ARTICLE
Au début des années 1990, le président de l'INRA
s'interrogeait sur les relations de l'Institut avec les mondes de l'agriculture,
production, transformation et consommation. Une réflexion menée
avec le concours de nombreux experts préconisa l'ouverture de champs
nouveaux de recherche et la mise en place d'un service de prospective
pour, entre autres, préparer les choix stratégiques en matière
d'orientation de recherche [1, 2].
Mais, comment préparer ces choix dans le cas d'un organisme de
recherche finalisée dont les travaux procèdent nécessairement
de deux origines : la dynamique propre des connaissances et les attentes
et les besoins de la société, la « demande sociale
» ? Il ne s'agissait plus d'une prospective des seules connaissances,
mais aussi des secteurs de l'économie pour lesquels l'INRA est
censé travailler et dont les avenirs possibles serviront, entre
autres, à la définition des politiques de recherche
2. La création d'une activité de prospective à
l'INRA nécessitait alors de forger une méthodologie spécifique
qui concilie ces deux origines d'incertitude : la dynamique des connaissances
et celle des attentes et des besoins de la société, des
entreprises.
Même en se restreignant à la France, de nombreux auteurs
se sont intéressés à la prospective. Il y a, par
exemple, ceux qui en furent les pionniers et pour qui elle était
d'abord un état d'esprit [3], ceux qui ont, avant nous, produit
des méthodes [4-6], ceux qui ont plus généralement
réfléchi sur le futur [7-9], ceux qui pensaient plus directement
à l'action et ont souvent associé prospective et décision
stratégique [10, 11], ceux qui se sont intéressés
à la prospective territoriale (voir par exemple [12-14]), ceux
qui, partant des problèmes de la décision administrative
et des difficultés de sa mise en place, insistent surtout sur l'accord
des acteurs concernés [15], enfin, des chercheurs se préoccupent
du rôle de la prospective dans l'activité de recherche elle-même
[16, 17]. De nombreux travaux ont été réalisés,
des organismes sont nés ou se sont tournés vers la prospective,
un Observatoire des Sciences et des Techniques fonctionne à Paris
et des revues existent (Futuribles...) 3.
Mais, des risques guettent la prospective. Après une période
d'instrumentalisation, les travaux se caractérisent souvent aujourd'hui
par un grand flou méthodologique et une absence de réflexion
sur les pratiques mises en uvre, voire une opposition à l'idée
de méthode ; nous rejoignons ici les inquiétudes de Gonod
[18]. Un second risque résulte d'une insuffisance de recherche
et d'approfondissement épistémologique. À l'INRA,
notre ambition est précisément d'associer pratique de la
prospective et recherche sur les méthodes avec la volonté
de toujours les expliciter.
Le travail fondateur, « Avenir de l'agriculture et futur de l'INRA
» [1, 2], disait la nécessité d'établir par
une approche systémique un état de la situation, un diagnostic,
puis de réfléchir à l'avenir à partir de processus
moteurs. Par ailleurs, quatre principes étaient formulés
pour la conduite des nouvelles recherches à entreprendre :
- penser l'innovation comme un processus social, donc renoncer
à une vision descendante de la « vie » des sociétés
(à partir de la science qui « saurait ») et faire vivre
les aller-retours entre acteurs qui aboutiront à l'innovation ;
- contribuer à construire la « demande sociale »,
donc recenser et apprendre à passer des attentes de la société,
diffuses et contradictoires, à la formulation des questions qui
donneront lieu à des recherches. La liste de celles-ci, si possible
hiérarchisée, devient la « demande sociale » ;
- donner toute leur place aux acteurs qui ont à gérer
des systèmes complexes selon des finalités multiples, avec
une information incomplète. L'organisme de recherche finalisé
doit alors tenir compte de la « rationalité » des acteurs,
de leurs attitudes devant le risque et de l'incertitude, produire des
diagnostics et des indicateurs pertinents pour l'action... ;
- replacer toute connaissance produite dans le réel, celui
des acteurs et non celui des théories. C'est toute la question
de la généralité des résultats de la recherche,
de leur utilisation dans d'autres lieux ou à d'autres époques.
Ces premiers jalons et une longue pratique de la démarche systémique
et des représentations graphiques, en particulier pour l'analyse
du fonctionnement des exploitations agricoles et de la prise de décision
par les agriculteurs, ont servi de toile de fond à l'élaboration
de notre méthodologie prospective. Comme le soulignent fortement
nos quatre principes, pour la DADP il ne suffit pas de consulter et de
réunir des acteurs, ni, a priori, de rechercher entre eux
une voie (voix) consensuelle. Nous réservons le mot de prospective
à des démarches qui vont permettre d'engager les acteurs
dans une réelle construction de futurs possibles, ce qui nécessite
des méthodes qui explicitent les arrières-plans épistémologiques
et le mode d'emploi des matériaux dont se nourrissent les réflexions.
La prospective est clairement pour nous un processus d'innovation, dont
l'un des objectifs est de contribuer à construire une demande sociale
pour demain qui donne toute sa place aux acteurs et permette de prendre,
aujourd'hui, des décisions pertinentes pour le futur après
avoir dégagé des scénarios. Pour la recherche finalisée,
les stratégies de recherche seront déduites de scénarios
sur les mondes socio-économiques et de la recherche.
Nous préciserons, dans une première partie, la conception
de la prospective à la DADP, avec le souci de fournir au lecteur
les éléments nécessaires à une lecture profitable
de nos travaux ; en revanche, nous ne traiterons pas des rapports entre
prospective et activité scientifique [16, 17], sujet par ailleurs
très important. Dans une seconde partie, nous parcourrons les principales
étapes de notre méthode qui s'ancre directement dans notre
conception.
Les quatre grands traits de notre conception
de la prospective
Plusieurs conceptions de la prospective existent selon les points de
vue adoptés sur le futur et sur l'action, selon les pratiques de
l'approche systémique, plus souvent évoquée que réellement
opératoire dans les travaux. Celle de la DADP, née des premiers
jalons déjà évoqués, en prolongement naturel
de recherches de plus en plus tournées vers l'action [19-21], s'est
depuis le début nourrie d'une pratique de la prospective conçue
aussi comme pratique de recherche. Ainsi, la DADP a mené avec différents
collaborateurs 4 toute une série de prospectives sur
des sujets aussi divers que le secteur semencier, la forêt, les
protéines, l'eau et les milieux aquatiques, les vignes et les vins,
et elle a participé et appuyé méthodologiquement
celle conduite par le Cetiom sur les oléagineux [22].
À la base de notre méthode se trouve la démarche
systémique qui structure et organise le travail. Sans reprendre
les principes du « systémisme » (voir par exemple [23-25]),
nous présenterons notre conception de la prospective à partir
de quatre doublets qui en condensent l'essentiel : prospective et projet
sur le futur, prospective et prévision, prospective et décision,
prospective et connaissance du présent. La question du temps, essentielle
à la prospective, sera abordée à propos de chacun
de ces doublets.
Prospective et projet sur le futur
Pour nous, la prospective n'a d'intérêt que liée
à l'action, donc à un (des) projet(s) sur l'avenir. Ce point
est fondamental dans la mesure où il enracine la prospective dans
la vie même de toute organisation (entreprise, organisation professionnelle,
organisme de recherche...) qui mène des réflexions de cette
nature (schéma 1a).
C'est parce que l'organisation a un projet (qui se traduit en stratégies)
qu'elle se préoccupe des évolutions possibles de son environnement
socio-économique et écologique, donc qu'elle souhaite des
réflexions prospectives (flèche 1).
Cela a de multiples conséquences. La plus importante est que
la prospective répond à une commande qui fixe, dans une
certaine mesure, un cahier des charges pour le travail à entreprendre.
C'est le projet de l'entreprise qui aide à cerner les contours
de la commande, à l'interpréter pour préciser ce
que sera le système à étudier. Un quiproquo est alors
possible qui serait de penser que, du fait de la commande, la prospective
perd son sens. Il n'en est rien. Nous sommes dans la situation de l'artiste
à qui on demande une uvre en lui fixant un cadre et de grandes
orientations. Celui-ci garde toute sa liberté pour exprimer sa
créativité, son génie propre, tandis que notre liberté
de prospectiviste vise d'abord à ne pas réduire le champ
des possibles, à pouvoir dire ce qu'on en pense, en courant, comme
l'artiste, le risque de déplaire. C'est pourquoi nous revendiquons
simultanément une grande liberté de pensée et une
commande car celle-ci légitime le travail au yeux des membres de
l'organisation qui seront sollicités pour y participer, ce qui
se révèle, à l'usage, très important.
Mais, et c'est capital, le prospectiviste a, lui-même, pour projet
de contribuer à « donner un sens » [26], et donc de mobiliser,
à son tour, l'organisation autour d'un projet, d'où l'importance
pour le prospectiviste de l'appropriation de ses travaux par le responsable
de la commande et par l'ensemble de son organisation. C'est l'un des usages
de la prospective de fournir un guide aux agents pour décoder et
interpréter la stratégie des responsables, leur permettre
d'y trouver un sens autre que la simple expression d'un rapport de hiérarchie
[27].
Ajoutons que refuser l'idée de commande au nom de la liberté
nécessaire pour explorer les futurs possibles nous renverrait à
l'essence même de toute activité cognitive. Pour penser il
faut avoir au préalable des questions et donc une théorie,
si fruste soit-elle, qui les initie. « Pour voir, il faut entrevoir
» [28]. Il est fallacieux de penser qu'un groupe rassemblé
pour faire de la prospective pourrait travailler sans point de départ
et sans projet sur le futur. C'est l'une des difficultés : le prospectiviste
est toujours obligé de remettre en cause les idées reçues
[9] et pourtant d'avoir une idée initiale ; d'élargir son
champ et, simultanément, de tendre à le restreindre !
