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Oléagineux, Corps Gras, Lipides
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PHYSICAL CHEMISTRY AND GASTRONOMY Fats and taste


Oléagineux, Corps Gras, Lipides. Volume 6, Number 4, 330-5, Juillet - Août 1999, Dossier : Saveurs, arômes, lipides


Résumé   Summary  

Author(s) : Hervé THIS, 6, allée Georges, 78530 Buc.

Summary : An understanding of the distribution of taste and aromatic molecules is the key to innovation in culinary techniques and in food processing. On it depends an important quality of any food: its persistence on the palate.

Keywords : taste, aromas, cooking, innovation, fats, Chevreul, molecular gastronomy.

ARTICLE

À la recherche du goût

Comment donner du goût à un plat ? La question semble naïve, car les fruits, viandes, légumes, poissons... sont pleins de molécules qui stimulent les divers récepteurs gustatifs (on considérera ici que le goût est la sensation d'ensemble communiquée par un mets ; en conséquence, les récepteurs gustatifs sont tous ceux de la bouche ou du nez et aussi les récepteurs visuels, tactiles, etc.). Autrement dit, la plupart des aliments ont du goût, et il semble inutile de leur en donner.

Pourquoi, alors, les cuisiniers disent-ils, depuis Curnonsky [1], que « les aliments doivent avoir le goût de ce qu'ils sont » ? Passons sur le jugement esthétique contestable qui est exprimé par cette maxime (on peut tout aussi bien vouloir donner aux aliments un goût différent) et retenons que les cuisiniers qui l'ont reprise à leur compte mettent en œuvre toutes les ressources de leur savoir-faire afin de donner le goût de pommes aux pommes, le goût de carottes aux carottes, etc. Par exemple, le pâtissier français Pierre Hermé « compose » le goût de pommes en ajoutant à des pommes cuites au beurre : jus de citron, gingembre, poivre blanc, sel, vanille, zestes d'oranges. Ces professionnels font ces assemblages par nécessité : ils savent que la transformation culinaire des produits naturels impose des corrections, que le goût se compose. Ce faisant, leur activité se rapproche de celle des peintres, qui mêlent du rouge au vert qui leur sert à peindre les végétaux, car ils savent empiriquement que les végétaux contiennent des pigments rouges, qui contribuent à la sensation colorée (ces pigments rouges apparaissent à l'automne, quand les pigments verts sont dégradés).

Pourrait-on simplement concentrer le goût d'un aliment pour lui donner du goût? Naturellement la concentration en molécules aromatiques et sapides détermine largement le goût des aliments : les cuisiniers ont empiriquement observé que la cuisson à l'anglaise, où les aliments sont bouillis dans de l'eau, lessive les molécules aromatiques ou sapides et fait perdre du goût aux matières bouillies ; cette opération est également mise en œuvre lors de la confection du bouillon.

Toutefois une concentration élevée en molécules aromatiques ou sapides n'est pas la clef du goût : en concentrations excessives, certaines molécules engendrent une sensation modifiée (le paraéthylphénol, qui donne aux vieux vins de Bourgogne un arôme de cuir quand il est en concentration inférieure à 4 ppm, prend une odeur et un goût désagréable aux concentrations supérieures [2] ; cet effet se retrouve pour bien des molécules aromatiques ou sapides), voire inacceptable (un plat est immangeable quand il est trop salé ou quand les épices ou herbes aromatiques ont été mises en excès). En outre, un aliment où la concentration en molécules aromatiques et sapides serait uniformément élevée serait sans intérêt : l'ennui naît de l'uniformité.

L'analyse des autres arts révèle quelques mécanismes mis en jeu en cuisine. La peinture, par exemple, indique pourquoi on ne donne pas du goût à un met en augmentant seulement les concentrations en molécules aromatiques ou sapides : un tableau tout bleu, uniformément, serait sans intérêt. En revanche, la juxtaposition d'une autre couleur engendre une sensation qui, parfois, fait sens. En cuisine, aussi, les cuisiniers cherchent la juxtaposition et le contraste. Bien des plats classiques sont conçus sur ce principe : dans la cuisine française, la sauce vient souvent faire contraste (pensons au simple œuf dur mayonnaise).

