ARTICLE
De la difficulté dévaluer la qualité protéique chez
lhomme
Dès le début du siècle, il a été formulé que la qualité dune protéine
chez lhomme relevait de sa capacité à être retenue avec le maximum defficacité
dans lorganisme [1]. On pense donc pouvoir juger de la qualité dune
protéine alimentaire chez lhomme en mesurant lampleur des pertes azotées
induites par sa consommation, en essayant de les distinguer des pertes
continuelles dazote "endogène", provenant du catabolisme des protéines
de lorganisme [1]. Pour ce faire, la mesure du bilan azoté à long terme
obtenu par des individus consommant comme seule source protéique la protéine
quon cherche à évaluer permet destimer la rétention de cette protéine
(de lazote) dans lorganisme, le plus souvent par comparaison au bilan
obtenu avec une autre source protéique [2]. Lanimal en croissance, caractérisé
par un gain azoté, fournit tout naturellement un modèle détude pratique
pour lhomme [3]. Ainsi lessentiel des données concernant la qualité
des protéines chez lhomme qui ont été obtenues jusque dans les années
90 repose sur la capacité relative dune protéine à promouvoir un
bilan azoté positif chez lanimal ou à assurer un bilan azoté nul chez
lhomme.
Les nombreuses données obtenues chez le rat avec ce type dapproche consacrent
alors lensemble des sources protéiques végétales comme étant de mauvaise
qualité, par opposition aux sources protéiques animales [4, 5]. Les données
chez lhomme, beaucoup plus rares, sont moins contrastées et indiquent
que certaines sources végétales comme le soja sont en fait de qualité
similaire aux sources animales [6, 7] mais indiquent par exemple une moindre
qualité des protéines de céréales [2]. Pratiquement, les résultats dévaluation
de la qualité protéique diffèrent entre les différents modèles animaux
ainsi quentre lhomme et les animaux [8]. La qualité protéique se décompose
en deux paramètres : la digestibilité de la protéine, qui donne un
indice de la biodisponibilité des acides aminés, et la valeur biologique
qui reflète lefficacité dutilisation de ces acides aminés absorbés [9,
10].
Parallèlement, les progrès conceptuels amènent à définir la qualité dune
protéine comme son aptitude à couvrir les besoins en azote et en acides
aminés [11, 12]. Laccent est mis sur limportance critique du besoin
en acides aminés indispensables pour assurer un renouvellement des protéines
de lorganisme. Une protéine de faible qualité fournit certains ou plusieurs
acides aminés indispensables en quantité insuffisante, en particulier
pour assurer lincorporation de lensemble des acides aminés dans les
protéines de lorganisme, cest-à-dire que la protéine alimentaire est
limitante en certains acides aminés.
Les progrès sur les connaissances des besoins en acides aminés de lhomme
et des animaux indiquent quils diffèrent assez fortement, entre autres
parce que lun est en maintenance et les autres en croissance. Ces considérations
expliquent les différences rapportées entre le modèle animal et lhomme
[13]. Lapproche chez lhomme paraît donc plus pertinente.
Cependant, les mesures de bilan azoté chez lhomme montrent que cette
mesure reflète également les phénomènes dadaptation métabolique induits
par la consommation à long terme de régimes protéiques différents [14,
15]. Lorganisme adulte montre ainsi des modifications dactivité métabolique
qui ajustent les besoins en acides aminés aux apports effectifs protéino-énergétiques
[16, 17]. Ainsi, pour faire le lien avec lintroduction de ce chapitre,
il est manifeste que les pertes endogènes dazote varient en fonction
de la quantité et de la qualité des protéiques dans le régime. La consommation
par un individu dune seule source protéique dans un régime le place alors
dans une situation finalement biaisée dun point de vue méthodologique.
En outre, dun point de vue pratique, la méthode du bilan azoté chez lhomme
se révèle assez peu robuste [16, 18]. Signalons enfin quen présence de
fibres ou de différents types de fibres, des modifications métaboliques
et physiologiques des flux dazote dans lorganisme rendent difficiles
les comparaisons entre sources protéiques végétales non purifiées [19-21].
