ARTICLE
Auteur(s) : Paul
Jorion
Sociologue et anthropologue
Une nouvelle génération de « méchants »
1Parmi les dizaines d’internautes qui
participèrent sur la toile au débat relatif à l’envolée du prix du
pétrole et des autres matières premières, céréales en particulier,
qui caractérisèrent les sept premiers mois de 2008, aucun consensus
ne se dessina quant à l’existence ou non d’une bulle, ni sur la
cause cette envolée des prix.
L’émoi était né le 20 mai 2008, quand Michael W. Masters, le
dirigeant et gestionnaire de porte-feuilles de Masters Capital
Management, un fonds spéculatif, avait fait une déposition devant
un comité du Sénat américain. Dans son témoignage, il avait sans
ambages assigné l’envolée des prix à la spéculation et avait
nommément désigné les coupables : les fonds de retraite de
l’État et des entreprises, les fondations privées et plus
particulièrement celles en charge des universités américaines.
Dans les jours qui suivirent les commentateurs furent
partagés : certains apportant de l’eau au moulin de Masters,
d’autres s’affirmant sceptiques, mettant en avant de réels
déséquilibres entre l’offre et la demande pour ces matières
premières, ou attirant l’attention sur des démentis implicites de
l’hypothèse spéculative : sur le fait, par exemple, que l’on
observait pour le riz et le minerai de fer, absents des marchés
organisés de futures où ces fonds institutionnels investissaient,
le même envol des prix que pour le blé ou le maïs pour lesquels de
tels contrats à terme existent bien sur un marché à terme
organisé.
Dans les jours qui suivirent, au lieu d’adopter un profil bas,
ces fonds institutionnels crurent bon de pousser des cris
d’orfraie, accumulant déclarations officielles et communiqués de
presse, mettant fin à l’incertitude en faisant naïvement l’aveu de
leur culpabilité.
Voilà donc où nous étions rendus : la nouvelle génération
de méchants, désignés à la vindicte publique, n’étaient autres que
ceux qui s’efforçaient désespérément de protéger la retraite des
baby-boomers, l’avenir de la recherche et les bourses
d’étudiants.
Le mécanisme qui avait conduit là était bien entendu très
simple : les capitaux ayant d’abord fui les prêts
hypothécaires subprime, et le feu s’étant propagé aux Asset-Backed
Securities, puis aux Collateralized-Debt Obligations, suivies des
Structured Investment Vehicles, et enfin aux obligations
municipales, tous secteurs désormais sinistrés, cherchèrent à se
placer sur les rares produits financiers ayant survécu à la peste
des mois précédents et dont le nombre se réduisait de jour en jour,
provoquant une bulle financière affectant l’ensemble des marchés
mondiaux de matières premières.
Quelques postulats
Les arguments avancés par ceux qui niaient que les prix atteints
alors par les matières premières étaient essentiellement
spéculatifs, étaient identiques à ceux qu’avaient utilisés ceux qui
niaient la bulle de l’immobilier résidentiel américain.
Une analyse était donc nécessaire, en dépit de l’absence d’une
théorie de « science économique » pouvant prouver de
manière irréfutable l’existence des bulles financières. Quelques
postulats pouvaient servir de point de départ :
- 1. Le prix des matières premières non-renouvelables
(pétrole) et le prix des matières premières renouvelables
(céréales) sont deux affaires distinctes.
- 2. De multiples facteurs jouent dans la détermination du
prix d’une matière première. Mettre en évidence des facteurs qui
influent sur l’offre et la demande, n’exclut pas qu’un prix puisse
être essentiellement spéculatif.
- 3. Le prix d’une matière première révèle – comme tout
prix – le rapport de forces entre acheteurs et vendeurs. Y a-t-il
dans ce rapport de forces une « bonne » composante, qui
refléterait l’offre et la demande, et une « mauvaise »
composante que l’on pourrait éliminer ? C’est la question que
pose indirectement le projet de loi Stop Excessive Energy
Speculation Act of 20082 déposé le 15
juillet 2008 devant le Sénat américain, qui introduit la notion de
« spéculation excessive ».
- 4. Y a-t-il une raison quelconque qui justifie la
présence sur le marché à terme d’une matière première
d’intervenants qui n’ont aucune capacité effective à livrer la
marchandise ou à en prendre livraison à maturité ? L’argument,
souvent proposé, de « liquidité », dont les spéculateurs
seraient les dispensateurs n’a de sens que s’il y a capacité
effective à livrer ou à prendre livraison des marchandises sur
lesquelles portent les contrats à terme.