L'étude des juxtapositions culinaires, encore largement empirique, est en retard sur celle des juxtapositions de couleurs, dont le chimiste français Michel-Eugène Chevreul (1786-1889) fut un pionnier. D'abord connu pour ses travaux sur la chimie des corps gras, Chevreul avait été sollicité par les teinturiers de la Manufacture des Gobelins, parce que certaines couleurs donnaient de mauvais résultats. Il découvrit d'abord que certains pigments n'étaient pas stables chimiquement, puis il observa aussi que d'autres pigments, pourtant stables, ne donnaient pas les résultats qu'on attendait d'eux. C'est ainsi qu'il découvrit que les couleurs sont « contaminées » par les couleurs voisines : plus précisément, une couleur est influencée par la couleur complémentaire de la couleur voisine [3].

En matière de goût, pouvons-nous identifier quelques lois analogues à cette « loi du contraste simultané des couleurs »? Remarquons que la dégustation des mets est organisée différemment de la contemplation des tableaux : à la juxtaposition spatiale des goûts s'ajoute une juxtaposition temporelle, c'est-à-dire la perception successive des goûts, en raison d'une libération différée dans le temps des molécules aromatiques ou sapides. Comment tenir compte de ce phénomène? D'autres dimensions que l'espace et le temps doivent-elles être prises en compte dans l'analyse du goût ?

Les dimensions du goût

Le goût est la sensation globale que perçoit celui qui mange : c'est la sensation qui naît des perceptions visuelles, tactiles (rarement en France), olfactives, gustatives, thermiques, mécaniques, proprioceptives, affectives, émotionnelles... La stimulation des diverses composantes du goût augmente le nombre de dimensions, et, pour chaque dimension, l'idée de la juxtaposition et du contraste peut être mise en œuvre.

Notons surtout que les juxtapositions évoquées précédemment doivent avoir un sens. Le peintre ne peint pas du bleu près du jaune sans intention, pas plus que le musicien ne fait suivre le sol du do sans raison esthétique. Pour que le bleu jouxte le jaune, pour que le sol s'impose après le do, il faut que l'artiste y trouve du sens, qu'il veut communiquer.

Certains artistes culinaires prônent un « sens inné », ou « physiologique » : si le nouveau-né humain ou le jeune primate fait une mimique de plaisir quand on lui fait goûter une solution sucrée, alors qu'il fait une grimace de dégoût quand on lui présente de l'amer ou de l'acide, c'est que les sensations sucrées, amères ou acides ont un sens inné : l'évolution de l'espèce nous fait associer du plaisir ou de la répulsion à ces sensations. Ce qui est vrai des sensations isolées l'est aussi de certaines juxtapositions : certains primates qui se nourrissent de fruits se mettent à manger des feuilles, quand les fruits manquent, mais ils y ajoutent alors parfois de la terre, parce qu'ils « savent » que celle-ci se lie aux tannins ; les tannins ne complexent alors pas les protéines, qui restent digestibles [4]. De même, l'espèce humaine apprécie certains aliments qui ont peu de goût, parce que ces derniers ont des qualités de texture qui sont reconnues par une sorte de conditionnement ; par exemple, nous sommes rassasiés après avoir mangé des matières grasses ou des féculents, de sorte que nous associons inconsciemment le rassasiement à la détection des lipides ou des matières amylacées dans les aliments.

Une meilleure connaissance du sens inné ou physiologique pourrait être un facteur de progrès culinaire. Par exemple, nous serions mieux armés pour faire des mets universellement agréables si nous découvrions pourquoi certaines saveurs sont « bonnes », ou pourquoi certaines odeurs sont plaisantes.

Toutefois la cuisine qui ne se fonderait que sur le sens inné ou sur le sens physiologique oublierait que nous sommes avant tout humains, c'est-à-dire êtres de culture. La cuisine se fonde de façon variée sur les apprentissages de l'enfance ou de l'âge adulte. Certains chefs prônent ainsi un « sens affectif ». D'autres cuisiniers veulent un « sens de la mémoire » : c'est une cuisine « associative », qui se fonde sur des associations rencontrées localement.

Enfin, mentionnons brièvement que le « sens culturel » est très vaste. Ce sens est celui qui consiste, par exemple, à associer des charcuteries avec de la choucroute, pour un Alsacien. Ce sens culturel peut être historique, géographique (terroir, exotisme...), de classe, religieux... La liste est immense, la théorisation de l'art culinaire reste à faire.

