ARTICLE
Auteur(s) : Laurence
Bérard, Philippe Marchenay
CNRS, Alimentec, Rue Henri de Boissieu, 01060 Bourg-en-Bresse
cedex 09
Quand le local fait sens
De nombreux inventaires, enquêtes de terrain, monographies montrent
l’extrême diversité que recouvrent les productions localisées.
Elles concernent tous les secteurs de l’agroalimentaire, du végétal
à l’animal – fruits et légumes, viandes, volailles, produits de la
pêche – en passant par les produits transformés comme les
charcuteries, fromages, boulangeries-pâtisseries, huiles ou
boissons fermentées. Ces productions n’occupent pas toutes la même
place dans les communautés qui les ont fait naître. Parfois, c’est
le riche soubassement d’une culture qui émerge derrière un produit.
C’est le cas pour les fromages Comté ou Abondance, qui mettent en
perspective un système d’élevage, un milieu naturel contraignant,
une organisation sociale et des pratiques fromagères spécifiques.
Le bœuf charolais détermine le paysage et l’économie de toute une
région, son élevage associe une gestion subtile des herbages, des
connaissances en matière de sélection, d’engraissement,
d’identification des stades de croissance aboutissant à une viande
goûteuse. Parfois, le fil est beaucoup plus ténu, comme le montre
l’huile de colza grillé dans le nord de l’Ardèche, dont
l’originalité tient au seul fait de griller les graines avant de
les presser. Il n’empêche que nulle part ailleurs, ou presque, on
ne retrouve cette huile au goût si particulier.
Ce constat de variabilité s’impose aussi au regard des volumes,
échelles et zones de production. Les modes de commercialisation et
les réseaux de distribution vont de la vente directe à la grande
distribution.
Comment raisonner une telle diversité ? Deux critères
permettent d’englober l’ensemble de ces productions liées à un
lieu : la profondeur historique et les savoir-faire partagés.
Ce plus petit dénominateur commun permet d’organiser et de penser
cette famille en donnant une première définition de l’origine.
Au-delà de cette grande polymorphie, ces productions alimentaires
entretiennent également une relation particulière à l’espace. Leur
inscription en un lieu s’assortit d’une antériorité et de pratiques
collectives. En d’autres termes, elles croisent l’espace, le temps
et font l’objet de savoir-faire partagés. Ces trois critères sont
étroitement imbriqués, le fil directeur étant les pratiques qui
relient ancrage historique et relation au lieu. Leur dimension
collective les inscrit dans la culture locale et permet de
distinguer la provenance (venir d’un lieu), de l’origine (être de
ce lieu). L’amplitude temporelle peut être variable suivant les
cas, s’échelonner sur plusieurs siècles ou quelques décennies selon
l’histoire locale ; mais l’antériorité qui donne de
l’épaisseur au lieu existe bien, liée à la mémoire collective
transmise. Ainsi, les critères d’ordre culturel associant un lieu à
une histoire et à un groupe social permettent d’organiser et de
penser cette diversité. Cette première grille de lecture regroupe
l’ensemble des produits pour lesquels le lieu fait sens et permet
de faire un premier tri, en particulier dans le cas des
« produits de terroir ». Cette expression, communément
utilisée en France, est perturbante car elle confond origine et
provenance. La situation est la même pour les produits fermiers,
assimilés la plupart du temps à des produits de terroir. Or, ils
n’ont d’autre particularité que d’être élaborés à l’échelle de
l’exploitation agricole et à partir des matières premières qu’elle
fournit. Ils peuvent ou non entrer dans la catégorie des
productions localisées selon qu’ils renvoient ou non à la culture
locale. Un foie gras fabriqué à la ferme en Normandie est un
produit fermier ; dans le Périgord, c’est une production
localisée. C’est la raison pour laquelle nous préférons employer le
vocable « production localisée ».
En aval de la fabrication, les modes d’utilisation occupent une
place importante. Ils ont trait tant à la préparation des aliments
qu’à la façon de les accommoder ou aux associations qu’ils
privilégient. La consommation, à l’instar du processus de
production, est un phénomène localisé qui passe par une grande
familiarité entre le consommateur et le produit. La culture
alimentaire se différencie d’un pays à l’autre, mais aussi entre
régions et zones géographiques d’un même pays. La connaissance des
caractéristiques du produit, les compétences dans la préparation et
dans l’utilisation, la liaison avec des moments et des valeurs
culturelles partagées en un lieu, sont autant d’éléments qui
forment le cadre de la consommation locale.