Définir la spéculation
Le prix d’une matière première est « spéculatif », si
celui-ci est significativement supérieur à celui calculé de manière
« additive », en faisant la somme du prix des composants
(« fondamentaux »).
On peut bien entendu parler de « spéculation » au sens
large et utiliser le terme pour caractériser quiconque essaye de
gagner de l’argent sur les marchés. Dans ce cas-là, un manipulateur
de l’offre – ou de la demande – est effectivement un
« spéculateur » ; quelqu’un qui commet un délit
d’initié est lui aussi un spéculateur « au sens large ».
Or, il faut opposer les facteurs constitutifs du prix qui relèvent
de l’offre et de la demande et ceux qui relèvent de la spéculation
« au sens étroit », qui est elle une simple manipulation
du prix, absolument indépendante de la marchandise. Celui qui
voudrait manipuler l’offre de pétrole a besoin de barils, d’une
aire de stockage, etc., alors que celui qui spécule sur le pétrole,
n’a même pas besoin de savoir ce qu’est le pétrole : la seule
chose qu’il lui faille connaître, c’est si son prix est en train de
monter ou s’il est en train de baisser.
Voici un exemple de spéculation, emprunté à un livre de Jack
Schwager [1]. Il interroge un trader appelé Monroe Trout :
« Par exemple, si je suis long de mille contrats futures
Standard & Poor’s 500 (contrat à terme sur l’un des indices
boursiers de la bourse principale de New York : le New York
Stock Exchange) et qu’il est onze heures trente à l’heure de
Chicago, je vais probablement vouloir introduire une sorte d’ordre
d’achat de volume décroissant, comme acheter dix lots chaque fois
que le marché baisse d’un tick (le tick vaut cinq centimes sur ce
marché), pour tenir le marché dans ma direction. Il ne faudra pas
un très grand nombre de contrats à ce moment-là de la journée pour
soutenir le marché puisqu’il n’y a que peu de contrats échangés [il
est 12 :30 h à New York et les négociateurs
déjeunent] » (in Schwager 1992 : 155).
La tactique de Monroe Trout est une tactique de manipulation du
prix et à ce titre, elle est applicable à n’importe quel marché,
quel que soit le produit qui y est vendu.
Si l’on veut absolument situer la spéculation sur les marchés à
terme de matières premières dans un cadre de référence d’offre et
de demande, on peut faire comme le fait Mike Masters : dire
que les spéculateurs constituent des « stocks
virtuels ».
Le prix du pétrole
Le pétrole est désormais en quantité limitée, et l’agriculture
contemporaine repose en grande partie sur les dérivés des produits
pétroliers. Les spéculateurs tirent parti de ces deux évidences et
agitent désormais le spectre du « pic pétrolier » afin de
détourner l’attention du public de leurs agissements. Le « pic
pétrolier » existe certainement, il s’agit cependant d’une
autre histoire, dont il convient de parler séparément.
En décembre 2007, Mr. Fadel Gheit de Oppenheimer & Co., fut
appelé à témoigner devant le comité Energy and Natural Resources du
Sénat américain, en sa qualité d’expert sur la formation du prix de
l’énergie. De 2004 à 2007, l’agence de presse Bloomberg lui a
décerné son prix du meilleur analyste du marché pétrolier.
Mr. Gheit affirma entre autres devant les membres de cette
commission que :
« La mondialisation des marchés financiers, la facilité
avec laquelle il est possible d’opérer, la vitesse à laquelle des
fonds considérables peuvent circuler, la surabondance
d’information, les tensions internationales accrues, ont créé un
environnement idéal pour une spéculation excessive sur les marchés
mondiaux du pétrole. »
Cette « spéculation excessive » est encouragée selon
lui par l’absence de consensus quant aux fondamentaux du marché
pétrolier :
« Personne n’est à même de prédire exactement ou de manière
cohérente le prix du pétrole : ni les compagnies pétrolières,
ni les gouvernements, ni les investisseurs sur la place de Wall
Street. Cette absence de prévision fiable a créé un vide dans
lequel se sont engouffrés des acteurs financiers à l’horizon
d’investissement ultra-court, ce qui a contribué à une volatilité
accrue des prix. »
Cette volatilité accrue a, à son tour, influencé les
fondamentaux :
« La volatilité elle-même a un effet négatif sur
l’industrie pétrolière parce qu’elle engendre l’incertitude et
opère une distorsion des fondamentaux du marché, ce qui débouche
sur des décisions d’investissement inappropriées quant à la
constitution d’une offre qui correspondrait de manière adéquate à
la demande globale en produits énergétiques. »
Gheit en concluait que le prix à terme du pétrole brut au moment
de sa déposition : 98 dollars, était double de ce qu’il serait
en l’absence d’un impact de la « spéculation excessive »,
prix à comparer aux 147 dollars qui furent atteints quand le prix
culmina le 11 juillet 2008.
