ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Paul Laplace
IFN, 71, avenue Victor Hugo, 75116 Paris
Mesdames, Messieurs,
Je vous remercie d’avoir répondu à l’appel de l’IFN pour
repenser ensemble, et au besoin renouer, les liens entre
l’agriculture et l’alimentation. Mais permettez-moi tout d’abord de
remercier également les ministères qui honorent nos efforts de leur
parrainage.
Voici plus d’un an maintenant, l’IFN a choisi d’organiser ce
colloque 2007 sur le thème « Agriculture et
alimentation » parce que nous avions discerné l’accumulation
de tensions fortes, annonciatrices des grands séismes. C’est à
dessein que j’emprunte ici aux sismologues ce vocabulaire de la
tectonique des plaques.
Dans notre perception des apparences de ce monde, quoi de plus
stable que les continents ? et pourtant ils dérivent et
connaissent périodiquement des secousses plus ou moins
violentes.
Dans notre vécu, quoi de plus stable que cette bonne terre,
cultivée par quelques-uns dont on méconnaît souvent la technicité,
les savoirs et les difficultés, pour percevoir de préférence le
côté ludique et « Marie-Antoinette » des activités
agricoles ? Du reste la « Nature » ne fait-elle pas
l’essentiel pour celui qui s’émerveille (à juste titre) de voir les
saisons renouveler le manteau végétal avec ses floraisons et
fructifications qu’il suffirait de cueillir et de
préserver ?
Pour les Occidentaux que nous sommes, généralement peu au fait
des réalités de l’agronomie au sens large, le spectre des grandes
famines est désormais derrière nous, et la préoccupation est
évidemment de sauvegarder ce monde idyllique. La préservation de
« l’Environnement » est donc un sujet d’une grande
actualité, car il serait navrant de laisser les véhicules et les
industries dégrader cette belle nature généreuse. On ne saurait
également laisser quelques agriculteurs
« productivistes » épuiser les sols, vider les nappes et
polluer les eaux de surface. Évidemment, il s’agit-là d’une vision
quelque peu caricaturale, mais assez commune, qui appelle
évidemment des réponses plus pertinentes et nuancées.
Dans ce monde merveilleux, faudrait-il donc redouter quelque
cataclysme ? Bien sûr quelques oiseaux de mauvais augure
s’entêtent à rappeler que 800 millions d’hommes dans le monde
souffrent dramatiquement de la faim et que ce sont en majorité des
ruraux. Oui, mais les citadins de notre belle société ont à manger
à profusion, et ceux qui n’ont pas de ressources ont accès aux
excédents des banques alimentaires et à la générosité des
associations caritatives.
Les famines sont loin dans le temps, ainsi la « Grande
Famine » en Irlande entre 1845 et 1849, résultat de 50 années
d’interactions désastreuses entre la politique économique impériale
britannique, des méthodes agricoles inappropriées, et l’apparition
du mildiou qui anéantit les cultures locales de pommes de terre
(source : Wikipedia.org).
Elles sont aussi loin de nous dans l’espace (Biafra, Erythrée,
etc.), mais les guerres en sont souvent la cause. D’ailleurs, pour
faire la guerre on a besoin de pétrole, mais ce pétrole justement
nous pourrions en manquer, vite faisons de l’éthanol avec tout ce
qui nous tombe sous la main, de la betterave, de la canne à sucre,
du blé, du maïs, etc., et qu’importe si le prix de la tortilla
grimpe en flèche au Mexique. Non contents de spéculer sur un baril
de pétrole qui vaut cher en dollars dépréciés, les traders vont
pouvoir spéculer beaucoup plus qu’avant sur des lots de céréales,
avec des promesses de profits pour quelques-uns et des bénéfices
beaucoup moins certains, tant économiques que climatiques, pour
beaucoup d’autres.
Tout cela est dangereux, reprend l’entêté, il y a
800 millions d’hommes qui ont faim et nous serons paraît-il
bientôt 9 milliards d’humains sur cette petite planète. Tout
de même, cela incite à réfléchir.
Il fut un temps où nous avions des excédents de production, un
solde excédentaire de la balance commerciale grâce au pétrole vert
et à l’agroalimentaire. Vous souvenez-vous du beurre de Noël ?