Quelques techniques culinaires

Nous l'avons vu, les cuisiniers ont souvent travaillé sans conceptualiser les bases de leur art, mais ils savent que les mets doivent contenir suffisamment de molécules sapides et aromatiques. En conséquence, ils évitent la cuisson à l'anglaise et remplacent généralement l'eau par un jus corsé quand il s'agit de cuire dans un liquide, ils concentrent fréquemment les jus en les faisant bouillir longtemps (ce qui semble paradoxal, car l'ébullition élimine les molécules volatiles), ils utilisent empiriquement les réactions de Maillard et d'autres réactions chimiques, telles celles de caramélisation, afin de créer des molécules puissamment sapides ou aromatiques, ils emploient des condiments, herbes, épices afin de rehausser le goût final des mets...

Les meilleurs des chefs recherchent des oppositions : sec/humide, dur/mou, cuit/cru, chaud/froid, acide/basique, sucré/salé... Par exemple, Guy Savoy, à Paris, compose [5] une terrine composée de foie gras (gras), de blanc de volaille (sec) et de fonds d'artichaut ; le gras du foie s'oppose au sec de la volaille ; tandis que l'artichaut vient enrichir l'opposition précédente, en apportant une note de texture sur un autre registre que les deux autres. De même, P. Hermé met ces contrastes au cœur de son gâteau nommé « La cerise sur le gâteau » [6]. Notons que le dégradé est une variation de la juxtaposition : la cuisson à l'unilatérale, c'est-à-dire sur une seule face, procure un gradient de cuisson, et donc de goûts ; la cuisson au four d'un poisson recouvert d'herbes aromatiques conduit à un gradient d'arômes dans la chair.

En général, les divers sens évoqués au paragraphe précédent sont employés très directement : les cuisines sont généralement typées (bourgeoises, classiques, modernes, gastronomiques, de terroir, de snack...). Jusqu'à ces dernières années, bien peu de cuisiniers associaient des ingrédients qui appartiennent classiquement à des registres différents, et il n'est réservé qu'à de rares professionnels de mêler les genres : on voit aujourd'hui des pieds de porc croustillants servis avec du foie gras (mélange rustique/raffiné), de la tête de veau détaillée en carpaccio (cuisine française classique/cuisine italienne) ou de la choucroute de poisson (cuisine alsacienne/cuisine de bord de mer). Le mélange des sens semblait presque contre nature, et l'idée d' « harmonies naturelles » n'est pas encore éliminée des milieux culinaires les plus progressistes (cette idée, qui stipule, par exemple, que le lapin ne prend de véritable goût de lapin que s'il est cuit en compagnie de vin blanc et d'ail, préside souvent à ces cahiers de sensations où certains chefs notent des associations rencontrées au cours de leurs voyages ou au cours de leurs dégustations chez des confrères). Toutefois, progressivement, le mélange des sens s'accompagne d'une réexploration des associations d'ingrédients : il aura ainsi fallu presque un siècle pour que commence le programme proposé par le cuisinier parisien Jules Maincave [7].

Dans le détail de leur travail, les cuisiniers professionnels ont de nombreux « trucs » empiriques pour rehausser le goût des mets. Ils savent notamment l'importance de la saveur (par opposition à l'arôme). Des chefs réputés pour leur cuisine de haut goût, tel Christian Conticini, à Paris, réunissent généralement (sans toujours le savoir) des ingrédients qui apportent des saveurs sucrées (sous la forme de caramel, de miel, d'un jus de fruit réduit...), acides (vinaigre réduit, jus de citron, vin...), salées (sel, jus d'huîtres...), amères (bière, cive, par exemple), mais aussi umami (tomate, oignons, cive...), réglisse, etc. [8]. Quelques rares chefs s'inspirent de la musique pour composer leurs recettes. Par exemple, ils feront « sonner » un ingrédient ou, au contraire, ils le doseront de sorte que le consommateur ait le plaisir de le chercher.

Enfin bien des chefs cherchent à donner des sensations durables, ce que le monde du vin nomme la longueur en bouche. À cette fin, ils utilisent souvent des matières grasses comme solvant, ou privilégient des ingrédients gustativement persistants (pourquoi le fond préparé à partir de carapaces de langoustines grillées dans l'huile procure-t-il une sensation si puissamment durable?). Nous verrons plus loin qu'une analyse de la répartition des molécules sapides ou aromatiques conduit à des techniques mieux assurées que l'empirisme.