Gheit ajoutait que :
« … les spéculateurs sur le marché pétrolier utilisent les
données publiées hebdomadairement par l’Energy Information
Administration pour manipuler les prix en vue d’un gain à court
terme. Les spéculateurs agitent les chiffres signalant une baisse
des inventaires pour répandre la peur quant à d’éventuels déficits,
alors que cette baisse indique précisément le contraire : une
adaptation efficiente des capitaux dans un environnement de prix
élevés. »
Gheit proposait enfin aux sénateurs de prendre un certain nombre
de mesures :
- – Porter à 50 % de la valeur du contrat la marge
sur les opérations à terme (qui se monte à moins de 10 % à
l’heure actuelle).
- – Limiter le nombre de contrats par compte
individuel.
- – Fixer une période minimale durant laquelle un contrat
doit être conservé.
- – Prévenir les conflits d’intérêt pour les institutions
financières impliquées.
- – Imposer des pénalités sévères pour les contrevenants,
assorties d’un emprisonnement minimum.
En décembre, la déposition de Mr. Fadel Gheit passa inaperçue.
Les choses changèrent et il fut ensuite abondamment cité dans la
presse : « Pourquoi le prix peut-il grimper de 5 %
dans la journée, pour retomber un peu plus tard, s’il s’agit de
fondamentaux ? », demandait-il. À quoi il ajoutait :
“ Il existe une déconnexion totale entre le prix et l’offre et
la demande. Les nouvelles règles sont : il n’y a plus de
règles” ».
L’événement intervenu entre-temps, et qui contribua à le mettre
à la une, ce fut la déposition de Michael Masters, le 20 mai,
devant le comité des Homeland Security et Governmental Affairs.
Les marchés à terme
Si l’on veut comprendre ce qui survivra à la crise présente et ce
qu’elle engloutira, une distinction essentielle doit être faite
entre un risque financier auquel on est exposé à son corps
défendant et contre lequel il est légitime de se protéger, et un
risque auquel on s’expose de manière délibérée et qui constitue un
danger, non seulement pour soi mais pour tous ceux qui dépendent de
soi directement ou indirectement. Le risque inévitable est dicté
par les circonstances, par exemple par l’ensemble des facteurs
naturels ou d’ordre humain susceptibles d’influer sur le volume
final d’une moisson. Le risque évitable est lui un pari que l’on
fait, où l’on s’expose de manière librement consentie à une perte
éventuelle en vue d’un gain incertain.
Les marchés à terme furent inventés pour permettre à des
intervenants, l’un qui livrera et l’autre qui prendra livraison, de
déterminer aujourd’hui à quel prix aura lieu une transaction qui
prendra place ultérieurement. En fixant le prix dès maintenant, les
deux parties, acheteur et vendeur, se protègent contre les aléas de
la variation du prix susceptibles d’intervenir d’ici la livraison.
À la maturité du contrat, au jour préétabli de la livraison, le
prix à terme et le prix « spot », le prix au comptant,
auront convergé jusqu’à – en principe – coïncider. Je dis « en
principe » parce que cette coïncidence n’est plus
nécessairement constatée aujourd’hui en raison de l’intense
spéculation qui s’observe sur ces marchés.
Les contrats à terme avaient lieu traditionnellement « de
gré à gré » (en anglais Over the Counter ou OTC) entre deux
parties qui se mettaient d’accord sur les termes de la vente de
manière anticipée à la transaction proprement dite, à savoir au
transfert effectif de la marchandise à l’acheteur par le
vendeur.
Avec l’apparition de marchés organisés pour ces ventes à terme,
favorisant la rencontre d’acheteurs et de vendeurs potentiels et
garantissant les contrats contre la mauvaise foi de l’une des
parties, des marchés « secondaires » se mirent en place
où ces contrats purent être librement rachetés et revendus par des
tiers entre le moment de leur création et celui prévu pour la
livraison.