En ce temps-là, les chambres froides de l’Union européenne (quel
coût énergétique !) regorgeaient de stocks de beurre dont on
ne savait que faire. Cela s’appelait soutenir le marché, une mesure
sociale en faveur de l’agriculture. On vendait alors à perte des
stocks de beurre à l’Union soviétique ; on déstockait ce
beurre pour le vendre à bas prix avant la période des fêtes.
Mais le décor du monde change vite : une demande qui change
de nature et qui explose par l’ouverture de nouveaux marchés
(Chine, Inde) ; une offre qui se rétrécit de façon
conjoncturelle à la faveur de mauvaises récoltes (2006) et/ou d’une
sécheresse catastrophique sur tel ou tel continent
(Australie) : et si nous venions à manquer ? Le temps
serait-il venu de payer la note de notre inconséquence à l’égard de
notre environnement, à l’égard de notre corps, et tout simplement
de notre panier à provisions, pour avoir cédé aux appâts de
l’abondance. N’avons-nous pas imaginé un peu vite que l’industrie
de transformation multipliait les pains et remplissait les filets,
créant des aliments de plus en plus abondants sans risque d’épuiser
la source de la production agricole ?
En réalité, les signes annonciateurs des crises se sont
multipliés et je voudrais vous rappeler un certain nombre de
propos. Un article paru en 2001 évoquait [1] « le profond
malaise qui s’est instauré entre le reste de la société et les
agriculteurs taxés d’assistés, de pollueurs… ». Il était
justement noté que l’agriculteur était « responsable mais pas
coupable. Il partage cette charge avec l’État, l’Europe, les
semenciers, les constructeurs de matériel, les établissements
financiers, les coopératives, les abattoirs, l’industrie
agroalimentaire, la grande distribution… mais aussi avec les
consommateurs en quête éternelle de prix discount. » Peu de
temps après, c’est un philosophe qui nuançait [2] la responsabilité
des agriculteurs : « Le monde agricole est un opérateur
atypique dans une économie de marché qui voudrait le voir retourner
à ses archaïsmes supposés et à des atomisations l’empêchant de
s’immiscer dans le grand Monopoly des nobles concentrations. On
évoque alors les subventions et les privilèges de tous ordres. Je
crois que le coût public des plans sociaux, des recapitalisations,
des restructurations industrielles, des préretraites soutenues, ou
des gestions aventureuses, vaut bien les mécanismes de soutien à
l’agriculture qui comme la politique sociale, mériteraient d’être
plus souvent adaptés aux circonstances nouvelles et mieux
distribués. »
En 2002, un grand acteur du monde agricole soulignait que
« l’agriculture avait quasiment disparu du débat
public », alors qu’il s’agit d’une politique qui concerne la
société tout entière [3]. Plus récemment, j’ai moi-même eu
l’occasion de souligner [4] que la voix de l’agriculture comme
donneur d’opinion était malheureusement inexistante, à un moment où
l’alimentation subit une fâcheuse tendance à la médicalisation. Ces
propos ont ensuite été amplifiés par le rapport Favennec [5] qui,
exprimant son inquiétude devant la tendance à la médicalisation de
l’acte alimentaire, a souhaité que l’alimentation ne soit plus
l’affaire exclusive du ministère de la Santé, et que soit redonnée
à l’agriculture « la place stratégique que sa fonction
pourrait lui permettre d’exercer dans la chaîne
alimentaire ».
Voici deux ans, s’intéressant à la formation des prix et aux
mécanismes d’intervention, l’IFN s’était interrogé [6] sur la place
des enjeux et des objectifs de politique nutritionnelle dans les
politiques agricoles et alimentaires, et à l’OMC. Nous avions alors
constaté que la PAC n’encourageait pas vraiment les efforts
nutritionnels. De fait, ce sont les prix des produits fortement
encadrés par la PAC (céréales, oléagineux, sucre) qui ont vu leur
prix baisser plus que ceux des fruits et légumes par exemple. D’une
certaine façon, cette politique a favorisé la consommation de
produits très énergétiques par les plus pauvres qui sont aussi les
plus touchés par l’obésité. Les critiques contre l’agriculture sont
donc reparties de plus belle, accusant un peu vite la politique
agricole commune d’être la cause de l’obésité [7, 8].
