cassant la relation entre
prix et coût marginal, est généralement source de distorsions et
diminue le bien-être global. Il en est de même de
l’instabilité, et pour les mêmes raisons : lorsque les prix varient
trop vite, les coûts marginaux ne suivent pas, et on se trouve en
permanence dans une situation « sous-optimale ». Mais d’où vient
cette instabilité ?
Pour beaucoup d’économistes – en particulier les néoclassiques –
l’instabilité des prix s’explique par des perturbations extérieures
au système. Dans le cas des produits agricoles, la dépendance des
rendements aux aléas climatiques, aux attaques de ravageurs et plus
généralement à l’ensemble des conditions naturelles et sociales
apporte une explication immédiate. Elle est le résultat de
fluctuations aléatoires des volumes produits, aggravés par la
rigidité de la demande propre aux produits alimentaires et qui
implique de fortes variations des prix pour équilibrer le marché
suite à de faibles variations des volumes commercialisés. Elle est
alors représentée comme un aléa gaussien sur les fonctions d’offre.
Mais est-on bien sûr de la pertinence de ce « modèle gaussien »
?
Mandelbrot [1, 2] distingue deux types d’aléas. Le hasard
bénin, gaussien, disparaît lorsque l’échelle d’observation est
suffisamment grossière. Au contraire, l’homothétie statique interne
caractérise les « formes nouvelles de hasard », ou aléa parétien
(parce que la loi de probabilité correspondante est une « loi
stable de Pareto » – loi de probabilité que Pareto avait à
l’origine utilisée pour représenter la dispersion des revenus).
La loi de Pareto possède des propriétés très différentes de
celles de la loi de Gauss. En particulier, la disparition
progressive de l’instabilité quand le nombre d’observations
indépendantes augmente, qui est une caractéristique importante de
la loi de Gauss, n’existe plus avec la loi de Pareto. Au contraire,
les séries parétiennes sont caractérisées par l’invariance
d’échelle : l’instabilité garde la même importance quelle que soit
l’échelle d’observation.
Pour expliquer ce phénomène, Mandelbrot [2] se réfère aux rôles
des prévisions dans le mécanisme de formation des prix « la raison,
à priori, est que l’offre et la demande, qui en principe doivent
déterminer un prix, résultent toutes deux à la fois de facteurs
objectifs et d’anticipations. Même si on accepte pour les premiers
une approximation continue, les secondes peuvent changer du tout au
tout à la suite d’un signal physique dont la durée et l’énergie
sont négligeables, tel le proverbial « trait de plume ». Du coup la
rationalité dans la détermination des prix risque fort de mener à
des sauts, signifiant qu’elle est déstabilisante (p. 330) ».
Ces mécanismes ont été depuis largement étudiés, en particulier
sur les marchés financiers. Kindleberger [3] distingue ainsi les
périodes de fonctionnement « normal » des marchés, des périodes de
paniques, caractéristiques du fonctionnement des marchés
financiers. Il reprend la théorie des prévisions
auto-réalisatrices [4] parfaitement illustrée par les grandes
séries de faillites bancaires, comme celle de 1929, où une crise de
confiance amène les acteurs économiques à retirer simultanément
leur dépôt bancaire et engendre l’impossibilité des banques à faire
face à leurs créanciers… et ainsi la crise elle-même.
Des comportements similaires s’observent sur les marchés des
biens alimentaires. Lorsque les prix augmentent, les ménages qui en
ont les moyens stockent, ce qui renforce la croissance des prix,
confirmant les rumeurs de pénurie et amplifiant les comportements
stockeurs. Dans la crise récente des produits alimentaires, la
réaction des États, qui limitent les exportations pour protéger
leurs populations, amplifient de la même façon la flambée des
prix.