En fait, la création de marchés secondaires pour les opérations
à terme ouvrit une boîte de Pandore : elle autorisa désormais
la présence sur ces marchés d’intervenants n’ayant aucune intention
ni de livrer ni de prendre livraison de la marchandise et dont le
seul but est de parier sur la variation du prix entre le moment où
ils interviennent sur le marché et celui prévu pour la livraison.
Ces passagers clandestins, qui s’esquivent lorsque le moment de la
livraison approche, ce sont bien sûr les
« spéculateurs ». Les traders débutants, mandatés par un
établissement financier pour spéculer sur ces marchés, commettent
souvent l’erreur classique consistant à se dégager trop tardivement
et se voient alors obligés de trouver en catastrophe des tonnes de
carcasses de porc ou de graines de soja, ou, pire encore, de devoir
en prendre livraison.
La raison pour laquelle les spéculateurs sont tolérés sur les
marchés à terme n’est pas celle que l’on entend toujours
invoquer : leur capacité à offrir de la
« liquidité ». Elle est en fait beaucoup plus
simple : ces marchés sont dominés et tenus en main par les
établissements financiers qui spéculent en leur sein au nom de
leurs clients ou pour leur propre compte. Interpellés par ceux qui
remettent en question la légitimité de leur présence, leur réponse
est très simple : ce furent les intervenants légitimes – ceux
qui sont présents sur ces marchés parce qu’ils entendent
véritablement y acheter ou y vendre à terme une marchandise – qui
les y ont invités parce qu’ils assurent une fonction essentielle à
une mécanique bien huilée des marchés à terme : ils y assurent
de la « liquidité ».
L’histoire est rapportée ainsi : pris d’une lubie soudaine,
et agissant contre leur intérêt bien compris, les intervenants
légitimes voulurent un jour interdire l’accès d’un marché à terme
aux spéculateurs (le marché à terme de l’oignon dans les années
1950, répète-t-on à voix basse) et mal leur en prit : le ciel
leur tomba aussitôt sur la tête. Conscients de leur tragique
erreur, et bourrelés de remords, ils invitèrent humblement les
spéculateurs à les rejoindre. Ceux-ci dispensent désormais avec
largesse – et sans manifester la moindre rancune – la manne de la
liquidité dont ils sont les porteurs.
John Kenneth Galbraith – qui avait très mauvais esprit – disait
à propos de la liquidité procurée par les spéculateurs
qu’elle : « … favorise ce degré supplémentaire d’activité
qui transforme un marché maigre et anémique en un marché gras et en
bonne santé. Il s’agit là dans le meilleur des cas d’un
sous-produit qui ne fait pas grande différence et de toute manière
d’un intérêt douteux » [2].
De manière plus générale, la seule liquidité qui compte pour un
marché à terme de matières premières est celle de la marchandise
elle-même : la capacité de la livrer ou d’en prendre
livraison, la faculté d’en constituer des simulacres temporaires
est indifférente.
Pour celui qui dispose réellement d’une marchandise ou qui la
convoite, le marché à terme fonctionne comme une assurance. Pour
celui qui n’en dispose pas, le marché à terme propose un casino.
Contenant leur gratitude envers les spéculateurs et la manne de
liquidité que ceux-ci procurent dans leur munificence – et
conscients du fait que leur présence massive signifie la mort
certaine d’un marché – les organisateurs de marchés à terme ont
généralement cherché à restreindre leur influence en limitant le
nombre de contrats qu’ils sont autorisés à détenir.
Les spéculateurs considérèrent ces quotas comme une exigence
excessive et ils mirent leur génie au service de la découverte de
moyens de contourner cette barrière. C’est ce génie qui, en 2008,
permit au prix des céréales et du pétrole d’atteindre dans le monde
des sommets vertigineux : pareils au loup se parant de la peau
d’une brebis, les spéculateurs, représentés par les banques
d’investissement de Wall Street, envahirent les marchés à terme en
se déguisant en « commercials », en intervenants
légitimes, cherchant véritablement à vendre ou à acheter une
marchandise. La CFTC (Commodity Futures Trading Commission), le
régulateur américain des marchés à terme, en l’occurrence plus
benête que malveillante, n’y vit que du feu, ouvrant la voie à une
chaîne d’événements dont l’ultime aboutissement furent les émeutes
de la faim du printemps 2008, provoquées par un renchérissement
dramatique du prix des céréales sur les marchés mondiaux.