Si la qualité dune protéine peut être évaluée comme sa capacité à couvrir
les besoins de lhomme en acides aminés, il est alors possible den rendre
compte en comparant la composition en acides aminés de la protéine avec
les besoins en chaque acide aminé : une protéine idéale est celle
qui, consommée à hauteur du besoin nutritionnel global en protéines, a
une composition en acides aminés telle quelle permet de couvrir les besoins
en chacun des acides aminés. La méthode dite du "score chimique" repose
sur ce principe et compare le profil en acides aminés dune protéine testée
avec ce profil de référence [22]. Lacide aminé présent en plus faible
quantité par rapport à ce profil de référence est lacide aminé limitant
et sa concentration relative détermine la valeur de lindice chimique.
Pour tenir compte de la mise à disposition effective pour lorganisme
des acides aminés de la protéine, cette valeur est ensuite pondérée par
la digestibilité globale de la protéine, ce qui forme lindice PDCASS
(protein digestibility corrected amino acid score) qui est actuellement
la méthode de référence préconisée au niveau international [4, 23], même
si on lui connaît des limites théoriques ou pratiques [10, 24]. Outre
une certaine praticité, la méthode a lavantage de proposer une comparaison
avec des valeurs établies chez lhomme. Elle a comme inconvénient majeur
de reposer sur les estimations des besoins en acides aminés, qui sont
depuis longtemps un sujet de forte controverse, pour des raisons théoriques
et techniques [25-28]. Nous reviendrons plus tard sur ces considérations.
Les apports des données récentes utilisant des
traceurs isotopiques chez lhomme
Principe des méthodes
Face à la complexité des concepts qui sous-tendent les méthodes dévaluation
de la qualité protéique chez lhomme, certaines équipes ont proposé et
mis en uvre des approches alternatives directes qui sappliquent assez
bien au concept de qualité protéique tel que nous lavons présenté ici.
Pour évaluer la capacité dune protéine à être retenue par lorganisme,
tout en évitant lapproche long terme qui complique considérablement linterprétation
des résultats, il est possible dessayer de distinguer spécifiquement
le devenir métabolique de la protéine après son ingestion chez lhomme.
Létude de la phase postprandiale offre un intérêt supplémentaire car
lors de cette phase critique pour lhoméostasie azotée, les protéines
ingérées font office à la fois de signal et de substrat pour la réalisation
du gain protéique qui permet de couvrir les pertes azotées postabsorptives
[29, 30].
Ces méthodes utilisent des protéines intrinsèquement et uniformément marquées
à lazote 15, lisotope stable de lazote, qui permettent de distinguer,
par le principe de dilution isotopique, lorigine (alimentaire ou endogène)
de lazote perdu par lorganisme. Laccès expérimental au niveau intestinal
(par des méthodes complexes de pose de sonde et de perfusion intestinale
ou par létude de sujets iléostomisés) permet de mesurer les pertes dazote
ou dacides aminés dorigine alimentaire ou endogène au niveau terminal
de lintestin grêle, permettant ainsi de déterminer la digestibilité iléale
réelle. Cette mesure fournit directement la proportion dazote ou dacides
aminés du repas qui a été absorbée par lintestin grêle et reflète bien
la mise à disposition des acides aminés ingérés pour le métabolisme postprandial.
Simultanément, la méthode permet de déterminer les pertes iléales dazote
endogène pendant la période postprandiale pour évaluer dans quelle mesure
lingestion du repas a entraîné une plus grande sécrétion ou une moindre
réabsorption des sécrétions endogènes dans lintestin.
Enfin, en mesurant les quantités dazote dorigine alimentaire qui sont
retrouvées dans les produits du catabolisme de lazote des acides aminés
(urée corporelle, azote urinaire), on peut déduire la fraction absorbée
de lazote alimentaire qui a été retenu par lorganisme pendant la phase
postprandiale. Par analogie avec la mesure de la valeur biologique, on
pourrait ici parler de valeur biologique réelle postprandiale.
