ARTICLE
Auteur(s) : Hervé Guyomard
INRA, UAR 233 Collège de direction (CODIR),
147 rue de l’université, 75338 Paris Cedex 07, France
Les prix mondiaux et nationaux de nombreux produits agricoles
ont fortement augmenté à la fin de l’année 2006, et de manière plus
prononcée encore sur toute l’année 2007. Ils ont continué à
croître sur les premiers mois de l’année 2008, avant d’amorcer un
reflux spectaculaire à partir de la fin du printemps, pour se
stabiliser sur la fin de l’année 2008 et les premières semaines de
l’année 2009. À titre d’illustration, l’indice des prix
alimentaires calculé par l’Organisation des Nations Unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO) normalisé à 100 sur les trois
années 2002 à 2004 a atteint un niveau de 131 en décembre 2006, de
150 en juin 2007 et de 187 en décembre 2007. L’augmentation s’est
poursuivie pendant le premier trimestre de l’année 2008 avec des
hausses mensuelles de 4,2 % en janvier, 8 % en février et 1,1 % en
mars ; stable pendant le printemps, l’indice a amorcé un fort
déclin à compter du mois de juillet de sorte que le niveau atteint
en décembre 2008 est égal à celui observé à la mi-juin de l’année
2007, 19 mois plus tôt. Les variations à la hausse puis à
la baisse ont été plus importantes encore pour certains postes,
notamment les céréales, les oléagineux et les produits
laitiers.
La soudaineté et l’ampleur de la hausse ont surpris les
observateurs ; la brutalité de la correction les prend de cours
pareillement. Les études rétrospectives qui proposent un
schéma explicatif de la hausse passée sont très nombreuses ; celles
qui expliquent pourquoi ils baissent aujourd’hui fleurissent.
Il n’y a hélas pas consensus sur les déterminants de
l’évolution à la hausse, puis à la baisse, des cours agricoles ;
encore moins sur les contributions respectives de chaque
déterminant à cette évolution.
Les études se présentent le plus souvent sous la forme de
rapports ou de notes d’institutions internationales comme la Banque
mondiale (BM) ou la FAO [1], d’agences gouvernementales comme
l’United States Department of Agriculture (USDA) ou la Commission
européenne (CE), d’organisations professionnelles agricoles ou
encore d’organisations non gouvernementales impliquées dans les
questions alimentaires et/ou environnementales. Elles correspondent
très rarement à des travaux scientifiques, encore moins souvent à
des travaux scientifiques publiés dans des revues à comité de
lecture après validation par les pairs. Ceci explique, pour partie,
qu’il n’y ait pas consensus sur les explications de la flambée des
cours des matières premières agricoles de la deuxième partie de
l’année 2006 au début de l’année 2008, lesdites études n’étant pas
toujours empreintes de la plus grande objectivité qu’au mieux nous
expliquerons, sans l’excuser, par l’urgence. C’est ainsi qu’à la
suite de Gohin [2], nous interpréterons la note de Mitchell [3]
publiée sous la forme d’un document de travail de la BM : ce
document a tendance à ne retenir que les faits et les chiffres qui
permettent à Mitchell de « démontrer ce qu’il veut démontrer », à
savoir la responsabilité première des politiques (États-Unis et
Union européenne) de promotion des biocarburants et les
restrictions aux échanges de matières premières agricoles et de
biocarburants (les autres déterminants de la hausse des cours
agricoles étant, selon cette étude, l’augmentation du prix de
l’énergie et la dépréciation du dollar US). Notant qu’il y a un
décalage temporel entre l’augmentation des prix agricoles et la
croissance de l’activité sur les marchés financiers, Mitchell
arrive à la conclusion que la spéculation n’est pour rien dans
l’augmentation des prix agricoles. Conclusions toutes différentes
pour Berthelot [4] qui, parmi d’autres facteurs explicatifs dont
les politiques de développement des biocarburants, conclut à la
responsabilité majeure de la libéralisation des échanges mondiaux
agricoles et de la spéculation financière, conclusions qui lui
permettent aussi « de démontrer ce qu’il veut démontrer », à savoir
l’iniquité des règles du commerce mondial agricole et la
responsabilité première des États-Unis et de l’Union européenne
(UE) via leurs politiques agricoles (et leurs politiques de
promotion des biocarburants).
Dans ce contexte, l’ambition de cet article est nécessairement
modeste. Il se propose de reconstruire une logique des
événements en s’assurant, autant que faire se peut, de son
exactitude par la reconstitution de la chronologie des faits,
l’explicitation des mécanismes économiques sous-jacents et la
confrontation aux chiffres. L’ambition, finalement, n’est peut-être
pas si modeste !
L’article est organisé en trois sections. Après une brève
présentation des principaux facteurs qui ont pu jouer à la hausse
puis à la baisse sur les cours agricoles (section 1), nous nous
proposons de retracer la chronologie des événements et d’identifier
les mécanismes par lesquels les facteurs de variation des prix
agricoles agissent (section 2). De cette analyse des
enchaînements temporels et causaux, nous tirons un enseignement
majeur, à savoir qu’il est difficile, si ce n’est impossible,
d’isoler la responsabilité de tel ou tel déterminant, encore plus
de la quantifier. Ce qui ne signifie pas que l’analyse
économique est inutile, bien au contraire. Nous terminons alors par
un plaidoyer pour une poursuite et un approfondissement de
l’analyse économique des prix agricoles, de leurs évolutions et des
déterminants de celles-ci, notamment en recourant à la modélisation
quantitative structurelle, i.e., explicitement dérivée d’hypothèses
de comportements des agents privés et publics (section 3).
Trois remarques avant de poursuivre. Contrairement à une idée
répandue, notamment dans les médias généralistes ou spécialisés, de
nombreux observateurs avaient anticipé que les prix agricoles ne
pourraient durablement rester aux niveaux très bas autour desquels
ils oscillaient au début des années 2000 (voir, par exemple IFPRI
[5]). Comme le notent Keyzer et al. [6], « la question n’était pas
de savoir si les prix allaient commencer à augmenter mais quand ».
La deuxième est que ces mêmes observateurs continuent à
pronostiquer que les prix agricoles seront, en moyenne, plus élevés
sur au moins les dix prochaines années relativement aux niveaux du
début du siècle. Reconnaissant que l’ampleur de la hausse puis de
la baisse les a surpris, ces observateurs recommandent de placer
l’analyse conjoncturelle des années 2006, 2007 et 2008 dans le
contexte des évolutions tendancielles des offres et des demandes
des différents biens agricoles. Nous adopterons cette stratégie.
La troisième remarque est que certes les prix de nombreuses
matières premières agricoles ont très rapidement et très fortement
cru de la fin de l’année 2006 au début de l’année 2008 ; mais même
quand ils étaient au plus haut, ces prix sont toujours restés
inférieurs, en termes réels, aux niveaux records atteints dans les
années 1970 dans le contexte des deux premiers chocs pétroliers
[7]. Cette troisième remarque invite à relativiser le mouvement ici
analysé de hausse puis de baisse des prix agricoles en ne le
considérant pas comme exceptionnel, ce qui ne signifie pas que son
impact négatif n’ait pas été dramatique pour nombre de pays en
développement importateurs nets de matières premières agricoles, et
dans ces pays notamment pour les ménages les plus pauvres qui
proportionnellement consacrent une part plus importante de leurs
(faibles) revenus à l’alimentation.
Les déterminants des niveaux et des évolutions
des cours agricoles : application sur la période
2006-2008
Déterminants des niveaux et des évolutions
des cours agricoles
Le prix d’un bien sur un marché est le résultat d’une confrontation
d’une offre et d’une demande. La simplicité apparente de cette
phrase est trompeuse. Sa juste compréhension suppose en effet qu’il
y ait accord sur les définitions, au minimum, du bien, du marché,
de l’offre et de la demande. Dans un premier temps, supposons qu’un
produit agricole donné, par exemple le blé tendre, puisse être
considéré comme un bien homogène, quelle que soit sa composition,
et que le marché de ce produit soit mondial, sans entraves entre
échanges entre pays. Dans ce cas le plus simple, le prix du bien
est mondial ; son niveau à une date donnée égalise l’offre à la
demande, cette dernière étant la somme de la demande pour
l’alimentation humaine, de la demande pour l’alimentation animale
et des usages non alimentaires. Il convient en outre de tenir
compte de la variable additionnelle d’équilibre que sont les
variations de stocks : le recours aux stocks des périodes
précédentes revient à augmenter l’offre du moment présent et donc
jouera sur le prix à la baisse, alors que le stockage d’une partie
de la production de la période en cours revient à accroître la
demande et par suite jouera sur le prix à la hausse ; en pratique,
l’analyse économique doit alors porter sur les facteurs explicatifs
du stockage/déstockage, plus précisément des comportements des
organismes, publics et/ou privés, de stockage. Par ailleurs, ce
cadre (très) simplifié d’analyse laisse entier le problème de la
détermination des fonctions d’offre et de demande du bien
considéré. L’offre du bien à une date donnée dépend de décisions
adoptées antérieurement, donc d’anticipations qui ont pu être
faites alors quant au prix du bien qui prévaudra ultérieurement. On
peut raisonnablement supposer que les demandes réelles du bien
s’ajustent plus rapidement au prix instantané (plus précisément aux
variations de ce prix), et ce, de manière différenciée selon les
diverses catégories de demande en fonction de leur réactivité
respective au prix, i.e. en fonction des élasticités prix très
vraisemblablement plus faibles (en valeur absolue) pour la demande
humaine que pour la demande animale et les usages non alimentaires
(sauf si ces usages non alimentaires, par exemple sous la forme de
mandats d’incorporation de biocarburants, sont rendus
obligatoires). En revanche, les anticipations de prix jouent très
vraisemblablement un plus grand rôle dans les comportements de
stockage/déstockage et de spéculation. L’anticipation que le prix
du bien sera demain plus élevé peut conduire à ce que des
organismes collecteurs et stockeurs retardent la mise en marché du
produit, et à ce que des détenteurs de liquidités spéculent sur le
marché du bien ici considéré ; le résultat sera le même, à savoir
une hausse du prix instantané du bien, dans le premier cas par
réduction des quantités réelles disposées sur le marché, dans le
deuxième cas par augmentation des volumes demandés à la date
présente même si ceux-ci, in fine, ne se traduiront pas par des
échanges de quantités physiques.
Dronne, Forslund et Gohin (INRA, UMR SMART) travaillent
actuellement, dans le cadre d’un contrat avec l’association
PLURIAGRI, à quantifier les contributions de tel ou tel déterminant
à la hausse des cours agricoles de la période allant du deuxième
semestre 2006 aux premiers mois de l’année 2008, en portant un soin
particulier aux effets des anticipations de prix des acteurs ; leur
travail repose sur l’utilisation du modèle OLEOSIM.
Poursuivons l’analyse des déterminants du prix d’un bien
agricole donné en soulignant le danger, même dans le cadre des
hypothèses simplificatrices adoptées ci-dessus, à ne pas tenir
compte simultanément des autres produits agricoles. Dit autrement,
l’analyse du mouvement considéré dans cet article de hausse puis de
baisse des cours de nombreuses matières premières agricoles sur les
dernières années doit être effectuée dans un cadre multiproduits de
façon à rendre compte des effets de substitution entre
productions/produits agricoles, aussi bien à l’offre qu’à la
demande. En outre, l’analyse ne doit pas être limitée aux seuls
biens agricoles : ainsi, à l’offre, convient-il de tenir compte des
intrants et de leurs coûts, notamment celui de l’énergie ; de même,
à la demande, convient-il de replacer les évolutions des
consommations des différents biens agricoles dans l’ensemble des
achats des ménages, ceux-ci dépendant de multiples facteurs parmi
lesquels les revenus, les prix relatifs, les changements de
composition de la population et des ménages, les évolutions des
habitudes de consommation par exemple sous l’effet d’une
urbanisation croissante, etc.
En outre, il est clair que les hypothèses adoptées jusqu’à
présent pour étudier la formation du prix d’un bien agricole donné
sont trop simplificatrices. Le blé tendre cultivé dans telle
zone n’est pas identique au blé tendre produit dans une autre zone.
En d’autres termes, même un produit supposé simple comme le blé
tendre ne peut pas être considéré comme un bien homogène et il
existe autant de marchés qu’il y a de qualités de blé tendre ; ces
marchés de qualités différentes sont toutefois étroitement liés, en
particulier parce que les substitutions à la demande entre des blés
tendres de différentes qualités sont élevées.
La différenciation des biens se double d’une différenciation
des marchés, notamment parce que les gouvernements nationaux
adoptent des politiques qui, en pratique, aboutissent à isoler, au
moins pour partie, le marché domestique du marché international.
