ARTICLE
Auteur(s) : Gérard Pascal
INRA. Direction scientifique Nutrition humaine et sécurité
des aliments, 147, rue de l’Université, 75338 Paris cedex
07.
Le texte présenté ici est le compte rendu d’un colloque organisé
conjointement par la Commission du génie biomoléculaire (CGB) et la
Commission d’étude de la toxicité des produits antiparasitaires à
usage agricole (CT), les 27 et 28 septembre 2002 au
Sénat.
Au cours des dernières années, la Commission du génie
biomoléculaire (CGB) a examiné de nombreux dossiers de demande de
dissémination dans l’environnement, voire de mise sur le marché, de
plantes génétiquement modifiées résistantes à des herbicides ou de
produits alimentaires issus de ces plantes. L’évaluation de leur
sécurité sanitaire suppose de prendre en compte une situation
nouvelle, c’est-à-dire les conséquences de l’application sur les
plantes d’une substance qui ne l’était pas auparavant puisque les
plantes traditionnelles de l’espèce considérée ne résistaient pas à
la substance et auraient donc été détruites.
Si la question était régulièrement posée au sein de la CGB, sa
réponse ne revenait pas à cette commission puisque l’évaluation de
la sécurité d’emploi des produits phytosanitaires est
réglementairement du ressort de la Commission d’étude de la
toxicité des produits antiparasitaires à usage agricole et des
produits assimilés, des matières fertilisantes et des supports de
culture (CT). La situation nouvelle qui résulte de la résistance de
plantes à un herbicide impose évidemment un examen par la CT.
Cependant, l’examen de façon indépendante, par deux commissions
différentes, d’aspects complémentaires d’un même dossier
d’évaluation de la sécurité sanitaire d’une plante génétiquement
modifiée ne permet pas à leurs membres d’avoir une vision intégrée
et laisse subsister des interrogations quant au jugement final. Une
amélioration sensible de cette situation consistait a minima
à organiser un échange de vues entre ces membres, de façon à avoir
une vision partagée des méthodes d’évaluation de risque appliquées
par les uns et les autres, de mettre en lumière les difficultés,
les spécificités et les convergences des différentes situations
rencontrées.
Les présidents des deux commissions ont donc décidé d’organiser un
colloque commun réunissant les membres des deux commissions, ainsi
qu’un certain nombre d’invités impliqués dans des évaluations de
risques dans d’autres domaines, comme celui des produits chimiques
ou des médicaments.
Ce colloque s’est tenu les 27 et 28 septembre 2002 au Sénat
où le Sénateur Jean Bizet, qui y présidait alors la Mission
d’information sur les OGM, avait bien voulu nous inviter.
Le colloque avait été conçu en trois parties :
– la première consistait à décrire les différentes étapes de
l’évaluation des risques des produits phytosanitaires en
l’élargissant à l’évaluation du risque allergène en
général ;
– la deuxième était consacrée à la description des approches
actuellement utilisées aux plans national et européen dans le cas
des OGM et de leurs traitements phytosanitaires, objets d’un examen
par les commissions ad hoc ;
– la troisième avait comme objectif, à partir des points faibles
identifiés lors des discussions précédentes, dans le but
d’améliorer la situation actuelle, de passer en revue les nouvelles
approches d’évaluation de risque rendues possibles grâce aux
progrès fulgurants de la biologie. Les points forts et les
incertitudes liés à ces méthodologies applicables certes aux OGM,
mais aussi aux perturbateurs endocriniens par exemple ou aux
aliments en général, ont été passés en revue.
L’intégralité des présentations et des discussions de ce colloque
est publiée par INRA-Editions, sous forme électronique.
Les méthodologies classiques d’appréciation des risques :
l’exemple des risques phytosanitaires
Daniel Marzin, le président de la CT, a décrit dans le détail
les étapes de l’appréciation du risque d’usage des produits
phytosanitaires : risques liés à la matière active (propriétés
physico-chimiques, méthodes analytiques, métabolisme et
toxico-cinétique, différents aspects de l’évaluation
toxicologique), détermination des doses de référence et, enfin,
évaluation des risques pour l’homme de la préparation qui sera
utilisée sur le terrain.