Les bases physico-chimiques du goût

Si les cuisiniers produisent des mets remarquables malgré l'absence de théorisation, la compréhension des mécanismes mis en jeu devrait conduire à une rénovation de l'art culinaire. Jean-Anthelme Brillat-Savarin [9] a justifié cette recherche que nous avons nommée « gastronomie moléculaire » [10] :

« Maître La Planche, dit le professeur avec cet accent grave qui pénètre jusqu'au fond des cœurs, tous ceux qui s'asseyent à ma table vous proclament potagiste de première classe, ce qui est fort bien, car le potage est la première consolation de l'estomac besoigneux ; mais je vois avec peine que vous n'êtes encore qu'un friturier incertain.

Je vous entendis hier gémir sur cette sole triomphale que vous nous servîtes pâle, mollasse et décolorée. Mon ami R... jeta sur vous un regard désapprobateur ; M. H. R. porta à l'ouest son nez gnomonique, et le président S... déplora cet accident à l'égal d'une calamité publique.

Ce malheur vous arriva pour avoir négligé la théorie dont vous ne sentez pas toute l'importance. Vous êtes un peu opiniâtre, et j'ai de la peine à vous faire concevoir que les phénomènes qui se passent dans votre laboratoire ne sont autre chose que l'exécution des lois éternelles de la nature ; et que certaines choses que vous faites sans attention, et seulement parce que vous les avez vues faire à d'autres, n'en dérivent pas moins des plus hautes abstractions de la science. »

Suivant ces recommandations, analysons maintenant d'un point de vue physico-chimique les techniques qui permettent de faire venir les goûts dans l'assiette. Deux cas principaux se présentent.

Premièrement, certains ingrédients qui font masse dans l'assiette ont du goût ou peuvent en acquérir lors des opérations de cuisson ; l'art du chef consiste alors, soit à choisir les meilleurs produits (conformément à des canons esthétiques), soit à choisir les produits qui seront les plus aptes à posséder du goût après les transformations culinaires. Un travail d'analyse physico-chimique reste à faire, à ce propos.

Deuxièmement, le cuisinier veut souvent introduire dans une masse, solide ou liquide, un goût qui n'y figurait pas, et il ajoute alors des concentrés de molécules sapides ou aromatiques. C'est ce second point que nous examinerons maintenant.

L'extraction

Les cuisiniers ajoutent à leurs plats des molécules aromatiques ou sapides sous la forme solide, liquide ou gazeuse.

Les épices, par exemple, sont des conditionnements solides de molécules aromatiques ou sapides, tout comme le sel ou le sucre. Notons que des molécules aromatiques ou sapides peuvent également être disposées sur des supports solides ou, depuis peu, encapsulées dans des composés variés, telles les cyclodextrines. La restauration en fait encore un usage très limité.

Plus souvent, les molécules aromatiques ou sapides ajoutées aux mets sont en phase liquide. Les cuisiniers utilisent encore peu les molécules aromatiques ou sapides sous la forme d'un liquide pur, mais cette utilisation a fait l'objet de discussions, lors du 5th International workshop on molecular gastronomy « N. Kurti », à Erice (5-10 mai 1999) ; il a été notamment conclu que les difficultés de dosage préviendraient sans doute l'usage de composés purs en restauration, et que l'usage de molécules spécifiques ne s'imposerait, en cuisine domestique ou de restaurant, que si l'industrie des arômes parvenait à commercialiser des solutions convenablement diluées (on devra notamment résoudre les problèmes de toxicologie ou de stabilité chimique).

Notons que l'industrie des arômes et des parfums a mis au point nombre de procédés d'extractions d' « huiles essentielles », de concrètes, d'absolues, d'essences qui sont précisément ces concentrés de molécules aromatiques ou sapides que recherchent les cuisiniers : la distillation, par exemple, est une opération simple qui pourrait facilement être utilisée en cuisine.

Celle-ci s'est cantonnée à l'utilisation de liquides obtenus par pressage ou par broyage, par macération, infusion ou décoction.

Si le pressage est peu utilisé, le broyage s'est imposé, surtout depuis l'avènement des mixers. Rompues par l'action d'une pression, les cellules des matières végétales ou animales laissent échapper leur contenu liquide, qui est récupéré. Ce contenu se sépare parfois spontanément en deux phases, l'une aqueuse, et l'autre « huileuse», qui dissolvent chacune des molécules différentes, avec, par conséquent, des goûts différents.