L’étude du fonctionnement des marchés de produits vivriers
pendant les grandes crises, par exemple en Inde, lors de la famine
de 1974 [5] ou en Indonésie lors de la crise financière [6, 26],
met en évidence l’importance des anticipations, de la confiance des
opérateurs ou au contraire des paniques, éventuellement déclenchées
par des rumeurs infondées, dans les brusques flambées des prix des
produits vivriers. On constate alors que la déviation réelle de la
disponibilité de la marchandise, du moins à un niveau agrégé, n’est
que de quelques pour-cent et qu’elle ne justifie en rien une telle
augmentation des prix.
Ce sont les anticipations pessimistes qui expliquent le
phénomène : la légère baisse de l’offre génère une faible
augmentation des prix, mais du fait des prévisions des agents de la
poursuite de la hausse (éventuellement fondée sur des informations
plus ou moins vérifiées – la récolte est catastrophique, les
entrepôts de l’état sont vides et ses difficultés financières
empêchent le recours aux importations), les stocks privés
augmentent et de moins en moins de vivres sont disponibles… les
prix flambent… On se trouve dans la situation paradoxale où, comme
le mentionne la FAO [7] à propos de l’Indonésie, les difficultés de
fonctionnement des marchés mènent à une augmentation des prix qui,
en générant des mouvements sociaux, accroissent le risque et font
ainsi monter les prix, entraînant plus de difficultés pour le
fonctionnement des marchés et générant ainsi un cercle vicieux à la
hausse.
On voit bien ainsi la similitude entre marchés financiers et
agricoles : le rôle central des anticipations, l’incertitude qui
pèse sur celles-ci et leur volatilité. On peut alors, qu’ils
s’agissent des marchés financiers ou de ceux de matières premières,
opposer les périodes de fonctionnement normal, où les fluctuations
traduisent les changements dans les raretés relatives et envoient
aux agents les informations nécessaires à l’adaptation de leurs
comportements, des périodes fiévreuses où la panique s’empare des
opérateurs et où, à l’extrême, les prix n’expriment plus aucune
information réelle. On est alors face à une défaillance de marché
majeure et celui-ci n’est plus à même d’assurer la coordination
efficiente des décisions décentralisées. La valeur des actifs
concernés, options sur les marchés ou produits physiques, peut
ainsi s’écarter durablement de sa valeur définie par les
fondamentaux, et se réajuster brusquement.
De telles fluctuations sont sans doute une caractéristique
structurelle de l’économie de marché, elles sont coûteuses pour la
communauté dans son ensemble. Lorsqu’elles affectent le prix des
produits vivriers, elles sont particulièrement néfastes pour les
populations les plus pauvres. La stabilité des prix
alimentaires est généralement au cœur du contrat social entre les
populations et les États, les fluctuations se traduisent alors par
une agitation sociale néfaste à l’activité économique et au
fonctionnement des marchés.
Les phénomènes cumulatifs en économie sont l’objet de multiples
travaux depuis Wicksell au début du XXe siècle.
Ils mettent en évidence les multiples forces « convergentes »
et « divergentes » qui font fluctuer le système autour de
l’équilibre de la théorie néoclassique et peuvent mener à des
déviations cumulatives importantes, suivies de brusques
réajustements. Citer tous les travaux concernés ici est impossible,
Day [8] en fournit une revue détaillée. Dans les séries économiques
obtenues, une dynamique complexe des phénomènes économiques,
caractérisée par de fortes fluctuations vient remplacer les
simulations stables de l’univers des modèles fondés sur le
paradigme walrasien.
Les travaux issus de ces théories conduisent à des modèles
mathématiques qui permettent de simuler aussi bien l’économie
générale que le seul secteur agricole où le secteur financier. Une
différence existe toutefois entre les deux catégories de modèles
Dans les approches financières, l’accent est mis sur le seul impact
des comportements associés à une certaine volatilité des
anticipations, des comportements moutonniers, des phénomènes
d’anticipations auto-réalisatrices. Dans les analyses des prix des
matières premières ou de l’économie dans son ensemble, toutes les
contraintes susceptibles de s’opposer à l’ajustement (contrainte de
liquidité, comportement face au risque, non-négativité des stocks,
dépendance des investissements aux résultats passés) jouent un rôle
majeur dans la génération de l’instabilité endogène au système. On
se trouve alors face à une dynamique économique reposant
partiellement sur des processus cumulatifs à la hausse ou à la
baisse.