L’entourloupe
L’entourloupe qui a permis à la spéculation de jouer un rôle
renouvelé sur les marchés à terme des matières premières fut
révélée lors d’une réunion du Agricultural Advisory Committee qui
eut lieu à Washington le 6 décembre 2007. Le mérite d’avoir extrait
de la gangue des 276 pages de la transcription des auditions qui
eurent alors lieu, leur substantifique moelle, revient à Michael
Masters, qui en fit la synthèse le 20 mai 2008 devant le comité on
Homeland Security and Governmental Affairs du Sénat américain [3].
Voici, expliqué brièvement, le mécanisme de l’entourloupe,
destinée, je le rappelle, à neutraliser les quotas appliqués au
nombre de spéculateurs sur les marchés à terme de matières
premières. Faisant preuve – comme toujours – d’une remarquable
inventivité en matière d’ingénierie financière, les banques
d’investissement de Wall Street contractèrent avec ceux que l’on
appelle les « investisseurs institutionnels », les fonds
de pension, fondations universitaires américains, fonds souverains,
etc., des swaps où ils promettent de verser à ceux-ci des sommes
correspondant aux gains observés sur les marchés à terme des
matières premières.
Si ces investisseurs institutionnels avaient opéré sur les
marchés à terme sous leur propre identité, leurs positions auraient
été limitées en taille. En se plaçant de manière indirecte, par le
truchement d’un swap contracté avec une banque d’investissement,
ils contournaient cette limitation.
Voici comment fonctionne ce swap : l’investisseur
institutionnel s’engage à verser à échéance fixe, à la banque
d’investissement, une somme correspondant au cours, à la date du
contrat, d’un indice représentant la valeur d’un panier de contrats
à terme de matières premières. La banque verse elle, à la même
échéance, la valeur actuelle de cet indice. Les versements
s’annulent bien entendu partiellement et à chacune des échéances,
l’opération équivaut à ce que la banque verse à l’investisseur le
gain de l’indice si celui-ci a crû entre-temps, alors que
l’investisseur verse le différentiel à la banque, si l’indice a, au
contraire, décru au cours de la période.
Après avoir contracté de tels swaps avec une multitude
d’investisseurs institutionnels, les banques d’investissement se
tournèrent vers la CFTC en lui disant : « Las ! Je
suis exposé à un abominable risque sur le marché des matières
premières : si le prix monte, je suis mort !
Autorisez-moi – je vous en prie – à me couvrir contre ce risque
abominable ! ». La CFTC, au bord des larmes, répondit en
substance (selon le témoignage de Mr. Heitman, le 6 décembre
2007) : « Pas de problème puisqu’il s’agit de la
couverture d’un risque ! Allez-y, et pour faire bonne mesure,
on vous attribuera le statut de “commercial” (=
non-spéculateur) ».
C’est de cette manière que les marchés à terme se firent
rouler : les investisseurs institutionnels ne connurent
désormais plus aucune limite à leurs positions spéculatives –
puisqu’elles se contentaient de contracter des swaps avec les
banques d’investissement de Wall Street, tandis que celles-ci
avaient obtenu carte-blanche sur les marchés à terme où – selon la
version officielle – elles n’ont jamais cherché qu’à se couvrir
contre un abominable risque.
Spéculation et liquidité
Revenons sur cette notion que la contribution positive
qu’apporteraient aux marchés, les spéculateurs, ce serait la
liquidité. En l’absence de spéculateurs, un marché risque, comme le
dit Galbraith, d’être « maigre et anémique. » Leur
présence assure, de l’activité, du volume. Grâce à leur présence,
vendeurs comme acheteurs trouveront aisément, sur l’autre versant
du marché, une contrepartie. Mieux, cette liquidité garantit un
faible slippage, un faible « glissement » par rapport au
prix recherché. En effet, en l’absence de liquidité, un vendeur
devra fractionner le lot de titres ou de contrats qu’il cherche à
vendre et finira par le vendre à différents niveaux de prix, et de
même bien entendu pour l’acheteur qui se trouve en face et qui
voudrait lui aussi acheter à un certain cours. Le slippage peut
réduire considérablement le bénéfice d’une opération qui
apparaissait prometteuse « sur le papier ». La liquidité
qu’apportent les spéculateurs constitue donc un élément très
positif pour les marchés.