Une autre façon d'obtenir des solutions de molécules aromatiques ou sapides consiste à placer les matières premières (végétaux, champignons...) dans un liquide, eau ou huile. Ces techniques d'infusion, de macération, de décoction donnent des résultats différents, essentiellement parce que les molécules sont d'autant plus extraites que le contact avec le solvant est long et que la température du solvant est élevée ; l'affinité des solutés pour le solvant intervient également.

La macération, tout d'abord, est l'opération qui consiste à placer un corps solide dans un liquide froid (les vinaigres que l'on confectionne en mettant une branche d'estragon dans du vinaigre sont des macérations). L'infusion est le procédé bien connu des buveurs de tisanes ou de thé : on extrait quelques molécules aromatiques ou sapides à l'aide d'eau chaude, sans faire bouillir. Enfin la décoction est la préparation que l'on obtient quand on a fait bouillir une matière première dans un liquide (par exemple, le bouillon est une décoction).

La maîtrise des conditions d'extraction est primordiale, car les molécules aromatiques sont souvent mêlées à d'autres composés indésirables. Par exemple, l'infusion de feuilles de thé dans l'eau bouillante pendant une ou deux minutes seulement procure un liquide délicatement parfumé ; en revanche, une infusion prolongée et, a fortiori, une décoction engendrent une solution amère et astringente. Ce phénomène se retrouve lors des opérations de cuisson : Madame Saint Ange, auteur français d'un livre de cuisine réputé [11], ou le cuisinier Auguste Escoffier (Villeneuve-Loubet, 1846-Paris, 1935) [12] indiquent que le poivre ne doit pas séjourner plus de huit minutes dans les sauces : nous avons testé ce tour de main lors d'un stage de la Fondation Auguste Escoffier, à l'Hôtel Martinez de Cannes, en février 1994 : deux feux identiques ont chauffé deux casseroles identiques contenant chacune 0,5 litre de bouillon de volaille ; 15 grains de poivre blanc étaient présents dans une seule des casseroles dès le début de cuisson ; après 15 minutes de cuisson, 15 grains de poivre ont été placés dans la casserole qui contenait le bouillon pur, et la cuisson des deux bouillons a été prolongée pendant quatre minutes. Une dégustation en aveugle a mis en évidence un effet indiscutable : le bouillon où le poivre avait bouilli 19 minutes avait perdu son piquant et sa « fraîcheur », parce que ses arômes volatils, les premiers extraits, avaient été évaporés, tandis que des molécules plus fortement liées, tels les tannins, étaient passées en solution.

Notons que ces opérations de macération, d'infusion ou de décoction s'effectuent généralement dans l'eau ; toutefois l'huile est également un très bon solvant des molécules aromatiques dont l'usage en macération, infusion ou décoction gagnerait à être précisé. Certes, quelques cuisiniers confectionnent des huiles parfumées en macérant des herbes aromatiques (basilic, thym...) dans de l'huile, mais peu ont exploré les infusions et décoctions. Moins encore pratiquent l'enfleurage bien connu en parfumerie (on enferme des produits aromatiquement délicats, telles des fleurs, sur une graisse neutre, solide, de sorte que les molécules volatiles qui s'évaporent se dissolvent dans la graisse ; on remplace périodiquement les fleurs, puis, quand la graisse est très enrichie en molécules volatiles, on dissout la graisse pour récupérer les huiles essentielles fragiles qui s'y sont dissoutes).

D'autres opérations utilisées en chimie sont des formes perfectionnées de ces opérations qui pourraient utilement gagner le monde alimentaire. Nous avons vu que la distillation pourrait conduire à des goûts nouveaux (notamment la récupération des composés volatils, généralement perdus lors des opérations de cuisson, permettrait un enrichissement gustatif de plats), mais les cuissons dans des systèmes à reflux donnent de bien meilleurs résultats que l'usage de couvercles. De même, l'usage d'ampoules à décanter ou de tout système analogue permet une séparation, à chaud ou à froid, qui conduit à des goûts nouveaux : si l'on dispersait des matières premières dans de l'huile et de l'eau, on récupérerait les plus hydrophobes des molécules aromatiques ou sapides dans la phase huile, et les plus hydrophiles des molécules aromatiques ou sapides dans l'eau ; on créerait ainsi deux goûts à partir d'un seul. Plus généralement, chaque fois que de l'eau est en présence de graisses, pensons que les diverses molécules sapides ou aromatiques se répartissent entre les deux phases.

La synthèse

Si l'extraction de molécules aromatiques ou sapides permet de donner du goût à un mets, elle impose l'ajout de matières parfois coûteuses. La chimie, elle, engendre in situ des molécules qui contribuent au goût des mets.

