ARTICLE
Caractéristiques de ces constituants
Critères généraux
Pour un corps gras donné, comme c'est le cas dans l'exemple précédemment
cité, les constituants d'arôme et de flaveur sont nombreux,
ils appartiennent à différentes familles chimiques, ils
sont plus ou moins volatils et sont tous présents en faibles quantités.
Cet ensemble de caractéristiques a pour conséquence d'en
rendre l'analyse physico-chimique laborieuse (extraction, concentration
de traces) et difficile (problèmes de résolution chromatographique
entre constituants et d'identification).
Inversement c'est cette complexité, tant par la nature des constituants
présents que par leur nombre, leur quantité et proportions
respectives, qui confère à l'arôme sa spécificité,
sa qualité et son originalité.
La nature chimique
Plusieurs aspects peuvent être pris en compte :
a) D'abord, l'appartenance à l'une des séries
de la classification générale des composés en chimie
organique. On retrouve là les trois principales : aliphatique,
aromatique et hétérocyclique. La majorité des composés
sont de nature aliphatique (isopentane, hexanol, nonanal...) mais il existe
aussi des structures aromatiques (benzoate d'éthyle) et en moindre
part des composés hétérocycliques, oxygénés
(propylfuranne) et soufrés (diéthylthiophène). La
présence de quelques terpènes (linalol) est en accord avec
l'intense processus de biosynthèse terpénique qui accompagne
le développement de la plante et la formation de la graine. Les
constituants les plus légers (mono et sesquiterpènes) contribuent
à l'arôme de l'huile alors que les terpènes supérieurs
(tri et tétraterpènes) et leurs dérivés se
retrouvent dans son insaponifiable (alcools triterpéniques, tocophérols,
carotènes...).
b) Les chaînes hydrocarbonées
Elles sont droites, ramifiées, cycliques. À même
longueur et pour une fonction donnée (par exemple aldéhyde),
l'insaturation selon le nombre de doubles liaisons, leurs positions et
leur conformation (cis, trans) aura une notable incidence
sur la volatilité des molécules, mais aussi sur leur aptitude
à être plus ou moins bien perçues organoleptiquement
(seuils).
c) Les fonctions
Une grande variété de fonctions sont présentes
telles que : hydrocarbure, alcool, aldéhyde, cétone, acide,
ester, lactone... Qualitativement, ce sont les aldéhydes et les
esters qui constituent les deux familles majoritaires, leur contribution
aromatique étant généralement bien établie
selon la nature des composés présents et leur teneur. Une
remarque peut être faite pour ce qui concerne les hydrocarbures,
sensoriellement peu significatifs, mais dont certains sont de structure
aromatique tels l'éthylbenzène ou même le benzène
[3]. Leur présence à des teneurs très faibles (quelques
ppb ou moins) [6] provenant d'une biodégradation de polyphénols,
est donc sans aucun rapport avec une éventuelle contamination du
corps gras par ce type de composés.
Origine de l'arôme selon le type de corps
gras
Pour les corps gras vierges (huiles végétales, graisses
animales), l'origine de l'arôme est en relation avec la présence
dans la graine, le fruit, le tissu adipeux, de composés résultant
de biosynthèse ou biodégradation spécifique à
l'échelle cellulaire, constituants qui sont de nature hydrophile
(alcools ou acides gras courts) ou lipophile (aldéhydes, cétones,
esters...). Ces derniers passeront préférentiellement dans
l'huile ou la graisse suite aux opérations de pression ou de fonte.
Parmi ces composés, beaucoup d'entre eux tels que les alcools et
aldéhydes saturés (C2-C10), les 2-alcénal
(C6 et C9), les 2-4-alcadiénal (C7
et C10), les alcénols (C6 et C8)
et le 2-pentylfuranne sont issus de l'oxydation des lipides présents
dans la cellule avec le concours d'enzymes spécifiques. Les acides
linoléique et linolénique sont reconnus comme étant
des substrats de choix pour ce faire.
D'autres constituants peuvent être caractéristiques d'une
famille de plantes, comme les isothiocyanates volatils (butényl,
pentényl...) des crucifères (odeur de choux de l'huile de
colza brute) ou la triméthylcyclohex-2-énone, donnant à
l'huile de palme récemment préparée une note caractéristique
de fraîcheur et noisette [7].