Ce dernier est le plus souvent défini comme le résultat de la
confrontation des excès de demande des pays importateurs et des
excès d’offre des pays exportateurs, « une fois la demande
intérieure satisfaite ». Ce marché international, que d’aucuns
qualifient abusivement de résiduel, est étroit (au mieux une
dizaine de points de pourcentage de la production/consommation
mondiale pour les différents produits agricoles de zone tempérée)
et concentré, aussi bien à l’exportation qu’à l’importation. Par
suite, toute décision nationale qui aurait pour effet de diminuer
les volumes d’un bien agricole mis à disposition sur ce marché
mondial, par exemple sous la forme d’une taxation des exportations
de façon à privilégier l’approvisionnement du marché intérieur, se
traduira par une augmentation du cours mondial de ce bien, hausse
qui sera d’autant plus forte, toutes choses égales par ailleurs,
que le marché mondial est étroit. Un accroissement des coûts de
transport, par exemple sous l’effet d’une augmentation du prix de
l’énergie, aura le même impact positif sur les prix internationaux
des produits agricoles par renchérissement des coûts
d’approvisionnement dans les zones d’importation. Il convient
enfin de tenir compte des effets liés aux évolutions des parités
monétaires qui, de manière générale, impactent la traduction
en monnaie locale d’une évolution d’un cours mondial libellé en
dollars US, aujourd’hui encore la principale monnaie de facturation
des échanges, ou en euros ; cet effet comptable se double d’un
effet d’entraînement, par exemple parce qu’un pays importateur net
d’un bien agricole dont la monnaie s’apprécie vis-à-vis du dollar
US va augmenter ses importations, ces dernières, libellées en
monnaie nationale, étant ainsi rendues moins chères ; inversement,
un pays importateur net dont la monnaie se déprécie va réduire ses
importations, toutes choses égales par ailleurs.
Application à la période 2006-2008 : l’histoire
en un coup d’œil
Munis du cadre d’analyse présenté ci-dessus, nous sommes maintenant
en position de proposer une explication d’ensemble « de ce qui
s’est passé ». Nous distinguerons entre, d’une part, l’explication
tendancielle de long terme sur laquelle, à de rares exceptions peu
convaincantes, imprécises et partielles, pour ne pas dire
partiales, il y a consensus, et, d’autre part, les facteurs
explicatifs conjoncturels de court terme sur lesquels les
divergences sont nettement plus nombreuses, au niveau des
déterminants et encore plus de leurs responsabilités respectives. À
ce stade, la présentation sera volontaire globale et succincte,
l’histoire étant détaillée dans la section suivante en respectant
la chronologie qui diffère selon les productions. L’objectif à ce
stade est uniquement de recenser les différents facteurs
explicatifs qui ont pu jouer ; il n’est pas de quantifier le poids
de tel ou tel déterminant potentiel.
Le contexte tendanciel
Trostle ([8], page 6) fournit une explication globale éclairante du
mouvement à la hausse des prix agricoles du début du deuxième
semestre 2006 à la fin du printemps 20081. Nous reprenons à notre compte son analyse
tendancielle des facteurs structurels, à savoir depuis plusieurs
années, bien avant que les prix ne commencent à augmenter, une
croissance faible de la production agricole associée à une
croissance forte des usages alimentaires. Cette dernière résulte de
la combinaison de deux évolutions positives, soit (i) la croissance
de la population mondiale et (ii) l’augmentation des consommations
alimentaires individuelles générée par la croissance économique et
la hausse des revenus moyens. En outre, quand les revenus
individuels augmentent, les consommateurs diversifient leurs
rations alimentaires en augmentant la part des huiles et la part
des produits laitiers et carnés, stimulant ainsi la demande en
produits animaux et par ce biais la demande en produits céréaliers
et en tourteaux protéiques à des fins d’alimentation des animaux ;
compte tenu du fait que les ratios de transformation d’une calorie
végétale en une calorie animale sont nettement supérieurs un (dans
l’ordre croissant « d’inefficacité de transformation », viennent
les ruminants, puis les porcins, enfin les volailles), cette
modification de la composition des rations alimentaires tend à
augmenter plus que proportionnellement, toutes choses égales par
ailleurs, la demande en céréales et en tourteaux protéiques.
Conséquence de ces évolutions contrastées, l’offre mondiale des
produits de grandes cultures (céréales et oléagineux) est
inférieure à la demande totale, alimentaire et non alimentaire,
depuis l’année 2000 (à l’exception de l’année 2004)2. Dans ce contexte de faiblesse de l’offre
relativement à la demande, les stocks mondiaux de céréales et
d’oléagineux sont divisés par deux en huit années : alors qu’ils
représentaient près de 30 % des usages au début des années 2000,
ils ne comptent plus que pour 15 % de ces usages en 2008, soit le
pourcentage le plus faible depuis 1970 ([8], d’après les données de
la base PSD de l’USDA).
C’est dans ce contexte tendanciel non contesté qu’il convient
maintenant d’examiner la conjoncture qui a conduit à la hausse
brutale des cours en 2006, 2007 et sur les premiers mois de 2008,
puis à la baisse encore plus brutale de ces mêmes cours à compter
de la fin du printemps 2008. Il convient auparavant de
souligner que l’évolution tendancielle via le dynamisme de la
demande alimentaire, l’atonie de l’offre et la réduction
progressive des stocks n’est, en quelque sorte, que la partie
émergée de l’iceberg. Dans une optique prospective et normative de
recommandations de politique économique, c’est aux causes de cette
dualité, dynamisme de la demande alimentaire d’un côté, atonie de
l’offre de l’autre, qu’il convient de s’intéresser. De même,
l’origine de la réduction des stocks n’est peut-être pas uniquement
imputable à un excès de demande relativement à l’offre ; elle peut
aussi, par exemple, résulter de décisions politiques de réduction
délibérée des stocks publics.
Les facteurs conjoncturels de la hausse
Le contexte tendanciel de l’offre et de la demande décrit ci-dessus
s’est accompagné d’une autre évolution à l’œuvre depuis plusieurs
années et qui s’est amplifiée au début de l’année 2006.
Le cours du pétrole brut, globalement stable sur la dernière
décennie du XXe siècle, à commencé à croître au
début des années 2000, de façon relativement timide dans un premier
temps (de 2000 à 2003), de façon nettement plus prononcée à compter
de la fin de l’année 2003 jusqu’au milieu de l’année 20083. Cette augmentation du cours du pétrole a
pour effet, toutes choses égales par ailleurs, d’accroître les
coûts agricoles de production (via le renchérissement du coût de la
facture énergétique directe et via l’augmentation induite du coût
des intrants riches en énergie, en premier lieu les engrais) et par
suite, exerce une pression à la hausse sur les prix agricoles.
L’effet passe également par la hausse induite des coûts de
collecte, de stockage, de transport et de distribution.
Deux autres facteurs conjoncturels situés du côté de l’offre ont
également pu jouer à la hausse sur les prix agricoles
internationaux, tous deux par diminution des volumes mis à
disposition sur les marchés mondiaux : d’une part, les accidents
climatiques des années 2006 et 2007, et, d’autre part, les
décisions politiques, sur la deuxième partie de l’année 2007 et au
début de l’année 2008, de plusieurs pays exportateurs nets de biens
agricoles visant à restreindre les exportations de façon à
privilégier l’approvisionnement des consommateurs domestiques4.
Du côté de la demande, quatre déterminants conjoncturels ont pu
jouer, tous les quatre dans le sens d’une hausse des prix agricoles
internationaux : la dépréciation, effective depuis 2002, du dollar
US vis-à-vis d’un large panier de monnaies5 ; l’accélération de la croissance de la
production mondiale de biocarburants de première génération à
partir de diverses biomasses végétales (céréales, canne à sucre et
betteraves à sucre, huiles végétales) ; la spéculation sur les
matières premières agricoles ; et les comportements « agressifs »
d’achat et/ou les politiques de détaxation/défiscalisation des
importations dans nombre de pays importateurs nets de produits
agricoles dans l’optique d’assurer autant que possible
l’approvisionnement de leurs marchés à un coût diminué.
En résumé, on retiendra que la hausse des cours mondiaux
agricoles qui s’est étendue du deuxième semestre de l’année 2006
aux premiers mois de l’année 2008 résulte d’une conjonction de
facteurs conjoncturels qui ont joué, (i) négativement sur les
quantités mises à disposition sur les marchés internationaux
(accidents climatiques et politiques restrictives à l’exportation),
(ii) positivement sur les quantités demandées de par le monde
(dépréciation du dollar US, développement des biocarburants de
première génération, spéculation et politiques d’encouragement des
importations), et (iii) positivement sur les coûts de production
(augmentation du cours du pétrole, plus généralement des coûts des
intrants), dans le contexte d’un mouvement tendanciel, au minimum
décennal, caractérisé par l’atonie de l’offre, le dynamisme de la
demande et la diminution des stocks.
Les facteurs conjoncturels de la baisse
La très brutale baisse des cours internationaux des produits
agricoles qui est intervenue à compter du printemps de l’année 2008
s’explique alors par un retournement de conjoncture, plusieurs
facteurs qui avaient pu jouer sur les prix à la hausse exerçant
désormais une influence négative : climat favorable dans les
diverses zones de production, appréciation du dollar US, sortie
rapide des spéculateurs et baisse très brutale et très importante
du cours du pétrole. Par ailleurs, les niveaux élevés des cours
agricoles des années 2006 et 2007 ont incité les producteurs à
augmenter les surfaces en grandes cultures au détriment des
jachères ou de terres auparavant consacrées à la forêt ou à la
prairie (en Amérique latine, notamment au Brésil, mais aussi en
Asie du Sud-Est et en Afrique subsaharienne) ; ils ont également
conduit les agriculteurs à chercher les rendements les plus élevés
et donc à intensifier [9, 10]. Dans ce contexte de dynamisme
retrouvé de l’offre relativement à une demande, alimentaire et non
alimentaire, qui est néanmoins restée soutenue, l’ajustement à la
baisse des prix agricoles a permis aux pays de mettre fin à leurs
politiques exceptionnelles d’encouragement des importations ou de
restriction des exportations, ceci d’autant plus que ces politiques
étaient budgétairement coûteuses. Retour à la normale ou accalmie
de courte durée avant le retour de la tempête, i.e., le retour de
la hausse des cours agricoles ? Question délicate et pourtant
cruciale à propos de laquelle on se limitera ici à formuler deux
observations. La première est que la conjoncture en quelque
sorte favorable de l’année 2008 ne doit pas cacher que le fait que
l’agriculture mondiale fait face à un triple défi d’une
ampleur sans doute inégalée dans l’histoire de l’humanité : nourrir
plus de 9 milliards d’individus à l’horizon 2050, l’essentiel
de la croissance démographique ayant lieu d’ici 2030, dans le
contexte de l’impérieuse nécessité de réduire les émissions de gaz
à effet de serre (GES), de protection accrue des ressources
naturelles et des biens environnementaux (sol, eau, biodiversité,
etc.) et de raréfaction inéluctable des énergies fossiles [11].
La deuxième est que la baisse des cours des matières premières
agricoles est intervenue avant que ne se généralise la crise
financière et bancaire de cet automne, et que cette dernière se
propage à la sphère réelle. Dit autrement, si la crise financière,
bancaire et économique que nous connaissons depuis la fin de l’été
2008 n’est pour rien dans la baisse des prix agricoles de l’année
2008 (au bémol près que la crise du crédit hypothécaire qu’ont
connu les États-Unis à compter du milieu de l’année 2007 a pu
accroître le désengagement de certains acteurs financiers), ses
effets sur l’agriculture (productions, demandes, marchés et prix)
sont aujourd’hui difficiles à anticiper dans un contexte très
incertain quant à l’ampleur effective de la crise, sa durée et les
voies retenues pour en sortir.
Un essai d’explication logique : chronologie
des événements et mécanismes à l’œuvre6
Dans cette deuxième section, il s’agit, via la reconstitution de la
chronologie des événements et l’explicitation des mécanismes à
l’œuvre, d’analyser si les différents déterminants potentiels
listés dans la première section ont effectivement joué un rôle dans
le mouvement de hausse puis de baisse des prix agricoles, et
d’identifier les canaux par lesquels ils ont pu jouer.
Il s’agit-là d’un préalable indispensable à tout essai de
quantification des contributions respectives de chaque déterminant,
point qui sera abordé dans la troisième section.
L’attention sera plus particulièrement centrée sur les facteurs
premiers à l’origine de l’évolution tendancielle de l’offre
agricole et de la demande alimentaire. Elle sera aussi dirigée sur
le rôle controversé de deux déterminants, d’une part, le
développement des biocarburants, et, d’autre part, la spéculation
sur les matières premières agricoles.