La caractérisation du risque pour le consommateur suppose la
connaissance de l’exposition de l’homme, connaissance qui exige à
la fois la détermination des résidus dans les produits alimentaires
et l’évaluation du niveau de consommation de ces produits.
Détermination des résidus et évaluation des consommations et, en
définitive, des expositions, ont été successivement abordés par
Bernard Declercq (DGCCRF) et Jean-Charles Leblanc (INRA) [1]. La
discussion qui a suivi ces présentations a porté sur l’importance
qu’il convenait d’attacher aux expositions aiguës (en particulier
des applicateurs) et à celles des enfants.
Enfin, Bernard David (Institut Pasteur), spécialiste de
l’allergie, a souligné que l’allergie alimentaire ne représentait
que 2 % des allergies chez l’adulte et qu’il ne fallait pas
confondre allergie et sensibilisation et encore moins toxicité,
infection, irritation, bref toute réaction inflammatoire pouvant
suggérer une allergie [2]. La gravité des rares chocs
anaphylactiques dus à l’alimentation impose cependant de ne pas
construire de transgènes avec des allergènes répertoriés comme tels
dans les banques de données et surtout d’avertir les consommateurs
sensibles de la composition des aliments complexes par
l’étiquetage, afin qu’ils puissent éviter la consommation
d’aliments qui leur sont nocifs alors qu’ils sont anodins pour la
plupart des individus [3]. Au total, il apparaît d’une façon
générale que la prédiction de l’allergénicité d’une molécule
inconnue est quasiment impossible, si on ne peut la comparer à un
allergène déjà identifié et répertorié. L’expérimentation animale
n’est pas aujourd’hui en mesure de répondre, car toute protéine
peut, en fonction des conditions de stimulation et de la génétique
du receveur, créer soit un état d’hypersensibilité (IgE), soit une
réponse immunitaire (IgG).
Une table ronde a ensuite abordé les approches, spécificités et
difficultés rencontrées dans d’autres domaines que le
phytosanitaire : Claire Beausoleil (INRS) et Claude
Alabouvette (INRA) ont évoqué successivement les produits chimiques
industriels et les biopesticides et plus spécifiquement les
micro-organismes employés en lutte biologique. Le cas des produits
chimiques est théoriquement proche de celui des produits
phytosanitaires ; la méthodologie d’appréciation des risques
devrait être identique, cependant, en pratique, les informations
disponibles sont souvent bien plus pauvres. Les voies d’exposition
professionnelle sont le plus souvent l’inhalation ou le contact
cutané à la différence de l’ingestion dans le domaine alimentaire.
Une connaissance de l’ensemble des sources d’exposition fait
souvent défaut.
L’appréciation des risques des micro-organismes employés en
lutte biologique présente quelques spécificités en particulier en
matière de caractérisation de la souche et d’impureté des
préparations, par exemple en matière de toxines ou
d’antibiotiques.
Les approches utilisées dans le cas des OGM
Dans un premier temps, Louis-Aymé Aumaitre (INRA) a dressé un
panorama complet des tests réalisés principalement chez l’animal de
ferme [4]. En effet, beaucoup des tests toxicologiques réalisés
chez l’animal de laboratoire ne sont pas accessibles en raison de
la confidentialité des données, mêmes si les résultats de certains
d’entre eux ont été publiés dans la littérature scientifique. Les
données disponibles, nombreuses contrairement à ce que certains
prétendent, concernent essentiellement le maïs et le soja
résistants aux herbicides ou à la pyrale pour le maïs, mais aussi
le colza ou la betterave dans une moindre mesure. Les espèces
animales concernées sont le poulet, le porc, le mouton et les
bovins (taurillons, vaches laitières). Les tests réalisés ne sont
pas des tests toxicologiques, mais des tests d’alimentarité et de
tolérance chez les espèces animales auxquelles sont destinés la
plupart des OGM testés.
