ARTICLE
Auteur(s) : Sophie Dubuisson-Quellier
CNRS-CSO 19 rue Amélie 75007 Paris
La sociologie économique permet de réinterroger le lien entre
production et consommation. Ce lien s’est historiquement construit
à partir des pratiques de production et de consommation, mais
également des pratiques commerciales. Il est mis aujourd’hui en
débat à la fois dans le contexte de la reconstruction de la
confiance après les crises sanitaires et dans le cadre de la mise
en œuvre de propositions émanant de collectifs issus de la société
civile. Le lien entre production et consommation peut s’appréhender
à la fois sous l’angle des compétences, et notamment celles des
consommateurs – comment les consommateurs se repèrent-ils dans
l’offre alimentaire ? –, mais également à travers les formes
de gouvernance qui s’exercent au sein des systèmes alimentaires –
qui participe aux décisions quant aux choix qui sont faits pour ces
systèmes ?
Il convient tout d’abord de revenir sur la construction
historique des modes d’approvisionnement des denrées alimentaires,
pour comprendre comment les consommateurs ont progressivement
appris à choisir et acheter des produits alimentaires dont ils ne
connaissent pas les modes de production. On explicitera ensuite les
réponses apportées par les systèmes alimentaires aux crises
alimentaires et les propositions, visant à réinterroger cette
relation entre producteurs et consommateurs, faites par des
mouvements sociaux.
Les approvisionnements alimentaires
Nous avons aujourd’hui souvent tendance à penser que les structures
commerciales contemporaines sont le produit d’une rationalisation
progressive de l’appareil de distribution. On sait aujourd’hui que
70 à 80 % des denrées alimentaires sont vendues par les
grandes surfaces mais en réalité le développement de la
distribution alimentaire procède plus d’une incrémentation de
différentes formes commerciales qui se sont largement inspirées les
unes des autres.
Les travaux des historiens, et notamment ceux de Jean-Claude
Daumas, montrent que les premières grandes évolutions sont d’abord
marquées par le développement des grands magasins, mais dans le
même temps par l’essor des magasins populaires. Ces derniers
mettaient sur le marché une offre assez nouvelle qui répondait à
des besoins courants à partir de produits d’une qualité moyenne et
à bas prix, pour une clientèle populaire. Ils étaient une émanation
directe des sociétés des grands magasins. Les magasins à
succursales ont apporté une innovation essentielle avec l’entrepôt
central et l’uniformité des prix de vente. Cela permettait de
compresser les prix généraux, de supprimer également le crédit et
leur implantation dans les communes de 1 500 à 5 000 habitants leur
donnait accès à une large clientèle. En 1960, on trouvait à la fois
207 grands magasins, 470 magasins populaires et 25 000 magasins à
succursales. En 1948 apparaît le supermarché et avec lui le
libre-service puis le discount dont le magasin de Leclerc à
Landerneau fut l’expérience pionnière. En 1960, la France compte 37
supermarchés. Malgré tout, les consommateurs demeurent au départ
très réservés face à l’usage du supermarché. L’apprentissage
restait à faire, y compris pour les responsables de magasin, par
exemple comment trouver les moyens de faire circuler les caddies
sans collision ? En 1963, s’ouvre le premier hypermarché
Carrefour à Sainte-Geneviève-des-Bois. L’idée consiste à utiliser
du foncier bon marché qui permet à la fois d’avoir une offre très
large et de permettre aux consommateurs de garer leur voiture sur
d’immenses parkings.
Le commerce est donc très structuré autour d’une offre
relativement segmentée et s’adresse à une demande elle-même
socialement stratifiée. Cette stratification s’est radicalisée avec
l’apparition de la société de consommation dans les années 60 où
les structures de commerce sont divisées entre une filière plutôt
bourgeoise avec des centres commerciaux urbains et une filière
plutôt populaire avec des hypermarchés périurbains. Cette situation
caractérise la France, mais pas tous les pays. Le cas des
États-Unis fonctionne précisément sur un mode inversé où le
périurbain est plutôt un espace commercial pour les classes
moyennes et supérieures et le commerce populaire est quant à lui
plutôt installé en centre-ville. L’approvisionnement en denrées
alimentaires répond donc, dans chaque contexte national, à la
structuration urbaine, c’est-à-dire à l’articulation d’espaces
socialement différenciés.
Les compétences des consommateurs se construisent quant à elles
en réaction, ou par adaptations successives sont modifiées par les
évolutions de l’offre, celles de la production comme celles de la
distribution, mais également toutes les techniques de
l’intermédiation marchande. Le marketing notamment ou le packaging
va permettre aux fabricants de ne plus vendre des produits
alimentaires en vrac, mais dans des paquets portant des marques et
des mentions. La distribution de son côté va s’organiser et se
rationaliser pour tenter de conserver un rapport de force favorable
face aux fabricants. Ces deux mécanismes produisent un double
mouvement général d’industrialisation de l’offre et
d’industrialisation de la vente. Les outils sont sensiblement
différents mais produisent une configuration très spécifique qui
tend à produire une distance de plus en plus forte entre ceux qui
produisent et ceux qui consomment. La mondialisation achèvera ce
processus, cependant déjà largement à l’œuvre sur les marchés de
masse.