L’histoire commence ainsi, au début des années
1990
Le tableau 1 retrace l’évolution de
l’indice FAO des prix alimentaires depuis l’année 2000 jusqu’au
mois de janvier 2009, ainsi que celles de ses composantes
regroupées en cinq agrégats : la viande, les produits laitiers, les
céréales y compris le riz, les huiles végétales et animales, et le
sucre7. Ce tableau montre que la
hausse des cours a certes concerné les différentes catégories de
produits agricoles ici distinguées, mais selon des ampleurs très
variables : elle a été nettement plus importante pour les huiles,
les céréales et les produits laitiers que pour la viande et le
sucre. Autre point à noter, le mouvement singulier du cours du
sucre : celui-ci est resté stable à un bas niveau sur la période
allant de janvier 2002 au printemps 2005 ; il a fortement et
rapidement augmenté pendant la deuxième partie de l’année 2005 et
les premiers mois de l’année 2006 avant de redescendre, tout aussi
rapidement et fortement, pendant le reste de l’année 2006 et les
premiers mois de l’année 2007 ; il a de nouveau augmenté sur les
trois derniers trimestres de l’année 2007 et les huit premiers mois
de l’année 2008 ; il a ensuite diminué pendant les deux mois de
septembre et d’octobre 2008, et il est stable depuis cette date.
De ce tableau, nous tirons deux enseignements principaux.
Le premier est que la hausse des cours a affecté la très
grande majorité des produits agricoles : une partie au moins de
l’explication est donc commune à l’ensemble de ces biens.
Le deuxième est que l’évolution spécifique du cours du sucre
requiert une explication particulière8 (tableau 1).
La toile de fond : atonie de l’offre agricole
et dynamisme de la demande de biens agricoles
à des fins alimentaires depuis le début
des années 1990
L’analyse de la première section a permis de montrer que l’envolée
des cours des matières premières agricoles observée de la fin de
l’année 2006 au début de l’année 2008 peut (doit) être replacée
dans une perspective historique qu’il est possible de résumer par
deux évolutions contrastées : d’une part, l’atonie de l’offre
agricole, et, d’autre part, le dynamisme de la demande de produits
agricoles à des fins d’alimentation humaine et animale. Nous ferons
remonter cette double évolution tendancielle au début des années
1990.
- (i) Du côté de l’offre : du côté de l’offre, on notera
que la production mondiale de céréales et d’oléagineux a cru à un
rythme annuel de 2,2 % sur la période 1970-1990, mais de 1,3 %
seulement sur la période 1990-2007. Ce ralentissement de la
croissance de l’offre céréalière et oléagineuse est exclusivement
dû au moindre dynamisme des rendements (+ 2,0 % sur 1970-1990,
+ 1,1 % sur 1990-2007) qui n’a pas été compensé par une
accélération des emblavements : les surfaces en céréales et
oléagineux ont cru au rythme annuel de 0,15 % sur 1970-1990, et au
même taux de 0,14 % sur 1990-2007 [8]. Naturellement, ces
évolutions globales masquent des disparités selon le produit et/ou
la localisation : les rendements du soja ont stagné en Chine, aux
États-Unis et dans l’UE-27 ; ceux du blé ont également stagné aux
États-Unis et dans l’UE-27, mais ils ont augmenté en Chine ; enfin,
ceux du maïs ont cru dans ces trois zones [12]. Mais constater que
l’offre agricole des produits céréaliers et oléagineux a cru moins
vite (relativement à la demande ou en regard du taux de croissance
des décennies antérieures) ne suffit pas. Il faut, dans une
triple optique explicative, prospective et normative, s’intéresser
aux racines de l’essoufflement de cette croissance de l’offre
agricole. Il faut en premier lieu s’intéresser aux causes à
l’origine de la moindre croissance des rendements, voire de leur
stagnation dans certaines zones depuis le début des années 2000 :
affaiblissement du progrès scientifique et technique ;
désintensification des processus de production sous l’influence de
prix bas des produits et/ou de réglementations et contraintes
environnementales plus sévères, impacts du changement climatique ;
etc. Autant de questions pour la recherche qui, en outre, ne
saurait s’arrêter à ce stade : il faut en effet comprendre pourquoi
il y aurait éventuellement eu affaiblissement du progrès
scientifique et technique : par essoufflement du progrès variétal
intrinsèque et/ou par insuffisance, faute de moyens, de l’effort de
recherche et de recherche-développement ? parce que les ressources
naturelles s’épuisent et/ou parce que les réglementations
environnementales sont aujourd’hui plus contraignantes ? etc. Dans
le même esprit, on s’intéressera à comprendre pourquoi les terres
cultivées en céréales et en oléagineux n’ont pas cru plus fortement
depuis 1990 pour, en quelque sorte, compenser l’atonie des
rendements : « réserves » foncières mobilisables limitées,
difficiles à mettre en valeur pour des raisons topographiques
(pente trop forte), climatiques (manque d’eau, températures
inadaptées) ou en raison de droits de propriété défaillants ;
incitations marchandes à augmenter les surfaces trop faibles ;
etc.
- (ii) Du côté de la demande alimentaire : croissance
démographique, croissance économique et urbanisation expliquent le
dynamisme de la consommation alimentaire depuis le début de la
décennie 1990. La croissance démographique mondiale est
néanmoins sur un trend décroissant depuis plusieurs décennies : +
1,7 % sur les années 1975-1990, + 1,5 % sur la décennie 1990-2000
et + 1,2 % sur les années 2000-2007. Ce n’est pas le cas de la
croissance économique mondiale qui avait légèrement fléchi sur les
années 1990-2000 mais s’est renforcée sur les années suivantes,
2000 à 2007. Les croissances sur les deux périodes sont en outre
nettement plus importantes dans les pays en développement que dans
les pays développés [8].Ainsi, la croissance économique chinoise se
situe aux alentours des + 10 % par an depuis le début des années
1990. La croissance économique indienne s’est renforcée depuis
le début de ce siècle pour se situer au-delà des + 7 % par an sur
la période 2000-2007. Or, Chine et Inde représentent 40 % de la
population mondiale. Dans ces deux pays, et dans le monde en
développement de façon plus générale, la croissance économique
forte sur longue période a permis d’augmenter les revenus moyens
par tête et, par suite, les consommations alimentaires moyennes par
tête. Hausse des revenus individuels et urbanisation également à la
hausse se sont en outre traduites par des modifications des
compositions des paniers de biens alimentaires, au profit des
produits laitiers et carnés, du poisson, des fruits et légumes, et
des huiles, au détriment des céréales, des racines et des
tubercules9. Ainsi, en Chine, la
consommation humaine totale de céréales est 20 % plus faible en
2005 qu’en 1990 ; par contraste, aux mêmes dates, celle de viandes
et d’huiles est 2,4 fois supérieure, celle de lait 3 fois plus
élevée et celle de fruits 3,5 fois supérieure10 [13]. La hausse des utilisations
mondiales de produits laitiers et carnés a in fine un effet
démultiplicateur sur la consommation totale de céréales et
d’oléagineux, par l’homme et les animaux, compte tenu de
coefficients de conversion des ingrédients de l’alimentation
animale en un kilogramme de lait et/ou de viande nettement
supérieurs à l’unité11.
Tableau 1 Évolution de l’indice FAO des prix des
produits alimentaires et de ses composantes.
|
100 en 2000-2004
|
Indice des prix alimentaires
|
Viande
|
Produits laitiers
|
Céréales
|
Huiles et matières grasses
|
Sucre
|
|
2000
|
89
|
94
|
95
|
85
|
68
|
116
|
|
2001
|
92
|
94
|
107
|
86
|
68
|
123
|
|
2002
|
90
|
90
|
82
|
95
|
87
|
98
|
|
2003
|
98
|
99
|
95
|
98
|
101
|
101
|
|
2004
|
112
|
111
|
123
|
107
|
112
|
102
|
|
2005
|
115
|
113
|
136
|
103
|
104
|
140
|
|
2006
|
122
|
107
|
128
|
121
|
112
|
210
|
|
2007
|
155
|
112
|
220
|
167
|
169
|
143
|
|
2008
|
193
|
129
|
229
|
238
|
225
|
182
|
|
Janvier
|
195
|
118
|
266
|
231
|
242
|
170
|
|
Février
|
210
|
119
|
262
|
271
|
265
|
192
|
|
Mars
|
213
|
124
|
259
|
272
|
277
|
187
|
|
Avril
|
210
|
123
|
252
|
274
|
268
|
178
|
|
Mai
|
211
|
132
|
250
|
267
|
271
|
171
|
|
Juin
|
215
|
134
|
251
|
274
|
283
|
172
|
|
Juillet
|
210
|
134
|
250
|
257
|
265
|
202
|
|
Août
|
198
|
136
|
237
|
239
|
222
|
207
|
|
Sept.
|
187
|
137
|
212
|
226
|
200
|
192
|
|
Oct.
|
165
|
135
|
193
|
190
|
153
|
169
|
|
Nov.
|
152
|
127
|
166
|
178
|
133
|
172
|
|
Déc.
|
146
|
126
|
148
|
174
|
126
|
167
|
|
2009
|
|
|
|
|
|
|
|
Janvier
|
146
|
123
|
127
|
185
|
134
|
178
|
Diminution des stocks mondiaux de céréales
et d’oléagineux à compter du début des années
2000 ; premières augmentations des prix agricoles quelques
années plus tard
Le contexte tendanciel à l’œuvre depuis le début des années 1990
est donc celui d’une demande en biens agricoles à des fins
alimentaires dynamique, au minimum plus dynamique que l’offre
céréalière et oléagineuse. Pourtant, quand le nouveau siècle voit
le jour, les prix mondiaux des grandes cultures sont très bas12, principalement sous l’influence
d’une production abondante de façon conjoncturelle, excédentaire
par rapport à la demande totale solvable : sur les cinq années
1996 à 2000, l’offre internationale de céréales et d’oléagineux est
en effet supérieure aux utilisations totales, et les stocks
mondiaux de ces deux agrégats de produits, en forte baisse à la fin
des années 1980, puis en baisse tendancielle légère de 1990 à 1996,
augmentent. En dépit de cette conjoncture de prix agricoles
déprimés, les prévisions élaborées au début des années 2000 sont
consensuelles (ou presque) et tablent pour une reprise à la hausse
des prix agricoles : la demande alimentaire serait forte sous les
effets conjugués de la démographie, de la croissance économique, de
l’urbanisation et des changements dans les habitudes de
consommation (cf. supra) ; ce « surcroît » de demande, pour une
large part localisé dans les pays en développement, conduirait à un
développement du commerce international agricole et à une
diminution des stocks mondiaux de produits agricoles ; quant aux
prix mondiaux agricoles, après deux/trois années de bas étayage,
ils suivraient un trend modéré à la hausse [14, 15].
Et c’est en pratique ce qui s’est passé ! Depuis 2000, à
l’exception de l’année 2004, les utilisations annuelles totales de
céréales et d’oléagineux sont inférieures à la production. Depuis
2000, les échanges de nombreux produits agricoles augmentent
fortement, notamment ceux de soja, d’huile de soja, de riz, de
porc, de poulet, etc. ; par contraste, la croissance des échanges
de céréales est moindre. Depuis 2000, les stocks mondiaux de
céréales et d’oléagineux diminuent ; ils sont égaux à
350 millions en 2007, soit près de 250 millions de tonnes
de moins relativement au niveau de l’année 200013. Depuis 2000, le ratio des stocks
céréaliers et oléagineux aux utilisations totales diminue de sorte
qu’en 2007, il n’est égal qu’à 15 %, soit son plus bas niveau
depuis le début des années 1970 (selon les données de l’USDA [8]).
Quant aux prix, ils sont effectivement restés « déprimés » au début
des années 2000 pour ensuite progressivement augmenter sur les
années 2002 à 2005, avant « d’exploser » en 2006 et encore plus en
2007.
L’histoire s’enrichit, à compter du début
des années 2000
Les évolutions tendancielles de l’offre et de la demande
alimentaire n’auraient très vraisemblablement pas conduit à la
flambée des prix agricoles du deuxième semestre 2006, de l’année
2007 et des premiers mois de 2008. D’autres facteurs ont joué,
négativement sur l’offre de produits agricoles, positivement sur la
demande totale en biens agricoles, ou encore positivement sur les
coûts de production en agriculture (cf. section Les déterminants
des niveaux et des évolutions des cours agricoles : application sur
la période 2006-2008). C’est à ce titre que nous examinons ici les
rôles du cours du pétrole (augmentation à partir du début des
années 2000), du cours du dollar US (dépréciation à compter de
l’année 2002), et des conditions climatiques des années 2005, 2006
et 2007.