Aumaitre a conclu que les nouvelles plantes modifiées testées
sont « équivalentes en substance », à la fois en termes
de composition chimique (nutriments et facteurs
anti-nutritionnels), de digestibilité, de valeur alimentaire et de
performances des animaux, lorsqu’on les compare avec les données
observées sur des animaux nourris avec des plantes parentales. Les
tests in vivo sur animaux de ferme sont à recommander de
façon à prévenir tout risque lié à la présence fortuite de facteurs
anti-nutritionnels ou toxiques connus ou inconnus. L’absence, chez
les animaux ou leurs produits, d’ADN ou de fragment d’ADN issus de
la construction génique avait été confirmée à l’époque dans onze
expérimentations sur onze publiées, de même que celle d’ADN
recombinant dans les bactéries du rumen, lors de la mis en présence
d’aliment à base de colza modifié.
Hubert Noteborn (Dutch Food and Non Food Authority) a
ensuite présenté en détail le concept d’équivalence en substance et
la méthodologie de sa démonstration. Le premier à avoir testé avant
1995 (date de sa première publication sur le sujet) une tomate-Bt,
il a été depuis très fortement impliqué dans plusieurs programmes
européens de recherche du cinquième PCRD, en particulier Gmocare et
Entransfood dont l’un des objectifs consiste à améliorer
l’évaluation de cette équivalence en substance et à en accroître la
signification dans le processus d’appréciation du risque sanitaire
des OGM [5]. Ces progrès reposent en partie sur la mise en œuvre
des méthodes en « omique », transcriptomique,
protéomique, métabolomique. H. Noteborn a cependant souligné les
difficultés d’interprétation des données ainsi obtenues et donc de
leur application en routine pour le moment, mais aussi la
possibilité de mettre ainsi en évidence des effets non
intentionnels des transformations génétiques.
René Scalla a très précisément détaillé les mécanismes qui
rendent les plantes transgéniques résistantes aux herbicides
(glyphosate, glufosinate ou phosphinotricine, bromoxynil et
thiazopyr) et quel est alors le devenir des herbicides appliqués,
l’accumulation de résidus et les modifications du métabolisme des
plantes ainsi provoquées. Cette présentation permet de mieux
appréhender les questions spécifiques qui doivent être abordées
pour apprécier le risque sanitaire de ces OGM et de leurs
traitements phytosanitaires [6].
L’objectif de la table ronde qui a suivi ces trois
présentations, à laquelle ont participé Ib Knudsen (Institue of
Food Safety and Nutrition, Danemark), Gilles-Eric Séralini
(Université de Caen) et moi-même, Gérard Pascal (INRA), consistait
à se livrer à une analyse critique des méthodes actuelles
d’évaluation des OGM.
Ib Knudsen a évoqué une expérimentation en cours, réalisée dans
le cadre du projet européen Entransfood déjà cité par H. Noteborn,
et dans laquelle des constructions codant pour des lectines
toxiques ont été introduites dans des riz. La toxicité de ces
lectines, exprimées dans le riz, est comparée à celle des mêmes
lectines ajoutées à un riz non transgénique, afin de mettre en
évidence une éventuelle conséquence non intentionnelle de la
transformation génétique. Il a fallu introduire des gènes codant
pour des produits manifestement toxiques pour que les tests
toxicologiques classiques utilisés par ailleurs, permettent
d’enregistrer des signes de toxicité qu’ils n’ont pas permis de
révéler jusqu’à présent avec les OGM proposés pour une mise sur le
marché.
Gilles-Eric Séralini, qui s’est félicité de l’organisation d’un
tel colloque, s’est livré à une analyse critique des pratiques
actuelles. Il a regretté l’introduction de séquences virales qui
pourraient favoriser les recombinaisons génétiques et la
susceptibilité des plantes aux agressions virales. Soulignant la
légitimité des inquiétudes du public vis-à-vis des OGM, il a
déploré le faible nombre d’études à 90 jours chez l’animal de
laboratoire et l’absence d’études à long terme. Il a regretté aussi
l’absence d’évaluation des risques endocriniens et immunitaires et
tenant compte des différentes formulations des préparations
phytosanitaires. Il a plaidé pour l’application aux OGM des
méthodologies utilisées pour l’appréciation des risques de ces
produits.