Construction des compétences des consommateurs
Comment se modifient alors les compétences des consommateurs ?
Nous observons en fait un transfert d’un certain nombre de
compétences des consommateurs vers l’amont industriel. Certaines
opérations qui étaient effectuées auparavant par le consommateur,
comme le travail de découpe, de préparation, de conservation,
attaché à des savoir-faire sur par exemple la durée de vie des
produits, vont glisser vers la transformation industrielle. Les
produits sont aujourd’hui transformés et parfois directement près à
l’emploi, des DLC indiquent aux consommateurs combien de temps les
conserver. En parallèle, le consommateur développe ses propres
compétences pour choisir. Ce transfert se traduit par le
développement de nouvelles compétences des consommateurs : la
compétence à choisir, notamment en situation de grande variété et
sans l’assistance d’un vendeur. Les espaces de choix sont de plus
en plus larges et les consommateurs sont aujourd’hui amenés à
choisir des produits à l’échelle d’une grande surface. Les formes
d’hésitation vont se déployer à l’échelle du supermarché lui-même
et conduire les consommateurs à devoir choisir au sein d’une offre
extrêmement large. Ils ont progressivement appris à systématiser
ces compétences dans le choix et notamment à s’appuyer pour cela
sur un certain nombre de dispositifs marchands, comme les prix, les
marques, les emballages, les DLC, les labels, etc. Les
consommateurs importent très largement ces compétences d’un rayon
du supermarché à l’autre : on peut être amené à choisir des
fruits et des légumes à peu près de la même façon que l’on peut
choisir du jambon, les consommateurs apprennent alors à choisir
même lorsque les produits fournissent peu de repères. Les
arbitrages des consommateurs en situation d’achat reposent sur
principe majeur : celui de la délégation du contrôle,
c’est-à-dire que les consommateurs se disqualifient eux-mêmes pour
un certain nombre d’opérations de contrôle des systèmes de
production et délèguent ces opérations à des dispositifs marchands
qui vont équiper son choix. Donc, en quelque sorte, cette distance
entre bassin de production et de consommation est devenue
parfaitement acceptable à partir du moment où ce principe de
délégation généralisée permet de choisir les produits.
Les systèmes agroalimentaires aujourd’hui sont caractérisés par
trois dimensions majeures :
- – La première est la sécurité qui apparaît comme un
principe de qualité minimale pour qu’un produit soit mis sur le
marché et qui constitue pour le consommateur une garantie elle
aussi minimale.
- – La seconde est la standardisation, c’est-à-dire que
les produits sont des produits d’assemblage qui fonctionnent sur la
base de modules standardisés dont l’agencement fournit les clés de
la différenciation.
- – La troisième est celle de la circulabilité. Le
principe économique est celui de la création d’un espace de
circulation le plus large possible pour les produits alimentaires.
C’est cela aussi qui garantit la viabilité économique d’un produit
alimentaire.
Les crises et les réponses
Dans les années 90, un certain nombre de crises alimentaires
essentiellement sanitaires ont été assez rapidement interprétées
comme une rupture de la confiance, c’est-à-dire une façon de
remettre en cause ce lien essentiellement distant entre ceux qui
produisent et ceux qui consomment.
Face à ces crises un certain nombre de réponses ont été
fournies. Assez rapidement et de manière assez efficace, s’est
manifestée la volonté de renforcer cette délégation. Globalement,
l’hypothèse était que, puisque le fondement même de la confiance
dans nos systèmes alimentaires est un principe de délégation, s’il
y a rupture de la confiance il faut renforcer cette délégation. De
nouveaux dispositifs de garantie ont été créés à la fois au niveau
institutionnel avec la création d’agences par exemple mais
également dans l’espace marchand lui-même avec la création de
marques collectives, le renforcement des AOC. Mais le principe
reste le même c’est-à-dire qu’il s’agit toujours de rendre cette
distance acceptable.