… du moins en théorie ! Ce que je viens de dire semble à
première vue hautement vraisemblable mais ne résiste pas à
l’observation banale que les spéculateurs – et eux bien davantage
encore que tout autre type d’acteurs présents sur les marchés – s’y
trouvent dans le but unique de gagner de l’argent. Or, on gagne de
l’argent en vendant plus cher que l’on n’a acheté, ce qui signifie
que l’on achète quand le prix monte et que l’on vend quand le prix
baisse. On suit donc la tendance générale. On peut bien entendu
également faire l’inverse : vendre quand le prix monte et
acheter quand il baisse, c’est ce qu’on appelle une stratégie
« contrariante » et cela se rencontre beaucoup plus
rarement parce que cela exige une connaissance exceptionnelle des
marchés, permettant de déceler le moment exact du
retournement : celui où le prix a tant grimpé qu’il ne peut
plus que chuter et celui où il a tant baissé qu’il ne peut plus que
remonter. À cela s’ajoute le fait que les marchés sont
sélectifs : ils se débarrassent rapidement de ceux qui n’y
comprennent rien. Bien sûr, le hasard joue aussi un rôle, il n’en
reste pas moins vrai que celui qui est totalement privé de talent
en ces matières doit compenser son handicap par une veine
inouïe.
Les spéculateurs qui ne sont pas rapidement éliminés ont donc
tendance à se retrouver groupés sur un seul versant du
marché : celui – acheteur ou vendeur – en train de gagner, ce
qui veut dire que la liquidité qu’ils sont censés procurer n’est
pas nécessairement présente à l’appel, surtout si l’on se trouve –
comme eux – sur le versant gagnant. De même, la protection contre
le slippage peut se révéler elle aussi illusoire, absente en tout
cas lorsque son besoin se fait le plus ressentir : lorsque le
marché s’emballe à la hausse ou à la baisse. Dans ces moments-là en
effet les spéculateurs (à l’exception des très rares
« contrariants »), semblables aux passagers
inexpérimentés d’un bateau dans la tourmente, se ruent tous du même
côté du navire, précipitant son chavirement, c’est le krach, ou la
bulle qui sera suivie d’un krach.
Compensant quelque peu ce que je viens dire, le fait que les
spéculateurs possèdent des horizons de vente et d’achat différents
et que le profil d’une heure ou d’une journée de trading peut aller
à l’encontre de la tendance générale d’une semaine ou d’un mois.
Les traits « suivistes » caractérisent cependant la
nouvelle génération de spéculateurs dont Mike Masters a débusqué la
présence : les investisseurs institutionnels présents sur le
marché à terme des matières premières. Ceux-ci ne se trouvent en
effet en permanence que sur un seul versant du marché : son
versant « acheteur » où ils se placent dans la durée en
« roulant » leurs positions d’une échéance sur la
suivante. Ceci leur permet de se protéger contre l’inflation du
prix des matières premières en achetant – par le truchement d’un
indice et, comme je l’ai expliqué, grâce à l’astuce d’un swap – un
panier de celles-ci.
Comme le fait finement observer Masters, ces « spéculateurs
d’indice » n’ont pas même l’excuse de procurer au marché de la
liquidité : présents sur le seul versant
« acheteur », ils se contentent d’en consommer. Ils se
positionnent sur un marché pour une somme particulière, disons 2
milliards de dollars, sans se préoccuper de savoir quelles sont les
25 matières premières qu’ils achètent de cette manière – c’est
l’indice qui s’est occupé de l’allocation – ni de quel est leur
prix actuel – puisqu’ils le jouent à la hausse, les yeux fermés.
Ils sont à ce titre parfaitement imperméables aux fluctuations de
l’offre et de la demande. Masters observe :
« Si l’OPEP extrait davantage de pétrole cela aura très peu
d’effet sur la demande des spéculateurs d’indice. Si les Américains
réduisent leur consommation par un usage coopératif des véhicules
ou en recourant davantage aux transports en commun, cela aura
également très peu d’impact sur leur demande. Les stratégies des
investisseurs institutionnels sur les marchés à terme des matières
premières s’assimilent à du stockage virtuel… »
Les investisseurs institutionnels contribuent ainsi
unilatéralement à l’augmentation des prix : plus le prix des
matières premières monte plus leur stratégie visant à se protéger
contre l’inflation résultant de la hausse du prix de ces produits
se trouve justifiée et plus ils augmentent leur mise. Le fait que
ce soit leur comportement moutonnier qui est à la source de cette
inflation ne constitue pas à leurs yeux une objection
recevable : on les imagine aisément rétorquer :
« Quoi, je serais le dernier à me protéger ! » On
trouve ici une confirmation de plus qu’aucune « main
invisible » ne contribue à faire émerger le bien général de la
poursuite insatiable des intérêts particuliers.