Le modèle de Cobweb (Ezekiel [9]) reproduit de manière très
simple le fonctionnement dynamique de la formation des prix dans ce
cas (figure 1).
L’offre et la demande d’un bien agricole sont respectivement
croissante et décroissante avec le prix. Le prix d’équilibre
se trouve à l’intersection des deux courbes. Si l’on fait
abstraction du temps, cet équilibre est stable. Par contre, si l’on
s’intéresse au cheminement vers le point d’équilibre, l’offre et la
demande s’ajustant successivement, plusieurs cas doivent être
envisagés : lorsque la pente de la courbe de demande est supérieure
à celle de la courbe d’offre (en valeur absolue), le marché ne
converge pas vers un prix d’équilibre, il s’en éloigne de façon
cumulative.
Un tel modèle n’est pas complètement satisfaisant car il ne
reproduit pas de façon réaliste les comportements des prix réels.
Boussard [10] montre qu’en introduisant simplement le risque dans
la fonction d’offre d’un Cobweb classique, plus précisément en
supposant l’offre est croissante avec le prix mais décroissante
avec sa variance [11], les séries de prix obtenues sont tout à fait
comparables avec une série de prix agricoles quelconque (figure 2). Il montre
également que, contrairement à ce que l’on obtient avec des aléas
gaussiens, la mise en commun de plusieurs marchés, via le commerce,
n’atténue pas les fluctuations, si celles-ci sont générées par le
fonctionnement même du marché, mais au contraire les
synchronisent1.
Une telle conclusion est complètement contraire à celle des «
libéraux » qui affirment – en se basant sur la « loi des grands
nombres » – que la fusion des marchés trop étroits en un grand
marché commun mondial devrait avoir un effet stabilisateur.
Ce type d’approche est cependant conforme à ce que Stiglitz
[13] nomme « la nouvelle économie du développement » : tout en
gardant un cadre général basé sur la théorie néoclassique, on
s’affranchit de la référence omniprésente à l’équilibre, pour
ouvrir la porte à l’histoire, aux impacts rétroactifs, aux
équilibres multiples. Plus inspirée de la biologie que de la
mécanique, cette théorie s’intéresse à la dynamique complexe qui
semble caractériser les phénomènes socio-économiques. Cette
conception de l’économie dérive directement des conséquences des
marchés incomplets, de l’information imparfaite et de la
rationalité limitée. Elle est guidée par le constat que les
recommandations en matière de politique économique issue du modèle
standard ne sont pas systématiquement validées dans la réalité.
Ce sera l’objet de la section suivante.
De l’importance économique et politique du choix
des modèles
Il faut bien reconnaître que, en dépit de l’intérêt de ces
approches, la plupart des modèles utilisés en économie appliquée ne
prennent pas en compte cet aspect des choses. Cette section se
propose de s’interroger sur les causes et conséquences de cette
situation, en revenant tout d’abord à la raison d’être des modèles,
puis en examinant leurs prescriptions, dans les négociations
internationales comme au niveau des politiques nationales.
À quoi servent les modèles ? Les modèles (mathématiques ou
non) sont utilisés en sciences comme une représentation cohérente
des phénomènes nous permettant de comprendre les mécanismes à
l’œuvre, de vérifier que nous les comprenons (validation), et
éventuellement d’agir sur eux afin d’en modifier l’évolution. En
économie appliquée, ils constituent en principe une aide au «
pilotage du système » et à la négociation entre acteurs, ils
éclairent la négociation en permettant, s’ils sont chiffrés de
synthétiser les impacts des mesures de politique économique par
quelques indicateurs clés. Ils permettent ainsi d’évaluer ex
ante des mesures alternatives et peuvent constituer des outils
précieux dans le contexte de budgets rares de la décision
publique.