La hausse du cours du pétrole depuis 2000
et la dépréciation du dollar US depuis 2002 ont
exercé une influence positive sur les prix
agricoles
Il y a consensus sur deux déterminants additionnels, à savoir (i)
la hausse des prix des énergies, plus spécifiquement du cours du
pétrole, et (ii) la dépréciation du dollar US, d’abord vis-à-vis de
l’euro et des monnaies des pays développées, puis d’une grande
majorité de monnaies y compris celles de nombreux pays en
développement. Le premier déterminant a joué via un impact
positif sur la facture énergétique des exploitations, le prix des
engrais minéraux, mais aussi les coûts de transport, de
transformation et de distribution des produits agricoles et
agroalimentaires [2, 8]. Il a aussi pu jouer via le canal des
biocarburants, en augmentant l’intérêt économique à utiliser la
biomasse végétale à des fins de production de biocarburants en
substitution du pétrole ; nous détaillerons ce point
ultérieurement. Dans un contexte où les États-Unis sont un
exportateur majeur de nombreux produits agricoles de zone tempérée,
la dépréciation du dollar US vis-à-vis d’une monnaie d’un pays
importateur stimule la demande de ce pays pour les produits
agricoles US et par suite, exerce une pression à la hausse sur les
prix agricoles aux États-Unis et sur les prix agricoles
internationaux au prorata de l’importance des exportations
agricoles US dans les échanges mondiaux agricoles. En outre, comme
le dollar US est aujourd’hui encore la monnaie principale de
facturation des échanges agricoles, la dépréciation du dollar US
étendue à un large panier de monnaies augmente les prix agricoles
internationaux libellés dans cette monnaie [8] ; cependant, elle
affaiblit l’impact des augmentations des cours mondiaux des
produits agricoles dès lors que ceux-ci sont convertis en monnaies
locales [12].
S’il y a consensus sur le rôle de ces deux déterminants
additionnels, impossible de quantifier leurs responsabilités
respectives dans la flambée des cours sur la seule base de
statistiques de quantités et de prix. Seul le recours à la
modélisation contrefactuelle, via la simulation de scénarios
alternatifs maintenant le prix du baril et/ou le cours du dollar
aux niveaux de la fin de l’année 2005, permet d’apporter des
éléments de réponse à cette question. L’exercice n’est pas dénué de
risques et de pièges sur lesquels nous reviendrons dans la
troisième section.
De même, les conditions climatiques défavorables
des années 2005 et 2006 ont contribué
à la hausse des prix agricoles
La production mondiale céréalière qui avait atteint un niveau
record en 2004, a diminué de 1 % en 2005 et de 2 % en 2006 sous
l’effet, notamment, de conditions climatiques défavorables dans
plusieurs régions productrices. Elle a augmenté de plus de 5 % en
2007 pour s’établir à 2,11 milliards de tonnes, sous
l’influence inverse de récoltes plutôt bonnes à l’exception de la
récolte australienne à un bas niveau pour la deuxième année
consécutive (40 millions de tonnes en 2005, 18 millions
de tonnes en 2006 et 22 millions de tonnes en 2007).
La modestie des deux pourcentages de baisse des années 2005 et
2006 fait que certains analystes préfèrent concentrer leur
attention sur les évolutions de la production uniquement dans
certains pays exportateurs majeurs de céréales, plus généralement
des différents produits agricoles de zone tempérée, sous l’argument
que ce sont ces productions, et les exportations qui s’en
déduisent, qui comptent puisqu’elles détermineraient les cours
mondiaux dans un contexte tendanciel de demande plus dynamique que
l’offre [16]. Ainsi, le tableau 2
reproduit les évolutions des productions de céréales (riz inclus),
d’oléagineux, de viande, de lait et de sucre dans les pays
exportateurs majeurs de ces produits14. Ce tableau montre que la production
céréalière des huit principaux pays exportateurs ici retenus a
fortement chuté en 2005 (– 3,6 %) et en 2006 (– 6,9 %),
principalement sous l’effet de conditions climatiques défavorables,
puis augmenté, plus fortement encore, en 2007 (+ 11,7 %). Par
contraste, la production d’oléagineux des douze principaux pays
exportateurs d’oléagineux ici pris en compte a d’abord augmenté
(+ 4,1 % en 2005 et + 4,5 % en 2006), puis diminué (– 5,8
%). Or, les prix mondiaux de ces deux agrégats de produits ont
suivi des évolutions similaires, c’est-à-dire une légère baisse en
2005, une première augmentation en 2006, et une deuxième
augmentation nettement plus forte en 2007 (tableau 1).
Attention statistiques ! Comment en déjouer les pièges, tel
était le titre de l’essai de J. Klatzmann, [17] statisticien
et économiste agricole, publié il y plusieurs années maintenant
dans lequel il se moquait qu’un journaliste soucieux, légitimement,
de la sécurité des siens avait choisi de s’installer dans
l’arrondissement qui présentait le taux de délits le plus faible de
la capitale et par suite, avait opté pour l’arrondissement… le
moins peuplé. Plus sérieusement, le tableau
2 et le bref commentaire qui l’accompagne montrent, si
besoin était, le danger des éclairages partiels : que vaut
l’analyse des seuls mouvements des diverses productions agricoles,
d’autant plus quand ils sont définis à partir d’une liste
restreinte de pays sujette à questionnements15, si ces mouvements ne sont pas mis en
regard des évolutions des demandes, des échanges et des variations
de stocks (cf. première section) ? Quelle que soit sa cause, une
diminution des quantités disponibles d’un bien donné a pour effet
mécanique, toutes choses égales par ailleurs, de rendre ce bien
plus rare et donc exercera une pression à la hausse sur le prix de
ce dernier. Ainsi, l’Australie a connu deux sécheresses en 2006 et
2007 qui ont entraîné une baisse de moitié de la production
céréalière nationale (40 millions de tonnes en 2005,
18 millions de tonnes en 2006 et 22 millions de tonnes en
2007), baisse des volumes offerts qui a eu, sans conteste, un
impact positif sur les prix mondiaux des céréales relativement à
une situation contrefactuelle où la production céréalière
australienne se serait maintenue au niveau de l’année 200516. Est-il possible d’aller plus loin et de
quantifier cet impact de façon incontestable ? En théorie,
c’est possible. Il suffit en effet de déterminer de combien
varie le prix mondial des céréales suite à une variation des
volumes offerts ; en d’autres termes et de façon résumée, il suffit
de connaître l’élasticité du prix mondial des céréales relativement
aux volumes offerts. En pratique, c’est nettement plus difficile
parce qu’il n’y a pas consensus sur la valeur de cette élasticité ;
en outre, il est plus que probable que cette valeur n’est pas
constante et qu’elle varie, par exemple, en fonction des niveaux de
prix, donc en fonction des quantités offertes et demandées17 ; enfin, il convient de distinguer
l’horizon temporel dans la mesure où l’élasticité du prix mondial
par rapport aux volumes offerts est très vraisemblablement d’autant
plus faible qu’elle correspond à une échéance lointaine dans le
temps18.
Que retenir de l’analyse développée ci-dessus ? En premier lieu,
qu’il faut se méfier des statistiques partielles d’autant plus que
leur emploi est parfois dicté par des objectifs partiaux. Et ce qui
vaut ici pour l’offre s’applique pareillement à la demande,
notamment pour ce qui est du développement des biocarburants et de
la spéculation sur les matières premières agricoles (cf. infra). En
deuxième lieu, l’intérêt du recours à la modélisation quantitative
seule à même de pouvoir offrir un chiffrage de la contribution des
conditions climatiques aux évolutions des cours agricoles, sous
l’hypothèse additionnelle qu’il est possible de quantifier en amont
l’impact de ces conditions climatiques sur les volumes offerts.
L’exemple des conditions climatiques australiennes analysé
ci-dessus montre, par extension, que les modèles utilisés seront
des modèles multipays ; au minimum, si l’intérêt est centré sur les
cours dans un pays donné, il sera tenu compte de la situation
mondiale et des mécanismes de transmission des variations des prix
internationaux aux cours intérieurs (mécanismes influencés par les
politiques commerciales et domestiques, agricoles et non
agricoles). Ces modèles seront également multiproduits de
façon à rendre compte des relations de substitution/complémentarité
entre produits à l’offre et à la demande. Enfin, ils seront
dynamiques pour rendre compte de la temporalité (cyclicité) des
effets et de l’enchaînement des réactions qu’ils induisent : ainsi,
l’impact instantané de conditions climatiques défavorables sera de
diminuer les quantités offertes et d’augmenter les cours ; les prix
à la hausse conduiront alors les agriculteurs à accroître les
surfaces emblavées et les rendements, d’où une augmentation des
volumes produits et une baisse des cours ; baisse des cours qui
elle-même induira une réduction des surfaces et des rendements ;
etc. Dit autrement, il convient de tenir compte des effets
d’entraînement dans le temps, ainsi que des effets de report sur
les autres produits et les autres marchés. D’autres voies
d’amélioration des modèles quantitatifs agricoles, nécessitant un
effort de recherche plus que substantiel, sont présentées dans la
troisième section conclusive.
Tableau 2 Productions agricoles des pays exportateurs
majeurs.
|
1000 tonnes (% de variation)
|
2004
|
2005
|
2006
|
2007
|
|
Céréales(1)
|
|
1 038 325
|
1 001 221 (– 3,6 %)
|
932 527 (– 6,9 %)
|
1 041 992 (+ 11,7 %)
|
|
Oléagineux(2)
|
|
281 589
|
293 097 (+ 4,1 %)
|
306 387 (+ 4,5 %)
|
288 762 (– 5,8 %)
|
|
Viande(3)
|
|
196 050
|
203 317 (+ 3,7 %)
|
208 057 (+ 2,3 %)
|
209 601 (+ 0,7 %)
|
|
Lait(4)
|
|
370 986
|
378 730 (+ 2,1 %)
|
383 840 (+1,3 %)
|
394 459 (+ 2,8 %)
|
|
Sucre(5)
|
|
76 882
|
93 451 (+ 21,6 %)
|
103 101 (+ 10,3 %)
|
102 139 (– 0,9 %)
|
(1)Comprend l’Argentine, l’Australie, le Canada, les
États-Unis, l’Inde, le Pakistan, la Thaïlande et l’UE.
(2)Comprend l’Argentine, l’Australie, le Bangladesh,
le Canada, la Chine, les États-Unis, l’Inde, le Pakistan, la
Fédération de Russie, l’Afrique du Sud, la Turquie et l’UE ; inclut
le soja, le colza et le tournesol.
(3)Comprend l’Argentine, l’Australie, le Canada, la
Chine, les États-Unis, l’Inde, la Nouvelle-Zélande, l’UE et
l’Uruguay.
(4)Comprend l’Argentine, l’Australie, le Canada, les
États-Unis, l’Inde, la Nouvelle-Zélande, l’Ukraine et l’UE ;
production exprimée en équivalent lait.
(5)Comprend l’Australie, le Brésil, la Colombie,
Cuba, le Guatemala, l’Inde, l’Afrique du Sud, la Thaïlande et
l’UE.
L’histoire se complique : biocarburants, spéculation
et réactions non coordonnées des états
De la même manière qu’une diminution des quantités offertes sous
l’effet de conditions climatiques défavorables exerce un impact
positif sur les prix, toute augmentation des volumes demandés a
aussi un effet positif sur les prix (relativement à une situation
contrefactuelle sans croissance des volumes demandés). Par suite,
affirmons le d’emblée : le développement des biocarburants de
première génération joue à la hausse sur les prix agricoles,
notamment les cours des céréales du fait premier de l’expansion de
la production US d’éthanol essentiellement à partir de maïs et les
cours des huiles végétales par suite directe de l’expansion de la
production communautaire de biodiesel essentiellement à partir de
colza. La simple comparaison des volumes en cause suggère en
outre que l’effet positif sur les prix lié au développement des
biocarburants est au moins aussi important que celui qu’il est
possible d’associer aux accidents climatiques des années 2005, 2006
et 2007. L’histoire est néanmoins plus compliquée avec nécessité,
ici plus qu’ailleurs, de respecter la chronologie des faits et de
différencier les produits en tenant compte des effets de
substitution et de complémentarité entre ces derniers, à l’offre
comme à la demande. À défaut, il sera toujours possible d’affirmer
que les biocarburants ne sont pour rien dans la hausse des cours
agricoles des années 2006 et 2007, et du début de l’année 2008 ; la
preuve est que les cours ont fortement décru sur la deuxième partie
de l’année 2008 alors que la production de biocarburants s’est
maintenue19 ! Conformément à la
logique qui guide nos propos depuis le début de cet article, nous
dirons simplement que la conjonction d’événements qui a conduit à
la hausse des cours de la fin de l’année 2006 au début de l’année
2008 diffère de celle qui a prévalu sur la deuxième partie de
l’année 2008 et a engendré le reflux des cours agricoles. Dit
autrement, le développement des biocarburants, notamment aux
États-Unis et dans l’UE, a une responsabilité dans la hausse des
cours parce qu’elle s’inscrit dans un contexte où d’autres facteurs
ont joué simultanément dans le même sens : aux déterminants déjà
mentionnés (atonie de l’offre, dynamisme de la demande alimentaire,
diminution des stocks, hausse du cours du pétrole, dépréciation du
dollar US et accidents climatiques), se sont ajoutées la
spéculation sur les matières premières agricoles (en 2007 et sur
les premiers mois de l’année 2008) et les réactions désordonnées
des états (sur la deuxième partie de l’année 2007 et les premiers
mois de l’année 2008). À compter du deuxième trimestre 2008, ces
mêmes déterminants ont joué sur les cours agricoles à la baisse, en
quelque sorte par inversion des évolutions (offre agricole à la
hausse en réponse aux prix agricoles élevés et dans le contexte de
conditions climatiques plutôt favorables, légère croissance des
stocks, baisse du cours du pétrole, légère appréciation du dollar
US). Tous les déterminants se sont ainsi inversés sauf deux, la
demande alimentaire et la production de biocarburants qui sont
restées dynamiques sur l’année 2008 : nul doute que le maintien
d’une forte demande alimentaire et non alimentaire ait contribué à
ce que la baisse des cours de l’année 2008 ne soit pas plus
accentuée encore.