Les réactions les plus utilisées sont les réactions de Maillard et les caramélisations, mais bien d'autres possibilités existent.

Limitées stricto sensu à la réaction entre des sucres et des acides aminés [13], les réactions de Maillard conduisent à des goûts plus « riches » quand elles ont lieu en présence de matières grasses [14]. Par exemple, le rissolage de viandes singées (de la farine est saupoudrée sur les viandes avant le rissolage dans le corps gras) ou la confection de roux (cuisson lente de matière grasse et de farine) sont à l'origine de goûts puissants.

Notons que les spécialistes des réactions de Maillard ont identifié nombre de données qui permettraient l'obtention de goûts originaux. Quelques sociétés ont déjà breveté des procédés de confection de notes viande par chauffage d'un acide aminé et d'un sucre spécifiques (brevet Unilever, 1960 : utilisation de cystéine et d'un sucre réducteur pour faire des notes de viande ; brevet IFF, 1968, pour une réaction entre la thiamine et la cystéine et d'autres acides aminés ; brevet Pfizer, 1968 : utilisation de graisses dans les réactions cystéine sucre), mais les possibilités sont immenses : on peut varier les réactifs, mais aussi les conditions de réaction (acidité, température, teneur en eau). En pratique, on modifiera le pH à l'aide d'acides et de bases d'usage culinaire (vinaigres, vins, jus de fruits, bicarbonate de sodium...), on contrôlera la température et l'on variera les mélanges réactifs (ajout sur les ingrédients chauffés de glucose, lactose, fructose, saccharose..., ou lysine, glycine...).

Un mot à propos des réactions de caramélisation. Les cuisiniers se cantonnent aux caramels de saccharose, mais les autres sucres donnent des résultats étonnants : les caramels de glucose ont un goût puissant avant d'avoir de la couleur ; les caramels de fructose ont un goût de raisins confits... (notons que de tels caramels sont obtenus lors de la réduction « à sec » de vins, lors des premières étapes de la confection de sauces).

Plus généralement, on a peu étudié la synthèse chimiques des arômes et des saveurs à partir des ingrédients alimentaires. Pourtant ces ingrédients contiennent nombre de molécules qui portent des groupes chimiques susceptibles de réagir (par hydrolyse, condensation, estérification...) lors des opérations culinaires et d'engendrer des molécules aromatiques ou sapides.

Le conditionnement des molécules aromatiques et sapides, clé de l'organisation temporelle

Des molécules aromatiques et sapides étant extraites ou synthétisées, comment les utiliser? L'industrie agro-alimentaire s'est souvent heurtée à la faible longueur en bouche des aliments aromatisés. Cette difficulté a des conséquences économiques : les molécules aromatiques, souvent volatiles, ne subsistant pas suffisamment, on a parfois dû augmenter les doses. D'où les études sur le ralentissement de la libération des arômes.

Les moyens testés ont été généralement des encapsulations dans des micro-structures (dans des liposomes, par exemple, et, plus généralement, dans des phases émulsionnées) ou dans des molécules telles que les cyclodextrines.

Toutefois les aliments contiennent peut-être déjà des molécules susceptibles d'encapsuler les molécules aromatiques. L'amylose par exemple, s'enroule en hélice autour de molécules hydrophobes, et tous les polymères (polysaccharides, protéines...) peuvent se lier par des liaisons faibles à de petites molécules. Ce champ est certainement destiné à se développer.

En pratique, la libération contrôlée des molécules aromatiques ou sapides est fondamentale, parce qu'elle est la clé du jeu sur le registre temporel des goûts. Par exemple, l'association de deux molécules ayant des volatilités très différentes est la garantie d'une libération successive, et non simultanée, de ces molécules. C'est par ce type de moyens que l'on peut donner de la longueur en bouche aux mets.

Pour systématiser la rétention des molécules aromatiques ou sapides, on classera les procédés par ordre de taille des structures spatiales formées ; les molécules aromatiques ou sapides peuvent être : à l'état pur, en solution, liées à des molécules, placées dans des compartiments de différentes tailles.

1) Le conditionnement en produit pur est difficile à utiliser, parce que bien rares sont les molécules aromatiques ou sapides qui ne soient pas dangereuses à l'état pur. Pour les utiliser, on pourra utilement penser à un système de pulvérisation.