Les modèles quantitatifs en économie ont été beaucoup développés
dans la période récente pour l’analyse des impacts probables de la
libéralisation des échanges. À l’origine, ils devaient permettre de
justifier l’abandon des politiques de régulation en montrant les
effets bénéfiques du marché lorsque celui-ci égalise le prix avec
le coût marginal. Si les variantes sont multiples, le moule général
est commun et ne considère pas les phénomènes dynamiques décrits
ci-dessus.
Les milliards de $ de gains annoncés permettaient d’espérer
atteindre les objectifs du millénaire et en particulier de diviser
par 2 le nombre de pauvres. De fait, le dernier cycle des
négociations internationales a été déclaré « cycle du développement
». La déclaration ministérielle de Doha (novembre 2001)
indique clairement que les négociations commerciales doivent
bénéficier aux pays en développement et tout particulièrement aux
pays les moins avancés (PMA)2. On
s’attendait à ce que ces modèles mettent en évidence la plus grande
efficacité du système productif mondial liée à la disparition des
distorsions, permettant ainsi un meilleur jeu des avantages
comparatifs.
Après deux décennies d’études sur la question, les conclusions
peuvent se résumer comme suit :
- – Les milliards de $ de gains agrégés associés à la
libéralisation totale des échanges iront principalement aux pays
développés, l’essentiel de ces gains provient du secteur agricole3, ils représentent bien peu en terme de
croissance des revenus. En effet si ceux-ci étaient uniformément
distribués au sein des pays en développement, selon l’estimation
optimiste du modèle Linkage de la Banque mondiale, les gains
atteindraient moins de 20 $ par an et par tête. Cela fait bien
peu au regard de l’étendue du problème de la pauvreté.
- – L’essentiel des gains pour les pays en développement
ira aux pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Argentine). À
l’intérieur de ces pays, ce ne sont dans l’ensemble pas les
catégories les plus pauvres qui bénéficieront des gains.
- – Les pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne sont
susceptibles d’être perdants, du fait des impacts négatifs de la
croissance des prix agricoles mondiaux sur les ménages acheteurs
nets. Ce phénomène touche essentiellement les urbains mais de
nombreux ruraux des pays pauvres sont également déficitaires
[15].
En dépit de ces résultats peu encourageants en matière de
contribution de la libéralisation des échanges à la lutte contre la
pauvreté dans les pays les moins avancés, peu d’autres mesures ont
été mises en place, dans le cadre des négociations Doha.
Au niveau des politiques nationales, ces modèles prônaient le
retrait des États et l’application « uniforme » du consensus de
Washington. Deux décennies après la mise en place des premiers
plans d’ajustement structurel, on ne peut s’empêcher de constater
la faiblesse des progrès enregistrés en matière de lutte contre la
pauvreté comme d’amélioration de la sécurité alimentaire.
De nombreux experts s’accordent pour souligner le rôle des
multiples imperfections de marché, qui se révèlent comme autant
d’obstacles à la croissance économique [16, 17]. Alors que le
discours dominant des économistes encourageait les pays pauvres à
s’insérer dans le commerce mondial, en se spécialisant dans des «
niches » comme les fleurs coupées ou des légumes d’exportation et
en important les denrées de base, produites à moindre coût
ailleurs, avec la flambée des prix des biens alimentaires, on
constate les limites de ces prescriptions. Les pays pauvres,
moins insérés dans le commerce mondial, s’en sortent mieux comme le
montrent les exemples contrastés du Mali et du Sénégal, leur
relative indépendance pour l’approvisionnement de leurs populations
en denrées de base offre aux États des marges de manœuvre plus
importantes pour éviter la contagion sur les marchés locaux.
Si, outre la faiblesse de leur capacité de prévision4, les prescriptions issues de nos modèles se
révèlent peu efficaces, la question de la validation se pose.
Celle-ci soulève, en économie, de nombreux problèmes techniques.
De nombreux modèles, étant donné les facilités de calculs
ainsi obtenues, sont statiques. Les résultats sont alors à
moyen terme et il y a peu de possibilité de les valider : il
faudrait que la politique que l’on teste soit mise en place, dans
les mêmes conditions que celles utilisées dans la simulation, ce
qui est rarement le cas. Par ailleurs, les modèles d’équilibre
général utilisent la calibration pour faire correspondre leur
situation de départ simulée à l’année de base observée.