On fera remonter à l’année 2003 l’entrée en scène
des biocarburants, à l’été 2005 ses premiers effets
prix (impact positif du développement du bioéthanol US
sur le cours mondial du sucre)
En 2003, la production mondiale de bioéthanol se partageait à parts
égales entre le Brésil et les États-Unis. Alors que le Brésil a
recours à la canne à sucre comme matière première végétale, les
États-Unis utilisent le maïs. C’est à compter de cette date que la
production US de bioéthanol a commencé à croître significativement
sous l’influence de facteurs économiques, environnementaux et
politiques (hausse du cours du pétrole ; volonté de réduire la
dépendance énergétique à l’égard du pétrole ; volonté de développer
des énergies présentant un bilan environnemental, principalement en
matière d’émissions de GES, plus favorable que le pétrole ;
obligations et incitations fiscales à l’utilisation de bioéthanol ;
etc.). Les États-Unis sont aujourd’hui le premier producteur
mondial de bioéthanol (6,49 milliards de gallons en 2007),
juste devant le Brésil (5,28 milliards de gallons), loin
devant les troisième et quatrième producteurs (l’UE-27 avec
488 millions de gallons et la Chine avec 469 millions de
gallons)20. Même si l’expansion de
la production mondiale de bioéthanol depuis 2003 n’est pas limitée
aux seuls États-Unis [8], le rôle premier de ce pays dans ce
développement invite clairement à « tirer le fil de la pelote » en
commençant par analyser comment les États-Unis ont pu augmenter
leur production de bioéthanol, et l’impact de cette production
augmentée sur les utilisations des diverses matières premières
agricoles, le maïs en premier lieu.
C’est aussi à compter de 2003 que la production mondiale de
biodiesel a commencé à augmenter de façon substantielle. Jusqu’à
cette date, il n’y avait qu’un seul producteur significatif au
monde, l’UE qui avait principalement recours à l’huile de colza
comme matière première végétale. Depuis lors, la production
communautaire de biodiesel a fortement augmenté (multiplication par
trois entre 2004 et 2008) sous l’influence première d’une volonté
politique forte, notamment via la fixation d’objectifs
d’incorporation ambitieux (actuellement, l’objectif communautaire
est une incorporation de 10 % de biocarburants dans les carburants
utilisés pour le transport routier à l’horizon 2020).
La production communautaire de colza (ainsi que de tournesol)
ne suffisant pas, l’UE doit importer, et devra importer d’autant
plus qu’elle achèvera un taux élevé d’incorporation, des graines
oléagineuses, des huiles végétales et du biodiesel, ce dont
profitent (devraient profiter) de nombreux pays tels que la Russie,
l’Ukraine, l’Argentine, l’Indonésie, etc. (du moins tant que les
seuls biocarburants de première génération seront mobilisés). C’est
donc en partant de la situation dans l’UE et de la manière dont
cette entité géographique est parvenue à augmenter sa production de
biodiesel que nous allons tenter de dévider la pelote.
Ce serait néanmoins une double erreur de raisonner séparément en
considérant, d’une part, le couple bioéthanol et maïs aux
États-Unis, et, d’autre part, le couple biodiesel et colza dans
l’UE. En premier lieu parce que les États-Unis ont également
développé une production domestique de biodiesel, et l’UE une
production locale de bioéthanol (cf. note de bas de page n° 20). En
deuxième lieu, et de façon plus importante, parce que l’expansion
de la sole US de maïs pour transformation en bioéthanol, notamment
en 2007, s’est pour une large opérée au détriment de la surface et
de la production de soja dans ce pays, avec donc des répercussions
directes sur cet oléagineux et, par le jeu des substitutions et des
complémentarités, sur l’ensemble des huiles végétales.
Nous voici prêts à retracer la logique et la chronologie
d’action des biocarburants sur les prix agricoles. Plaçons-nous au
début de l’année 2003 dans le contexte déjà décrit d’atonie de
l’offre de grandes cultures, de dynamisme de la demande alimentaire
et des premières diminutions des stocks de céréales et
d’oléagineux. Le cours du pétrole est à la hausse depuis
quelques années, et le dollar commence à se déprécier vis-à-vis
d’un panier croissant de monnaies. La production mondiale de
biocarburants est à la hausse, essentiellement aux États-Unis sous
la forme de bioéthanol. Le recours aux stocks et la récolte
céréalière et oléagineuse record de l’année 2004 permettent de
contenir les augmentations des cours céréaliers et oléagineux
pendant les trois années 2003, 2004 et 2005 ; mieux, les prix
internationaux de ces deux groupes de produits diminuent légèrement
en 2005. Au début de l’année 2004, l’augmentation du cours du
pétrole s’accélère et le dollar continue à se déprécier.
Les stocks de clôture céréaliers et oléagineux qui avaient pu
légèrement croître en 2004 sont à nouveau à la baisse en 2005 et
2006, deux années pendant lesquelles les conditions climatiques
sont en outre plutôt défavorables et la production mondiale
céréalière à la baisse (– 1 % en 2005, – 2 % en 2006).
Dans un contexte où les stocks US de maïs sont à la baisse et la
production US de maïs insuffisamment dynamique, faute de prix
suffisamment incitatifs, les États-Unis, dans l’incapacité de
satisfaire leur législation en matière d’incorporation de
bioéthanol, se tournent vers l’étranger, plus spécifiquement vers
le Brésil : le prix international du sucre explose en huit mois,
passant de l’indice 128,4 en juin 2005 à l’indice 189,3 en
décembre 2005 (+ 47 % en six mois), puis à l’indice 254,3
en février 2006 (+ 34 % en deux mois). En réponse à ces
prix élevés du sucre (et de l’éthanol), les surfaces brésiliennes
consacrées à la canne à sucre augmentent. Le maïs US va
progressivement prendre le relais du sucre brésilien. Par suite, le
prix international du sucre va amorcer un reflux à compter du mois
de mars 2006, passant à l’indice 218,5 en juin 2006 et à
l’indice 164,2 en décembre 2006 ; la baisse va se poursuivre
sur toute l’année 2007 et ce n’est qu’au début de l’année 2008 que
les cours mondiaux du sucre repartiront à la hausse, en quelque
sorte dans le cadre du mouvement global d’augmentation des prix
agricoles.
Dans un contexte de stocks mondiaux au plus bas,
le développement des biocarburants aux États-Unis
et dans l’UE va jouer à la hausse
sur les cours des céréales et des huiles
végétales à compter du deuxième trimestre de l’année
2006, dans un contexte de stocks mondiaux
au plus bas21
Voilà décrite l’histoire spécifique du prix du sucre dont
l’évolution sur les années 2005, 2006 et 2007 est donc étroitement
liée au développement des biocarburants, plus spécifiquement au
développement du bioéthanol aux États-Unis. Ce déterminant a
joué sur le prix du sucre, à la hausse dans un premier temps (sur
l’année 2005 et les premiers mois de l’année 2006 via un effet de
demande accrue), à la baisse dans un deuxième temps (sur le reste
de l’année 2006 et toute l’année 2008 dans un contexte d’offre de
sucre excédentaire, le maïs US remplaçant progressivement le sucre
brésilien). Ce même déterminant va jouer de façon identique
sur le cours international du maïs, contribuant, dans un premier
temps à la hausse du cours mondial de cette céréale à compter des
derniers mois de l’année 2006 jusqu’au premier trimestre de l’année
2008, dans un deuxième temps à la baisse de ce prix à partir du
deuxième trimestre de l’année 200822.
En pratique, les États-Unis cherchent à favoriser la production
nationale de bioéthanol à partir de ressources végétales
domestiques, en d’autres termes à partir de maïs. Le tableau 3 illustre ainsi la croissance des
utilisations de maïs US pour la production de bioéthanol aux
États-Unis sur la période 2001/02 à 2007/08 : en 2003/04, la
quantité de maïs US utilisée pour la fabrication de bioéthanol
représentait un peu moins de 30 millions de tonnes, soit 11,6
% des utilisations totales du maïs US ; en 2006/07, le même usage
représentait 53,8 millions de tonnes (20,1 %) et en 2007/08,
il s’établissait à 76,2 millions de tonnes (22,9 %).
Ces quelques statistiques suggèrent une responsabilité
première du développement du bioéthanol aux États-Unis sur le
mouvement à la hausse du prix du maïs dans ce pays. Dans la mesure
où les États-Unis sont, et de très loin, le premier exportateur
mondial de maïs, le mouvement de hausse du prix US de cette céréale
s’est rapidement étendu à son prix international.
Le développement du bioéthanol aux États-Unis a donc eu pour
effet premier d’augmenter le cours mondial du sucre, du début de
l’été 2005 aux premiers mois de l’année 2006 (cf. supra).
Le remplacement progressif du sucre brésilien par le maïs US
s’est d’abord opéré en mobilisant les stocks de maïs US, puis en
augmentant les surfaces US emblavées en maïs. Le développement
du bioéthanol aux États-Unis a donc eu pour deuxième effet
d’augmenter le cours international du maïs (et incidemment, de
provoquer simultanément l’ajustement à la baisse du cours mondial
du sucre, en quelque sorte par excès d’offre de sucre). C’est lors
de la campagne 2006/07 que l’augmentation du cours mondial du maïs
fut la plus importante (50 % environ) ; par comparaison, les
hausses des prix internationaux du blé et du riz furent deux fois
moindres lors de cette année campagne. Le différentiel de prix
favorable au maïs relativement aux autres céréales et aux
oléagineux a incité les producteurs, en premier lieu les
producteurs US, à augmenter les surfaces consacrées au maïs,
notamment lors de la campagne 2007/08 : les surfaces mondiales
cultivées en maïs qui avaient diminué de 3 % sur la période 1996/97
à 2002/3, ont augmenté de 14 % sur la période 2002/03 à 2007/08, et
l’essentiel de cette hausse (environ la moitié, soit 7 %) a eu lieu
lors de la campagne 2007/08, pour une large part au détriment de la
sole oléagineuse qui en une seule campagne a décru de 4 % [21]23. Nul doute que cette diminution de
la sole mondiale oléagineuse en 2007/08, en premier lieu aux
États-Unis, ait contribué à exercer une pression additionnelle à la
hausse sur le cours des graines oléagineuses et des diverses huiles
végétales sur cette campagne 2007/08 : entre juin 2007 et
juin 2008, l’indice FAO du prix mondial des huiles a ainsi
augmenté de près de 79 % ; par comparaison, sur la même période,
les prix mondiaux du maïs ont cru d’un peu plus de 20 % seulement,
ceux du riz d’un peu moins de 50 % et ceux du blé d’un peu plus de
90 %. Le développement du bioéthanol aux États-Unis a donc eu
pour troisième effet, lors de la campagne 2007/08, d’augmenter la
sole mondiale (US) de maïs au détriment de la sole mondiale (US) de
soja, ceci en réaction au différentiel de prix de l’année passée
favorable au maïs relativement aux graines oléagineuses (soja), et
aussi par anticipation que la demande de maïs resterait ferme,
développement du bioéthanol US oblige. Cet effet de substitution à
l’offre favorable au maïs et défavorable au soja a contribué à
accroître la pression à la hausse sur le prix des graines de soja
et de l’huile de soja, et par extension sur les diverses huiles
végétales fortement substituables à la demande24. Cet effet de contagion sur les prix des
diverses huiles végétales a été d’autant plus fort qu’il s’est
inscrit dans le contexte plusieurs fois rappelé mais qu’il ne faut
pas oublier de plusieurs facteurs jouant tous dans le sens d’une
augmentation générale des cours agricoles (atonie de l’offre,
dynamisme de la demande alimentaire, diminution des stocks, hausse
du cours du pétrole et dépréciation du dollar US). Dans le cas
spécifique des huiles végétales, ajoutons le développement
concomitant de la production communautaire de biodiesel qui a été
un facteur additionnel de pression à la hausse, significatif compte
tenu des tonnages représentés, sur les cours des huiles végétales,
en premier lieu le prix du colza.