Lutilisation des acides aminés alimentaires pour le gain protéique postprandial
a été également étudiée par dautres approches utilisant également des
traceurs isotopiques. En mesurant le bilan de leucine par perfusion de
leucine marquée, ces méthodes déterminent la capacité des protéines du
repas à promouvoir un gain de leucine pendant la période postprandiale
[30-32]. Le principe est donc différent dans la mesure où on juge ici
la capacité des protéines à promouvoir le gain azoté total et non leur
capacité à être retenues dans lorganisme. Les deux phénomènes sont assez
fortement liés même si, dans le détail, lutilisation des acides aminés
alimentaires et endogènes peut varier au niveau du corps entier comme
de certains organes [33-35]. Outre lévaluation de la qualité protéique,
ces méthodes ont également contribué à la meilleure compréhension de la
mise à disposition et du métabolisme des acides aminés pendant la phase
postprandiale. Elles ont ainsi pu être appliquées pour évaluer limpact
dautres facteurs nutritionnels que la nature des protéines alimentaires,
comme la charge énergétique du repas ou la présence de fibres solubles.
Ces approches ont été appliquées ces dernières années à lévaluation de
la qualité protéique et fournissent des nouvelles données qui permettent
de réévaluer la qualité des protéines animales et végétales et dexplorer
le concept de qualité protéique.
Digestibilité iléale réelle des protéines
Le tableau 1 rassemble
les valeurs de digestibilité iléale réelle obtenues pour différentes sources
protéiques grâce à un marquage à lazote 15. Il sagit de protéines de
pois sous forme de farine, disolé de soja, disolé de pois (reconstitué
à partir de fractions purifiées), de globulines de pois purifiées (sous
forme native), de protéines de lait purifiées, de protéines duf (avant
ou après cuisson).
Ces données montrent que les protéines de pois ou de lupin ont une digestibilité
élevée, similaire à celle des protéines de soja, bien que les protéines
de lupin aient été ingérées sous une forme non purifiée (farine). Les
études ont également permis de montrer que certaines protéines pouvaient
avoir une digestibilité particulièrement élevée, comme les globulines
de pois. Dans lensemble, ces chiffres, obtenus dans notre unité ou par
dautres équipes, montrent que les protéines de légumineuses présentent
une digestibilité élevée et similaire à celle de protéines animales de
référence. La digestibilité des protéines varie cependant selon leur nature.
Ainsi la présence à létat natif de sous-fractions protéiques exerçant
une activité anti-trypsique réduit la digestibilité des protéines de pois,
mais limpact reste modéré. Dans certaines conditions (protéines naturellement
dépourvues de facteurs antinutritionnels, comme les protéines de lupin
ou les globulines de pois) ou après des traitements thermiques optimisés
(réduisant leffet des facteurs antinutritionnels ou favorisant lhydrolyse
enzymatique), les protéines végétales ont ou pourraient avoir une digestibilité
très élevée. Ces résultats convergent avec certaines données obtenues
chez lanimal, bien quil soit en réalité difficile de les comparer [36].
Les procédés dextraction, de purification et les traitements physico-chimique
appliqués aux protéines alimentaires ont vraisemblablement un rôle déterminant
sur leur digestibilité [37].
Si la digestibilité iléale réelle de lazote fournit une estimation précieuse
de la mise à disposition de la protéine ingérée, il est possible daffiner
encore cette estimation en mesurant les digestibilités de chacun des acides
aminés. En effet, il a été montré chez lanimal que certains acides aminés
pouvaient être moins bien absorbés que les autres [38]. Chez lhomme,
la digestibilité iléale réelle des acides aminés issus des protéines de
soja ou de lait a été mesurée [39] et les résultats ont en effet montré
une certaine variabilité. Par exemple, la digestibilité de la thréonine
des protéines de soja est de 89 % alors que celle de la lysine ou
de la phénylalanine atteint ou dépasse 95 %. Les résultats généraux,
sur lensemble des acides aminés, confirment une faible différence globale
de digestibilité entre protéines de lait et de soja (environ 94 %
pour le soja, contre 95 % pour le lait).