J’ai personnellement voulu souligner les différences,
fondamentales à mon sens, entre l’appréciation des risques de
molécules chimiquement définies, conçues pour avoir un
effetpharmacologique ou toxique comme les médicaments ou les
produits de traitement des plantes et pour lesquelles l’exposition
de l’homme est faible, et l’appréciation des risques liés à la
consommation d’un aliment, de composition extrêmement complexe, qui
peut constituer une part importante de l’ingéré alimentaire
quotidien. Dans ce dernier cas, ce n’est qu’une action discrète et
à long terme sur l’organisme consommateur que l’on recherchera, la
toxicité aiguë étant facilement détectable. Des situations
intermédiaires se rencontrent dans le cas de certains contaminants
toxiques, également à exposition quantitativement faible et de
substances par définition inertes au plan biologique, comme les
additifs alimentaires, mais dont l’exposition est aussi
réduite.
Dans le premier cas, les méthodes de la toxicologie classique
sont bien adaptées ; on expose les animaux de laboratoire à de
très fortes doses, sans commune mesure avec les expositions réelles
de l’homme, et on définit des doses journalières acceptables (DJA)
en appliquant un facteur de sécurité important, en général de 100,
aux doses maximales sans effet observable chez l’animal. Cette
méthodologie est parfaitement applicable à l’évaluation des
protéines nouvellement exprimées à très faible concentration dans
les OGM, mais elle est inadaptée aux aliments pour lesquels il est
pratiquement impossible de forcer la dose et donc de mettre en
évidence des effets par ailleurs de faible amplitude. Elle ne
convient donc pas, car insuffisamment sensible, pour mettre en
évidence les effets inattendus, imprévisibles, liés à
l’introduction d’une nouvelle construction génétique dans un
génome. Elle serait seulement capable de détecter des effets
réellement toxiques, et dans ce cas, des études subchroniques
suffisent pour écarter de la consommation animale ou humaine des
produits manifestement dangereux.
Ces différences dans l’appréciation des risques entre aliments
ou macrocomposants des aliments et donc des OGM et molécules à
faible exposition ont été soulignées dans un travail collectif
publié à la suite d’une action concertée du cinquième PCRD
européen, FOSIE [7].
Seule la mise au point de nouvelles approches plus sensibles
permettrait de répondre à des questions, pour certaines légitimes,
mais non spécifiques des OGM, venant des consommateurs.
La discussion générale qui a suivi a montré combien les points
de vue réciproques étaient éloignés et combien il était difficile
d’admettre que ce qui fonctionne bien dans un cas peut être
inadapté dans un autre.
Développements récents et approches toxicologiques
nouvelles
Cette troisième partie avait pour objectif de montrer, à partir
de différentes préoccupations toxicologiques, quelles nouvelles
approches pouvaient être explorées et éventuellement appliquées à
l’appréciation du risque sanitaire des OGM.
Françoise Paris (CHU Lapeyronie, Montpellier) et Mohamed Benhamed
(Inserm U 407) ont présenté les modèles qu’ils utilisent pour
élucider la nature des perturbateurs ou interrupteurs hormonaux et
mieux comprendre leurs mécanismes d’action. Des produits
phytosanitaires sont soupçonnés d’avoir de telles actions.
Françoise Paris, en utilisant des modèles de cellules d’origine
humaine ou de hamster transfectées, évalue les activités
œstrogénique ou androgénique de divers contaminants de
l’environnement. Il s’agit d’une première approche qui doit être
développée de façon à pouvoir tester des sérums humains en routine,
sur des groupes de sujets soupçonnés d’avoir été exposés à des
perturbateurs hormonaux et/ou présentant des pathologies
pubertaires et pré-pubertaires.