Une différence marquée s’observe entre les consommateurs locaux
qui savent de quoi ils parlent et ce qu’ils recherchent, et les
autres, dont l’intérêt interfère pour beaucoup avec les grandes
préoccupations de notre société. La mondialisation, en entraînant
la standardisation des modes de vie, génère paradoxalement un
intérêt accru pour le local. C’est ce qui ressort du succès
persistant que remportent les marques de distributeur terroirs
telles que « Reflets de France » ou « Nos régions
ont du talent », très rentables, qui continuent de s’étoffer
en élargissant leur gamme.
La protection de l’origine
La protection de l’indication géographique est une démarche
volontaire qui protège le nom d’un produit auquel l’origine confère
des qualités particulières. Cette mise en relation d’un lien au
terroir et de savoir-faire spécifiques existe depuis longtemps en
France.
La mise en place d’une réglementation reprenant et élargissant
ce dispositif à l’échelle européenne – à travers l’Appellation
d’origine protégée et l’Indication géographique protégée – n’a fait
que renforcer l’attention portée aujourd’hui aux productions
localisées. La philosophie de l’AOP est de protéger, à travers un
nom, un produit unique et non reproductible dans un autre terroir.
L’ensemble du processus de production doit se faire dans une seule
et même zone dont il faut démontrer la cohérence et l’influence
vis-à-vis des caractéristiques du produit.
L’IGP, qui protège aussi un nom géographique, se fonde plutôt
sur la réputation du produit, sur son histoire, liée à celle d’une
localité et sur des caractéristiques ou des qualités particulières.
Elle n’impose pas une zone unique où doit se dérouler l’ensemble
des opérations : les matières premières en particulier peuvent
provenir d’ailleurs.
L’histoire joue un rôle important dans la caractérisation du
lien à un lieu. En tant que discipline, elle a souvent du mal à
rendre compte de la profondeur historique de ces produits. En
effet, les témoignages sur lesquels s’appuyer pour l’étude de ces
productions sont en partie assujettis aux préférences alimentaires
des puissants de l’époque, ce qui laisse dans l’ombre, voire
élimine une bonne partie d’entre elles. Si excellent que soit un
fromage ou un jambon, il demeurera anonyme si sa consommation reste
circonscrite au cadre étroit de la communauté qui le produit. Par
ailleurs, bon nombre de ces productions locales étaient élaborées à
l’échelle domestique, dans une logique strictement autarcique. De
ce fait, elles ont rarement laissé de traces écrites de leur
présence à travers les siècles. Pour toutes ces raisons, l’histoire
orale semble bien appropriée pour compléter efficacement les
données obtenues, voire pour constituer dans un certain nombre de
cas l’essentiel de l’information. L’absence d’archives écrites ne
veut pas dire pour autant que les produits n’ont pas d’ancrage
historique.
Les savoir-faire partagés constituent une autre caractéristique
forte des productions locales. Ils peuvent avoir trait à l’élevage
ou la culture, à la sélection d’une race, à un type de caillage,
d’affinage, à toutes pratiques liées à l’élaboration d’un produit,
à tout usage de consommation qui contribue à l’ancrer dans une
culture locale et à le définir.
Comment les identifier et les prendre en compte dans une
démarche de protection ? L’élaboration d’un cahier des
charges, à travers la mise à plat des pratiques, des savoirs qui
leur sont associés, des définitions, met en lumière toutes les
difficultés inhérentes à une codification de la culture technique
locale.
En filigrane de la caractérisation des savoir-faire locaux et
des relations qu’ils entretiennent avec les savoirs techniques et
scientifiques, se pose la question de la tradition, associée à la
transmission. En effet, jusqu’à quel point un usage et avec lui un
paramètre de production peut-il évoluer ? Quels sont les
éléments qui constituent le noyau dur d’une tradition, sur lesquels
on ne peut intervenir sous peine de remettre en question son
existence même ? Mais à quoi renvoie plus précisément ce terme
qui semble tellement aller de soi que l’on se garde bien de le
définir ?
Contrairement à la représentation que s’en font nos cultures, la
tradition n’est pas une survivance du passé dans le présent, le
legs encore vivant d’une époque globalement révolue, mais un
« point de vue » que les hommes du présent développent
sur ce qui les a précédés, une interprétation du passé conduite en
fonction de critères rigoureusement contemporains. Ce n’est pas le
passé qui produit le présent mais le présent qui façonne son passé.
Cette lecture sélective du passé selon des critères culturellement
significatifs peut être mise en perspective avec l’évolution des
usages et avec l’acte de transmettre.