Spéculation et prix
Les acheteurs et les vendeurs légitimes sur les marchés à terme des
matières premières, ceux qui livrent une marchandise ou en prennent
livraison, influent de la manière classique sur les prix : en
fonction d’un rapport de forces qui est à certains moments
favorable aux vendeurs (et le prix alors monte) et à d’autres,
favorable aux acheteurs (et le prix alors baisse) ; c’est ce
qu’on appelle traditionnellement « le mécanisme de l’offre et
de la demande » bien que ce soit beaucoup plus compliqué que
cela – beaucoup plus centré sur les acteurs eux-mêmes qu’une simple
question d’offre et de demande.
Les spéculateurs « classiques », suivent la
tendance : ils achètent quand le prix monte et ils vendent
quand il baisse. Ils sont donc neutres du point de vue de la
formation du prix. Les spéculateurs d’indice, les investisseurs
institutionnels américains sur lesquels Mike Masters a attiré
l’attention et dont le volume sur les marchés à terme est passé de
13 milliards de dollars en 2003 à 260 milliards en mars 2008 –
achètent uniquement et poussent donc uniquement à la hausse du prix
– + 183 % sur la même période.
Pour avoir une idée de la force respective des trois camps en
présence, j’ai emprunté ses chiffres à Mike Masters3, et voici le graphique qui les représente.
Les opérateurs légitimes sont en bleu, les spéculateurs classiques
en bordeaux et les spéculateurs d’indice en jaune ; on observe
que ces derniers représentent aujourd’hui à peu près le même poids
que les opérateurs légitimes. On observe par exemple que, comme on
l’imagine, les spéculateurs « classiques » sont très
présents sur le marché à terme de l’or (figure 1).
Imaginons que l’offre augmente : 1) le facteur « offre
et demande » pousse à la baisse du prix ; 2) le facteur
« spéculateur d’indice » pousse à la hausse, comme il le
fait en permanence. Tout dépendra si l’offre augmente suffisamment
pour compenser la tendance à la hausse due aux spéculateurs
d’indice. Les spéculateurs « classiques » viendront au
renfort de la tendance qui émergera – quelle qu’elle soit.
Conclusion : le prix ne baisse que si l’offre augmente de
manière « significative », à savoir suffisamment pour
compenser l’inflation constante due aux spéculateurs d’indice.
Si au contraire l’offre baisse : 1) le facteur « offre
et demande » pousse à la hausse du prix ; 2) le facteur
« spéculateur d’indice » pousse lui aussi à la hausse,
comme à son habitude. Les spéculateurs « classiques »
courent au secours de la victoire, et apportent le support de leurs
troupes à la tendance pour le prix à s’élever. On observe les
courbes grimpant « exponentiellement » que l’on a connues
durant le premier semestre 2008.
Le pétrole joue ici un rôle particulier. Tout d’abord,
l’augmentation de son prix se répercute indirectement sur
l’ensemble de celui des produits agricoles – végétaux et animaux –
du fait que des produits dérivés du pétrole sont impliqués dans
leur production : gasoil, engrais, propane, pesticides, etc.
Ensuite, l’augmentation de son prix a un impact direct sur celui du
maïs utilisé désormais comme substitut du pétrole dans la
production de biocarburants : plus ce prix est élevé, plus
l’éthanol lui devient un substitut compétitif. De plus, dans le
contexte qui nous est familier, où toute augmentation de la
productivité agricole est nécessairement lente et où les diverses
céréales peuvent partiellement se substituer les unes aux autres,
une augmentation du prix du pétrole n’a pas seulement une influence
sur celui du maïs mais aussi sur celui de l’ensemble des céréales.
Ce que je viens de dire ici est – on l’aura noté – entièrement
indépendant de la question du « pic pétrolier » : ne
joue que le fait que le prix du pétrole influence de manière
directe (éthanol) ou indirecte (céréales, viande) le prix d’autres
matières premières.
Deuxième graphique, celui-ci emprunté à l’exposé de Masters lors
de sa déposition devant le Sénat américain : l’augmentation
des volumes et des prix sur les marchés à terme des matières
premières. Les prix ont manifestement crû et cette croissance à
correspondu à l’irruption en masse des investisseurs d’indice, dont
le volume est représenté par la surface du disque rouge (figure 2).
La figure 3,
empruntée à un nouveau rapport de Mike Masters, diffusé celui-ci le
10 septembre [4], confirmait ceci en mettant en parallèle de prix
du brut sur le marché à terme et le volume des positions de swap
sur l’indice à terme des matières premières
Aucun calcul de « covariation » entre les deux courbes
n’est nécessaire : la coïncidence des tendances est clairement
visible.