Cela nous conduit à préciser qu'un exercice de prospective
est daté. D'une part, les états du monde et du système
objet de l'exercice sont appréhendés à un moment
précis, d'autre part, le regard comme l'imagination du groupe responsable
du travail, sont aussi situés dans le temps. Ce dernier aspect
importe d'autant plus que la dynamique du groupe se constitue progressivement
et qu'obtenir une convergence de points de vue suffisante pour construire
une représentation partagée du système n'est pas
instantané. Ce caractère daté peut gêner lorsque
l'on informe le commanditaire et ses collaborateurs de l'avancement des
travaux. En effet, à mesure que le travail avance, le commanditaire
a de moins en moins l'impression de nouveauté. Avant d'y déceler
le signe d'une bonne appropriation, interrogeons-nous sur son attente
réelle, car il lui arrive de ne regarder, parmi les futurs possibles
que la prospective est chargée de construire, que ceux qui le conforte
dans ses préférences sans se laisser interroger par les
autres. Pourtant, Arie de Geus [29] remarque que l'un des effets des prospectives
menées à la Shell fut une « transformation subtile
» du point de vue des dirigeants, alors même qu'à leurs
propres yeux aucune relation n'existait entre les scénarios et
les décisions prises. Nous adhérons à cette idée
d'un apprentissage collectif, pour partie invisible.
L'existence du projet de l'organisation qui commande le travail a d'autres
implications pour le groupe chargé de la prospective. En effet,
un projet suppose une philosophie de l'action. Celle-ci doit être
suffisamment connue pour, éventuellement, être confrontée
aux futurs possibles car elle peut se révéler impossible
à tenir ou inadaptée. Mais, faut-il croire encore qu'agir
est possible. Autrefois, la science et la technique savaient et disaient
ce qu'il fallait faire. Les enjeux étaient clairs, on ne courait
guère de risques à suivre les conclusions qui découlaient
des travaux des chercheurs puisque « l'on savait où l'on voulait
aller ». Par exemple, en France et juste après la deuxième
guerre mondiale, il y avait convergence entre les recommandations des
agronomes et des économistes pour le développement des exploitations
agricoles, au point qu'elles pouvaient jouer le rôle d'alibis réciproques.
On croyait au progrès quand, aujourd'hui, on doute qu'il soit encore
possible, allant jusqu'à mettre en cause cette notion [30]. On
est entré dans une ère de désenchantement qui conduit
à se demander vers quel avenir « courons-nous ? » et
surtout « vers quel avenir voulons-nous courir ? » [31]. Pour
notre part, nous suivons le prix Nobel d'économie Amartya Sen quand
il dit « que les tentatives de maîtriser raisonnablement le
changement social produisent, dans des circonstances normales, des résultats
favorables » ([32] p. 254), contre ceux qui ne croient pas à
cette possibilité sous le prétexte que nos actions produiraient
trop d'effets indirects, non intentionnels ; ils utilisent à rebours
la notion de système complexe ; pour eux, cette complexité
ne serait pas maîtrisable ! Or, comme Sen, nous pensons que cette
position est fausse car « pour ne pas être intentionnelle
une conséquence n'est pas nécessairement imprévisible
» ([32] p. 257) et peut être étudiée par le prospectiviste.
Affirmant que l'avenir peut-être modifié parce qu'il se
construit, que par leur volonté les acteurs peuvent contribuer
à le transformer, l'exercice de prospective doit donc comporter
aussi bien l'élaboration de stratégies d'anticipation réactive
(quelles actions entreprendre si l'organisation se trouvait dans tel ou
tel des futurs possibles), que d'anticipation proactive (quelles actions
entreprendre pour éviter ou favoriser tel ou tel des futurs possibles)
(schéma 1b). C'est
le retour de la prospective sur les stratégies de l'organisation
(flèche 2.1 du schéma
1a). Mais, un second retour sur l'organisation existe (flèche
2.2 du schéma 1a),
il concerne son management et, entre autres, les activités de veille
et de contrôle que les décisions qui auront été
prises aboutissent bien aux résultats escomptés. À
titre d'exemple, dans la prospective « Semences » [33] ressortait
de manière très forte le fait que, selon les choix de stratégie
de recherche en matière de biologie moléculaire, l'INRA
n'aurait pas à bâtir les mêmes partenariats, question
qui débouche sur le management et sur la conception même
des tâches d'un organisme de recherche publique.
L'exercice de prospective suppose ainsi un engagement dans la construction
du monde, même s'il est imaginaire, qui n'est pas spontané,
en particulier pour les chercheurs auxquels est habituellement demandé,
comme condition d'objectivité, une prise de distance par rapport
au monde.
Prospective et prévision
Soit, à l'instant T0, le système So
à étudier, soumis à des forces internes et externes
(schéma 2a et b).
Que sera-t-il devenu dans l'avenir, par exemple à Tn
? Selon l'état d'esprit de celui qui pose la question, deux réponses
sont possibles. Celle de la prévision (schéma
2a) qui cherche à dire, en simplifiant, que l'état le
plus probable de So à Tn sera Snp.
Dans l'usage courant de la prévision, il n'y a, en définitive,
qu'un seul futur, le plus probable.
La prospective, au contraire, explore la gamme des différents
états Sni que pourrait avoir atteint, à tn,
le système initial So, si tel ou tel événement
(E1, E2, Ei...) se réalisait (schéma
2b). Les événements E1, E2, Ei...
sont ce que nous appellerons des ruptures et la prospective doit, d'une
part, les imaginer et, d'autre part, examiner quelles sont leurs répercussions
sur le système. Le mode de raisonnement est « Si tel événement,
alors telle conséquence ». Bien évidemment, au sein
de cette gamme peut se trouver l'état Snp de la prévision.
Pour la prospective, il y a plusieurs futurs possibles 5 et
son rôle est, précisément, de les imaginer en les
construisant, traduction du fait que, pour le prospectiviste, le futur
est ouvert, objet de projet, d'intention et de volonté. Ce qui
ne veut pas dire, bien au contraire, que le présent importe peu
mais qu'il ne détermine pas de manière irrémédiable
le futur, que celui-ci reste à construire, d'où la nécessité
d'explorer cette marge d'indétermination pour que les décideurs
puissent éventuellement l'exploiter.
La prévision tente, entre autres, les décideurs car elle
les rassure, le futur supposé le plus probable devenant, de fait,
certain ; ceci explique en retour que la démarche prospective ne
soit, elle, pas spontanée. Mais, l'apparente « force psychologique
» de la prévision est, en réalité, son point
faible ! En effet, en fixant le futur, elle semble, si l'on ose dire,
« éblouir » les décideurs, annihilant fréquemment
chez eux l'idée d'instaurer dans leur management un véritable
contrôle pour savoir si le système se dirige effectivement
vers Snp, et alors leurs réactions risquent fort d'être
trop tardives !
Cette exploration des futurs possibles exige, à côté
de méthodes (voir seconde partie), une grande capacité d'imagination
et suppose, de la part du prospectiviste, un véritable engagement
dans l'élaboration des scénarios qui sont, même sous
forme potentielle, de véritables constructions des futurs possibles
du monde, chaque scénario étant un projet possible pour
le futur, sans prétendre dire ce que demain sera, comme le fait
la prévision !
Cette opposition entre prospective et prévision est parfois contestée
au nom des simulations que permettent les modèles souvent utilisés
dans ce dernier cas. Or, dans l'exploration du champ des possibles, la
prospective est en amont de la simulation puisqu'elle comporte l'invention
de nouveaux modèles et point seulement l'examen des variations
sur un thème au sein d'un modèle [34], et cette remise en
cause du modèle lui-même fait souvent défaut. Le développement
de l'agriculture en est un exemple flagrant : parler de développement
durable c'est rejeter le modèle dominant des années 1960-1970,
des simulations avec l'ancien modèle ne seraient pas utiles, il
faut créer un nouveau modèle.
Ainsi, la prospective est l'un des moyens de faire face à l'incertitude
croissante dans laquelle nous baignons, en particulier en examinant les
conséquences d'inversion dans l'ordre temporel des évènements,
des ruptures susceptibles de se produire (les E1, E2...
du schéma 2b).
L'exemple des organismes génétiquement modifiés (OGM)
l'illustre. Si leur irruption brutale dans la société, entre
autres du fait des erreurs de communication de grands groupes de l'agro-chimie,
n'avait pas suivi, mais précédé les crises du sang
contaminé, du sida et de la vache folle, les citoyens auraient,
peut-être, eu d'autres réactions et le cours des choses aurait
pu s'en trouver modifié (ce qui se passe dans différents
pays non-européens rend acceptable une telle hypothèse).
L'accélération du développement des connaissances,
tirées par les technologies, complique encore les choses, en particulier
dans le cas des sciences du vivant, ce qui impose d'accorder une grande
attention aux innovations à venir dans ces domaines. Le temps à
venir apparaît ainsi comme le chef d'orchestre des futurs possibles
en amplifiant ou réduisant les effets de l'ordre des évènements.
Cela fonde la distinction entre des attitudes réactives et/ou proactives
pour les dirigeants en fonction de leurs capacités d'intervention
sur leur organisation et/ou sur son environnement.
Une question peu traitée concerne la manière dont la «
demande sociale » est appréhendée. Nous avons dit qu'un
organisme de recherche finalisée devait choisir ses stratégies
de recherche en fonction de la dynamique des connaissances et de la demande
sociale. Mais, celle-ci n'existe pas en tant que telle et doit être
construite pour mettre en perspective et hiérarchiser les problèmes
qui résultent des attentes des citoyens et des consommateurs (schéma
3, flèches 2.1 et 2.2). Cela exige déjà un effort
inhabituel, aussi cette construction porte-t-elle essentiellement sur
la situation actuelle, alors qu'il faudrait supputer son évolution
à l'horizon retenu pour la prospective. Un exemple typique concerne
les attentes en matière d'environnement. S'intéresser au
futur impose de se demander si dans quinze ou vingt ans, horizon fréquent
de la prospective, les citoyens et les consommateurs auront toujours de
l'intérêt pour cette question ! À cet égard,
le choix de l'horizon de la prospective doit se faire en tenant compte
de la nature du système étudié : il sera plus lointain
pour des systèmes à plus grande inertie. La difficulté
sera de savoir supputer correctement les vitesses d'évolution possibles
des différents processus caractérisant le système
et aboutissant à de futures attentes des citoyens. Malgré
les apparences, les processus sociaux n'évoluent pas forcément
plus vite que l'environnement écologique. Levons une ambiguïté,
les citoyens peuvent ne pas s'intéresser dans quinze ans à
l'environnement et la recherche publique avoir le devoir d'entreprendre
aujourd'hui des recherches en ce domaine. Les chercheurs sont également
citoyens, ils participent à l'expression d'une demande sociale,
et ils peuvent, sur certains points et du fait de leur métier,
avoir une vision plutôt plus lucide que leurs concitoyens.