Les usages et la tradition relèvent en partie de la même
problématique : que choisit-on de léguer ? Chaque
syndicat de défense se trouve confronté aux mêmes difficultés dans
le cadre de la conception du cahier des charges ou de sa
modification, dès lors qu’il s’agit de consigner dans le détail les
différentes informations sur l’élaboration du produit. Les choix
diffèrent d’un produit à l’autre, renvoyant à la place qu’il
occupe, à la dimension identitaire plus ou moins prononcée qu’il
recouvre, au rôle qu’on veut lui faire jouer. Toutes ces questions
se posent aujourd’hui avec beaucoup d’acuité ; elles doivent
continuer à être débattues par les détenteurs de ces savoirs
transmis, réinterprétés, modifiés au fil des générations, savoirs
qui constituent une forme de propriété intellectuelle
collective.
La loi d’orientation agricole du 5 janvier 2006 modifie en
profondeur un certain nombre de points concernant le dispositif
français en particulier les contrôles. Avant 2006, l’AOP européenne
était assimilée en France à l’AOC et gérée selon les mêmes règles.
L’Institut national des appellations d’origine1, établissement public, partageait avec la
DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et
de la répression des fraudes) la responsabilité des contrôles. Le
système de contrôle des signes d’identification de la qualité et de
l’origine est aujourd’hui réformé et tous les produits, y compris
les AOC, doivent dorénavant être contrôlés par des organismes
indépendants des producteurs, agréés par l’INAO. Les filières de
faible importance et les petits producteurs pourront-ils assumer
les charges financières induites par le coût des contrôles
externes ?
Cette réglementation se traduit dans un certain nombre de cas
par des réussites remarquables en matière de valorisation des
productions locales. Toutefois, elle peine souvent à protéger ce
qui fait réellement la spécificité de ces productions. Par ailleurs
celles-ci sont d’une certaine façon victime de leur succès auprès
des consommateurs. L’industrie agroalimentaire a investi ce créneau
porteur, en particulier en ce qui concerne le secteur
fromager ; elle tend à banaliser les modes de production quand
ce n’est pas la déstabilisation de la filière tout entière, comme
c’est parfois le cas.
Les normes sanitaires
La question des normes sanitaires apparaît fréquemment en filigrane
dans le discours des producteurs2. Le
coût de mise aux normes a souvent des conséquences graves pour
l’avenir de certaines entreprises. De multiples petites fromageries
ferment tout simplement leurs portes. On observe une diminution
régulière de la fabrication en alpage liée à la difficulté qu’ont
les éleveurs à respecter des normes trop contraignantes. Nombre
d’entre eux cessent leur activité et vendent leur lait, comme c’est
le cas en abondance. Chez les artisans, beaucoup de charcutiers se
maintiennent bon an mal an s’ils n’ont pas de sérieuses motivations
pour « se mettre aux normes ». Ils ne réalisent pas les
travaux nécessaires, les jugeant trop coûteux et ne trouvent pas de
repreneurs lorsqu’ils arrivent à la retraite, ce qui constitue une
perte pour le tissu économique et la culture technique. Par
ailleurs, les mesures d’hygiène imposées peuvent perturber les
processus de fermentation et d’affinage, qui continuent d’être les
clefs de voûte de la spécificité pour une grande partie des
productions traditionnelles. Les aménagements exigés au titre de la
mise aux normes transforment parfois complètement l’écologie
microbienne des lieux et peuvent entraîner de grosses difficultés
pour les fabrications.
Les réglementations d’hygiène ont longtemps été formulées pour
la grande industrie sans prendre en compte les petites unités. Il
semblerait que les choses évoluent. Une nouvelle réglementation
européenne sur la sécurité et l’hygiène des aliments, communément
appelée « Paquet hygiène », est entrée en vigueur le
1er janvier 2005. L’objectif général de cette refonte des
textes précédents est d’harmoniser et simplifier la réglementation
européenne ainsi que les systèmes de contrôles nationaux, d’avoir
une approche intégrée de toute la filière, de la production
primaire jusqu’à la table du consommateur. L’Union européenne s’est
ainsi dotée d’une politique unique en matière d’hygiène et de
gestion de la sécurité alimentaire, applicable à tous les maillons
du secteur alimentaire et visant à faciliter la libre circulation
des denrées. Les notions de responsabilité, traçabilité, analyse
des risques, principe de précaution se situent au cœur de ces
préoccupations. La procédure fondée sur le principe de l’HACCP3, qui repose sur l’analyse des risques
et la maîtrise des points critiques, est généralisée et
l’élaboration de guides de bonnes pratiques par les branches
professionnelles des secteurs concernés est fortement encouragée.
