ARTICLE
Évolution de l'entomofaune en fonction
de l'âge des palmeraies
Une palmeraie de moins de 25 ans est, un peu à l'image de la
forêt sur laquelle elle a été souvent mise en place
en première génération, un milieu ayant une biodiversité
importante. La flore est certes moins variée qu'en forêt,
en raison de l'uniformité de la strate supérieure et de
la luminosité relativement faible existant sous les palmeraies,
mais on y observe cependant des plantes herbacées diverses. Les
zones plus lumineuses, en bordure de parcelle ou dans la parcelle à
la faveur d'un palmier manquant, sont sensiblement plus riches.
L'importance de l'entomofaune est elle-même liée à
la biodiversité végétale et à l'âge
des palmiers. C'est environ 240 espèces de lépidoptères,
appartenant à 27 familles, qui ont été inventoriées
sur le palmier à huile et le cocotier dans les différentes
régions du monde [1]. La répartition est très hétérogène
d'une famille à l'autre et d'une région du monde à
l'autre. Quarante pour cent des espèces de lépidoptères
appartiennent à la famille des Limacodidae qui sont parmi
les plus importants défoliateurs des palmiers. Soixante-neuf espèces
de cette famille ont été dénombrées en Asie
du Sud-Est. En Amérique du Sud, il a été inventorié
plus de 50 espèces de lépidoptères appartenant à
15 familles. C'est en Afrique, pays d'origine de Elaeis guineensis,
que la faune, avec une douzaine d'espèces seulement, est la moins
diversifiée. Avec les hémiptères, les coléoptères,
les orthoptères, les isoptères, etc., ce sont des centaines
d'espèces qu'il convient d'ajouter à la liste des lépidoptères.
Si le plus grand nombre d'espèces s'attaque aux feuilles (insectes
brouteurs et piqueurs suceurs), tous les organes de la plante sont affectés
: fleurs et fruits, tissus internes, racines. Toutes ces espèces
n'ont pas la même importance économique et la majorité
d'entre elles vivent en population réduite parce qu'elles ont une
faible fécondité ou/et sont l'objet d'un bon contrôle
naturel. Cependant, certaines espèces peuvent passer inaperçues
pendant des décennies et se manifestent brutalement par une pullulation.
Cela a été le cas, par exemple, de trois espèces
de lépidoptères en Côte d'Ivoire, les limacodides
Casphalia extranea Walker [2], Leptonatada sjostedti Aurivillius
[3] et Turnaca rufisquamata Hampson (Notodontidae) [4],
qui ne se sont manifestées que récemment alors qu'elles
n'avaient jamais été signalées sur palmier auparavant.
À cet ensemble il convient d'ajouter
les insectes parasitoïdes qui effectuent leur développement
larvaire aux dépens des stades préimaginaux des insectes
ravageurs, et les prédateurs qui se nourrissent de ces mêmes
proies mais en les chassant. Généralement, les insectes
ravageurs sont attaqués par plusieurs parasitoïdes. Sur le
seul lépidoptère Limacodidae Setothosea asigna Van
Eecke, important en Indonésie, il a été dénombré
10 parasitoïdes [5]. Certains parasitoïdes n'ont été
observés que sur un seul hôte comme Conura elaeisis
Delvare (Hymenoptera Chalcididae) sur Oiketicus kirbyi Guilding
(Lepidoptera Psychidae) en Amérique latine [6]. Généralement,
les parasitoïdes sont toutefois polyspécifiques comme le diptère
Tachinidae Chaetexorista javana Brauer et Bergenstamm qui, en Indonésie,
ne parasite pas moins de 16 espèces de lépidoptères
Limacodidae [7]. Les prédateurs jouent souvent un rôle
régulateur important des populations de ravageurs. C'est le cas
des coccinelles qui détruisent une grande quantité de pucerons
et de cochenilles. De même, de nombreuses espèces de fourmis,
qui fabriquent des nids dans le sol au pied des palmiers ou dans la couronne
de feuilles, peuvent éliminer beaucoup d'insectes. C'est le cas
par exemple de la fourmi rouge Oecophylla longinoxa Latreille qui
permet de maintenir à un niveau très faible les populations
des punaises du cocotier du genre Pseudotheraptus.
Tous ces insectes ravageurs et leurs ennemis naturels forment donc un
ensemble d'une grande complexité et cela d'autant plus que la palmeraie
est âgée. Indépendamment des traitements chimiques
qui, trop souvent répétés, constituent un facteur
de dérégulation important, il a été maintes
fois constaté que les pullulations de ravageurs sont beaucoup moins
fréquentes dans les vieilles palmeraies qu'au cours des 10 premières
années de la culture [8]. Dans le même sens, les interventions
humaines trop importantes (traitements, entretien excessif) représentent
des facteurs de déséquilibre des populations des ravageurs.