Il y a eu également d’autres réponses proposées par les
professionnels, essentiellement par les producteurs, et également
par la société civile, toute une série de mouvements dont on entend
aujourd’hui beaucoup parler, qui visent justement à réinterroger ce
lien entre production et consommateurs. Par exemple des démarches
de producteurs aidés par des structures d’aide au développement
agricole, des syndicats paysans mais également des associations,
souvent assez proches des mouvements altermondialistes ont eu la
volonté de responsabiliser le consommateur sur ses achats et sur
les conditions de production. Le plus visible de ces mouvements est
aujourd’hui celui des AMAP (Associations pour le maintien d’une
agriculture paysanne), mais il existe des initiatives moins
structurées, moins visibles, plus diffuses, en ville comme à la
campagne. Le contexte du développement durable a également favorisé
cette interrogation sur la mise à distance entre production et
consommation, sur le nombre de kilomètres parcourus. L’usage de la
notion d’équité permet aussi de reposer la question du lien entre
les produits qu’on achète et les gens qui les produisent. Tout un
faisceau de propositions ont émané au même moment de la société
civile et sont entrées en conjonction avec des séries de débats
plus institutionnalisés. La question majeure qui se pose alors est
celle de savoir jusqu’à quel point le consommateur doit-il déléguer
son choix et ne plus contrôler lui-même le lien avec les produits
ou avec les producteurs ?
Les mouvements autour du lien producteur-consommateur
Ce mouvement s’est concrètement traduit par un renouveau des
circuits courts. Il y a eu la volonté d’un certain nombre de
mouvements de redonner un peu de dynamisme à des formes de vente
qui sont assez traditionnelles, comme la vente à la ferme, les
marchés fermiers, les magasins de producteurs, les systèmes de
paniers qui sont un peu plus récents. Il y a également les
propositions de contractualisation des liens entre producteurs et
consommateurs dont la figure emblématique est l’Association pour le
maintien de l’agriculture paysanne : des consommateurs qui
s’organisent et qui préfinancent une récolte six mois à l’avance
auprès d’un producteur et qui définissent avec lui les variétés qui
seront plantées, le mode cultural, etc. Le producteur livre ensuite
à chaque consommateur sur une base hebdomadaire un panier de
produits qui sont issus de cette récolte collectivement négociée.
Il ne faut pas surestimer leur importance économique, en termes
de volumes échangés, mais il convient de ne pas non plus
sous-estimer l’importance sociale et politique de ces mouvements
que l’on perçoit à la fois dans la notoriété qu’ils obtiennent mais
également à travers les reprises dont ils font l’objet par les
acteurs économiques.
Ces mouvements veulent proposer aux consommateurs des principes
assez simples pour leur permettre de réinvestir des espaces de
décision dont ils étaient progressivement sortis. C’est-à-dire,
sortir précisément de cette formule de la délégation pour
s’impliquer et négocier avec les producteurs un certain nombre
d’aspects comme les choix variétaux, ou les choix de modes de
culture. Mais ces espaces réinvestis chez le consommateur ne
concernent pas uniquement la production, ils concernent également
la consommation : souvent les consommateurs réapprennent à
cuisiner des produits qu’ils ne cuisinaient plus, également à
conserver, à les préparer, etc. On observe également un
investissement dans des formes de gouvernance qui se veulent
renouvelées puisqu’il s’agit bien sûr de discuter ensemble avec
d’autres consommateurs et avec les producteurs.
Il est frappant de voir que ces mouvements se développent
également dans le contexte d’une agriculture périurbaine. Donc
l’idée est aussi de faire de la proximité avec le bassin de
consommation non plus une contrainte, ce qui en général est le cas
quand on se trouve dans un contexte d’agriculture périurbaine ou
d’agriculture de proximité avec des activités humaines, mais plutôt
d’en faire une ressource, c’est-à-dire qu’au fond cette proximité
géographique est peut-être un cadre favorable au développement
d’une proximité plus organisationnelle.
Comment s’associer mieux avec le consommateur ? Des
propositions sont aussi faites en termes d’accessibilité sociale.
Un certain nombre de ces mouvements essayent de trouver des
solutions concrètes pour permettre à des populations défavorisées
soit dans des quartiers parisiens, soit plutôt en périurbain
d’accéder à une nourriture de qualité, c’est-à-dire essentiellement
des fruits et des légumes frais directement vendus par des
producteurs.
Conclusion
Ces mouvements traduisent d’une certaine manière un signal faible
sur le plan économique au sens statistique du terme, c’est-à-dire
qu’effectivement les valeurs échangées sont très modestes, mais
représentent dans le même temps un signal fort sur le plan
politique. En effet, il semble qu’un certain nombre de propositions
politiques ont le mérite de poser de façon renouvelée des questions
sur le lien entre agriculture et alimentation et notamment celle du
mode de gouvernance autour de l’agriculture et de l’alimentation
aujourd’hui.
Références
1 Dubuisson-Quellier S. De la routine à la délibération. Les
arbitrages des consommateurs en situation d’achat. Reseaux
2006 ; 135-136 : 253-84.
2 Dubuisson-Quellier S, Lamine C. Faire le marché
autrement. L’abonnement à un panier de fruits et légumes comme
forme d’engagement politique des consommateurs. Sci Soc 2004 ;
62 : 145-68.
3 Lamine C. Les AMAP : un nouveau pacte entre
producteurs et consommateurs ?. Gap : Yves Michel,
2008.
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