Les soins apportés à l'obtention de la matière
première (culture, récolte, collecte) et à son stockage
(température, durée, méthode d'entreposage) avant
l'obtention du corps gras sont autant d'éléments favorables
pour réduire la possibilité de réactions d'oxydation
et/ou d'hydrolyse (enzymatique, microbiologique) ayant toujours pour conséquence
la formation de composés dont certains entraînent irrémédiablement
une détérioration de l'arôme : odeur de rance (divers
aldéhydes), de moisi (octane-2-one), piquante (acide acétique),
etc.
Lors de la conservation des corps gras vierges, l'effet de l'autoxydation
se superposera à la lente évolution de l'arôme naturel
et à terme deviendra prédominant avec alors une nette perception
olfactive du rance. Le chauffage, correspondant à certaines habitudes
culinaires, entraînera une exhalation de l'arôme mais aussi
l'apparition de composés volatils de thermooxydation qui en modifieront
la qualité.
Signalons enfin, pour l'obtention artisanale de certaines huiles vierges
(colza, noix, noisette, pistache) la pratique d'opérer une cuisson
de pâte avant pression hydraulique s'accompagnant de réactions
de Maillard, qui confèrent à l'huile une flaveur «grillée»
pouvant être appréciée en gastronomie.
Dans le cas d'un corps gras raffiné et plus particulièrement
après désodorisation, celui-ci a été débarrassé
de la quasi totalité des composés volatils qu'il renfermait,
dont ceux responsables de l'arôme du produit. Le corps gras est
dit «plat» et, selon sa nature, un jury entraîné
pour une huile végétale détectera un très
léger goût de graine, alors qu'une graisse animale sera qualifiée
par une note «beurre» pour le suif et un saindoux bien raffiné
sera qualifié de «neutre».
L'analyse physico-chimique d'un tel échantillon, après
une préconcentration de ses constituants volatils (espace de tête
dynamique) puis chromatographie en phase gazeuse (figure
1), montre la présence en très faibles quantités
(inférieures à la ppm) de divers composés résultant
d'un tout début d'autoxydation qui, à terme, sera le processus
conduisant à la détérioration d'odeur et de goût
du produit suite à la formation en particulier d'aldéhydes
(hexanal par exemple). À noter aussi la présence de quantités
notables de pentane, considéré comme marqueur de l'autoxydation
mais sans incidence sensorielle. Un schéma simple (figure
2) est donné, rappelant les mécanismes d'autoxydation
et de dégradation de l'acide linoléique.
Enfin, pour ce qui concerne les corps gras élaborés tels
que le beurre ou la margarine qui sont des émulsions (E/H), l'arôme
sera la résultante d'un ensemble de facteurs : qualité des
matières premières (crèmes) et éventuellement
origine (laits), diversité des ingrédients utilisés
(ferments lactiques, additifs), technologies de fabrication des produits,
structure de l'émulsion (taille des gouttelettes d'eau), effet
de l'autoxydation, voire de l'hydrolyse.
Le beurre est particulièrement sensible à ce dernier phénomène,
la libération d'acide butyrique s'accompagnant d'une rapide détérioration
organoleptique (qualifiée aussi de rancidité). Il en est
de même pour une phase grasse ayant dans sa composition une graisse
laurique (coprah, palmiste), les acides libres courts (C6,
C8) et moyens (C12) communiquant alors une odeur
et un goût de savon.
L'arôme de beurre, très étudié, est un mélange
de plus de deux cents constituants qui, schématiquement, appartiennent
principalement à trois familles chimiques : composés carbonylés
(aldéhydes, mono et dicétones), acides gras courts (acide
butyrique) et enfin lactones (dont la delta-décalactone). Il a
souvent servi de modèle pour l'aromatisation de la margarine, en
rappelant que la possibilité légale d'ajout de diacétyle
est maintenant supplantée par l'utilisation de lait dans la phase
aqueuse, dont la fermentation est optimisée. Chaque constituant
a son rôle à jouer [8], ce qui est résumé dans
le tableau 2 concernant
l'arôme de beurre.