Utilisation métabolique des acides aminés alimentaires
Comparons maintenant les résultats obtenus concernant lefficacité dutilisation
de ces protéines alimentaires pendant la phase postprandiale. Nous voyons
que, après ingestion des différentes protéines de légumineuse, le catabolisme
des acides aminés alimentaires sélève à environ 20 % des quantités
absorbées (figure 1),
si bien que lefficacité dutilisation des protéines de pois, de soja
et de lupin dans lorganisme varie entre 79 et 81 %. Ces valeurs
sont numériquement légèrement plus faibles que la valeur de 85 %
obtenue dans des conditions assez similaires pour les protéines de lait.
Repenser la qualité protéique ?
Ces données renouvellent la vision classique concernant la valeur des
protéines végétales en montrant que lazote des protéines de légumineuses
est fortement retenu chez lhomme après ingestion. Les écarts avec les
protéines animales sont notablement plus faibles que ce qui était couramment
admis. En particulier, le score chimique de ces protéines nest pas en
accord avec les résultats présentés ici. Deux explications très différentes
peuvent être identifiées.
Les protéines de lupin ont une valeur biologique postprandiale similaire
à celle des protéines de soja, alors que les indices chimiques sont respectivement
de 0,87 et 1,07 sur la base du profil de référence FAO/WHO de 1990. Cependant
ce profil, établi de manière transitoire, a été très critiqué car de nombreux
travaux ont montré que lestimation du besoin en certains acides aminés
conduisait à de moindres exigences pour le profil théorique [21]. Ainsi,
par comparaison au nouveau profil qui a été proposé par le comité dexperts
réuni sous légide de la FAO cette année [40], les protéines de lupin
ne présentent plus dacide aminé limitant. On peut donc penser que lincertitude
sur les besoins en acides aminés, ou sur la façon détablir le profil
à partir de ces données, pourrait ainsi expliquer en partie les écarts
entre les résultats de valorisation immédiate in vivo des protéines
végétales et lestimation de leur qualité sur la base du score chimique.
Lamélioration des connaissances concernant les besoins en acides aminés,
permise par les progrès techniques, devrait permettre daffiner ce profil
de référence, mais il reste encore des inconnues sur la manière de transcrire
ces données si bien que différents profils ont été proposés jusquici
[41].
Cependant, la révision du profil de référence natténue pas toutes les
différences entre score chimique et efficacité biologique dutilisation
des protéines. En effet, nos mesures ne montrent pas de moindre utilisation
métabolique de la fraction globuline de pois, alors que celle-ci a un
indice chimique deux fois plus faible que celui des protéines de pois
totales [42]. Ces différences pourraient donc être conceptuelles :
peut-on comparer la valorisation immédiate des protéines (leur valeur
biologique postprandiale) avec leur capacité à couvrir à long terme, comme
seule source protéique, les besoins en acides aminés de lhomme (ce qui
est le principe du score chimique) ? A court terme, la valorisation
des protéines alimentaires ne paraît pas être étroitement liée à l"équilibre"
du régime en acides aminés à long terme. Tout dabord, même à moyen terme,
lutilisation métabolique dun ensemble dacides aminés réagit de manière
complexe à la composition en acides aminés et à la quantité dacides aminés
[43, 44]. Ainsi il est vraisemblable quà court terme, lorientation immédiate
des acides aminés dans les voies métaboliques puisse être optimale pour