On comprend alors pourquoi l'exercice de prospective requiert aussi
une vision rétrospective sur une durée suffisante pour qu'il
soit possible d'intégrer les phénomènes de longue
durée [35]. Alors, par exemple, lorsque l'on aborde les politiques
agricoles de l'Union européenne (UE) et des États-Unis d'Amérique
(USA), l'apparent revirement des USA, en septembre 2001, en matière
de subvention des agriculteurs apparaît moins étrange car
on saisit mieux les moteurs profonds des politiques américaines.
Kagan [36] donne des éclairages intéressants sur les dynamiques
longues des deux entités qui permettent de comprendre que l'UE
et les USA ont permuté leurs positions historiques au cours du
siècle dernier et donc, qu'aujourd'hui, l'UE est beaucoup plus
« obligée » de croire aux vertus du multilatéralisme
et au respect des traités internationaux, au point, parfois, de
penser que cette nécessité fait loi pour tous ! Hobsbawm
[37] a beaucoup de réflexions profondes sur les rapports de forces
dans le monde depuis deux siècles et l'on y voit de nombreuses
prémisses de la situation mondiale actuelle. Sans vision rétrospective
forte et culture générale suffisante, le prospectiviste
néglige des possibilités de rupture parce qu'elles apparaissent
comme impensables 6 !
Prospective et décision
Le fait que la prospective débouche sur des propositions de stratégies
engendre parfois une confusion entre prospective et décision, d'ailleurs
alimentée par celle entre prospective et prévision. Pour
nous, la prospective n'est pas la décision et ne saurait s'y substituer,
mais une aide à la décision par l'éclairage qu'elle
apporte sur les futurs possibles.
L'absence de vision claire sur ce point est au cur de bien des
ambiguïtés qui règnent entre les décideurs des
organisations et leur service de prospective. En effet, si toute prise
de décision nécessite une anticipation sur le futur, en
général implicite, et nous avons vu l'inclination spontanée
de chacun pour une vision simple qui prolonge et reproduit le présent,
donc pour la prévision, on peut constater de la part des décideurs
deux réactions opposées vis-à-vis de la prospective
(parmi d'autres) : d'un côté, une certaine méfiance
pour une activité pouvant être perçue comme empiétant
sur leurs prérogatives, de l'autre, parfois, une très forte
attente des résultats des travaux. Or, ces deux extrêmes
nuisent à l'exercice du métier de prospectiviste, celui-ci
pouvant être tenté de privilégier ce qu'il sait des
attentes des décideurs ou de se fondre dans « l'air du temps
» (la dernière bulle financière des bourses mondiales
rappelle sa puissance momentanée).
Cela conduit à insister sur la décision en elle-même.
Elle est perçue trop souvent comme un acte instantané, le
moment où l'on prononce, affiche une décision. Or, cette
énonciation (pas obligatoire) est le résultat d'un long
processus itératif de maturation [38], durant lequel de nombreux
éléments, considérés initialement comme intangibles,
vont évoluer, être remis en cause [39]. Pour la prospective,
cela pose la question de savoir quand et comment intervenir dans ce processus.
En effet, du fait de cette longue maturation, une intervention permanente
auprès des décideurs pourrait sembler nécessaire.
Pourtant, la réponse n'est pas évidente car de quelle décision
s'agit-il ? La prospective vise le moyen/long terme quand la majorité
des prises de décision dans une organisation porte sur le court
terme, voire sur le très court terme ! Ne serait-ce pas, alors,
une erreur de vouloir mêler en continu le groupe de prospective
à l'activité de direction ?
Au moins deux remarques s'imposent. La première concerne l'analyse
des décisions du court terme : quelles répercussions ont-elles
à moyen-long terme ? Nous savons tous que le quotidien infléchit,
sans avoir l'air d'y toucher, le lendemain, entre autres en créant
ces « habitudes » qui permettent aux organisations de fonctionner
et que les économistes appellent des « routines » [40].
Des interventions en continu pourraient alors être bienvenues, en
accord avec une veille cohérente avec la prospective, mais leur
efficacité ne risque-t-elle pas de rapidement s'émousser
? Pour nous, il s'agirait plutôt d'un réflexe à créer.
La seconde remarque porte sur la nature des productions d'un travail
de prospective : d'une part, une vision (actualisée) du monde et
de l'organisation et, d'autre part, des scénarios. Dans les deux
cas, il faut pour les produire un temps minimum et une prise de distance
suffisante d'avec la vie de l'organisation. Cela dit, le renouvellement
de la vision du monde devrait être l'objet d'une diffusion rapide
et entretenue vers les décideurs, et plus généralement
l'ensemble de l'organisation. On peut même ajouter que le souci
d'en disposer devrait être l'une des composantes de la culture de
l'entreprise, souvent trop tournée vers le passé ou réduite
à sa seule politique de ressources humaines. En revanche, les scénarios
exigent, eux, que la direction, puis l'ensemble de l'organisation, y investisse
du temps, et un temps spécial. Pour le dire en un mot, leur examen
ne peut être un point de l'ordre du jour lors d'une réunion
ordinaire de direction. Dans le schéma
1a, le retour de la flèche 2.2 sur le management devrait ainsi
entraîner des décisions sur la manière d'intégrer
et de faire vivre la prospective dans l'organisme, par exemple à
travers la veille et une organisation du suivi des décisions et
de leurs conséquences.
Ces réflexions sur la prise de décision restent très
générales. Elles doivent être ensuite adaptées
à chaque organisation, à chacune des modalités de
gouvernance possibles. Une première interrogation est de savoir
comment et quelles informations arrivent à l'équipe dirigeante
et comment celle-ci les traite pour les hiérarchiser et les intégrer
dans sa vision ? Ce sujet, bien que capital pour le groupe chargé
de la prospective, est par nature délicat.
Dans la prospective « Semences » [33], nous avons examiné
les principaux circuits que suivent les informations qui aboutissent à
la recherche et sont à la base d'une « demande sociale »
en ce domaine, avec l'estimation de leurs poids relatifs lors du travail.
Historiquement, dans les années 1950-1960, la perception de l'INRA
venait des relations privilégiées de son département
Génétique et Amélioration des Plantes (GAP) avec
les firmes semencières et les agriculteurs, ceux-ci répercutant
le poids du marché et des filières de production. Ce n'est
que plus tard qu'émergent d'autres acteurs, par exemple les consommateurs
et les citoyens, qui deviennent sources d'attentes et d'exigences nouvelles
pour les firmes, les agriculteurs et les différents département
de l'INRA, dont la perception globale prend de l'autonomie par rapport
à celle de GAP. Ainsi, progressivement, la question des semences
est devenue une affaire concernant toutes les disciplines de l'INRA, ne
pouvant plus être traitée par un seul département
de recherche : elle devenait transversale à tout l'organisme et
nécessitait un management adéquat. Pour le groupe chargé
de la prospective, cela s'est traduit, dans les suggestions de stratégies
de recherche, par l'examen de leurs conséquences sur l'ensemble
des départements [33]. Or, ce changement des poids relatifs des
différentes sources d'informations s'est produit sans que l'organisation
n'y prenne suffisamment garde jusqu'au jour où il devint impossible
d'échapper à ses conséquences. Corrélativement,
la seconde interrogation porte sur les modalités mêmes de
la gestion de l'organisation, sur le rôle des circuits directs et
diagonaux entre échelons de la hiérarchie... [41]. Plus
généralement, comment l'organisation peut-elle vivre la
nécessaire spécialisation et néanmoins intégrer
le caractère systémique croissant des problèmes,
question redoutable entre toutes ?
La prospective a un autre lien avec la décision qui repose sur
le rôle structurant de celle-ci sur l'organisation. Les décisions
« bousculent » les situations, les habitudes et forcent à
retrouver une cohérence générale. Or, la prospective,
par la construction de scénarios, place virtuellement l'organisation
dans la même situation que des décisions prises puisque supputer
la survenue de ces scénarios permet, de manière anticipée,
de suivre leurs conséquences sur l'organisation. L'usage des scénarios
comme moyen de coordination des actions à entreprendre est, à
notre avis, un aspect beaucoup trop négligé du management
des organismes [29] ; cela est d'autant plus étonnant que, par
leur cohérence, les scénarios évitent des réflexions
au coup par coup ou trop linéaires. Mais, et c'est une responsabilité
du groupe chargé de la prospective, il faut aider l'organisation
à utiliser les scénarios, ce qui n'est pas spontané
et suppose d'améliorer la communication interne et les modes de
présentation, et nécessite de concevoir des sortes de travaux
pratiques autours des enjeux, des conséquences des scénarios
; des expériences sont en cours au CETIOM et à l'INRA.
Évoquer la décision dans l'organisation et le rôle
d'aide à la décision de la prospective pose évidemment
la question de son évaluation. Par nature, la prospective essaie
d'imaginer les conséquences d'évènements, et donc,
entre autres, des choix de l'organisation. L'éthique de cette activité
peut (devrait) donc se caractériser par de l'indiscipline [5].
Mais de quelle manière vivre et faire vivre cette indiscipline
? On est renvoyé à la conception même de la liberté.
Nous rejoignons le philosophe Paul Ricur quand il nous laisse entendre
que la vraie liberté est de pouvoir imaginer les conséquences
de ses actes (ce que dit aussi Sen [32]). Mais, sorti du domaine moral,
qu'en pensent les décideurs ? Et puis, cette tâche ne devient-elle
pas très vite illusoire à mesure que ces conséquences
« diffusent » dans le système [42] ? Et à quelle
échéance les examiner ?