2) Le conditionnement en solution : le solvant peut être l'eau, une matière grasse, de l'alcool éthylique, etc. ; la solution peut être diluée ou concentrée.

Notons que les matières grasses ont la double propriété de dissoudre les molécules aromatiques ou sapides hydrophobes (beaucoup d'entre elles) et de coller à la bouche, ce qui prolonge la sensation. Notons aussi que la rétention d'une molécule en solution dépend du solvant : la même molécule aromatique n'a pas la même volatilité selon qu'elle est dissoute dans l'huile (les interactions de la molécule aromatique et de l'huile sont faibles) ou qu'elle est dissoute dans l'eau. Tout dépend du type de molécule aromatique et des liaisons qu'elle établit avec son solvant.

3) Le conditionnement supramoléculaire : quand des molécules aromatiques ou sapides sont en présence de molécules non volatiles (polysaccharides, protéines, triglycérides, par exemple) avec lesquelles elles établissent des liaisons faibles (liaisons hydrophobes, liaisons hydrogène, liaisons électrostatiques, ponts disulfures), les molécules aromatiques ou sapides sont retenues ; leur libération est retardée.

Pour comprendre, d'abord, puis maîtriser ces rétentions, on examinera la composition moléculaire des molécules aromatiques ou sapides, et l'on cherchera des complémentarités possibles dans les masses où ces molécules sont dispersées. On remarquera, par exemple, que les molécules d'amylose ou d'amylopectine ont des groupes -CH2OH, -OH, -O- qui ont soit des doublets d'électrons, soit un atome d'hydrogène polarisé. De même, la gélatine a des groupes -OH, -COO- ou -COOCH3, qui possèdent le même type de caractéristiques électroniques. Or les molécules aromatiques ont parfois des propriétés complémentaires, qui favorisent l'association.

Inversement, l'ingénieur du goût devra se méfier des rétentions excessives : une gelée trop forte en gélatine, ou une confiture trop chargée en pectine ont peu de goût, parce que les molécules aromatiques ou sapides sont excessivement retenues.

4) Le conditionnement en micro-compartiments : les molécules aromatiques ou sapides peuvent également être retenues lorsqu'elles sont dans des systèmes dispersés.

Par exemple, les cellules végétales sont des micro-compartiments, qui contiennent diverses molécules aromatiques ou sapides. Mais la cuisine et l'industrie agro-alimentaire utilisent bien d'autres systèmes dispersés : émulsions, suspensions, mousses, pâtes...

Dans les émulsions, il y a dispersion de gouttelettes d'une phase huile dans une phase eau, ou bien dispersions de gouttelettes d'eau dans de l'huile ou de la graisse. Les molécules aromatiques ou sapides peuvent être dans la phase dispersée ou dans la phase dispersante. Par exemple, le transhexanal de l'huile d'olive se trouve plutôt dans les gouttelettes d'huile d'une mayonnaise, tandis que les acides citrique et ascorbique du jus de citron ajouté à cette même mayonnaise seront plutôt dans la phase aqueuse dispersante. Notons qu'une même émulsion retiendra plus ou moins les arômes, selon les compositions respectives des solutés (les molécules dissoutes) et du solvant, selon la microstructure réalisée (proportions, échelles...). Par exemple, la solubilité de l'heptanone-2 est plus grande dans le lait entier que dans le lait écrémé (qui se comporte comme un solvant de type eau).

5) Le conditionnement en macro-compartiments : une autre façon de retenir les molécules aromatiques ou sapides consiste à les séquestrer dans des compartiments séparés. C'est ce que l'on fait dans les pâtés ou dans toutes les préparations farcies. L'herméticité des compartiments permet de séparer les goûts.

Dans ce type de conditionnement, la taille des compartiments peut varier, de la farce de volaille, qui représente jusqu'à la moitié du plat, à la dispersion de zestes d'oranges confits dans une crème anglaise ou à la dispersion de framboises dans un fromage blanc.

6) Le conditionnement en masse : enfin nous devons mentionner la dispersion des molécules aromatiques ou sapides dans une masse solide. Il peut s'agir d'une pièce unique ou d'une pâte. Par exemple, une marinade conduit à donner à une viande un goût qu'elle n'avait pas naturellement. Notons que les pâtes utiles pour l'aromatisation peuvent être variées : échalotes hachées, cuites et mixées, purée de carotte, fonds d'artichaut écrasés.