un profil en acides aminés différent de celui qui assure la couverture
des besoins à long terme et que ce profil puisse dépendre de nombreux
facteurs comme lapport énergétique associé [34, 45-47]. En particulier,
lhomme possède dassez fortes capacités daccommodation à des variations
qualitatives aiguës de lapport protéique [26, 48]. Ceci est corroboré
par des données récentes du métabolisme de la leucine obtenues dans la
phase postprandiale après ingestion de protéines de lait ou de blé [31,
49]. Une protéine alimentaire qui présente une "déficience" en un acide
aminé pourrait avoir une utilisation forte, ou moins faible quil nétait
attendu, grâce à la capacité des acides aminés endogènes à "tamponner"
ce déficit de mise à disposition. Deux exemples de ces possibilités ont
été présentés. Les assez fortes teneurs en lysine libre dans lorganisme
(comparativement à la plupart des acides aminés) pourraient expliquer
que les protéines de blé permettent un gain postprandial supérieur à celui
attendu au vu de leur très faible teneur en lysine [31, 49]. De même,
il est envisageable quune moindre synthèse de glutathion, qui consomme
des quantités importantes de cystéine, puisse expliquer la bonne rétention
des acides aminés des protéines de la fraction globuline, pourtant très
pauvre en acides aminés soufrés [42]. Ces capacités tampons sont plus
difficiles à imaginer pour la plupart des autres acides aminés, qui nont
ni pools libres importants ni forme spécifique non protéique apparentée
à une réserve. Cependant, si on compare les protéines alimentaires avec
le nouveau profil de référence, ce sont pratiquement presque toujours
ces seuls acides aminés (lysine et acides aminés soufrés) qui sont susceptibles
dêtre limitants dans les protéines alimentaires.
Il est alors légitime de penser que, si lorganisme peut saccommoder
à court terme de lingestion dune protéine à la composition sub-optimale
par rapport à ses besoins à longterme, il ne pourra pas longtemps soutenir
ce déficit. Ce point reste controversé, certains auteurs arguant que les
capacités dadaptation métabolique de lorganisme à long terme lui permettent
de diminuer de manière très importante le besoin en certains acides aminés
[31, 50], si bien que même les régimes exclusivement à base de céréales
ne poseraient aucun problème nutritionnel, dans la mesure où lapport
énergétique est assuré [51]. Ces considérations restent cependant théoriques
car il y peu de données expérimentales pour évaluer létendue des capacités
dadaptation [52, 53]. Les conséquences de ces "adaptations" ou de ces
"accommodations", sont également difficiles à évaluer [53]. Dun point
de vue plus pragmatique, dans le cadre des populations des pays industrialisés,
une certaine diversité des sources protéiques assure la bonne utilisation
des différentes protéines alimentaires. Ainsi, la question de leffet
de la consommation à long terme de sources protéiques présentant la même
"déficience" est peu pertinente pour ces populations de pays développés.
Enfin, à long terme également, dautres paramètres alimentaires, comme
le niveau dapport protéique ou énergétique pèsent sur lutilisation des
acides aminés pendant la phase postprandiale. Des travaux de notre unité
ont dailleurs confirmé que la valeur biologique postprandiale des protéines
alimentaires varie selon la quantité globale de protéines dans le régime,
et ces données ont montré que les différences relatives de valorisation
aiguë entre différentes sources protéiques sont plus importantes quand
lindividu a suivi précédemment un régime à forte teneur en protéine [54,
55].