Ces questions difficiles font partie de la réflexion sur l'évaluation
de la prospective. Pour la vision du monde, premier de ses fruits que
nous ayons distingué, il semble ne pas y avoir de problème
: ce produit ne préexiste pas, et la représentation du système
qui est construite avec la place qu'y occupe l'organisation sont, incontestablement,
jugés positivement. Mais pour les scénarios ? L'évaluation
doit sûrement reposer sur la rigueur de la méthode, c'est
l'une des raisons de nos choix et l'objet de la seconde partie de cet
article. Le recours à des experts, ne garantit pas suffisamment,
dans la construction des scénarios, contre le risque de «
recopier » à l'identique l'air du temps qui, d'ailleurs, n'est
pas a priori erroné. En effet, les experts (même si
plusieurs types existent [26]) ont parfois bien des difficultés
à prendre du recul par rapport à leur spécialité
(ou leur fonction) et, surtout, dans leur grande majorité, les
experts restent extérieurs au projet, ils n'y sont pas impliqués,
or, ici comme en stratégie, les voies ne sont pas indépendantes
des fins poursuivies [42]. La fonction de l'expert comporte ainsi une
contradiction insuffisamment soulignée : il doit clairement être
au dehors de l'organisation et il lui faudrait tout autant être
au dedans (Sebillotte M. [43], parle de l'existence de deux diagnostics,
interne et externe) ! C'est une des raisons qui justifie que le travail
soit dirigé par des cadres de l'organisation elle-même, mais
reste la question de leur objectivité dans le travail, sujet controversé
qui nous emmènerait trop loin [44, 45].
Un critère d'évaluation réside dans la capacité
du groupe chargé de la prospective à faire bouger l'organisation
mais la reconnaissance de la valeur de son travail réside pour
beaucoup dans la qualité d'écoute de ceux auxquels il est
destiné. On peut, alors, être tenté de juger son «
potentiel d'excitation intellectuelle », son aptitude à provoquer.
C'est, pour partie, la raison pour laquelle tant de travaux opposent,
à un scénario tendanciel, sans rupture véritable
(d'une certaine manière celui de la prévision), un scénario
noir (tout va mal) et un scénario rose (tout va bien). Certes,
il ne faut pas sous-estimer ce rôle de provocation, mais précisément
notre méthodologie conteste ces manières manichéennes
et systématiques de voir l'avenir tout en rose ou tout en noir
et s'efforce de provoquer par d'autres voies, celles d'une démarche
systémique et analytique. Nous retrouvons le rôle de la méthode
comme garantie de la valeur du travail, comme dans la recherche scientifique.
Cependant, gageons que, comme dans cette dernière, des travaux
de différente valeur existent et que la qualité de l'imagination
contenue dans les scénarios sera aussi un signe de réussite.
Un reproche fréquent est qu'aucun des scénarios imaginés
ne se réalise. Classiquement, la réponse est que les décideurs,
une fois éclairés, peuvent agir pour contrer les futurs
imaginés. Ceci est vrai, mais ne vaut que pour les scénarios
jugés défavorables à l'organisation. Il faudrait
au moins vérifier, dans le cas de scénarios favorables,
que des arguments non pris en compte dans la prospective considérée
existent qui permettent de rendre compte de la non-réalisation
des scénarios favorables. Une des difficultés de l'évaluation
de la prospective provient ainsi de sa différence essentielle d'avec
la science : la « modélisation » des futurs possibles
qu'elle opère (les scénarios), ne peut se référer
à une théorie, l'avenir ne sera écrit qu'a posteriori
: aujourd'hui, il est multiple et à construire. En revanche, nous
partageons l'affirmation que la réflexion prospective permet, justement,
d'éviter les catastrophes en pratiquant un « catastrophisme
éclairé » (en détournant quelque peu le titre
de Dupuy [46]). C'est l'une des facettes de son rôle d'aide à
la décision et c'est pour cela qu'elle peut (et devrait) déboucher
sur des choix proactifs et sur des anticipations réactives, c'est-à-dire
visant à modifier le cours des évènements extérieurs
à l'organisation ou à y préparer celle-ci (schéma
1b).
Concluons, la prospective éclaire la décision et ne s'y
substitue pas. Pour les décideurs, l'opposition prospective-prévision
se complète ainsi de l'opposition prospective-décision.
C'est pourquoi l'idée d'affecter des probabilités aux scénarios
ne nous séduit pas, car c'est une manière détournée
de forcer la décision ! C'est une fois le décideur pénétré
de la gamme des futurs possibles qu'il devient envisageable de l'aider
à décider de manière plus pertinente.
Prospective et connaissance du présent
: la construction d'une représentation
partagée
Pour nous, c'est un principe de base : seule une connaissance fine du
présent permet d'imaginer correctement des futurs possibles. À
l'issue des nombreux exercices réalisés, nous sommes frappés
par la mauvaise qualité de cette connaissance, ou au moins, et
peut-être plus justement, par son caractère tronqué,
sectoriel et dispersé. Comment penser l'à-venir, si le présent
est si mal connu ? C'est la raison pour laquelle notre démarche
comporte, comme première étape, une approche systémique
fine qui ne fait pas partie, au sens stricte, de la prospective mais qui
en est la base.
C'est donc autour de la construction de cette représentation
du présent (et du passé) du système et de son environnement
que le travail du groupe chargé de la prospective commence. C'est
aussi, pour lui, l'occasion d'interpréter la commande, donc de
la replacer dans le projet de l'organisation ce qui lui fournit un moyen
de trier dans la réalité. Mais, la difficulté réside
précisément dans ce tri : nous risquons le plus souvent
de manquer de perspicacité et d'imagination comme de moyens opératoires.
Il nous faut, d'abord, élargir le champ d'investigation, le complexifier.
La diversité des membres du groupe apparaît ainsi comme une
première exigence : les principaux champs de connaissance et métiers
concernés doivent, autant que possible, être représentés
; dans la prospective « oléagineux » il y en avait une
bonne quinzaine [22].
C'est la construction elle-même de la représentation collectivement
partagée qui guide l'investigation dans le présent (et le
passé) : le système décrit doit « fonctionner
» et donc sa représentation, tout en étant partagée,
doit respecter plusieurs règles. Elle devient la représentation
« théorique », celle qui guide et organise la suite du
travail et sera la référence pour son évaluation.
C'est un point de méthode essentiel.
Examinons quelques instants un reproche fréquent fait aux travaux
de prospective géopolitique qui n'ont pas pris en compte la «
chute du mur de Berlin » en 1989 et ses répercussions sur
la position dominatrice des USA dans le monde. On est en droit de penser
que ce sont, précisément, les méthodes employées
qui sont en cause. En effet, tout groupe suffisamment cultivé savait
que les « empires » (le mot est courant aujourd'hui à
propos des USA) ne sont pas éternels et aurait donc pu se prononcer
sur la poursuite de la situation bipolaire du monde : le défaut
n'est pas d'avoir, de fait, supputé le maintien du mur de Berlin,
mais de l'avoir fait sans s'être explicitement posé la question
et y avoir répondu. C'est ainsi, par exemple, que nous introduisons
dans nos travaux des hypothèses sur la disparition de l'Union européenne
ou sur l'arrêt de son élargissement.
Mais, trois types de difficultés surgissent. Le premier est qu'il
est difficile de donner vie à ce genre d'hypothèses qui
apparaissent trop « grosses », peu crédibles, exagérées,
partisanes. Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier le « crime
» et nous retrouvons l'opposition prévision/prospective, les
scientifiques étant souvent les premiers à oublier l'histoire
des sciences et que les théories n'avancent qu'à travers
la contradiction, la falsification [47]. Le second porte sur nos croyances.
Nous espérons (presque) tous que demain sera meilleur qu'aujourd'hui.
Nous ne faisons pas jouer à plein les contradictions que révèlent
le fonctionnement du système ou, plutôt, nous pensons que
nous les surmonterons. Les évènements du 11 septembre 2001
(attaque et effondrement des deux tours du World Trade Center à
New York) illustrent cette tendance. Mais, plus encore, c'est un dernier
type de difficulté qui nous entrave : comment faire réagir
le système fasse à de telles conjectures ? Quelles répercussions
imaginer, par exemple, à cet attentat ? Pour nous, cette dernière
difficulté est la plus forte, elle explique que souvent les hypothèses
de forte rupture restent, de fait, peu « employées »
dans la réflexion. Sidérés de notre audace, notre
réflexion se bloque ! La tâche du prospectiviste est autrement
plus ardue que de faire des simulations à partir d'un modèle
: face à un changement de modèle il doit modifier son système
de déduction. Nous verrons que l'usage que nous faisons des représentations
graphiques atténue en partie cette difficulté. Sans pouvoir
développer ici le rôle de l'imagination, rappelons qu'il
peut être très utile d'emprunter à la fiction pour
sortir des carcans de l'actualité, plus exactement pour rebondir
sur les traits de cette actualité, autre voie pour approcher l'impensable.
Mais, nous regrettons, au nom même de l'histoire des sciences, pleine
de rêves un jour réalisés, notre aveuglement collectif
qui aboutit souvent à rejeter a priori ces voies.
C'est là que la comparaison à laquelle nous convie Jullien
[42] des modèles européen (grecque) et chinois de stratégie
(militaire et diplomatique) rejoint nos préoccupations. Dans le
premier modèle, un plan est élaboré et projeté
sur l'avenir, c'est lui qui conduit au but fixé et définit
l'enchaînement des moyens à mettre en uvre ; dans le
second modèle, le stratège évalue la position et
son potentiel, décèle les facteurs porteurs pour les laisser
évoluer en sa faveur : « Quittant une logique de la modélisation
[...], on passe alors dans une logique du processus » qui agit le
système. Or, notre parti pris de construction de la représentation
du système est, pour une grande part, de mettre en évidence
les processus à l'uvre dans ce système. Pour Simon
[48], les processus sont nos moyens pour agir dans le monde dans une optique
qui est bien celle de la stratégie européenne, ce sont des
processus intentionnels, mis en uvre par les acteurs (institutions,
entreprises...) pour réaliser des plans. Mais, comme Gonod [18],
nous accordons autant d'importance aux processus non intentionnels, résultats
d'agrégations multiples de comportements, d'impacts sur le milieu
écologique de nos actions quotidiennes, de phénomènes
propres à ce milieu écologique... Nous intégrons
ainsi ce qui constitue le « potentiel de la position » des chinois,
c'est-à-dire, comme pour eux, « comment le réel advient
: comment il "marche" et se rend "viable" » [42]. C'est donc par
l'ensemble de ces processus que nous donnons vie à notre système
et à ses relations avec son environnement, que nous créons
une dynamique ; c'est par eux que le temps s'introduit, d'ailleurs souvent
subrepticement. Ces processus ne sont pas des scénarios mais ils
leurs donneront vie. Cette notion de processus offre la possibilité
de prendre en charge ce qui est en gestation, les fameux « signaux
faibles » qui, pour certains d'entre eux, « feront » demain.