On a pu ainsi constater en Amérique latine qu'une plantation de
palmier à huile laissée à l'abandon avait un feuillage
presque indemne d'attaque de défoliateurs alors que celui d'une
plantation proche, objet d'une exploitation normale, était soumis
à des attaques périodiques souvent graves. C'est la raison
pour laquelle un entretien minimum est recommandé, accompagné
de la mise en place de plusieurs espèces de plantes herbacées
qui sécrètent, selon différentes modalités,
des substances sucrées très attractives pour bon nombre
d'espèces de parasitoïdes [9].
L'abattage d'une vieille plantation de palmier à huile ou de
cocotier représente donc la destruction brutale d'un milieu très
riche en espèces qui, au cours des années, avait atteint
un certain équilibre. À l'inverse, la jeune culture qui
va suivre sera pendant des années un milieu simplifié à
deux plantes : la jeune palmeraie et la plante de couverture. Un tel milieu
est un terrain favorable aux pullulations de ravageurs, ce que l'on constate
fréquemment en particulier en Asie et en Amérique latine.
Cette rupture sera d'autant plus marquée que les surfaces abattues
d'un seul tenant auront été importantes. Par ailleurs, un
certain nombre de ravageurs peuvent se développer plus particulièrement
dans le jeune âge à la faveur du changement de milieu, éclairement,
nature du feuillage, etc.
Problèmes entomologiques propres à
la replantation
Les stipes des vieux palmiers représentent une masse importante
de matière organique utile au développement de la jeune
plantation mais peuvent constituer, en fonction des techniques culturales
utilisées, un milieu de développement très favorable
à plusieurs ravageurs majeurs des palmiers.
Charançons des palmiers
On regroupe sous cette appellation une dizaine d'espèces appartenant
au genre Rhynchophorus, les plus importants étant R.
palmarum (L.) en Amérique latine (figure
1), R. phoenicis Fabricius en Afrique R. ferrugineus
Olivier, R. bilineatus Monte et R. vulneratus Panzer en
Asie et Pacifique. Les larves de ces insectes se développent dans
les tissus vivants ou non encore décomposés des stipes de
palmiers, ce qui est le cas pendant de nombreux mois après leur
abattage. Toutefois, les femelles ne peuvent pondre dans les tissus qu'à
la faveur de blessures. Celles-ci sont de diverses origines comme l'extraction
du vin de palme, technique couramment pratiquée en Afrique, ou
le tronçonnement des stipes au moment ou après l'abattage.
Chaque stipe peut contenir des dizaines de larves. Ces insectes sont potentiellement
dangereux pour les jeunes cultures sur lesquelles la femelle recherchera
des blessures pour y pondre, de même que l'attaque d'autres insectes
tels que les coléoptères Scarabeidae du genre Oryctes
(figure 2), des dégâts
de rongeurs, des blessures liées à une mauvaise technique
de castration des fleurs femelles des jeunes palmiers, pratique couramment
utilisée dans le jeune âge, notamment dans les zones à
fort déficit hydrique, afin de faciliter le développement
de la plante.
La lutte contre ces insectes est donc avant tout préventive par
l'application de pratiques culturales appropriées. En cas de danger,
on sera contraint d'utiliser des méthodes curatives parmi lesquelles
le piégeage des adultes. Les blessures étant attractives
pour les adultes qui recherchent les tissus frais, il y a longtemps que
l'on utilise des pièges contenant un morceau de végétal
(palmier, canne à sucre par exemple). Le rendement de cette technique
a été considérablement amélioré par
la mise en évidence de substances phéromonales. C'est chez
l'espèce américaine, la plus importante car elle est vectrice
de la maladie de l'anneau rouge, qu'une telle substance a été
détectée pour la première fois [10]. Les recherches
ultérieures ont permis de mettre en évidence d'autres phéromones
chimiquement différentes chez l'espèce africaine [11], puis
chez les trois espèces asiatiques qui émettent une phéromone
ayant une composition chimique très proche [12, 13]. Dans certaines
expériences, les pièges, contenant simultanément
le végétal et la phéromone, se sont révélés
être environ 15 fois plus efficaces que les pièges ne contenant
que le végétal [14]. Plus récemment, les substances
majoritaires attractives dans les tissus du palmier ont pu être
identifiées [15], ce qui permettra de confectionner des pièges
entièrement synthétiques.
Scarabées des palmiers
Les larves de ces insectes vivent dans les matières végétales
en décomposition, les stipes du palmier à huile et du cocotier
constituant des milieux privilégiés. Ce sont les adultes
qui commettent les dégâts. Selon des modalités parfois
un peu différentes, ils pénètrent dans la plante
où ils creusent une galerie verticale dans les tissus en formation.
De telles attaques entraînent souvent chez le jeune palmier des
déformations importantes des feuilles, atteintes à un stade
jeune, et parfois la mort de la plante.