Plusieurs études se sont attachées à quantifier la
responsabilité des biocarburants dans la hausse des cours agricoles
de la deuxième partie de l’année 2006, de l’année 2007 et de la
première partie de l’année 2008. Les différences en termes de
données, de méthodologies, de scénarios, d’horizons des
simulations, etc. rendent la comparaison des résultats délicate.
Néanmoins, à de (très) rares exceptions, un enseignement émerge :
une responsabilité forte du développement du bioéthanol aux
États-Unis dans le mouvement de hausse, en premier lieu du prix du
maïs et par effet de report, via le jeu des substitutions à l’offre
et à la demande, des prix des diverses céréales et des différentes
huiles (y compris, par exemple dans l’étude de l’IFPRI réalisée à
l’aide du modèle IMPACT, du prix du riz bien que cette céréale ne
soit pas utilisée pour produire du bioéthanol). Sur la base d’un
recensement de plusieurs études et de travaux additionnels ad hoc,
Collins [22] arrive ainsi à la conclusion qu’entre 25 à 50 % de
l’augmentation du cours US du maïs entre les campagnes 2006/07 et
2008/09 pourrait être attribuée à la croissance du débouché de
l’éthanol dans ce pays. On regrettera ici le nombre insuffisant
d’analyses, du moins à notre connaissance, centrées sur la seule
mesure des effets prix du développement des biocarburants dans la
seule UE, les études étant focalisées sur le développement des
biocarburants dans les seuls États-Unis ou dans l’ensemble du monde
(voir, néanmoins, [7] ou l’étude en cours déjà mentionnée
développée par Dronne, Forslund et Gohin).
Tableau 3 Utilisations du maïs US pour la fabrication
de bioéthanol, 2001/02 à 2007/08.
|
Utilisations du maïs US pour la fabrication de
bioéthanol
|
|
En millions de tonnes
|
En % de la production
|
|
2001/02
|
17,9
|
7,4 %
|
|
2002/03
|
25,3
|
11,1 %
|
|
2003/04
|
29,7
|
11,6 %
|
|
2004/05
|
33,6
|
11,2 %
|
|
2005/06
|
40,7
|
14,4 %
|
|
2006/07
|
53,8
|
20,1 %
|
|
2007/08
|
76,2
|
22,9 %
|
La responsabilité de la spéculation financière
dans le mouvement de hausse 2007/08 des cours
des matières premières agricoles serait faible, voire nulle ;
les analyses sur ce point nécessitent d’être
poursuivies et approfondies
À de rares exceptions (par exemple, Berthelot [4]) la littérature
existante conclut que la spéculation financière sur les matières
premières agricoles n’aurait pas eu d’impact significatif sur le
mouvement de hausse des cours agricoles, notamment dans la dernière
phase 2007/08 d’augmentation.
Cette spéculation financière aurait eu pour effet premier
d’accroître la volatilité des cours25, mais elle ne serait pas à l’origine de
la hausse de ces prix dans la mesure où il n’a pas été possible de
démontrer, de façon statistiquement robuste, que les marchés
financiers influenceraient les fondamentaux de l’offre et de la
demande [22-24].
Un peu plus prudents, Keyzer et al. [6] notent simplement que «
sur la base de la recherche existante, il est impossible de dire si
les niveaux de prix [quand ils étaient à la hausse] ont été
influencés par l’activité spéculative ». Même conclusion pour
Courleux [19] : « Si la spéculation ne peut pas créer une tendance,
elle est susceptible de l’amplifier. Pour autant, les informations
disponibles sur les marchés réglementés ne permettent pas de
quantifier l’effet de la spéculation dans le mouvement de hausse.
En particulier, le procès intenté aux fonds indiciels semble
exagéré. Les liens entre la crise financière et la flambée des
matières premières sont difficiles à mettre en évidence ». Un pas
de plus pour Banse et al. [7] qui constatent qu’à la rédaction
(juin 2008) de leur rapport, les prix sur les marchés à terme
sont plus élevés que les prix spot, ceci à cause d’une anticipation
partagée à la hausse ; par suite, une partie de la hausse actuelle
(i.e., celle du premier semestre de l’année 2008) pourrait être
attribuée à cette « bulle spéculative », partie que Banse et al. se
refusent néanmoins à quantifier.
Le lecteur pourra s’étonner de la brièveté de notre analyse
quant au rôle potentiel de la spéculation dans le mouvement de
hausse des cours agricoles. Mais prudence est mère de sureté. En
conséquence, nous avons ici renoncé à entrer dans une description
détaillée du fonctionnement des marchés financiers, plus
spécifiquement en ce qu’ils concernent et impactent les matières
premières agricoles. Plusieurs auteurs ont souligné la difficulté
d’une telle analyse, notamment pour des raisons d’inadaptation des
données statistiques en relation avec les différents acteurs, et
leurs motivations, qui interviennent sur les marchés financiers [7,
10]. Et reconnaissons le humblement : l’auteur de ces lignes, au
mieux « spécialiste » de l’analyse des marchés réels des matières
premières agricoles, ne possède pas toutes les connaissances et
compétences pour s’autoriser un avis définitif quant à la
responsabilité possible de la spéculation financière sur le
mouvement de hausse des cours agricoles. Dans la mesure où cette
remarque s’applique aussi à de nombreux économistes agricoles
disons « traditionnels », nous terminerons ici par un appel à la
poursuite de l’analyse via la confrontation de deux communautés
d’économistes, d’une part, les modélisateurs des marchés agricoles,
et, d’autre part, les économistes spécialistes des marchés
financiers (tout en ne sous-estimant pas la difficulté de la tâche
compte tenu, notamment, des différences en termes d’objectifs,
d’outils d’analyse, etc.).
Les réactions unilatérales des États visant
à privilégier le marché domestique ont amplifié
la hausse des cours agricoles des céréales
et des huiles végétales lors de la campagne
2007/08 ; elles ont joué un rôle majeur dans l’envolée
du cours du riz sur cette période
L’augmentation des cours mondiaux de nombreuses matières premières
agricoles, en premier lieu ceux des céréales, riz inclus, de la fin
de l’année 2006 et du début de l’année 2007 ont vite conduit à des
augmentations des prix alimentaires dans la totalité des pays, dans
des proportions néanmoins généralement plus faibles compte tenu de
l’imparfaite transmission des prix internationaux aux prix
intérieurs et de l’isolement partiel de nombreux marchés
domestiques [6]. Ces augmentations des prix alimentaires ont
toutefois été vite insupportables dans de nombreux pays en
développement, d’autant plus qu’ils dépendaient du marché mondial
pour leur approvisionnement. De façon générale, de très
nombreux pays ont adopté, à compter du troisième trimestre de
l’année 2007 jusqu’au milieu de l’année 2008, des mesures visant,
dans le cas des pays exportateurs à décourager les exportations de
façon à privilégier l’approvisionnement du marché domestique, dans
le cas des pays importateurs à diminuer les coûts d’achat sur les
marchés internationaux. Le tableau
4, tiré de [8], liste ces réactions non coordonnées des
états qui, au total, ont contribué, en raréfiant l’offre
d’exportation et/ou en augmentation la demande d’importation, à
amplifier la hausse des cours agricoles, en premier lieu ceux des
céréales et des huiles végétales.
À notre connaissance, une seule étude, celle du ministère
canadien en charge de l’agriculture (non publiée, présentée dans
[7] sous la forme d’un tableau de synthèse), a essayé de quantifier
les impacts de ces politiques unilatérales des états sur les prix
mondiaux. Il apparaît que les effets de ces mesures sur la
hausse des cours de la campagne 2007/08 seraient faibles (aux
alentours de 2 % pour le blé et le maïs, moins de 1 % pour les
graines oléagineuses et les huiles végétales), à l’exception du riz
: les politiques non coordonnées de restriction des exportations et
d’encouragement des importations auraient conduit à augmenter le
cours mondial du riz de la campagne 2007/08 de 7 % additionnels.
Faute d’informations détaillées, il est très difficile, pour ne pas
dire impossible, d’apprécier la robustesse de ces conclusions. On
se permettra seulement d’associer, sous forme d’hypothèse, la plus
forte réactivité du cours du riz à l’étroitesse du marché mondial
de ce produit26. En support à cette
hypothèse, Headey et Fan [24] notent la corrélation temporelle
entre les décisions de restriction des exportations/d’encouragement
des importations et la hausse du prix international du riz à
compter du mois de novembre 2007 jusqu’au mois de
mai 2008, date à laquelle le Japon accepta de livrer aux
Philippines 200 000 tonnes de riz qu’il détenait dans ses stocks :
du mois d’août 2005 au mois de novembre 2007, le prix mondial
du riz a augmenté de 50 % ; du mois de novembre 2007 au mois
de mai 2008, il a été multiplié par plus 2,5 ; et il a baissé
dès le mois de juin 2008 suite à la décision du Japon, imité
quelques semaines plus tard par le Cambodge. En résumé, une
hypothèse plausible, qui mérite néanmoins d’être confortée par des
analyses statistiques complémentaires, est que les réactions non
coordonnées des états sur la deuxième partie de l’année 2007 et les
premiers mois de l’année 2008 sont une cause première de l’envolée
des cours internationaux du riz sur cette période. Ceci parce que
le marché mondial du riz est étroit et les politiques de
restriction des exportations et d’encouragement des importations
ont été mises en œuvre par des acteurs majeurs sur le marché du
riz, l’Inde en premier lieu. Pour les mêmes raisons, mais cette
fois jouant en creux (marchés mondiaux plus développés, politiques
mises en œuvre par des acteurs de moindre importance en termes de
volumes produits, consommés et échangés), les politiques
unilatérales des états auraient eu un impact moindre sur les prix
internationaux des autres céréales et des huiles végétales sur la
campagne 2007/08 (tableau 4).
Tableau 4 Mesures non coordonnées des pays, à
l’exportation et à l’importation, en réaction à la hausse des prix
agricoles (campagne 2007/08).
|
Mesures à l’exportation (à compter de l’automne 2007)
|
|
Élimination des subventions à l’exportation (céréales et produits
des céréales en Chine)
|
|
Taxes à l’exportation (céréales et produits des céréales en Chine ;
céréales et produits oléagineux en Argentine ; blé en Russie et au
Kazakhstan ; huile de palme en Malaisie et en Indonésie)
|
|
Restrictions quantitatives à l’exportation (blé en Argentine ; blé
en Ukraine ; riz en Inde et au Vietnam)
|
|
Interdictions d’exportations (blé en Ukraine, Serbie et Inde ; riz
en Egypte, au Vietnam, au Cambodge et en Indonésie ; certaines
variétés de riz en Inde, troisième exportateur mondial)
|
|
Mesures à l’importation (à compter du début de l’année
2008)
|
|
Réduction des droits de douane (farine de blé en Inde ; blé et soja
en Indonésie ; blé en Serbie ; porc en Thaïlande ; céréales dans
l’UE, différents produits agricoles en Corée du Sud et en
Mongolie)
|
|
Subventions à la consommation (Maroc, Venezuela, etc.)
|
L’impérieuse nécessité de poursuivre les analyses
économiques quantitatives
À l’issue de l’analyse logique (chronologique et causale) des
événements qui ont conduit à la flambée des cours de nombreuses
matières premières agricoles à compter de la deuxième moitié de
l’année 2006 jusqu’au printemps de l’année 2008, puis à la baisse
très brutale de ces mêmes cours sur le deuxième trimestre de
l’année 2008, deux enseignements émergent clairement, du moins
selon nous. Ces enseignements feront office de conclusions.
Le premier enseignement est que la hausse des cours est due à un
faisceau de facteurs qui ont joué simultanément dans le même sens.
Le tableau 5 de synthèse reprend
ces différents facteurs en les classant en trois catégories : (i)
les déterminants tendanciels à l’œuvre depuis le début des années
1990, (ii) les déterminants additionnels à l’œuvre depuis le début
des années 2000, et enfin (iii) les déterminants conjoncturels qui
ont joué sur la période où la hausse latente des cours des céréales
et des huiles végétales s’est transformée en flambée.
Les évolutions de plusieurs de ces facteurs se sont inversées
à la fin du printemps de l’année 2008, et ont conduit à la
correction forte et rapide des prix à compter de cette date : en
pratique, la demande alimentaire et non alimentaire est certes
restée dynamique, mais tous les autres facteurs ont joué dans le
sens d’un ajustement à la baisse des cours agricoles de
céréales et d’oléagineux27 : l’offre
s’est raffermie, à la marge extensive (augmentation des surfaces)
et à la marge intensive (augmentation des rendements), pour une
large part en réponse aux incitations fournies par les prix
agricoles élevés des deux années antérieures ; les stocks se sont
(un peu) reconstitués ; le dollar US a cessé de se déprécier, voire
s’est apprécié vis-à-vis de nombreuses monnaies ; le cours de
pétrole a très rapidement et très fortement diminué, dans une
ampleur que peu d’analystes avaient anticipé ; l’année 2007/08 fut
plutôt une bonne année climatique ; la crise financière, bancaire
et aujourd’hui économique a conduit à un désengagement des
investisseurs financiers des marchés des matières premières
agricoles dans un contexte de besoin aigu de liquidités ; et enfin,
la baisse des prix agricoles a permis aux états d’assouplir,
souvent d’abandonner, leurs politiques de restriction des
exportations et d’encouragement des importations (également parce
que ces politiques étaient budgétairement coûteuses) (tableau 5).