J’avais eu l’occasion de commenter [9] l’annonce faite le 4 mai
2004 par Nicolas Sarkozy, alors ministre d’État, ministre de
l’Économie, des Finances et de l’Industrie, de mesures destinées à
« relancer la consommation ». Mais je m’inquiétais de
savoir qui allait supporter le coût de la baisse des prix attendue.
Depuis ce moment les lois régissant le commerce ont été l’objet de
rudes batailles. Aujourd’hui Nicolas Sarkozy est Président de la
République, le mot d’ordre du gouvernement est de « redonner
du pouvoir d’achat », mais les consommateurs, face à leur
porte-monnaie à la caisse des magasins ou par la voix de leurs
associations, s’effraient à juste titre de voir s’envoler les prix
de denrées de consommation courante. En effet, le monde de
l’alimentation est confronté à des hausses considérables de
nombreux produits agricoles, par la conjonction d’événements
climatiques et de décisions relevant des politiques à l’échelon
mondial.
Alors, devant tous ces signaux, faut-il envisager d’imposer une
meilleure répartition des profits entre les acteurs, accepter de
consacrer une proportion plus importante du budget des ménages à
l’alimentation, rongée par les dépenses d’un monde virtuel, ou bien
encore gérer autrement les ressources agricoles en prenant en
compte plus harmonieusement aspects sociaux, agronomiques,
environnementaux et nutritionnels, dans une approche intégrée que
nous appelions de nos vœux depuis longtemps ? L’Académie
d’agriculture de France a récemment apporté une importante
contribution à cette réflexion [10]. Ce fut l’occasion entre autres
choses de montrer combien « la définition et la mise en œuvre
d’une politique intégrée buttent à ce jour sur une évaluation
insuffisante des effets des divers leviers d’action et de leurs
interactions ». Ce sont là des propos de Louis Georges Soler
que nous entendrons tout à l’heure.
Faut-il simplement prendre le temps du bon sens et se garder
d’interventions intempestives ? Il m’est resté de mon enfance
le souvenir d’un oncle cultivateur, et je le revois encore pester
contre une prime à la vache allaitante (sans doute avons-nous
manqué de lait à quelque moment) alors que peu auparavant il y
avait une prime à l’abattage des veaux ! et de constater
« avec quoi ils veulent qu’on les fabrique les vaches si on
tue les veaux », fustigeant au passage les
« fonctionnaires », ces citadins en rupture, déjà, avec
le monde agricole. Mais l’exemple s’est malheureusement répété et
il se perpétue avec les interventions européennes. Quoi qu’il en
soit, il nous faut désormais gérer le retour aux prix et aux aléas
des marchés mondiaux, permettre aux agriculteurs de vivre décemment
et fièrement de leur métier, et assurer à nos paniers un
remplissage satisfaisant quantitativement nos appétits et
qualitativement notre santé.
Dans notre image de la tectonique des plaques, l’affrontement
est majeur : le massif hercynien que constitue le socle
agricole est soumis au soulèvement très actif de la plaque
environnement et aux assauts particulièrement vigoureux de la
plaque santé et nutrition préventive.
La réponse n’est pas simple, loin s’en faut, et je me garderai
de toute proposition simpliste (elles sont déjà légion) autant que
de bons mots, car parler d’alimentation durable ne résout rien sauf
à constater que nous n’avons pas d’autre choix que de gérer notre
environnement de manière responsable en pratiquant une agriculture
durable, compatible avec le milieu. Nous ne parlerons
qu’incidemment des OGM, car cela nous prendrait trop de temps d’en
parler sérieusement. J’observerai quand même que notre pays a été
bien conciliant avec un obscurantisme délibéré en nous privant du
droit d’avancer dans un domaine riche d’enseignements. Nous ne
parlerons pas de pesticides, objets eux aussi de discours non moins
excessifs de la part de ceux qui font leurs choux gras de propos
alarmistes et d’une interprétation navrante du principe de
précaution. Nous ne ferons pas ici de discours théorique sur la
nécessité d’asservir la production agricole aux besoins
nutritionnels ou de fonder la sélection des semences sur des
objectifs moléculaires d’une nutrition interventionniste. Nous ne
reviendrons pas non plus aujourd’hui sur des aspects
socio-économiques et politiques largement abordés lors du Colloque
IFN 2005, précédemment cité, dont je vous invite à relire
attentivement les actes.