Mohamed Benahmed utilise lui un modèle animal de rat traité in
utero, à différents stades de croissance embryonnaire, ou à
l’âge adulte, avec le flutamide, molécule dont le dérivé actif se
lie aux récepteurs des androgènes et empêche de ce fait l’activité
de la testostérone. Ce modèle se révèle très intéressant puisque
l’exposition intra-utérine des animaux au flutamide induit une
hypospermatogenèse, malgré un bilan hormonal qui paraît tout à fait
normal. Cet effet est dû à un processus chronique de mort
cellulaire lié à une augmentation de l’expression et de
l’activation de gènes des caspases 3 et 6 impliquées dans la
mort cellulaire. Ce processus est irréversible lorsque l’exposition
a lieu pendant la vie intra-utérine et réversible lorsqu’elle
advient à l’âge adulte. Ce modèle peut constituer l’un des outils
qui permettront de mieux connaître les mécanismes d’action des
perturbateurs hormonaux par l’identification des gènes
hormono-dépendants (par techniques en « ique »),
l’élucidation du rôle de ces gènes d’intérêt (par transgénèse,
transfection, électroporation…), en tenant compte des
polymorphismes.
Cette approche de génomique a constitué une bonne introduction à
la présentation de Xavier Gidrol (Inra/CEA) sur l’utilisation des
techniques de transcriptomique et protéomique dans une optique de
« toxicogénomique » [8]. Responsable au CEA d’une unité
préparant des puces ADN, il développe des programmes de recherche
personnels en appliquant ces techniques par exemple à l’étude des
effets du Cadmium (Cd) sur la levure. Il a pu ainsi montrer que le
Cd provoque dans la cellule une réorientation du métabolisme du
soufre afin de permettre son utilisation prioritaire pour
l’élimination du Cd. L’approche toxicogénomique permet d’obtenir
des signatures moléculaires pour une famille de toxiques,
c’est-à-dire des modifications d’expression de gènes qui peuvent
intervenir assez précocement en réponse à l’exposition aux
toxiques. Des bases de données d’expression sont en cours de
création dans le monde, création qui demande un effort collectif.
On pourra alors diagnostiquer l’exposition accidentelle d’un
individu à un toxique, analyser les signatures moléculaires de
contaminants xénobiotiques quels qu’ils soient et, potentiellement,
examiner le polymorphisme de la réponse individuelle à un toxique.
La technique de préparation de puces progresse rapidement et, grâce
à des collaborations internationales, des puces pan-génomiques de
plusieurs espèces constitueront des outils extrêmement puissants
qui généreront des quantités énormes de données qu’il faudra être
capable de traiter et surtout d’interpréter avec l’aide des
bio-informaticiens.
Les techniques de métabolomique et de signatures biologiques mises
en œuvre par Alain Paris [9], constituent un complément à celles
décrites par Xavier Gidrol. Elles font appel à des méthodes de
spectroscopie (de masse et RMN). Elles peuvent s’appliquer à des
plantes OGM aussi bien qu’à des échantillons biologiques (sang,
urines…) d’animaux qui ont consommé des OGM ou leur produits. C’est
l’un des outils qui permet une estimation fine de l’équivalence en
substance, car capable de mettre en évidence des différences de
métabolisme d’une plante. Comme dans le cas des techniques de
génomique, le véritable défi va consister non pas à mettre des
différences en évidence, ceci sera très facile, mais à interpréter
la signification de ces différences ; adaptation physiologique
à un environnement changeant reflétant la flexibilité des réseaux
métaboliques ou manifestation d’un changement plus profond pouvant
avoir des conséquence toxiques pour les organismes consommateurs.
Les modifications enregistrées chez l’animal consommateur,
présenteront les mêmes difficultés d’interprétation. Là encore, il
faudra créer des référentiels avant d’imaginer appliquer ces
techniques plus largement. Elles ont cependant déjà fait leurs
preuves pour identifier, par exemple, les traitements hormonaux
frauduleux dont certains bovins pourraient être l’objet et mettre
en évidence les modifications métaboliques entraînées par ces
traitements [10].