L'organisation

Sachant retarder la libération des molécules aromatiques ou sapides, nous pourrons reprendre des notions mises au point par les parfumeurs. Ceux-ci, notamment, composent les parfums en assemblant des composés très volatils pour réaliser une note de tête, des composés moyennement volatils pour composer un corps, et des composés plus lourds, pour réaliser une note de queue. Un parfum est réussi s'il a de la durée, tout comme un plat doit avoir de la longueur en bouche.

Le cuisinier ou l'ingénieur agro-alimentaire, pour parvenir à une composition analogue à celle du parfumeur, aura intérêt à associer une bonne connaissance de la volatilité propre des molécules aromatiques ou sapides et une maîtrise des rétentions. Par exemple, le basilic, le cerfeuil, la menthe, le combawa (un agrume) et les premiers arômes du thé ou du poivre conduiront à des notes de tête si leurs molécules aromatiques ou sapides sont peu retenues. Les molécules hydrophobes à faible tension de vapeur feront de bonnes notes de queue. Notons qu'un même composé, retenu de plusieurs façons différentes, prendra de l'importance, parce qu'il sera plus présent, au cours de la dégustation, et qu'il tiendra plus de rôles sémantiques.

Cette grille d'analyse est insuffisante, car les plats sont composés de plusieurs masses séparées. Ces dernières devront être organisées. Pour ce travail, ce sont les études d'architecture qui seront utiles, comme l'avait compris le cuisinier français Marie-Antoine Carême. Notons que les textures déterminent souvent les goûts et que cette construction spatiale est donc fondamentale. Notons aussi que le parcours du mangeur, dans l'assiette, devra être clair, pour que l'effet perçu soit l'effet voulu. C'est pour cette raison que les cuisiniers séparent souvent les filets des poissons ou désossent les viandes : le consommateur ne s'égare alors pas sur les arêtes ou sur les os, et il peut faire son parcours gustatif en toute quiétude.

À la recherche des lois du goût

Nous avons mentionné la loi du contraste simultané des couleurs, identifiée par Chevreul. Pouvons-nous conclure ces considérations sur le goût des mets par la recherche de quelques lois analogues? Je propose les évidences suivantes qui constituent l'amorce d'une théorisation qui reste à faire.

Loi de la juxtaposition : un ingrédient paraîtra fade s'il est placé à côté d'un autre ingrédient de même goût plus soutenu. Mais ce dernier sera alors rehaussé.

Loi de la longueur : un goût paraîtra plus long en bouche s'il est mis dans plusieurs contextes de rétention différents.

Loi du support : tout ingrédient en masse peut servir de support à des composés aromatiques ou sapides pourvu que sa concentration en ces molécules soit inférieure. Par exemple, des framboises dans du fromage blanc.

Loi de la constitution : un plat aura davantage de longueur s'il a une tête, un corps et une queue. Par exemple, un pain perdu (support du beurre, note de queue), avec des abricots caramélisés (notes de corps et de queue) et une feuille de menthe ou du jus de menthe (note de tête).

Loi de la dominance : une masse d'une saveur majoritaire doit toujours être réveillée par une autre masse. Par exemple, un plat très sucré doit être acidifié. Un plat très acide doit être adouci.

REFERENCES

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7. Chef français mort au champ d'honneur pendant la Première Guerre mondiale : « L'art de la cuisine française reste déplorablement collé à une dizaine de recettes ; les mêmes plats apparaissent sur les tables, rebaptisés une centaines de fois, avec des noms qui masquent leur uniformité médiocre. Depuis trois siècles, nous avons eu peu de plats vraiment nouveaux en France. Tout d'abord, je dénonce les deux bastilles de la cuisine moderne : les mélanges et les aromates. La tradition exclut certains d'entre eux, et autorise beaucoup d'autres. Par exemple : l'huile mêlée au vinaigre forme une sauce classique, mais la pensée de mélanger du rhum avec du jus de porc est considérée comme hérétique. Pourquoi ? De même pour les assaisonnements, nous sommes pitoyablement limités. Nous utilisons encore le laurier, le thym, le persil, ... tandis que le progrès de la chimie moderne nous permettrait d'utiliser des roses, des lilas, des lys... Il n'y a rien de plus délicieux, à mon opinion, qu'un bœuf au kummel, garni de rondelles de bananes et fourré au gruyère ; ou qu'une purée de sardines au camembert ; une crème fouettée à la tomate arrosée de cognac ou un poulet au lys. »

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