Deux espèces d'Oryctes, l'une africaine, O. monoceros
Olivier, et l'autre asiatique mais qui a envahi la quasi-totalité
des îles du Pacifique, O. rhinoceros L., peuvent devenir
dans le jeune âge, si des mesures préventives ne sont pas
prises, des ravageurs majeurs entraînant des pertes importantes
et un ralentissement du développement (figure
3). Vers la fin de la première année, après
l'abattage, plus rapidement dans certaines conditions, les stipes commencent
à être attractifs pour les femelles d'Oryctes où
elles pondent leurs ufs qui, moins de 6 mois plus tard, donneront
de nouveaux adultes. En deux générations, les populations
peuvent atteindre des niveaux très importants, sachant qu'un stipe
peut potentiellement accueillir des centaines de larves. Il a été
montré que, lorsque les refuges potentiels sont recouverts dans
l'année qui suit l'abattage par une légumineuse comme Pueraria
javanica, les femelles ne sont pas capables de détecter ces
refuges [16, 17]. Si cette méthode de lutte préventive n'est
pas ou est mal utilisée, les attaques seront importantes et il
faudra avoir recours aux méthodes de lutte curative qui ne pourront
que limiter les dégâts. La mise en évidence chez les
mâles d'une phéromone d'agrégation aussi bien chez
O. monoceros [18] que chez O. rhinoceros [19, 20] a permis
de mettre au point une méthode de lutte par piégeage dont
l'efficacité peut être multipliée par 3 lorsqu'on
y ajoute du bois décomposé [21]. D'autres méthodes
de lutte curative (récolte manuelle des insectes, traitements)
peuvent être également préconisées.
En Amérique du Sud, où
le genre Oryctes n'existe pas, les jeunes plants peuvent, au cours
de la première année de culture, être attaqués
par des adultes de Strategus aloeus L. dont les larves se développent
également dans les stipes de palmiers abattus. Les modalités
d'attaque sont un peu différentes dans la mesure où l'adulte
pénètre dans le plant au niveau du plateau radiculaire après
avoir creusé une galerie dans le sol à une dizaine de centimètres
du plant. On observe fréquemment à ce niveau un regroupement
d'adultes. Ce phénomène d'agrégation résulte
de l'émission d'une phéromone par les mâles [22],
ce qui devrait également permettre la mise au point d'une méthode
de lutte par la technique de piégeage.
Bien d'autres espèces de scarabées s'attaquent aux palmiers
comme Scapanes australis Boisduval en Papouasie-Nouvelle-Guinée
qui, en association avec Rhynchophorus bilineatus, est un facteur
limitant de la culture du cocotier dans ce pays. Les stipes de cocotier
constituent d'excellents refuges pour ces deux insectes. La mise en évidence
de substances phéromonales [13, 22] permet la mise au point de
méthodes de lutte très efficaces [23].
CONCLUSION
Au sein d'écosystèmes naturels, comme la forêt primaire,
ou faiblement anthropisés, on observe un remarquable équilibre
entre les différents éléments de cet ensemble et
en particulier entre les insectes ravageurs et leurs ennemis naturels.
Au cours de la première génération de culture, fréquemment
réalisée à partir d'un ensemble forestier, le passage
à un milieu très simplifié se fait brutalement et
parfois sur des surfaces très importantes. Si le milieu forestier
est très stable, celui d'une jeune culture est particulièrement
fragile. Durant les premières années au cours desquelles
le milieu est peu à peu colonisé, on observera fréquemment
des pullulations de ravageurs encore mal contrôlées naturellement.
Les interventions humaines, qui sont alors nécessaires, risquent,
si elles sont trop importantes, d'accentuer ces déséquilibres
avec, dans les cas extrêmes, des pullulations à caractère
répétitif. D'année en année, le système
devient de plus en plus complexe, permettant au milieu d'acquérir
une meilleure stabilité. Les interventions humaines, dans le domaine
de la lutte contre les ravageurs, deviennent moins nécessaires,
ce qui ne fait que participer à l'amélioration de l'équilibre.
À 25 ans, c'est la fin de la vie économique de la palmeraie.
Non seulement l'abattage des vieux palmiers va être l'occasion d'un
nouveau déséquilibre mais le milieu ainsi créé
risque de devenir très favorable au développement de ravageurs
importants si des mesures préventives ne sont pas prises. En cas
d'attaque, des méthodes de lutte curative seront à prendre,
parmi lesquelles des piégeages à l'aide de substances phéromonales.
Comme la forêt, qui servait de refuge à une flore et à
une faune abondantes, la vieille palmeraie est devenue, à son tour,
un refuge comparable avec cependant une biodiversité bien moindre.
Son élimination brutale sur de grandes surfaces est défavorable
à la reconstitution de la faune de la jeune palmeraie. Chaque fois
que cela est possible, un renouvellement en damier serait souhaitable.
Un tel dispositif ne peut qu'être favorable à une reconstitution
plus rapide de la flore et de la faune.
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