Le programme de ce Colloque IFN 2007 est en fait complémentaire
de celui de 2005, et ne vise pas pour autant à épuiser le sujet.
Notre ambition est de vous donner des éléments de réflexion et
d’appréciation en face des changements qui se dessinent. Pour cela,
l’IFN a le plaisir de réunir un plateau de conférenciers qui
développeront quatre grands thèmes.
Les rapports de l’agriculture et de l’alimentation avec les
sociétés humaines : nous avions évoqué les aspects
anthropologiques et historiques en 2004 [11]. Aujourd’hui sera
abordée la question de la sécurité alimentaire à l’échelle
mondiale, celle de notre indépendance alimentaire à l’échelon
européen et national, et celle de notre approvisionnement dans une
société de plus en plus urbaine.
Puis, nous tenterons de mieux apprécier les conflits apparents
d’une part entre productions alimentaires et productions non
alimentaires, et d’autre part entre les politiques agricoles et les
politiques de santé, dont les méthodes sont au demeurant
discutables dans l’un et l’autre cas.
Nous essaierons ensuite de mieux comprendre ce qui fait la
qualité de nos produits alimentaires, quels en sont les
déterminants pour les produits végétaux et les produits animaux, et
quelles sont les contraintes liées à la transformation
industrielle.
Enfin nous nous intéresserons aux attentes de notre société et
des consommateurs dans leur diversité. Que savent-ils des produits
agricoles, quelles exigences ont-ils à l’égard de leur production,
et quelles racines culturelles souhaitent-ils préserver ?
N’anticipons pas les conclusions de cette journée. Mais mon vœu
serait qu’enfin on se décide à construire la cohérence d’une
véritable politique alimentaire et non à aménager une politique
agricole. Cette grande politique alimentaire dont notre pays a
besoin doit évidemment prendre en compte la sécurité sanitaire et
la sécurité nutritionnelle de notre alimentation, mais aussi la
sécurité de notre indépendance alimentaire dans une logique
environnementale globale. Dès lors, il ne semble pas sain de
laisser au seul Ministère chargé de la Santé le soin de piloter la
politique alimentaire du pays, et je rejoins sur ce point l’avis
exprimé par le Député Favennec. Sans doute nous faut-il un grand
ministère de l’Alimentation.
J’en terminerai donc en vous renvoyant à ce bon Monsieur Jean de
La Fontaine et à la fable Le rat des villes et le rat des champs
dont je ne vous rappellerai que la dernière phrase : « Fi
du plaisir que la crainte peut corrompre ! »
Je vous souhaite à tous une excellente journée de travail.
Références
1 Thomas G. La repentance des agriculteurs. Liberation
2001 ; (3 avril).
2 Etchegoyen A. La responsabilité des agriculteurs. Les
Echos 2001 ; (22 mai).
3 Guyau L. L’agriculture, un choix de société. Le Figaro
2002 ; (22 avril).
4 Laplace JP. Agriculture et alimentation ; réflexions
croisées. Cahiers Agricultures 2006 ; 15(4) : 375-8.
5 Favennec Y. Filières de production et qualité nutritionnelle
des aliments. Rapport du député de la Mayenne, remis au Premier
Ministre le 22 novembre 2006. 60 pages.
6 IFN. L’économie fait-elle la loi dans nos
assiettes ? Déterminants économiques des choix
alimentaires. In : Colloque IFN, Paris, 29 septembre 2005 (1
Vol., 155 pages).
7 Réquillart V. La politique agricole, fabrique d’obèses.
Liberation 2007 ; (31 janvier).
8 Clavreul L. La PAC facteur de l’obésité. Le Monde
2007 ; (21 avril).
9 Laplace JP. Achetez, Mangez et Allez en paix : la
nouvelle version de panem et circenses? Bulletin de l’IFN
2004 ; 84 : 5-9.
10 AAF. Séances consacrées respectivement au développement
durable en agriculture (31 janvier 2007), à une prospective de
l’offre alimentaire (7 février 2007), et à l’économie de
l’alimentation dans les pays industrialisés (14 février 2007).
In : Comptes rendus de l’Académie d’Agriculture de France.
2007 ; (93(1)).
11 IFN. Des aliments et des Hommes : entre science et
idéologie, définir ses propres repères. Colloque IFN, Paris, 8-9
décembre 2004 (1 Vol., 165 pages).
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