Nous systématisons la détection des différents
processus, en nous appuyons sur une graphique adéquate. Cela suppose,
de la part des membres du groupe qui effectue la prospective, un véritable
engagement dans le travail de construction de la fraction du monde actuel
que représente le système étudié. Quant aux
processus nouveaux, ceux qui traduiront des ruptures, leur production
impose de mettre l'imagination collective au service « de causes
», d'en faire une imagination avertie ! « L'exemple de Jules
Vernes permet d'illustrer cela. Il est plausible de penser que s'il avait
eu connaissance des travaux de Mendel, fondateur de la génétique,
il aurait su les exploiter dans un roman et, plus encore, s'il avait connu
l'existence des chromosomes il aurait su lancer l'idée de plante
transgénique [c'est un premier processus nouveau], qu'il aurait
mise au service du "bien" ou du "mal" [c'est l'amorce d'une seconde séries
de processus nouveaux], comme il le fit avec le capitaine Nemo sur d'autres
sujets ! Pourquoi ? Simplement parce que son souci était d'exploiter
jusqu'au bout les données du présent et qu'ensuite son imagination
faisait le reste. » Imaginer des processus nouveaux relève
de cette gymnastique intellectuelle : on pousse à l'extrême
les conséquences du présent et/ou on crée, dans la
représentation du présent que l'on vient d'établir,
des compartiments, des fonctions, des relations nouveaux. D'ailleurs,
à bien y regarder, n'est-ce pas comme cela que les idées
viennent en partie aux chercheurs 7 ? Holton [49] montre de
son côté le rôle majeur de l'imagination chez les plus
grands savants. La prospective peut ainsi, et nous avec elle, s'approcher
de « l'impensable ! ».
Mais mobiliser les connaissances des membres du groupe responsable de
la prospective suppose de savoir comment les organiser les unes par rapport
aux autres. Cela implique, comme nous l'avons dit, une construction et
donc une architecture qui règle les agencements de ces connaissances.
C'est la volonté de faire « fonctionner » un système
qui va permettre d'élaborer cette architecture puisque celle-ci
n'est pas connue a priori. Il est alors impératif que chaque
membre du groupe accepte de devoir justifier ses points de vue, d'expliciter
ses raisonnements. En effet, on ne peut considérer comme des faits
avérés des opinions qui s'expriment à l'état
« brut », c'est par la construction de cette « théorie
» qu'est la représentation partagée qu'on leur donne
sens et qu'on les rend interprétables et partageables ; comme le
dit M. Serres [50] « le consensus est nécessaire ; (mais)
seule la réalité suffit ». Un véritable apprentissage
collectif est indispensable pour aider ceux dont on va exploiter les connaissances
à prendre de la distance par rapport à ce qu'ils expriment.
Mais, de manière symétrique, ceux qui animent les groupes
ont la responsabilité d'expliciter, de rendre transparentes les
grilles de lecture qui sont en train de se forger dans le travail des
groupes [21]. C'est pourquoi il importe de faire très attention
à ce qui se passe durant ces travaux et notre longue expérience
dans ce domaine nous montre l'importance d'une très grande rigueur
et justifie nos craintes vis-à-vis de la manière dont on
mobilise parfois les avis d'experts, les opinions des citoyens.
Un aspect de cet apprentissage collectif est la construction concrète
de la représentation systémique et donc le graphisme qui
sera mise en uvre pour réaliser des schémas (des «
dessins ») qui parlent aux uns et aux autres. On pense à l'ingénieur
de bureau d'étude qui, pour concevoir, doit en permanence «
voir » les prototypes issus de ses dessins et de ses plans [51].
Aussi dans la première phase de travail consacre-t-on beaucoup
d'attention à bâtir ces représentations (voir seconde
partie) et accepte-t-on d'y revenir lorsque les premières phases
d'élaboration des scénarios nous fournissent l'équivalent
des prototypes issus du bureau d'étude qui obligent à revenir
devant la planche à dessin. La représentation définitive
du système et de son environnement résulte ainsi d'une série
de mouvements de va-et-vient, le déroulement de la démarche
n'est pas strictement linéaire et nous retardons le plus possible
le moment de figer les choses, le moment, comme le dit Midler [52] pour
les projets de construction automobile, où le « niveau de
connaissance sur le projet » devient incompatible avec le maintien
de degrés de liberté suffisant.
Une des tâches de la construction d'une représentation
partagée consiste à mettre des limites au système
et à savoir comment décrire ce qui sera considéré
comme son environnement. Il y a forcément débat puisque
ces limites mettent en cause la vision même que chacun se fait des
problèmes qui sont à l'origine de la commande de la prospective.
À titre d'exemple, faudrait-il, dans une prospective sur le sucre,
se préoccuper des produits édulcorants ? Il faut absolument
voir large au départ et, parfois, résister contre ceux qui
voudraient pour des raisons d'apparente efficacité, restreindre
le champ de la démarche. Ainsi, dans la prospective « semences
», avions-nous introduit, sous forme d'hypothèse, la possibilité
de transferts de connaissances depuis les travaux sur le génome
humain vers les recherches sur le monde végétal. La réalité
actuelle montre que l'imagination collective avait bien fonctionné
! De même, pourrait-on traiter des problèmes de l'environnement
en restant centré sur la seule agriculture ?
Mais où s'arrêter ? Le choix est guidé par le projet
de l'organisme, l'horizon retenu pour la prospective et les vitesses relatives
des différents processus, leurs temps calendaires, ainsi que les
temps sociaux [53] très variables auxquels ils sont rattachés.
À titre d'exemple, les intérêts économiques
d'une entreprise l'amènent souvent à privilégier
les phénomènes de court terme et à minorer ceux de
plus long terme, tels ceux concernant l'environnement écologique,
mais les comportements de ses clients relèvent de catégories
sociales variées dont les rapports au temps diffèrent ou/et
relèvent de temps sociaux différents (temps du travail,
du loisir), sans compter l'impact de l'âge des décideurs
sur leurs choix. Allons plus loin, le temps du propriétaire est
différent du temps de l'actionnaire ! Dans un système vivant
tous ces temps, tous ces processus coexistent [18], faisant apparaître
des synergies ou, au contraire, des contradictions et il est clair que
cela, conjugué avec la durée de l'horizon, jouera beaucoup
sur la délimitation du système et donc celle de son environnement,
sur le degré d'investigation dans la connaissance du présent,
mais il n'y a pas de « règle », c'est une question d'expérience.
Même si, pour des raisons opératoires déjà
évoquées, nous commençons par accepter de considérer
l'environnement du système comme stable par rapport à sa
situation actuelle, nous ne pouvons le faire pour des horizons de dix
ans ou plus. Il est donc nécessaire d'examiner comment l'extérieur
du système peut évoluer et comment intérieur et extérieur
interagissent. Mais, nous ne voulons pas faire de prospective sur l'ensemble
du monde, même si beaucoup de nos sujets ont une dimension mondiale.
Une telle entreprise serait assez illusoire compte tenu de la complexité
qu'il faudrait alors maîtriser. Par contre, il est possible et souhaitable
de cadrer des états possibles du monde à partir d'un nombre
restreint de critères ayant un rapport direct avec notre objet,
comme nous l'avons fait dans le cadre de notre prospective « Protéines
» [54], nous parlons de macroscénarios. Il est alors possible
de mettre en place une veille et de suivre les évolutions des états
du monde (voir, dans la prospective « protéines », l'analyse
de Gonod [55]).
Pour toutes les raisons précédentes, le positionnement
des limites doit rester flexible, mais il est indispensable de s'y attaquer
assez tôt, car cela conditionne les modalité du déroulement
de la démarche. Un cas particulier concerne le champ géographique
auquel s'applique l'investigation prospective, par exemple dans une prospective
en cours sur « l'eau et les milieux aquatiques » nous nous limitons
à l'Europe (plus humide) et au bassin méditerranéen
(plus sec). L'eau est bien un thème commun mais pratiquement sans
flux continu au sein de notre système : Barcelone recevra peut-être
l'eau du Rhône mais c'est peu probable pour Tunis à l'horizon
de notre prospective ! En se situant dans l'une ou l'autre des régions,
les représentations à construire seraient assez simplifiées
alors que, dans notre cas, nous devons faire « cohabiter » des
univers assez contradictoires et, pour cela, détecter et imaginer
des processus adaptés à chaque sous-système et traduisant
aussi les relations politiques, sociales, de solidarité (et peut-être
physiques) entre les deux sous-systèmes. Nous retrouvons le problème
de la modélisation et du débat sur la manière de
représenter le système étudié.
Soulignons, pour terminer, que l'engagement des membres du groupe chargé
de la prospective qu'exige la représentation du présent,
sera de même une condition de l'élaboration ultérieure
des scénarios ; ceux-ci sont en effet, même sous forme potentielle,
une réelle construction du monde futur. Comme dans les firmes innovatrices
[56], les membres du groupe doivent s'organiser pour exploiter systématiquement
le potentiel de leurs « découvertes » successives, chacune
venant enrichir la vision collective, l'apprentissage collectif et engendrer
un rebond inventif.
Les étapes de la méthode prospective
SYSPAHMM (SYStème, Processus, Agrégats
d'Hypothèses, Micro- et Macroscénarios)
Le schéma 4 indique
les principales étapes de la méthode forgée à
la DADP. On commence par une représentation du système qui
n'est pas encore le véritable travail d'anticipation qui lui démarre
avec la formulation des hypothèses suivies de la construction de
microscénarios et de stratégies de recherches leur correspondant.