La validation sur l’année de référence est donc impossible.
A priori, la validation des modèles dynamiques devrait poser
moins de problèmes et se baser sur la comparaison des résultats de
la simulation de référence aux séries réelles disponibles.
Cependant, ces modèles n’ont pas l’ambition de représenter les
chocs exogènes. Or, lorsque l’on cherche à évaluer si les séries
simulées correspondent ou non à la réalité, il y a toujours un «
choc extérieur » que le modèle n’a pas l’ambition de représenter et
qui peut expliquer la déviation : un choc financier ou climatique
par exemple, un progrès technique permettant une croissance de la
productivité du travail, etc., qui pourrait expliquer les
différences entre les résultats du modèle et la réalité. Comment
savoir si le modèle reproduit fidèlement le fonctionnement de
l’économie « sans choc » lorsque les seules données que l’on puisse
observer sont celles d’une économie fortement touchée par des
perturbations externes. ? Ainsi les caractéristiques des modèles
les rendent invérifiables au sens de Popper.
À côté de cela, certains experts soulignent les caractéristiques
communes des expériences réussies en Asie du Sud-Est en matière de
lutte contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire comme de
croissance économique. Celles-ci sont basées sur une forte
intervention de l’État [19, 20]. Si le détail des politiques menées
diffère, deux facteurs communs peuvent être identifiés : (i) une
complémentarité entre les mécanismes de marchés et le soutien
public dans l’agriculture ; (ii) l’importance donnée à la stabilité
des prix et au développement de l’infrastructure rurale.
Pour être efficace en matière de lutte contre la pauvreté,
l’intervention publique doit permettre la croissance de la
productivité du travail, en particulier en zone rurale où se situe
l’essentiel des pauvres [14]. Les investissements publics, non
seulement dans les infrastructures, comme les routes et les
facilités d’irrigation, mais aussi dans le capital humain, avec les
services de vulgarisation, ont joué un rôle majeur dans la réussite
de plusieurs pays asiatiques, permettant la croissance de la
productivité du travail. La stabilisation des prix à un niveau
rémunérateur joue sur le même registre, elle permet l’accroissement
des investissements privés et protège en même temps les
consommateurs les plus pauvres. Un tel contexte a permis à ces
économies d’entrer dans un « cercle vertueux » : avec la croissance
des revenus ruraux, la demande de bien non agricoles et de services
augmente, entraînant la croissance des activités économiques
rurales et des opportunités d’emplois avec des conséquences
positives sur la lutte contre la pauvreté.
Une telle politique ne serait pas recommandée par nos modèles
tels qu’ils sont conçus à l’heure actuelle. Une limite des modèles
économiques dominants, même lorsqu’ils sont dynamiques, est qu’ils
ne tiennent pas compte de l’incertitude, or c’est l’essence même du
temps humain. Les phénomènes économiques sont toujours «
explicables après » mais « imprévisibles avant ». Cette incertitude
explique pourtant une partie des phénomènes économiques. Une autre
limite est l’absence de prise en compte des « imperfections de
marchés », du capital par exemple, qui supposent la représentation
des contraintes de liquidité5.
Pourtant, le développement, comme la sécurité alimentaire, est le
résultat de processus cumulatifs dynamiques et complexes et il
semble utile de pouvoir représenter les faits stylisés de ces
évolutions. Lorsque les modèles ne prennent pas en compte les
défaillances de marché, les politiques économiques sont par
définition des contraintes, qui se traduisent par des pertes de
bien-être au niveau de la communauté, il semble alors difficile de
les utiliser pour évaluer l’intervention.