La dernière présentation de cette troisième partie, par Marc
Fellous (Inserm), a concerné un travail réalisé en collaboration
avec des chercheurs de la faculté de médecine de Cochin-Port-Royal
et de l’Inra, sur les effets de la toxine Cry 1Ab exprimée dans
certains OGM résistants à la pyrale du maïs, sur le mouvement des
spermatozoïdes. Ce travail in vitro a montré de façon très
claire l’énorme variabilité de réponse, d’une part d’un éjaculat à
l’autre chez un même sujet et, d’autre part, entre spermes de
différents donneurs. Il n’a en définitive pas mis en évidence
d’effet significatif de la toxine Cry 1Ab sur la mobilité des
spermatozoïdes humains.
Conclusions
Une discussion générale fournie a suivi les présentations de la
troisième partie du colloque et a repris certaines des questions
abordées au cours des deux premières. J’en donnerai ci-après une
analyse personnelle qui ne prétend pas à l’objectivité, mais qui
correspondra à une perception personnelle des points de vue
exprimés et de la distance qui sépare parfois ces points de
vue.
L’un des points qui a été je crois l’objet d’un consensus,
consiste à considérer qu’il convient d’aborder l’appréciation de la
sécurité sanitaire des OGM au cas par cas, et d’adapter les
approches à chaque espèce végétale et à chaque construction, après
avoir identifié les questions spécifiques posées par chaque
transformation génétique.
Une autre impression générale très forte, c’est la difficulté des
uns et des autres, industriels des biotechnologies, toxicologues
impliqués dans des domaines spécifiques, adversaires militants des
OGM, à reconnaître que les techniques actuellement appliquées ne
permettent pas de répondre à toutes les questions, mais que leur
complémentarité apporte un niveau de sécurité au moins équivalent à
celui des aliments dits courants, voire « naturels »,
dont la sécurité n’a jamais été évaluée par quelque méthode que ce
soit, mais dont on dit qu’ils ont une histoire d’utilisation sûre
(history of safe use des Anglos-Saxons). Les aliments
exotiques de plus en plus nombreux qui nous sont proposés ne
bénéficient même pas de ce qualificatif.
Il est fondamental pour éviter un dialogue de sourds de bien
préciser les limites des différentes approches :
• Possibilité d’utiliser les approches de toxicologie
traditionnelle pour évaluer les produits des gènes d’intérêt et
marqueurs, ou les résidus de pesticides ou leurs métabolites, pour
lesquels l’exposition du consommateur animal ou humain est faible,
la durée de ces tests (28 ou 90 jours) pouvant encore se
discuter dans le cas des produits des gènes.
• Utilisation de ces tests, en l’occurrence subchroniques à
90 jours (une majorité se dégage clairement pour cette durée),
réalisés avec la plante entière ou ses produits. Ces tests ne
seront capables que de mettre en évidence des effets toxiques
marqués que des tests à 28 jours sont déjà capables de révéler
(exemple du colza GT73). Sur la base de mon expérience dans le
domaine des additifs alimentaires, molécules conçues comme sans
effets biologiques a priori, de même que les OGM, je ne
crois pas un instant que ces tests, même pratiqués à long terme
(2 ans chez les rongeurs de laboratoire), soient capables de
détecter des effets discrets, de faible amplitude, si on ne peut
pas « forcer la dose » (« c’est la dose qui fait le
poison ! »), ce qui est le cas avec un aliment. De plus,
comme les OGM ne sont pas à l’évidence des produits très toxiques,
les données obtenues lors des essais de toxicologie classiques sont
extrêmement difficiles à interpréter. Il est parfois délicat de
faire la part entre les variations biologiques
« normales » entre animaux d’expérience et un effet ayant
une signification toxicologique, dû à la consommation de l’OGM. Un
exemple récent est celui du maïs MON863 pour lequel
l’interprétation des résultats de l’essai à 90 jours a été
l’objet de divergences entre différents comités d’experts (CGB,
Afssa et Efsa). Il est alors difficile d’expliquer dans la presse
quotidienne, avec les nuances nécessaires, sans que les médias
présentent les positions des scientifiques comme en opposition
tranchée, les raisons qui peuvent motiver de telles divergences,
soit parce que les journalistes ajoutent aux propos de ces
scientifiques une touche personnelle, soit parce que les titres des
articles s’écartent sensiblement de leur contenu [11, 12]. De
telles divergences n’existent pas lorsque l’on se trouve face à un
effet indiscutable, comme dans le cas de molécules actives à effet
pharmacologique comme les médicaments, ou toxique comme les
produits phytosanitaires.