Les concepts et procédures sont dictés par des principes relatifs à
la protection de la santé et à la sécurité du consommateur. La
Commission européenne est consciente des questions soulevées par ce
nouveau cadre réglementaire appliqué à l’ensemble du secteur
alimentaire. Dans l’introduction aux deux règlements 852 et 8534, elle affirme la nécessité « de
prévoir une certaine souplesse de manière à permettre de poursuivre
l’utilisation de méthodes traditionnelles à tous les stades de la
production, de la transformation ou de la distribution des denrées
alimentaires et à l’égard des exigences structurelles imposées aux
établissements. » Ces dérogations relèvent de deux registres
différents : locaux, équipement et matériaux pour les
unes ; pratiques et savoir-faire pour les autres. Les demandes
de dérogation font l’objet de procédures complexes dans le cadre de
l’application française du règlement. Les producteurs, par
l’intermédiaire des interprofessions, doivent faire la preuve de la
non-dangerosité de leurs pratiques ; toutefois la volonté
affichée de prendre en compte les productions traditionnelles
constitue une avancée non négligeable.
La distorsion reste grande entre les discours sur la dimension
patrimoniale de ces productions, le rôle qu’elles sont susceptibles
de jouer dans le développement local et la réalité du terrain. Ces
productions continuent d’être menacées pour certaines d’entre
elles et pérenniser leur spécificité reste un défi dans le
contexte réglementaire actuel.
Références
1 Alphandery P, Bitoun P, Dupont Y. L’équivoque
écologique. Paris : La Découverte, 1992.
2 Auge M. Pour une anthropologie des mondes contemporains.
Paris : Aubier, 1994.
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produits liée à leur origine. Actes. Séminaires INRA. 10 et 11
décembre 1998. Paris : INRA, 1999.
4 Berard L, Froc J, Hyman P, Hyman M, Marchenay P. 1992 - 1996 -
Inventaire du patrimoine culinaire de la France. Paris, Albin
Michel, (Nord-Pas-de-Calais, 1992 ; Ile-de-France, 1993 ;
Bourgogne, 1993 ; Franche-Comté, 1993 ; Pays de la Loire,
1993 ; Poitou-Charentes, 1994 ; Bretagne, 1994 ;
Rhône-Alpes, 1995 ; Provence-Alpes-Côte d’Azur, 1995 ;
Midi-Pyrénées, 1996 ; Corse, 1996 ; Aquitaine. 1997).
5 Berard L, Marchenay PH. Les produits de terroir
entre cultures et règlements. Paris : CNRS éditions, 2004.
6 Chevallier D. Savoir faire et pouvoir transmettre.
Transmission et apprentissage des savoir-faire et des techniques.
Paris : Editions de la Maison des Sciences de l’Homme,
1991.
7 CNRS, Chambre régionale d’agriculture de Rhône-Alpes, ISARA,
PEA CRITT. L’application du Paquet Hygiène aux produits
traditionnels. 2007 ; (Fiche technique, 4 p).
8 Fischler C. L’Homnivore. Paris : Odile Jacob,
1990.
9 Froc J, Hyman P, Hyman M. 1996-2000 - Inventaire du patrimoine
culinaire de la France, Paris, Albin Michel, (Martinique,
Champagne-Ardennes, 2000 ; Guyane, 1999 ; Picardie,
1999 ; Alsace, 1998 ; Guadeloupe,1998 ;
Languedoc-Roussillon, 1998 ; Limousin, 1998, Lorraine,
1998 ; Martinique. 1997).
10 Lenclud G. Qu’est-ce que la tradition? In :
Detienne M, ed. Transcrire les mythologies. Tradition,
écriture, historicité. Paris : Albin Michel, 1994 :
25-44.
11 Moity-Maïzi P, Sainte-Marie C, Geslin P,
Muchnik J, Sautier D. Systèmes agroalimentaires
localisés. Terroirs, savoir-faire, innovations. Etudes et
recherches sur les systèmes agraires et le développement.
Paris : INRA, 2001 ; (32).
12 Pilleboue J. La qualité agro-alimentaire et ses
territoires. Sud-Ouest Européen. Toulouse : Presses
Universitaires du Mirail, PUM, 1999 ; (6).
13 Ricard D. Produits de terroir et normes de fabrication.
Les fromages AOC face aux nouvelles exigences sanitaires. In :
Bérard L, Marchenay P, eds. Patrimoine, montagne et
biodiversité. Rev. Geogr. Alp. 1998 : 103-15 ;
(4/86).
1 Devenu Institut national de l’origine et
de la qualité.
2 Voir à ce sujet Ricard, 1998, Produits de
terroir et normes de fabrication. Les fromages AOC face aux
nouvelles exigences sanitaires, p. 103-14.
3 Hazard analysis critical control
points.
4 Considérants 16 du 852 et 19 du
853.
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