Déroulons maintenant ces étapes menées par un groupe
responsable du travail (en abrégé : le groupe) avec intervention
d'experts. Le groupe est pluridisciplinaire et plurimétiers. Nous
n'aborderons pas, dans cet article, la question du fonctionnement du groupe,
dont l'animation nécessite beaucoup plus que l'application des
techniques courantes de conduite de groupe et suppose, au contraire, un
véritable engagement dans la méthode, nous n'abordons pas
non plus les aspects organisationnels du travail. Notre propos est de
donner l'architecture générale de notre méthode,
étant précisé que ce canevas ne s'applique pas obligatoirement
en totalité à toutes nos démarches.
La représentation statique du système
Pour nous, l'approche systémique est donc à la base de
la prospective parce qu'il semble impensable de bâtir des scénarios
du futur sans relier entre eux les différents éléments
qui les constitueront. Il faut construire des récits qui soient
cohérents, c'est-à-dire dont on puisse expliciter les raisons
d'être et les interactions ! Il faut donc pouvoir enchaîner
des causes et des conséquences, placer des acteurs avec leurs attitudes,
leurs comportements et leurs prises de décisions, introduire les
temps qui correspondent au déroulement du récit. L'approche
systémique est le moyen de rendre compréhensible ce qui
se passe, de donner du sens à ce que l'on observe. Le système
est (au sens opératoire) un ensemble d'éléments en
inter-relations dynamiques qui forment un tout avec des propriétés
spécifiques qui résultent précisément de l'agencement
des éléments et des relations qu'ils entretiennent entre
eux. Les systèmes peuvent être inertes ou vivants et, dans
ce dernier cas, ils sont souvent pilotés, leur existence étant
liée à des buts à atteindre. C'est ainsi que l'on
peut parler de systèmes sociaux [25].
Nous explicitons interactions et caractère de totalité
avec trois descriptions de l'organisation du système. La première,
structurelle et statique, se préoccupe d'établir la frontière
du système (nous avons vu que c'était en soi problématique),
puis de placer, à l'intérieur et à l'extérieur,
des éléments reliés par un réseau de canaux
avec des réservoirs, des lieux de stockage. La seconde, fonctionnelle
et dynamique, comporte des flux de matière, d'énergie, d'information,
etc., des centres de décisions, des modes de régulation,
des délais. La troisième concerne la place des acteurs,
leurs stratégies et des typologies qui les classent.
Pour la représentation structurelle et statique nous avons, à
la DADP, mis en uvre plusieurs modalités de représentation
graphique qui, chaque fois, mettent en lumière les résultats
des débats auxquels donne lieu cette phase de la démarche.
Illustrons cela par deux exemples.
Dans le cas de la prospective sur l'avenir du secteur semencier [33],
spontanément notre première idée fut d'organiser
la représentation autour des flux de semences. Or, l'expérience
de l'INRA, très engagé auprès des sélectionneurs
et ayant lui-même fortement contribué à produire des
variétés de qualité, nous a progressivement conduits
à mettre en avant l'originalité du métier de semencier
que nous sentions confusément menacé ou tout au moins sujet
à de grandes transformations. Nous nous sommes donc efforcés
de décrire ce métier avec, d'ailleurs, quelques difficultés.
Mais ce travail nous a conduit à le percevoir d'abord comme un
métier d'utilisateur de connaissances, qu'il s'agisse de connaissances
scientifiques, technologique, empirique ou de savoir-faire, abandonnant
la première voie de description. En définitive, l'objet
central du système, le moteur qui lui donnait vie, nous est apparu
comme étant la production de connaissances par la recherche (y
compris celle des semenciers) et les praticiens, connaissances utilisées
par les fabricants de semences, eux-mêmes satisfaisant les attentes
des agriculteurs (et celles des futurs utilisateurs des produits récoltés)
en leur vendant des semences adaptées. La représentation
s'organise alors selon le schéma
5 et repose essentiellement sur des circulations d'informations et
de matières.
Un tel choix permettait d'agréger, dans le compartiment central,
la production publique et privée de connaissances et de poser l'une
des questions essentielles pour le futur, à savoir les relations
qui s'établiront entre les différents organismes publiques
et entre ceux-ci et les organismes privés de recherche dont les
efforts croissent chaque jour et sont déjà souvent supérieurs
à ceux du public. Quelques années après, notons que
la création, sous l'impulsion de l'INRA, de la structure de recherche
« Génoplante », associant public et privé, relève
bien des perspectives ouvertes dans cette prospective. Remarquons, enfin,
que les analyses de l'insuffisance d'innovation en France mettent souvent
en cause des défaillances dans l'articulation entre production
de connaissances « académiques » et utilisation de celles-ci
par les entreprises [57, 58], articulation que nous avons placée
au cur de notre représentation parce que, pour nous, elle
semblait centrale dans le fonctionnement du système semencier tel
qu'il nous apparaissait.
Une caractéristique du secteur semencier en France était
l'existence de nombreuses entreprises, souvent familiales, aussi avons-nous
bâti des typologies pour caractériser ultérieurement
les dynamiques des entreprises. L'une des typologies prenait explicitement
en charge cette question de l'articulation puisqu'elle classait les firmes
sur leur potentiel en matière de biotechnologie, domaine que nous
avions reconnu comme fondamental pour le futur.
À l'extérieur du système, nous avons placé
une série de compartiments qui jouent plus sur le système
semencier que celui-ci ne joue sur eux. On y trouve, évidemment,
les ressources génétiques, le droit de la propriété
intellectuelle et industrielle, et les connaissances sur le vivant, en
particulier sur l'homme ; ce sont aussi les industries de l'agrofourniture
qui ont un poids considérable sur l'agriculture et donc sur une
partie de ses attentes, mais ce secteur a, aussi, une influence directe
sur le secteur semencier comme ses acquisitions ultérieures de
firmes semencières l'ont montré, sans oublier les industries
agroalimentaires (IAA), débouché normal des récoltes
(en France, la production agricole est transformée pour plus de
70 %). On trouve encore à l'extérieur les consommateurs
et les politiques agricoles...
Notre second exemple, à l'opposé, correspond aux prospectives
que l'on peut qualifier de « filières ». Dans celles-ci,
c'est l'avenir d'une production agricole, de sa transformation et de la
consommation des produits qui en dérivent qui est l'objet de la
réflexion. Nous adoptons alors une organisation de la représentation
statique en suivant le réseau des flux de matières : du
matériel génétique initial (semences, porte-greffe...)
à la récolte puis aux transformations des produits récoltés,
jusqu'aux différents utilisateurs et consommateurs. On peut soit
suivre le produit lui-même, soit circuler de fonction en fonction
(de la production à la collecte, etc.). Ce plan, ainsi orienté,
se complète par celui des consommations intermédiaires nécessaires
aux différents maillons des processus de production (engrais...),
de transformation (additifs agroalimentaires...) et de consommation (emballage...),
par celui de l'information (de la réglementation aux attentes de
la société), et par celui des moyens financiers 8.
À chacun de ces différents plans correspondent des acteurs,
pas forcément spécifiques, qu'il faut identifier et caractériser
pour compléter la représentation du système.
Cette seconde démarche est plus spontanée pour les membres
du groupe, elle correspond plus à leur idée de la réalité,
aussi permet-elle un bon dialogue, en son sein et avec les tiers (experts,
décideurs...), et une adhésion plus facile. Sur le plan
heuristique, elle suggère commodément les manques puisqu'il
s'agit de suivre des flux et que le flux des produits qui organise l'ensemble
est le plus connu de tous les acteurs et de tous les chercheurs. À
l'inverse, le risque est d'aboutir à une profusion de compartiments
et de relations entre eux qui fasse perdre de vue les traits essentiels.
Mais, soyons en persuadés, chaque prospective a sa représentation
spécifique qui, dans tous les cas, remplit un triple rôle.
Elle est d'abord un moyen de découverte, en particulier pour les
chercheurs, parfois éloignés du monde socio-économique
et de son organisation. C'est l'intérêt d'avoir aussi dans
le groupe quelques acteurs du monde des entreprises ou de les faire intervenir
dès les premières phases du travail, avant la réunion
ultérieure de groupes d'experts. En effet, la nécessité
d'organiser graphiquement le système oblige à penser de
manière précise les relations entre éléments,
à décider comment regrouper ce qui semble relever de la
même position dans la représentation... Elle crée
aussi des nécessités comme celle de rajouter un compartiment
pour remplir des fonctions jusque là négligées ou
oubliées. Ensuite, par le dialogue qu'elle exige entre les membres
du groupe, la construction de la représentation graphique entraîne
son partage par tous ses membres, condition nécessaire pour leur
adhésion à la suite du travail. Enfin, elle sert à
structurer le reste de la démarche en permettant, entre autres,
la recherche des processus et l'élaboration des hypothèses
qui fonderont les scénarios et une compréhension approfondie
de la position et des rôles des différents compartiments
du système dans les différents scénarios et dans
les stratégies qui en découleront.
La mise en dynamique du système : les
processus
La description du système ne se réduit pas à son
aspect statique et nous avons vu que pour lui donner vie nous explicitions
les processus qui sont à l'uvre, intentionnels ou non. La
construction graphique de la représentation statique se réalise
concurremment à des exposés (enregistrés puis transcrits
9) par les membres du groupe et des experts, et à des discussions,
des lectures, des interviews. Disposant ainsi de nombreux textes, nous
les analysons alors collectivement pour en extraire les processus (en
général plusieurs centaines). Ceux-ci sont ensuite regroupés,
inventoriés dans une base de données et positionnés
sur la représentation graphique.
Leur formulation exige plusieurs allers-retours au sein du groupe puis
avec les groupes d'experts. En effet, les mêmes mots n'ont pas exactement
le même sens pour tous, la manière de formuler les choses
entraîne des divergences d'interprétation... L'importance
d'un langage clair et vraiment commun nous apparaît de plus en plus
comme un point central de la réflexion prospective et de son utilisation.