Dans cet ensemble, le sucre et le riz peuvent apparaître comme
deux produits singuliers. Le sucre parce que la première
hausse de son cours international a eu lieu très tôt, une année
avant la hausse quasi-générale ; nous avons proposé une explication
propre de cette singularité en l’associant au développement du
bioéthanol aux États-Unis qui n’a pu, dans un premier temps, être
satisfaite par le maïs domestique, d’où la recherche d’un substitut
sous la forme de sucre et d’éthanol en provenance de Brésil.
Le riz parce que l’envolée de son cours international, cette
fois en fin de période de hausse des prix (i.e., sur la campagne
2007/08), serait surtout liée à l’adoption de mesures politiques
par de nombreux états, acteurs importants sur le marché du riz,
visant à privilégier le marché domestique ; dans le contexte d’un
marché mondial du riz très étroit, ces mesures auraient amplifié le
mouvement à la hausse du prix international du riz. Il serait
néanmoins imprudent de résumer les histoires des cours
internationaux du sucre et du riz à ces seules explications
spécifiques. Dit autrement, ces explications spécifiques doivent
être replacées dans le contexte général des déterminants qui ont
conduit au mouvement de hausse de nombreuses matières premières
agricoles, i.e., dans le contexte du mouvement tendanciel à l’œuvre
depuis le début des années 1990 (atonie de l’offre et dynamisme de
la demande alimentaire, pour l’alimentation humaine et celle des
animaux), mouvement tendanciel de long terme amplifié par
différentes évolutions qui ont œuvré, depuis le début des années
2000 jusqu’à l’été 2008, dans le sens d’une augmentation des prix.
Que la hausse du cours du pétrole et la dépréciation du dollar US
aient exercé une pression à la hausse sur les cours agricoles n’est
guère contesté. De même, le développement accéléré des
biocarburants à compter de l’année 2003, en premier lieu aux
États-Unis sous la forme de bioéthanol de maïs et, mais dans une
moindre mesure seulement, dans l’UE sous la forme de biodiesel à
partir d’abord d’huile de colza, aurait exacerbé le mouvement à la
hausse des prix agricoles. Quant à la spéculation accrue sur les
marchés des matières premières agricoles, on se limitera ici à
recommander l’approfondissement des analyses qui, en l’état,
semblent conclure à une faible responsabilité, voire aucune
responsabilité, de ce déterminant dans la hausse des cours
agricoles ; les analyses nous semblent cependant trop lacunaires,
notamment pour des raisons de classification statistique des
opérateurs, pour qu’il soit possible de porter un jugement
définitif sur le rôle de la spéculation.
Dans ce contexte général que l’on peut résumer ainsi : la hausse
des cours agricoles qui s’est étendue de l’été 2006 à la fin du
printemps 2008 serait due aux tendances de l’offre et de la demande
à l’œuvre depuis environ deux décennies, tendances amplifiées par
plusieurs évolutions favorables à la hausse depuis les années 2000
et des événements conjoncturels lors des années 2006, 2007 et 2008,
il serait intéressant d’analyser en profondeur l’impact de la
variable stocks. Plus spécifiquement, il conviendrait de tester la
validité de l’hypothèse selon laquelle les stocks auraient atteint,
à compter du milieu de l’année 2006, des niveaux « trop bas »,
inférieurs aux niveaux minima retenus par la FAO [25] pour jouer un
quelconque rôle de stabilisation des prix. Mieux encore, dans une
conjoncture d’offre rigide à court terme (2006 et 2007) et de
demande inélastique (celle pour l’alimentation humaine comme celle
destinée à la fabrication de biocarburants, mandats d’incorporation
obligent), l’effet d’une diminution additionnelle des stocks aurait
un effet plus que proportionnel sur les prix agricoles28.
Malheureusement, et c’est le deuxième enseignement général de
notre analyse, force est de constater que les travaux réalisés à ce
jour ne permettent pas de quantifier, sans ambiguïté, la
responsabilité de tel ou tel déterminant au mouvement de hausse,
puis de baisse, des prix agricoles (même quand cette responsabilité
est non contestée, a fortiori quand elle est l’objet de
controverses). Comme nous avons déjà eu l’occasion de le souligner
en introduction, l’imprécision provient pour partie du caractère «
non scientifique » des analyses qui se présentent (très) souvent
sous la forme de rapports non validés via des publications en appui
dans des revues à comité de lecture, voire sous la forme d’études
réalisées par des organisations et même des institutions dont on
peut légitiment douter de la neutralité. Pour partie, cela vient
également du fait que ce mouvement de hausse puis de baisse des
prix agricoles est (très) récent ; en outre, comme le notent Keyzer
et al. [6], les statistiques disponibles sont insuffisamment
détaillées pour rendre compte, par exemple, de la réelle importance
de la spéculation sur les marchés agricoles à compter de l’été 2007
et sur la première moitié de l’année 2008, puis du reflux de cette
spéculation à compter de la deuxième partie de l’année 2008 (cf.
supra). On peut espérer que le temps aidera, au moins pour partie,
à surmonter ce handicap de l’insuffisant recul face à l’événement
(les premières études dans des revues scientifiques à comité de
lecture commencent à apparaître ; cf., par exemple, le numéro
spécial de la revue Agricultural Economics paru à la fin de l’année
2008).
Il ne faudrait pas tirer de ce deuxième enseignement une
conclusion exagérément pessimiste, à savoir l’inutilité de
l’analyse économique et des modèles quantitatifs des marchés
agricoles. Bien au contraire ! L’analyse économique est plus que
jamais nécessaire pour au moins deux raisons : la première dans une
perspective, celle que nous avons essayée de suivre dans ce papier,
d’explicitation et de compréhension des mécanismes de formation des
prix agricoles et de leurs évolutions ; la deuxième, conséquence
logique et indispensable de la première, dans l’objectif de
construire des outils quantitatifs pertinents, i.e., capturant les
différents mécanismes via lesquels les facteurs explicatifs
potentiels des prix agricoles et de leurs évolutions agissent. À
cet égard, les modèles agricoles internationaux (et nationaux)
aujourd’hui à disposition sont défaillants sur plusieurs points :
plusieurs de ces modèles ont en effet été élaborés dans une optique
essentiellement tournée vers l’analyse des conséquences de réformes
des politiques agricoles dans le cadre des négociations agricoles
multilatérales, hier du cycle de l’Uruguay, aujourd’hui du cycle de
Doha ; quant aux modèles utilisés pour bâtir des perspectives, leur
horizon d’analyse est le moyen terme, d’où une inadaptation à une
utilisation pour l’étude d’un mouvement de hausse puis de baisse
sur courte période. En outre, les deux types de modélisation
souffrent d’un certain nombre d’insuffisances auxquelles il
convient de remédier.
Le mouvement de hausse puis de baisse des prix agricoles que
nous venons de connaître appelle en effet, de façon urgente et
impérieuse, à un enrichissement des modèles quantitatifs,
explicatifs et prospectifs, d’analyse des marchés agricoles. Plus
que d’expliquer l’épisode de hausse des prix agricoles, il s’agit
avant tout de se doter d’outils à même de rendre compte des
fluctuations des cours agricoles. Dans ce contexte, deux pistes
d’amélioration des modèles existants doivent être privilégiées :
d’une part, la prise en compte des risques (de prix et de
quantités) et de leurs conséquences sur les comportements des
acteurs, les agriculteurs en premier lieu, mais aussi les
organismes de collecte et de stockage, les transformateurs, les
exportateurs et les importateurs, les distributeurs, les
spéculateurs, etc. ; et, d’autre part et de façon étroitement liée,
la compréhension des formations des anticipations de prix qui
dictent les décisions en termes d’allocation des surfaces, de
rendements visés, de quantités stockées/déstockées, etc. Par
ailleurs et de façon tout aussi importante, les modèles agricoles
existants doivent être enrichis par l’ajout explicite de modules
permettant de rendre compte des interactions croissantes entre,
d’une part, les marchés agricoles et ceux de l’énergie (aujourd’hui
celui du pétrole, demain sans doute ceux d’autres énergies), et,
d’autre part, les marchés agricoles et les marchés financiers.
Tableau 5 Les facteurs d’évolution à la hausse des
cours agricoles à l’œuvre sur la période allant du deuxième
semestre de l’année 2006 à la fin du printemps de l’année 2008.
|
Facteurs
|
Mécanismes
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Tendances depuis 1990
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– Atonie de l’offre (depuis 1990)
|
– Impact négatif sur l’offre
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– Dynamisme de la demande alimentaire (depuis 1990)
|
– Impact positif sur la demande
|
|
Évolutions à l’œuvre depuis les années 2000
|
|
|
– Développement des biocarburants, notamment aux États-Unis et
dans l’UE, sous le double effet de politiques ambitieuses en ce
domaine et d’incitations privées via la hausse du cours du pétrole
(depuis 2003)
|
– Impact positif sur la demande
|
|
– Diminution des stocks, pour partie fruit des évolutions
tendancielles de l’offre et de la demande, pour partie résultat de
décisions politiques visant à diminuer les stocks publics (depuis
2000)
|
– Impact négatif sur les disponibilités
|
|
– Hausse du cours du pétrole (depuis 2000)
|
– Impact positif sur les coûts de production, donc sur les
prix ; impact aussi sur les coûts de stockage, transport et
distribution
|
|
– Dépréciation du dollar US (depuis 2002)
|
– Impact positif sur les cours mondiaux en dollar US
|
|
Déterminants additionnels des années 2006 et 2007, et du début
de l’année 2008
|
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– Accidents climatiques (2006 et 2007)
|
– Impact négatif sur l’offre
|
|
– Spéculation sur les matières premières agricoles (à compter
du l’été 2007)
|
– Impact positif sur la demande
|
|
– Réactions unilatérales des états, via des restrictions à
l’exportation et des encouragements à l’importation (à compter de
l’automne 2007)
|
– Impact négatif sur l’offre d’exportation et positif sur la
demande d’importation
|
Références
1 FAO. La flambée des prix des denrées alimentaires : faits,
perspectives, effets et actions requises. Papier préparé pour la
Conférence de haut niveau sur la sécurité alimentaire mondiale «
les défis du changement climatique et des bioénergies », Rome, 3-5
juin 2008.
2 Gohin A. Les raisons de l’augmentation des prix agricoles
: une revue de littérature. Miméo UMR SMART. Rennes : INRA et
AgroCampus Ouest, 2008.
3 Mitchell M.
4 Berthelot J. Les causes de l’essor et de l’éclatement de
la bulle des prix agricoles. Papier présenté au colloque de la SFER
du 06 novembre 2008, La crise des matières premières agricoles
: le regard des chercheurs, Paris. 2008.
5 IFPRI. Livestock to 2020: The Next Food Revolution. IFPRI 2020
Brief n° 61, Washington DC, 1999.
6 Keyzer M, Merbis M, Nubé M, van
Wesenbeeck L. Food, Feed and Fuel: When Competition Starts to
Bite. Amsterdam : Centre for World Food Studies (SOW-VU),
2008.
7 Banse M, Nowicki P, van Meijl H. Why are Current World Food
Prices so High? LEI-Wageningen UR, Report 2008-040, 2008.
8 Trostle R. Global Agricultural Supply and Demand: Factors
Contributing to the Recent Increase in Food Commodity Prices. USDA,
ERS, WRS-0801, May 2008 (Revised July 2008).
9 Séronie JM. Marchés agricoles : à pile ou face ? CER France,
Veille économique agriculture, octobre, page 1 : 2008.
10 Mollière C. Le point sur les matières premières
végétales. Crédit Agricoles. Eclairages 2008 ; 128 :
15-6 ; (décembre).
11 Bergougnoux J, Guyomard H. Diagnostic stratégique
France 2025, Groupe 6, Ressources rares et environnement :
rechercher les voies d’un développement durable dans un monde
incertain. Paris : Conseil d’Analyse Stratégique (CAS),
2008.
12 European Commission. High Prices on Agricultural Commodity
Markets: Situation and Prospects; A Review of Causes of High
Prices and Outlook for World Agricultural Markets. EC, DG for
Agriculture and Rural Development, Directorate L, July 2008.
13 Von Braun J. The World Food Situation: New Driving Forces and
Required Actions. IFPRI’s Biannual Overview of the World Food
Situation presented to the CGIAR Annual General Meeting, Beijing,
December 4, 2007.