Tentative à partir d’ID3 : apports et limites
Faut-il donc considérer que les modèles en général ont échoué à
représenter la réalité, et qu’il convient par conséquent d’éviter
de s’en servir ? Non, il est sûrement plus intéressant de tenter de
modifier les modèles afin de les rendre capables de prendre en
compte les phénomènes qui avaient été négligés dans leurs premières
versions trop élémentaires. C’est ce qui a été fait depuis
plusieurs années avec un modèle mondial dynamique et récursif en
équilibre général : ID36 réalisé au
Cirad7.
Le modèle fonctionne sur un pas de temps annuel. Il est
divisé en deux modules : le premier décrit le processus de
production physique de biens et services, l’utilisation des
facteurs de production dans ce processus, la distribution des
revenus associée et la consommation ; le second, les opérations
financières : flux de capitaux entre nations, déterminés par
l’épargne domestique et le solde commercial et l’allocation des
investissements entre les différents secteurs d’activité, en
fonction des rentabilités espérées du capital et du risque associé
dans les différentes branches de l’économie domestique.
Il s’agit d’un modèle récursif, c’est-à-dire que chaque année
certains paramètres sont mis à jour en fonction des résultats de la
période précédente. C’est le cas de la disponibilité en facteurs de
production : la disponibilité en capital en début d’année dépend
ainsi, outre du capital déjà installé, du niveau d’investissement à
la fin de l’année précédente. En outre, dans le modèle en
information imparfaite, l’offre agricole en début d’année est
déterminée par les choix de production réalisés l’année précédente
à partir d’anticipations de prix, révisées chaque année en fonction
des prix observés durant les périodes précédentes.
Dans la version « standard » les mêmes hypothèses de
fonctionnement parfait des marchés de biens que dans les modèles
développés par les institutions internationales (Banque mondiale,
OCDE etc.) sont retenues. Dans la version avec imperfection de
l’information, on suppose que les décisions de production sont
prises un an avant la mise sur le marché pour les produits
agricoles. Dans cette version, l’offre d’importation, qui s’ajuste
immédiatement aux prix, s’ajoute à une offre domestique fixée par
les décisions de la période précédente. La production agricole
est donc déterminée sur la base de prix anticipés, ce qui génère
une demande immédiate en consommation intermédiaire, un niveau
d’utilisation des facteurs et un prix pour ceux-ci. Dans ces
conditions, tout l’ajustement du côté de l’offre devant se faire
essentiellement par les prix, ceux-ci deviennent alors beaucoup
plus instables.
De fait, et contrairement à la plupart des modèles « standards »
qui génèrent des prix extrêmement stables, on obtient bien ici de
fortes fluctuations assez semblables à celles observées dans la
réalité. Ce résultat est obtenu en l’absence de tout choc
exogène, de toute spéculation, et même de politique en faveur des
biocarburants.
Plusieurs scénarios ont été étudiés avec ce modèle.
Le scénario de référence est « ref PAC ». Il reproduit
les réformes européennes récentes (Agenda 2000 et réformes du
Luxembourg). Les deux autres scénarii représentent
respectivement l’abandon des restitutions aux exportations de la
part de l’Union européenne et l’ouverture progressive des marchés
conformes aux négociations internationales menées dans le cadre de
Doha. Les trois courbes sont pratiquement confondues, que cela
soit pour les prix européens (figure 3) ou ceux du reste
du monde (figure
4). Ce résultat suggère que l’essentiel des
modifications dans l’allure des séries de prix est déjà accompli
avec les réformes mises en œuvre en Europe8. Mais l’ensemble montre surtout que l’on
peut obtenir des séries de prix fluctuantes, simplement en
modifiant quelques équations des modèles standards et en
introduisant la dérégulation des marchés. Les résultats
montrent aussi que l’abandon des subventions aux exportations,
largement décriées comme participants de manière significative à
l’instabilité des marchés agricoles, ne changent en rien l’allure
des courbes.