Affiner les critères de qualité des protéines
Lensemble de ces considérations ne doit pas conduire à penser que la
qualité protéique est un concept sans importance pour les populations
jouissant dun bon statut protéino-énergétique. Les données appellent
plutôt à affiner et à élargir le concept de qualité protéique. En effet,
si les données obtenues au niveau du corps entier tendent à montrer que
lorganisme fait preuve dune certaine robustesse quant à sa capacité
à utiliser globalement lensemble des acides aminés alimentaires, des
données obtenues pour certains zones de lorganisme ou organes soutiennent
lidée que ce nest probablement pas le cas pour tous les acides aminés
et tous les tissus [56-58]. Par exemple, les résultats obtenus par analyse
compartimentale des données expérimentales de distribution et de métabolisme
de lazote des protéines de lait et de soja ont montré que la différence
globale de valeur biologique entre ces deux protéines sexpliquait par
une différence de rétention dans la zone périphérique [59]. Une des raisons
est vraisemblablement la plus forte teneur en acides aminés ramifiés des
protéines de lait, qui sont peu prélevés par la zone splanchnique (intestin,
foie) et donc largement transférés dans la zone périphérique (muscle),
où ils exercent un effet stimulateur sur le transfert et lutilisation
anabolique de lensemble des acides aminés [59, 60]. Ainsi, dans la phase
postprandiale, la composition en acides aminés pourrait influencer le
métabolisme des différents tissus et définir le degré dincorporation
des acides aminés dans les différentes protéines, sans pour autant nécessairement
affecter lutilisation globale au niveau de lensemble de lorganisme
[57]. Lanalyse compartimentale à laide de modèles globaux du métabolisme
de lazote ou des acides aminés peut permettre de proposer une vue intégrée
de la valorisation spécifique des protéines dans les différentes zones
de lorganisme [61, 62]. Des progrès pourront également être accomplis
en étudiant directement sur certains tissus, comme le muscle, le transport
et lutilisation anabolique des acides aminés alimentaires, en situation
dynamique, ce qui appelle également à un traitement des données par analyse
compartimentale [63].
Enfin, la notion de valeur protéique doit être élargie. En effet, la qualité
dune protéine peut influencer des voies spécifiques dutilisation de
certains acides aminés pour la synthèse de composés non protéiques. Une
fois encore, une illustration convaincante est fournie par les acides
aminés soufrés, dont la teneur dans le régime [64, 65] mais aussi dans
le repas, cest-à-dire à court terme, est capable de moduler les concentrations
tissulaires en glutathion [65-68]. De manière plus générale, de nombreux
acides aminés sont ainsi utilisés dans des voies métaboliques particulières,
qui ont peu de lien avec le métabolisme protéique mais jouent des rôles
physiologiques ou physiopathologiques de première importance [69-71].
La présence dans les protéines alimentaires de fortes quantités dacides
aminés précurseurs pourrait augmenter leur participation à ces voies dutilisation
spécifiques non protéiques, et moduler le métabolisme de lorganisme [72].
Parmi ces voies métaboliques suscitant un intérêt grandissant, on retrouve
les acides aminés soufrés pour la synthèse de glutathion mais on peut
également citer la production de monoxyde dazote à partir de larginine,
qui est reconnue comme une voie métabolique de première importance pour
un nombre étonnant de situations physiopathologiques [73-75]. Dans ce
dernier cas, il ne sagit plus de considérer la rétention de lensemble
des acides aminés des protéines alimentaires, ni même la rétention de
larginine, car cette voie est extrêmement mineure, quantitativement parlant,
chez ladulte en bonne santé. Il sagit plutôt de déterminer si la proportion
darginine dans les protéines alimentaires est capable dinfluencer son
utilisation pour la production de monoxyde dazote. Limportance et les
répercussions physiologiques de lapport en certains acides aminés comme
larginine ont été montrées dans certains cas physiopathologiques chez
lanimal et chez ladulte [76]. Dans ces situations, les effets de larginine
ne sont pas uniquement liés au bénéfice sur le métabolisme protéique [77]
et ils proviendraient des capacités régulatrices de ses métabolites [78-80].
Sur cet exemple souvre la perspective que les protéines alimentaires,
par laction spécifique de leurs acides aminés, jouent un rôle important
dans le développement ou la prévention du risque de pathologies chroniques,
qui ne relève plus du concept de "qualité protéique" mais de celui de
la valeur nutritionnelle dans son acception la plus large [71]. Les études
devront établir les fondements métaboliques de laction des acides aminés
et les liens avec la réponse fonctionnelle, en situation nutritionnelle,
pour évaluer et comprendre la pleine valeur des protéines alimentaires
pour la nutrition des populations de nos pays.
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