14 European Commission. Prospects for Agricultural Markets
2000-2007. EC, DG for Agriculture and Rural Development, November
2000.
15 European Commission. Prospects for Agricultural Markets
2001-2008. EC, DG for Agriculture and Rural Development, July
2001.
16 FAO. Growing Demand on Agriculture and Rising Prices of
Commodities: An Opportunity for Smallholders in Low-Income,
Agricultural-Based Countries? Paper prepared for the Round Table
Organized during the thirty-first session of IFAD’s Governing
Council, 14 February 2008.
17 Klatzmann J. Attention statistiques ! Comment déjouer
les pièges. Paris : Editions La Découverte, 1996.
18 Bachelier B. Les biocarburants ne menacent pas la
sécurité alimentaire. Propos cités dans OCDE, 2008, Notes du CSAO
(Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest) ; Extrait de la
publication « l’Afrique de l’Ouest peut-elle se nourrir ? ».
2008.
19 Courleux F. De la hausse à la baisse des prix, impacts
de la crise économique sur l’agriculture et les IAA : éléments de
contexte et propositions pour anticiper l’avenir. Document de
travail du MAP, Sous-direction de la prospective et de
l’évaluation, Bureau de la prospective, 2008.
20 OCDE. Impact relatif sur les prix mondiaux des produits des
changements structurels à court et long terme sur les marchés
agricoles ; le choc des prix des matières premières : le
retournement structurel d’une tendance de prix bas ?
TAD/CA/APM/CFS/MD(2008)3. 2008.
21 Abbott P, Hurt C, Tyner WE. What’s Driving Food Prices? Ferm
Foundation Issue Report, July 2008.
22 Collins K. The Role of Biofuels and Other Factors in
Increasing Farm and Food Prices: A Review of Recent
Developments with a Focus on Feed Grain Markets and Market
Prospects. Report written as supporting material for a review
conducted by Kraft Foods Global, Inc. of the current situation in
farm and food markets, June 19, 2008.
23 CBC. Is Food Commodity Securization Worsening the World’s
Food Problem? Policy Brief, Conference Board of Canada, 2008.
24 Headey D, Fan S. Anatomy of a Crisis: The Causes
and Consequences of Surging Food Prices. Agricultural Economics
2008 ; 39 : 375-81.
25 FAO. Approaches to World Food Security. Economic and Social
Development Paper 2003; n° 32, Rome.
1 Le rapport de Trostle [8] achevé en mars
2008, actualisé en juillet 2008, ne s’intéresse logiquement qu’à la
seule phase de hausse des cours agricoles.
2 Nous reviendrons plus en détails dans la
deuxième section sur la question du développement des biocarburants
et de son impact sur les prix des produits agricoles.
3 Plus précisément, le cours du pétrole
brut a fortement cru de la fin de l’année 2003 au milieu de l’année
2006 ; après un bref et timide repli pendant quelques mois, il a
recommencé à augmenter, « de plus belle », à compter du début de
l’année 2007.
4 La situation de février 2009, date de
rédaction de cet article, nous incite, par prudence, à retenir
l’évolution à la hausse du cours du pétrole, plus généralement des
prix des énergies fossiles, au titre des évolutions
conjoncturelles. Tout en faisant nôtre la prédiction selon
laquelle, sauf catastrophe économique planétaire et effondrement de
la demande mondiale qu’il est impossible d’exclure, la tendance des
cours des énergies fossiles sera plutôt à la hausse sur au moins
les deux prochaines décennies, avec une forte variabilité
temporelle.
5 Les États-Unis étant un exportateur
majeur de nombreux produits agricoles de zone tempérée, la
dépréciation de leur monnaie a réduit le coût des importations,
notamment alimentaires, des pays importateurs nets et a stimulé
leur demande, notamment en biens alimentaires, adressée aux
États-Unis ; elle a aussi eu pour effet d’augmenter les cours sur
le marché intérieur des États-Unis et les prix, libellés en dollars
US, sur le marché mondial dans un contexte où le dollar US reste la
monnaie principale de facturation des échanges.
6 En pratique, l’attention sera
essentiellement centrée dans cette section
sur l’explication de la hausse des cours,
le mouvement d’ajustement à la baisse décrit
de façon synthétique dans la sous-section
Application à la période 2006-2008 : l’histoire
en un coup d’œil n’appelant pas de compléments
indispensables à la compréhension. Par ailleurs, faute
de place et compte tenu de la revue, nous
traiterons essentiellement des grandes cultures, sucre inclus,
au détriment des produits animaux ; l’analyse détaillée
des évolutions de prix des produits animaux,
en distinguant les produits laitiers (qui ont suivi
le mouvement général de hausse et de baisse)
et les produits carnés (qui sont disons restés nettement
plus sages et moins volatils), nécessiterait un article
spécifique.
7 Voir
http://www.fao.org/worldfoodsituation/FoodPricesIndex.
8 Ceci est également vrai pour le cours des
viandes. En outre, l’analyse au niveau des six agrégats représentés
dans le tableau 1 masque des différences
entre constituants de ces agrégats, par exemple entre le blé, le
maïs et le riz au sein de l’agrégat céréalier.
9 Le processus de modification des rations
alimentaires des humains en faveur de produits à plus forte valeur
ajoutée est aussi influencé par l’internationalisation croissante
du secteur de la distribution de biens alimentaires.
10 Keyzer et al. [6] notent ainsi que
l’augmentation de la consommation chinoise de viandes, de 29
kilogrammes/an/personne en 1995 à 44 kilogrammes/personne/an en
2005, aurait « permis », sur la base du contenu calorique, de
nourrir 300 millions de personnes en plus des 100 millions que le
pays a ainsi pu alimenté en sus sur cette période de dix
ans.
11 Ces coefficients de conversion varient
selon les systèmes de production et les espèces animales (ceux
des ruminants sont plus élevés que ceux des porcs, eux-mêmes plus
élevés que ceux des volailles).
12 En pratique, les prix mondiaux des
céréales et des oléagineux ont fortement augmenté de 1992 à 1996,
et encore plus fortement décru sur la deuxième partie de la
décennie 1990, de sorte que, par exemple, le prix mondial du blé
utilisé par le FAPRI (Food and Agricultural Policy Research
Institute) pour ses analyses prospectives annuelles était d’environ
30 dollars US inférieur à la fin du siècle dernier au niveau
qu’il avait sur les premières années de la décennie 1990.
13 Selon les données de la base PSD de
l’USDA [8]. Selon les données FAO mobilisées par von Braun [13],
les stocks mondiaux de céréales et d’oléagineux seraient plus
élevés, les seuls stocks de céréales dépassant les 400 millions de
tonnes en 2007. Néanmoins, les deux sources convergent pour aboutir
à une diminution continue des stocks depuis le début des années
2000.
14 La liste de ces pays exportateurs
majeurs varie selon l’agrégat de produits considéré ; cf. notes du
bas du tableau 2.
15 A titre d’illustration, le lecteur
pourra s’étonner que le Brésil ne soit considéré comme un acteur
majeur que pour le sucre alors que l’Argentine a droit à cette
reconnaissance pour les six agrégats du tableau
2 !
16 Le blé est, de loin, la principale
céréale australienne. Il serait donc plus exact de
différencier les répercussions directes sur le marché du blé de
celles qui ont lieu, par le jeu des substitutions à l’offre et à la
demande, sur les marchés des autres céréales, des oléagineux, des
produits animaux, etc. Mais ici la sécheresse australienne est
utilisée uniquement à des fins pédagogiques de
démonstration.
17 L’exemple des conditions climatiques
australiennes est ici choisi à dessein dans la mesure où la baisse
de la production céréalière australienne de l’année 2006 s’inscrit
dans le contexte d’une récolte mondiale plutôt déprimée alors que
celle de l’année 2007 fait figure d’exception dans le cadre d’une
récolte mondiale plutôt bonne.
18 De façon intuitive, ceci parce que son
inverse, l’élasticité de l’offre par rapport au prix, croît avec le
temps : faible à court terme, voire très faible dès lors que les
décisions d’emblavement sont prises (l’agriculteur ne peut alors
jouer que sur la seule intensification), l’élasticité de l’offre
d’une culture donnée par rapport à son prix augmente dans le temps
parce qu’un prix plus élevé incite les producteurs à accroître les
surfaces consacrées à cette culture (on parle d’impact positif à la
marge extensive) et à chercher les rendements les plus élevés (on
parle d’impact positif à la marge intensive).
19 En support à un tel jugement, quelques
citations : « La baisse [sur la deuxième partie de l’année 2008] du
prix des céréales, alors que la production d’éthanol est en hausse,
prouve bien que les agrocarburants n’étaient pour pas grand-chose
dans l’envolée des cours l’an passé. » [9] ; « Les prix du riz ont
été multipliés par trois alors que pas un litre d’éthanol n’est
tiré de cette céréale. » [18] ; « En définitive, les argumentaires
qui ont fait porter la responsabilité de la hausse des prix aux
biocarburants semblent d’autant plus excessifs maintenant que le
reflux des prix a commencé et que la production de biocarburants
continue. » [19]. Courleux [19] mobilise notamment une étude de
l’OCDE [20] qui montre, sur la base d’une analyse statistique des
relations de causalité entre prix, que le prix du pétrole aurait
exercé une influence significative sur le cours du sucre, de
l’éthanol et de l’huile de soja, mais n’aurait eu aucun impact
significatif sur le prix du maïs. Toujours selon cette étude, c’est
le prix du blé qui aurait influencé celui du maïs, et non
l’inverse. Courleux utilise ces résultats comme argument
additionnel « pour disculper les biocarburants dans la hausse du
prix des céréales ». Précisons immédiatement que la position
contraire accusant les biocarburants de tous les maux (i.e., d’être
la principale cause d’augmentation des cours agricoles) est
naturellement tout aussi excessive.
20 La production communautaire de
bioéthanol a recours au blé (à hauteur de 46 % en 2007 ; [8]), à la
betterave à sucre (à hauteur de 29 %) et aux importations de
diverses matières végétales pour transformation domestique en
bioéthanol (à hauteur de 25 %). Par ailleurs, l’UE (plus
spécifiquement, certains États membres comme la Suède) est un
importateur net de bioéthanol.
21 Stocks au plus bas en partie
liée au développement des biocarburants !
22 En passant, le lecteur notera avec
intérêt que le Brésil est le premier exportateur mondial de sucre
et d’éthanol, et que les États-Unis sont le premier exportateur
mondial de maïs.
23 Mais la surface mondiale cultivée en
graines de soja avait cru de près de 15% entre 2002/03 et 2006/07,
essentiellement en Amérique du Sud pour satisfaire la demande
chinoise en forte croissance : depuis le milieu des années 1980, la
croissance de la consommation chinoise d’huiles végétales a en
effet été supérieure à la croissance de la production domestique,
différentiel qui fait que la Chine importe aujourd’hui (2007)
environ 10 millions de tonnes d’huiles végétales, dont 6 millions
de tonnes d’huile de palme et 3 millions de tonnes d’huile de soja
[21]. Comment interpréter cette observation ? À nouveau en
soulignant la nécessité de ne pas se focaliser à l’excès sur
l’analyse d’un déterminant considéré isolément en veillant à
positionner ce déterminant et son influence dans le contexte
d’ensemble qui définit les conditions d’évolution des offres et des
demandes des différents biens agricoles.
24 Selon l’OCDE [20], le cours du pétrole
exercerait une influence statistique significative sur les cours
des huiles de soja et de palme (au seuil de significativité de 5
%), ainsi que sur l’huile de colza (à un seuil de significativité
moindre, uniquement à partir de 10 %). Et le cours de l’huile de
soja exercerait une influence, au seuil de significativité de 5 %,
sur les prix des huiles de colza et de palme.
25 À titre d’illustration, Banse et al.
[7] notent ainsi que la volatilité du cours du maïs pendant la
première semaine du mois de mars 2008 a dépassé les 150 dollars US
par tonne, une fluctuation supérieure au prix moyen du maïs observé
l’année précédente.
26 Sur les cinq dernières années, les
pourcentages de production échangés sur les marchés mondiaux sont
d’environ 7 % pour le riz, 12 % pour le maïs et 18 % pour le blé
[24].
27 Ainsi qu’à la baisse des prix
internationaux des produits laitiers.
28 Sur ce point, voir Keyzer et al. [6]
qui, de façon générale, soutiennent l’hypothèse qui ferait jouer
aux stocks (à leurs bas niveaux) un rôle clef dans la hausse des
cours. Headey et Fan [24] se posent la même question, dans une
perspective néanmoins plus critique dans la mesure où l’évolution
des stocks est pour partie endogène (i.e., résulte des évolutions
des offres et de demandes), pour partie exogène (i.e., fruit de
décisions privées et publiques pour qu’il en soit ainsi).
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