Les caractéristiques mathématiques de ces modèles font que leurs
résultats ne peuvent être assimilés à des prévisions : ni les
points de retournement des courbes, ni l’ampleur des fluctuations
ne peuvent être déterminées précisément. Cependant, si les
comportements représentés sont corrects, l’allure générale des
séries nous renseigne sur les dynamiques à l’œuvre. On constate
alors que plusieurs pics successifs de prix très élevés sont
possibles ainsi qu’une forte chute des prix, au bout de quelques
années. Ceci est le résultat des réponses décalées de l’offre, à la
fois du fait des délais de production et de l’incertitude. Cela
reproduit bien les caractéristiques des matières premières telles
qu’elles sont décrites par la littérature, avec une alternance de
hausse et de baisse liée aux difficultés d’ajustement de l’offre à
la demande, et des effets « ressorts » souvent accentués par les
variations de stocks et des sur-réactions exacerbées par le jeu des
anticipations9.
Au niveau des « gains pour le développement », les résultats
obtenus montrent la faiblesse des gains à attendre, en particulier
pour les pays les plus pauvres. L’ensemble des experts s’accorde
d’ailleurs aujourd’hui pour reconnaître que les impacts sur la
pauvreté de la libéralisation des échanges agricoles dans les pays
les moins avancés seront négligeables au mieux, négatifs dans
certains cas où les défaillances de marchés sont trop importantes10. Il faut donc envisager
d’autres modes de redistribution internationale ou d’autres
mécanismes à même de promouvoir le développement si on ne veut pas
que les objectifs du millénaire ne soient atteints sans les pays
les plus pauvres de la planète.
Si le modèle réalisé a bien rempli son objectif initial «
montrer la faiblesse des gains de la libéralisation et leur
dépendance à de petites variations dans les hypothèses » il reste
loin d’être réellement satisfaisant. Le point le plus ennuyeux
tient aux difficultés à obtenir des simulations de longues
périodes. L’apport de mathématiciens appliqués serait sans doute
nécessaire pour améliorer cet aspect.
Le fonctionnement des marchés reste encore trop caricatural,
plusieurs pistes d’améliorations existent en la matière :
représenter le stockage, différents agents avec des processus
d’anticipations plus ou moins optimistes pour chaque secteur.
Enfin, si l’on considère qu’il est important de représenter avec
certains détails les différents types d’agent, car les situations
sont variées, il faut aussi disposer de modèles nationaux, pour
rester dans des dimensions raisonnables. Puisque l’ensemble des
experts s’accordent maintenant sur la faiblesse des gains à
attendre de la libéralisation des échanges et que le retrait total
des États ne semble pas à même de donner les résultats escomptés en
matière de lutte contre la pauvreté, la définition des politiques
nationales pourrait bénéficier du développement de ce type de
modèle. Compte tenu de l’importance du secteur agricole dans le
développement économique et la lutte contre la pauvreté, il semble
urgent d’être à même de représenter les processus à l’œuvre sur ces
marchés et les principaux déterminants des fluctuations des prix
agricoles, ceux-ci apparaissant comme un obstacle essentiel au
développement des agricultures locales.
Conclusion
Cet article analyse la récente flambée des prix sur les marchés de
matières premières, comme le résultat d’un « épisode fiévreux »,
caractéristique de ces marchés lorsqu’ils ne sont pas régulés.
Le débat sur les causes de la brusque variation des prix
agricoles peut se résumer à une controverse récurrente en économie,
aussi bien sur les marchés financiers que sur ceux de matières
premières :
- – Dans la première conception, les fluctuations sont
toujours le résultat d’un signal du marché, elles indiquent une
variation dans les fondamentaux, un taux d’endettement dépassant
les possibilités de la nation sur les marchés des changes, une
sécheresse sur les marchés agricoles, etc. Ces fluctuations ne
handicapent pas le fonctionnement des marchés. Elles sont dues à
des perturbations extérieures au système et sont réduites par
l’élargissement du marché, le changement d’échelle, etc., ce qui
permet de les négliger. Dans les modèles, elles sont représentées
par un terme aléatoire (gaussien pour les facilités de calculs),
ajouté aux fonctions mathématiques.
- – Dans la seconde, au contraire, les fluctuations sont
le résultat des non-linéarités dans les réponses des agents, des
erreurs d’anticipations, des obstacles aux ajustements du marché.