Ayant dit cela, il n’était bien sûr pas certain que les
spéculateurs d’indice persisteraient à parier contre vents et
marées sur la hausse des prix. Pourquoi l’ont-ils fait de 2003 à
juillet 2008 ? Pour se protéger contre l’inflation. Ils se
protégèrent contre la déperdition de valeur des matières premières
exprimées en dollars en plaçant leurs dollars dans des contrats
portant sur ces marchandises qui s’apprécient si leur prix monte.
C’est une stratégie classique de « couverture » : à
mesure que le dollar perd de sa valeur par rapport aux autres
devises, le prix de ces matières premières augmente, et cette
augmentation compense la baisse de la devise, si bien que l’on s’y
retrouve au bout du compte. Bien sûr, c’est une prophétie
auto-réalisante : cette inflation que les spéculateurs
d’indice redoutent, ils contribuent à la créer, mais ça, ce n’est
pas leur affaire ! Que fallait-il pour que ces spéculateurs
d’indice soit se retirent des marchés à terme des matières
premières, soit parient cette fois sur leur baisse ? Il
fallait bien sûr que la tendance se renverse. Une possibilité,
c’était que le dollar s’apprécie par rapport aux autres
devises : le prix des matières premières exprimé en dollars
deviendrait alors relativement bon marché et il faudrait alors
parier à la baisse. Une autre possibilité – due à la position
particulière du pétrole dans l’équation – était que l’offre du brut
augmente suffisamment pour contrer la pression inflationniste des
spéculateurs d’indice orientés aujourd’hui à la hausse, augmentée
de celle des spéculateurs classiques qui se contentent, eux,
d’aller là où le vent les pousse.
Or ce qui se passa fut la conséquence d’un mécanisme encore plus
simple : la peur du gendarme ! Mike Masters fit sa
déposition devant un comité du Sénat américain, le 20 mai 2008.
Elle eut un énorme retentissement : il convainquit un nombre
considérable d’hommes politiques et ce fut un branle-bas de combat
immédiat : les projets de loi visant à brider la spéculation
sur les matières premières fleurirent comme muguet en mai, dont le
projet de loi Stop Excessive Energy Speculation Act of 2008 que
j’évoquais plus haut.
Second graphique (figure 4), emprunté lui
aussi au second rapport Masters, couvrant celui-ci la période du 15
juillet au 2 septembre [4]. Les spéculateurs se précipitèrent vers
les issues de secours. Même convention dans la
représentation : le montant des investissements dans les
indices à terme de matières premières a été superposé au prix à
terme du pétrole.
Les spéculateurs – de l’ancienne ou de la nouvelle engeance –
contribuent donc à amplifier le mouvement des prix dans un sens ou
dans l’autre : pour créer la bulle quand ceux-ci montent et
pour précipiter le krach quand ils baissent.
La seule justification de leur présence sur les marchés était
qu’ils y apportaient de la liquidité. On a vu ce qu’il fallait en
penser.
Dans Une constitution pour l’économie : un exemple4, je proposais un article rédigé
ainsi : « Les ventes à terme ainsi que les options
d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à
livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché
secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux
interdits ».
Mike Masters m’a donc offert tous les arguments – et tous les
chiffres – dont j’avais besoin pour soutenir ma proposition.
Références
1 Schwager JD. The New Market Wizzards. Conversations with
America’s top traders. New York : HarperBusiness, 1992.
2 Galbraith JK. The Great Crash – 1929. Boston : Houghton
Mifflin, 1954.
3 Masters M, White AK. The Accidental Hunt Brothers. How
Institutional Investors Are Driving Up Food and Energy Prices.
Special Report July 31 2008.
4 Masters M, White AK. The Accidental Hunt Brothers – Act 2.
Index Speculators Have Been a Major Cause of the Recent Drop in Oil
Prices. Special Update September 10 2008.
1 Cet article est extrait du livre La
Crise. Des subprimes au séisme financier planétaire, chapitre VIII,
à paraître aux Editions Fayard (novembre 2008).
Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les
dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que
spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment
L'implosion. La finance contre l'économie (Fayard : 2008) et Vers
la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).
http://www.pauljorion.com/blog/
2
http://www.dpc.senate.gov/dpc-new.cfm?doc_name=lb-110-2-117
3
http://www.dpc.senate.gov/dpc-new.cfm?doc_name=lb-110-2-117
4
http://www.pauljorion.com/blog/?p=407
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