Teneurs, volatilités, coefficients
de partage
* Les teneurs en constituants d'arômes dans les corps gras
vierges, raffinés ou élaborés sont faibles, de l'ordre
de la ppm, les quantités les plus importantes (x10 ppm) pouvant
être générées par suite d'altérations
thermiques ou thermooxydatives (fritures), alors que le corps gras fraîchement
raffiné ne renferme que des traces (ppb) de composés volatils,
souvent néoformés à partir d'acides oxydés
non éliminés par la désodorisation (précurseurs
d'oxydation).
* La volatilité de ces composés, par exemple appréciée
en terme de points d'ébullition, couvre une gramme assez étendue,
un aldéhyde de bas poids moléculaire comme le propanal ayant
une température d'ébullition de 49°C alors que celle
de la décalactone est supérieure à 200°C.
* Les coefficients de partage de ces composés entre phase
liquide (le corps gras) et phase gazeuse (l'atmosphère) à
une température donnée est un paramètre important
car il rend compte de l'aptitude que peut avoir le constituant d'arôme
" à se libérer " de sa matrice. Il est en relation avec
le caractère lipophile que présente la molécule.
Des valeurs déterminées récemment au laboratoire
[9] pour quelques constituants dans le cadre d'une étude sur les
capteurs d'arômes («nez électronique») sont données
(tableau 3).
Par ailleurs, l'aptitude d'un composé à se lier à
un corps gras dépendra de l'état dans lequel le corps gras
se trouve. À 20°C, il y aura cent fois plus d'acétone
liée à de la tributyrine (liquide) qu'à de la trilaurine
(solide).
Seuils de détection organoleptique
La détermination des seuils de perception de constituants responsables
de l'arôme ou de la flaveur des corps gras a fait l'objet il y a
déjà des années de nombreux travaux et études
auxquels l'ITERG avait pris part [10]. Pour un type de molécule
donnée, il en ressort que les valeurs trouvées dépendent
de la nature du milieu où elle se trouve : eau, huile, air (par
exemple facteur 10 à 100 pour des aldéhydes tels que l'hexanal
ou le nonène-2-al selon qu'ils se trouvent dans l'huile ou dans
l'eau), de la structure moléculaire elle-même (fonction,
longueur de chaîne, degré d'insaturation, isomérie
de position et géométrique des doubles liaisons), d'éventuelles
interactions avec d'autres molécules présentes, enfin de
facteurs extérieurs tels que la température (l'importance
de ce paramètre pour la dégustation des corps gras est bien
connue).
L'incidence de la structure moléculaire des composés sur
les valeurs de seuils de perception est illustrée par le tableau
4.
Il apparaît d'abord qu'à longueur équivalente de
chaîne, le groupement fonctionnel joue un rôle. Ensuite, pour
un type de composés sensoriellement significatifs comme le sont
les aldéhydes, de notables différences entre valeurs de
seuil sont observées selon la longueur de chaîne, l'insaturation
et l'isomérie.
Répartition des constituants
d'arôme en milieu complexe
À côté du cas de l'huile et celui de l'eau, matrices
dans lesquelles le composé d'arôme sera en équilibre
avec sa vapeur selon une loi simple de partage, la répartition
dans des milieux complexes, telles que le sont les émulsions alimentaires,
se fera selon les affinités respectives des molécules volatiles
pour chacun des constituants du mélange et en particulier leur
lipo-affinité.
Ceci est illustré par un schéma (figure
3) décrivant la répartition de la 2-heptanone dans
la phase gazeuse, selon la matrice choisie [12]. Il est intéressant
de noter l'incidence de la présence ou l'absence de lipides (lait
entier, lait écrémé) sur la rétention de cette
cétone par le milieu. Cela suggère que l'addition de lipides
à une matrice pourra modifier notablement la quantité d'un
constituant d'arôme présent dans l'espace de tête et
donc la valeur de son seuil olfactif de détection.
CONCLUSION Indépendamment
de la connaissance que l'on peut avoir des constituants d'un arôme,
à la fois qualitative et quantitative, les listes que l'on peut établir
qui, bien que se voulant exhaustives, ne sont jamais complètes. Le
rôle de constituants très mineurs, les interactions entre molécules
(exhalation, inhibition), enfin la difficulté d'appréhender
certains constituants (polaires, instables), font toujours de l'arôme
un terrain d'investigation difficile et qui, en dépit des remarquables
progrès de l'analyse dans ce domaine, arrive aujourd'hui encore à
préserver bien des secrets. REFERENCES
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