Voici quelques exemples de processus :
- intentionnels : les agriculteurs choisissent leur culture en fonction
de la marge financière que chacune dégage ; les consommateurs
français réduisent leur consommation de viande à
la suite de la crise de la vache folle ; la France met en uvre un
instrument de politique de l'eau, les SDAGE ; la grande distribution,
en France, passe de plus en plus de contrats directs avec les agriculteurs
; l'Allemagne change de politique en nommant une ministre de l'Agriculture
« verte » ; l'INRA prend la tête du processus de création
de Genoplante...
- non intentionnels : la consommation de corps gras dans le monde s'accroît
depuis 15 ans ; l'idée d'agriculture raisonnée devient banale
et sans effet, en France ; le taux de chômage baisse en UE ; la
pollution des eaux des nappes augmente ; la population mondiale s'accroît...
Le positionnement des processus sur la représentation statique
du système permet de tester la qualité de la liste établie,
de voir si des compartiments, ou des relations entre compartiments, n'ont
pas été oubliés. Cette vérification est essentielle
puisque c'est à partir de ces processus que s'opérera le
choix des hypothèses qui seront à la base des scénarios.
Dans la pratique, l'établissement de la liste des processus butte
sur des difficultés classiques dans la modélisation : comment
s'assurer qu'ils correspondent à des niveaux d'organisation et
de détail cohérents, qu'ils sont pertinents au regard de
l'objectif de modélisation poursuivi, et qu'ils sont suffisamment
indépendants les uns des autres tout en rendant compte, pris dans
leur ensemble, du fonctionnement du système ? Ces difficultés
pour réaliser une modélisation pluridisciplinaire sont de
même nature que dans la recherche-action [19] 10. C'est
le fait qu'il y ait une (des) action(s) à venir, même potentielle(s),
qui crée des liaisons entre les différents compartiments
du réel concernés et non une somme de théories disciplinaires.
La représentation du système, statique et dynamique, devient
donc la « théorie » commune du groupe et c'est pour cela
qu'elle doit être partagée. Insistons sur une différence
de fond entre science et prospective. S'il est possible d'envisager une
falsification, au sens de Popper [47], pour cette représentation,
il n'en est plus de même pour les scénarios que nous en déduirons
parce qu'il ne peut y avoir de théorie de l'avenir, mais notre
méthode et son constant souci d'explicitation des démarches
collectives permet cependant de tester la rigueur de notre démarche.
Ce travail de modélisation se complète en imaginant des
processus nouveaux susceptibles d'apparaître. Pour cela les moyens
sont empiriques et leur usage dépend des personnalités du
groupe, de leur degré d'ouverture et nécessite une certaine
gymnastique intellectuelle. Nous recherchons les contradictions potentielles,
nous mettons en cause les conditions aux limites, nous prenons le contre-pied
de principes considérés comme des postulats, nous créons,
dans la représentation du présent que l'on vient d'établir,
des compartiments, des fonctions, des relations nouveaux... Les comparaisons
sont aussi utiles : que s'est-il passé autrefois, ailleurs, dans
d'autres groupes sociaux ? La représentation statique et dynamique
réalisée est un merveilleux support pour réduire
notre autocensure spontanée et laisser s'épanouir notre
imagination. C'est ainsi que la prospective peut, et nous avec elle, s'approcher
de l'impensable ! Il faudrait évoquer la science-fiction et la
résolution des énigmes. On y trouve cette volonté
de résolution des problèmes en utilisant toutes les ressources
de son imagination qui nous semble l'une des marques aussi bien de l'esprit
scientifique que de celui de la prospective.
L'élaboration des hypothèses
Notre matériau de base est la liste des processus actuels et
des nouveaux imaginés. Nous déterminons, avec l'aide des
experts, réunis plusieurs fois, ceux que nous considérerons
comme les plus importants : nous nous fondons sur la position des processus
dans le système, sur les conséquences qu'aurait leur évolution,
et aussi sur le degré de consensus. Mais attention au consensus
: les processus jugés peu importants doivent être examiner
avec beaucoup d'attention avant d'être rejetés. Si l'on disposait
d'un modèle quantitatif, nous pourrions aussi faire des études
de sensibilité pour orienter nos choix, mais, comme nous l'avons
vu cela ne serait en tout état de cause pas suffisant puisque la
conception même du modèle peut nécessiter sa remise
en cause, ne serait-ce que du fait de nouvelles interactions liées
à l'irruption de processus nouveaux.
Nous conservons souvent de l'ordre d'une centaine de processus de la
liste initiale qui donnent lieu, chacun, à la formulation d'une
hypothèse : les processus actuels vont-ils se poursuivre à
l'identique, ou régresser/s'accélérer, les processus
nouveaux vont-ils se réaliser ? Ainsi, les hypothèses représentent
soit le maintien de tendances, soit des ruptures dans le fonctionnement
du système, y compris dans la production de connaissances (on peut
aussi formuler des hypothèses sur la stabilité d'une variable
d'état). Voici plusieurs exemples d'hypothèses avec, entre
parenthèse, la date de leur formulation :
- Une réaction de rejet des consommateurs se produit vis-à-vis
des plantes transgéniques et a de sérieuses remontées
négatives sur le progrès des biotechnologies (1995).
- Le modèle de consommation italo-américain (pâte/pizza)
se développe largement et accroît la consommation de produits
laitiers et de céréales transformées (1998).
- Les importations européennes de viande bovine américaine
se développent et entraînent une réduction du troupeau
allaitant européen (1998).
- La nécessité d'une politique agricole basée sur
un « développement durable, viable et vivable » devient
impérieuse devant la poursuite de la croissance démographique
(1995).
- En matière d'environnement, les démarches qualité
(à l'anglo-saxonne), l'emportent en Europe sur la promulgation
de normes et de règlements (2001).
- Dans les pays industrialisés, d'ici 20 ans, la pollution de
l'air aura un impact sanitaire plus grave que celui causé par la
pollution de l'eau (2001).
- Les Organismes Inter-Gouvernementaux réussissent à stabiliser
les cours relatifs des grandes monnaies (Dollar, Euro, Yen...) (1998).
- Du fait de la relative unité d'organisation du monde vivant,
les progrès réalisés dans l'identification du génome
humain permettront d'accélérer le déchiffrage du
génome végétal et la compréhension des mécanismes
physiologiques de la cellule végétale (1995).
- L'INRA privilégie la progression des connaissances à
partir d'une recherche menée sur quelques « plantes supports
» (1995).
- Les espèces aujourd'hui délaissées (lin, ricin,
crambe, cameline, voire le pois...) sont améliorées par
la transgenèse (2000).
Nous dressons ensuite la matrice des relations entre toutes ces hypothèses
prises deux à deux. Ainsi, pour l'hypothèse « Le prix
mondial de l'huile de palme augmente fortement », nous regardons
comment l'occurrence des autres hypothèses est influencée
selon qu'effectivement le prix mondial de l'huile de palme augmente fortement
ou selon, au contraire, que son prix n'augmente pas. Plus généralement,
si l'hypothèse Hi se réalise comment joue-t-elle directement
sur l'occurrence de l'hypothèse Hj (pas d'influence, renforcement
ou diminution d'occurrence). Les cases de la matrice sont ainsi remplies
de zéro, de plus et de moins par les membres du groupe qui travaillent,
en général, en sous-groupes. Insistons sur le fait qu'il
s'agit de relation directe entre deux hypothèses, donc sans passer
par d'autres hypothèses, explicites ou implicites ; la détermination
du caractère directe (ou non) constitue un moment délicat
du travail. Toutes ces relations et leurs signes, avec leurs justifications,
sont adoptées définitivement par l'ensemble du groupe. La
nécessité d'avoir à s'expliquer systématiquement
sur ses choix impose à chaque membre du groupe de s'impliquer dans
le travail collectif et de cette manière le consensus naît
d'une attitude positive de construction commune et non de l'abstention
ou de rapports d'autorité. Chacun assumera les conséquences
intellectuelles du travail.
De leur côté, ceux à qui le travail est présenté
n'intègrent pas spontanément le fait qu'il s'agit d'hypothèses
qui se réalisent ou non. Ils ont tendance, face aux libellés
dont nous avons donné ci-dessus des exemples, à les considérer
uniquement comme une affirmation qui va se réaliser, ce qui conduit
parfois à des rejets, la formulation de l'hypothèse apparaissant
trop « grosse », comme nous l'avons dit dans la première
partie. Insistons donc, chaque hypothèse intervient selon deux
modalités : ce qui pourrait survenir si elle se réalisait
ou, au contraire, si elle ne se réalisait pas.
Comme pour les processus, la formulation des hypothèses exige
un travail auquel on doit accorder beaucoup d'attention et, là
encore des va-et-vient sont nécessaires pour que le texte transmette
correctement le message (au besoin, un commentaire précise les
conditions de son interprétation), permette la formulation d'une
contre-hypothèse (Hi ne se réalise pas), soit cohérent
et pertinent avec l'ensemble des formulations des autres hypothèses.
C'est un des aspects de la grande rigueur nécessaire : parler du
futur n'autorise pas à dire n'importe quoi.
L'intérêt d'une formulation sous forme d'hypothèse,
qui se réalise ou non, est d'éviter que les membres du groupe
(ou les experts et les utilisateurs ultérieurs) ne se bloquent
parce qu'ils seraient convaincus que telle ou telle chose ne peut advenir
! Il ne faut pas discuter a priori en termes de vérité
ou de plausibilité, mais admettre que si cela se réalisait,
alors il y aurait des conséquences importantes sur les autres hypothèses
et donc sur le système. Nous devrions toujours nous rappeler que
le progrès des connaissances se fait essentiellement par la remise
en cause de ce qui est « vrai » aujourd'hui, par leur rectification
[60]. À celui qui ne « croit » pas à l'hypothèse,
la contre hypothèse donne place à son point de vue. En outre,
les hypothèses oui/non permettent de prendre en charge le fait
que fréquemment deux options contradictoires sont possibles pour
les acteurs, comme le remarque Mody [61] à propos de l'influence
de l'incertitude sur les comportements des firmes : alliance ou opportunisme
(cité dans [62]).