Elles sont erratiques et n’amènent aucune information, au contraire
elles agissent comme un brouillage des signaux du marché.
La représentation de ces phénomènes de « dynamique complexe »
est possible dans des modèles économiques, elle est toutefois peu
répandue dans les grands modèles considérés par la communauté
internationale.
La question peut alors se résumer ainsi : les fluctuations
sont-elles exogènes ou endogènes ? Négligeables pour la
compréhension du système ou au contraire déterminantes ?
Les conséquences économiques de ces deux types de conception des
fluctuations sont très différentes. La majorité des modèles
supposent qu’elles sont négligeables et les prescriptions qui en
découlent sont celles d’une intervention minimale des États dans la
vie économique et de la « foi dans les marchés libres » comme
politique de développement.
Cependant, il faut bien reconnaître le peu de progrès réalisé,
au cours des dernières décennies, dans de la situation des pays à
faible revenu, en particulier en Afrique. Les prescriptions
issues des modèles dominants en sciences économiques ont donc été
peu efficaces, ce qui amène à réfléchir sur leur capacité à décrire
correctement les processus et à se pencher sur les possibilités
d’améliorations. Le modèle ID3 du Cirad représente une
tentative dans cette direction.
Références
1 Mandelbrot L. Formes nouvelles du hasard dans les sciences.
Économie Appliquée 1973 ; 26 : 307-19.
2 Mandelbrot L. Le syndrome de la variance infinie et ses
rapports avec la discontinuité des prix. Economie Appliquée
1973 ; 26 : 321-48.
3 Kindleberger CK. Manias, Panics and Crashes. MacMillan,
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8 Day RH. Complex economic dynamics. Vol 2. The MIT Press,
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9 Ezekiel M. The Cobweb Theorem. Quaterl J Econom
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10 Boussard JM. When risk generates chaos. J Econom Behav
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17 Sitglitz JE. Making globalization work. Londres :
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l’Agriculture, 91 p., 2008.
24 Calabre S. Régimes de régulation et formes
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25 Stiglitz JE, Charlton A. Un cycle de négociations
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Développement 2005 ; 2005 (4) : 18-54.
26 Stiglitz JE. Lessons from East Asia. J Policy Modell
1999 ; 21 : 311-30.
1 Cf. Boussard et al. [12], p. 21-23 pour
plus de détails sur ces questions.
2 Première page de la déclaration
ministérielle , WTO (2001).
3 Ceci s’explique par le fait que les taxes
sur le commerce extérieur sont beaucoup plus importantes pour les
produits agricoles, le commerce des biens manufacturés ayant été
plus ou moins libéralisé par le passé.
4 Pour quelques comparaisons édifiantes
entre prévisions des modèles économiques et observations voir par
exemple Baumel [18].
5 Les modèles progressent toutefois dans la
représentations de certaines imperfections, ainsi pour le marché du
travail, la représentation par des CET du transfert de la
main-d’œuvre d’un secteur à l’autre (voir par exemple Hertel et
Keeney [21]) ou la prise en compte du chomage [22].
6 Modèle développé par le Cirad depuis 1999
utilisant la base GTAP 6 (l’année de référence est 2001) qui
comprend 8 produits agricoles (blé, autres céréales, élevage bovin,
lait, autres productions animales, oléagineux, sucre, autres
cultures) et 3 produits agrégés pour représenter le reste de
l’économie (manufacture, secteur énergétique, services). Au niveau
géographique, deux désagrégations existent : (i) la première en 3
régions (Union européenne, USA, Reste du monde), la seconde en 7
régions (Chine, Inde, Brésil, Union Européenne, USA, PMA, Reste du
monde).
7 Une tentative similaire est depuis peu en
cours par le MOMA (Cf : http://www.momagri.org/).
8 Pour plus de détails voir Gérard et al.
[23] (Une étude réalisée pour le Ministère de
l’Agriculture).
9 Calabre [24], page 21.
10 Voir par exemple, Stiglitz et Charlton
[25].
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