• Utilisation de tests chez des animaux de ferme, bien souvent
destinataires des OGM, pour en apprécier l’acceptabilité et
l’alimentarité. Il ne s’agit pas d’une évaluation toxicologique,
mais ces tests permettraient de détecter des effets marqués,
inattendus, imprévus, de l’insertion de la nouvelle construction
génétique (ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent), surtout
lorsqu’ils sont pratiqués sur des animaux à vitesse de croissance
extrêmement rapide comme le poulet entre 1 et 42 jours.
Ces différentes déterminations interviennent après des
comparaisons phénotypiques de la plante OGM avec la plante
parentale. L’aspect, les caractéristiques agronomiques, les
propriétés de résistance aux pestes, la composition en macro- et
micronutriments et en substances antinutritionnelles ou toxiques
sont comparés. Ces comparaisons participent à l’établissement de
l’équivalence en substance. Ce concept souffre certes de critiques
et le colloque en a bien démontré les points faibles, mais il peut
être amélioré, en particulier lorsque nous disposerons de banques
de données de composition des végétaux permettant d’apprécier
l’importance des facteurs variétaux, agronomiques, climatiques, de
variation. Ce concept devrait à mon sens être étendu pour juger de
la sécurité des aliments dits nouveaux en Europe ou des produits
issus de la sélection traditionnelle.
Ce colloque m’a conforté dans l’impression qui était la mienne,
selon laquelle l’évaluation actuelle des OGM apportait au
consommateur une sécurité au moins équivalente à celle de ses
aliments courants, voire supérieure. Je n’ai trouvé aucun argument
qui puisse me faire considérer que tous les aliments ne devraient
pas être l’objet du même questionnement que les OGM. J’ai acquis la
conviction que les méthodes de la toxicologie classique, qui ont
évité jusqu’à présent des catastrophes sanitaires, en matière
d’additifs alimentaires par exemple, ne permettent pas de mettre en
évidence des effets discrets d’un aliment ou d’un macroconstituant
des aliments et que seules de nouvelles approches, telles que
celles présentées en troisième partie du colloque, auront une
sensibilité suffisante pour progresser encore dans l’assurance de
la sécurité sanitaire de notre alimentation ; de notre
alimentation en général et pas seulement des OGM qui ne posent que
bien peu de questions spécifiques, pas même celle de
l’allergénicité. Je ne suis cependant pas certain d’avoir été
seulement entendu ; je n’avais bien sûr pas l’illusion d’être
suivi.
La sensibilité de ces nouvelles approches a été parfaitement
démontrée. Reste à savoir gérer et surtout interpréter la montagne
de données qu’elles vont générer ; il s’agit du défi auquel se
trouvent confrontées les équipes engagées dans ces voies. Il s’agit
non seulement d’un saut méthodologique, mais aussi conceptuel et
les discussions qui ont eu lieu au cours de ce colloque ont bien
montré qu’il existera toujours une lutte entre « les anciens
et les modernes ». Mais c’est bien ce qui fait l’attrait de la
recherche !
Enfin, il est clairement apparu la nécessité a minima d’une
information réciproque entre la CGB et la CT, pour tout OGM
résistant aux herbicides ou à certains insectes par sécrétion de
pesticides. Il s’agit de situations nouvelles qui doivent être
évaluées pour ce qui concerne la sécurité sanitaire des
utilisateurs et consommateurs, selon les canons actuels de
l’évaluation au sein de la CT. La CGB doit être informée des termes
de la saisine de la CT et pouvoir lui communiquer les conclusions
et questions résultant de l’examen des dossiers qui lui sont
soumis.
La multiplicité des commissions traitant des différents aspects
d’un même dossier, ne participe pas à une vision intégrée des
questions de sécurité qui sont l’objet d’une exigence accrue des
citoyens, dans un contexte où la science devient de plus en plus
pointue et spécialisée et ne facilite pas par elle-même cette
intégration.
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