La rencontre des groupes d'experts
Le groupe, une fois muni de cette première représentation
(statique et dynamique), et seulement à ce moment-là, précise
les points sur lesquels il estime devoir se confronter, en premier, à
des groupes d'experts 11 au cours de deux à quatre réunions,
souvent à travers une série de questions transversales.
Les experts vont alors exercer leur esprit critique sur la représentation,
donc sur une construction qui a sa propre cohérence, faire apparaître
les manques ou les erreurs, et, alors, conférer une légitimité
externe au travail tout en servant de relais de diffusion. C'est à
l'issue de ces rencontres que la liste définitive des hypothèses
est arrêtée.
Cette manière de faire s'oppose à la quasi-totalité
des démarches de prospective qui, au contraire, démarrent
par des rencontres avec les experts dont on collecte les idées,
à travers des séances de « brain storming ». Pour
nous, il apparaît, au contraire, fondamental que le groupe chargé
de l'exercice et porteur de la commande ait sa vision propre du système,
ce qui est possible du fait de sa composition et la justifie, et qu'il
soit donc capable d'attitude critique vis-à-vis des experts qu'il
réunit. Or, faute d'une représentation préalable
du système qu'il aura construite, comment le groupe peut-il intégrer
les apports des experts qui, à l'expérience, sont souvent,
et cela se comprend, très contextualisés et assez sectoriels,
voire, nous l'avons dit, restent éloignés de la commande
? Comment repérer des avis aux conséquences contradictoires
et alors comment trancher ? C'est, enfin, la manière d'assumer
clairement la responsabilité du travail, mais notre méthode
ne saurait, néanmoins, se passer de cette confrontation.
Des microscénarios
À partir de la matrice des relations entre hypothèses,
il est possible, avec un logiciel adéquat, d'y distinguer des agrégats
d'hypothèses plus reliées entre elles qu'avec les autres.
Ces agrégats constituent le matériau de base pour construire
ce que nous appelons des microscénarios, car ils ne concernent
que des sous-ensembles d'hypothèses.
Cette étape commence, à nouveau, de manière graphique.
Pour chaque agrégat, nous traduisons les relations de la matrice,
avec leurs signes, en un schéma dont la disposition suggère
un récit qui sera le texte du microscénario. En effet, une
liste non structurée d'hypothèses ne permettrait guère
l'écriture d'un récit. En revanche, le réseau des
relations affectées de leurs signes met en évidence une
ou deux hypothèses qui occupent une place centrale ou polarisent
l'ensemble et donnent sens à des microscénarios opposés
selon qu'elles se réalisent ou non. Le schéma
6 l'illustre dans le cas de la prospective « Semences ».
L'hypothèse G apparaît comme un moteur pertinent pour le
groupe des cinq hypothèses (dont deux sur la recherche) et c'est
autour d'elle que nous avons organisé le récit. Sebillotte
C. développe, dans ce même numéro, la démarche
sur des exemples de la prospective oléagineux du CETIOM. Cette
construction des récits, que sont les microscénarios, se
réalise en accordant une grande attention aux relations qui ont
été retenues entre les hypothèses et à leurs
signes. Elle ne saurait être un exercice littéraire à
partir d'une collection en vrac de mots clés (les hypothèses),
que le narrateur accommoderait à son goût, suivant son imagination
du moment : le récit doit transcrire l'effort collectif qui a précisément
abouti à cette série de relations avec leurs signes.
Le fait de décider du choix de la ou des hypothèse(s)
motrices peut étonner. Si ces hypothèses doivent respecter
un certain nombre de conditions et sont suggérées par le
procédé mathématique, c'est au groupe de choisir
le(s) moteur(s) parmi les quelques hypothèses qui pourraient l'être.
Cette décision du groupe souligne aussi, et pour nous il s'agit
d'un principe, que si les outils ont un rôle majeur, le prospectiviste
garde sa liberté, qu'il n'est pas prisonnier d'une approche totalement
instrumentalisée. Nous pouvons ici faire le parallèle avec
la construction des objets de recherche [20] qui mobilise l'imagination,
et nous rejoignons Jacob ([64] p. 197) quand il dit : « ce qui guide
l'esprit [du scientifique] alors, ce n'est pas la logique. C'est l'instinct,
l'intuition. C'est le besoin d'y voir clair. C'est l'acharnement à
vivre ».
Il n'y a pas de contradiction entre la volonté d'une vision systémique
et cette fragmentation du questionnement qu'entraînent la cons-truction
de microscénarios. C'est Simon [48] qui nous incite à opérer
dans les systèmes complexes et hiérarchiques (tels les organisations,
les systèmes biologiques ou physiques) des quasi-décompositions
parce que l'on peut y définir des composants (sous-systèmes)
qui ont entre eux des interactions plus « faibles » et sont
donc quasiment indépendants dans le court terme alors « qu'à
long terme, le comportement de chacun des composants n'est affecté
par le comportement des autres que d'une façon agrégée
», c'est-à-dire que l'ensemble du système agit sur
eux. La construction des microscénarios impose au groupe de s'entendre
sur les finalités du récit pour les hypothèses considérées.
C'est l'occasion d'un retour en arrière sur le remplissage de la
matrice, voir
même sur la représentation partagée ! On notera
que, par construction, la démarche scientifique segmente les problèmes
et, aussi, qu'un scénario global ne débouche pas commodément
sur des stratégies de recherche ! Jacob [64] dit « Les questions
générales ne conduisent jamais qu'à des réponses
limitées. Au contraire, les questions limitées se révélèrent
conduire à des réponses de plus en plus générales
» (p. 202). En revanche, l'articulation des microscénarios
entre eux permet aux décideurs de mettre en évidence des
connexions nécessaires entre les différentes stratégies
de recherche suggérées et donc de donner cohérence
à une politique d'organisme. Il est d'ailleurs possible de réunir
ces microscénarios pour construire des scénarios globaux
pour l'ensemble du système.
Remarquons aussi que le décideur ne se sent pas concerné
par tout ce qui est susceptible d'arriver, son horizon temporel et le
projet général de son organisation limitent ce qui lui semble
devoir affecter sa stratégie. La prospective l'aide à orienter
son regard. Les microscénarios structurent l'avenir possible en
lui fournissant un cadre dans lequel ses interrogations sur cet avenir
prennent sens et les réponses de la prospective diffèrent
de la consultation d'un augure, d'un exercice purement médiatique
ou d'une critique systématique. De plus comme il s'agit du futur,
moins contraignant que le présent, l'échange et la contradiction
sont plus facilement acceptées [17]. Pourtant, certains décideurs
commencent par rejeter les microscénarios, les trouvant trop extrêmes,
trop éloignés de ce qu'ils pensent possible, au lieu de
s'en emparer comme d'outils pour réfléchir au futur. À
l'inverse, le reproche de « banalité » est parfois mis
en avant, ce qui disqualifie le questionnement lié à ces
microscénarios. Or, par construction, l'intérêt de
la démarche est que, « banal » ou « excessif »,
un micro-scénario met en cause, directement ou indirectement, le
fonctionnement de l'organisation et oblige donc à se reposer des
questions ou à vérifier que ses conséquences sont
bien prises en compte soit dans les stratégies, soit dans le fonctionnement
du système. C'est donc bien une aide à l'organisation du
changement [65].
On peut se demander pourquoi l'idée de scénario est aujourd'hui
mise en cause par certains. Il est sûr que la confusion entre prospective
et prévision explique une part de cette attitude, les scénarios
ne se réalisant jamais, par définition si l'on ose dire.
Mais, ne faut-il pas y voir plus profondément, et dans le prolongement
de cette confusion, une méprise sur l'idée même d'aide
à la décision ? En effet, n'attend-on pas trop souvent de
l'aide à la décision qu'elle fournisse différentes
solutions entre lesquelles la tâche des décideurs se réduirait
à opter. Alors que le matériau qui est fourni, pour élaboré
qu'il soit, n'est jamais une solution à prendre ou à rejeter,
mais bien plutôt un matériau que les décideurs devront
s'approprier, dans le long12 processus de prise de décision,
pour se rapprocher du moment où le problème aura suffisamment
été « construit » pour que simultanément
se soit engendrée la « décision ». C'est bien
dans cet esprit que nous décrivons par des processus la «
vie » de chacun des systèmes étudiés et que
nous bâtissons les microscénarios ; nous retrouvons la leçon
que tire Jullien [42], dans son « Traité de l'efficacité
», de l'analyse du potentiel d'une situation par les stratèges
militaires chinois. C'est pourquoi nous attachons beaucoup d'importance
à l'appropriation de ces microscénarios, et, comme elle
n'est pas spontanée, nous nous efforçons d'élaborer
actuellement de nouvelles méthodes.
Les microscénarios sont aussi un moyen privilégié
d'établir des ponts entre disciplines et de réduire les
effets pernicieux de leur hyperspécialisation. En effet, les microscénarios
anticipent sur l'organisation des relations entre les différentes
disciplines et métiers engagés dans l'activité de
prospective : un monde potentiel se présente qui pose des questions
nouvelles à la recherche, les chercheurs de disciplines différentes
ont alors des « choses » à se dire, argument très
fort pour faire vivre la prospective dans les organismes de recherche.
Les macroscénarios et la veille
Pour construire les microscénarios nous avons admis de considérer
comme stables les états du monde durant un certain temps. Comme
il n'en est rien, nous bâtissons, à partir de quelques critères,
allant de la démographie aux questions socio-économiques,
des macroscénarios qui sont des images-types de ce que pourrait
être le monde à venir plutôt que véritable scénarios.
Un article du même numéro (Messéan et al.)
présente ce que nous avons fait dans la prospective protéines
[54].
Quel usage pour ces macroscénarios ? Ce sont des instrument de
veille en ce sens qu'ils vont permettre d'examiner les conséquences
des interactions entre micro et macroscénarios, donc entre les
évolutions du système (ce qui se passe dans son intérieur)
et les évolutions du monde qui forme son environnement. Le schéma
7 illustre ces interactions. En effet, il importe de savoir : d'une
part si l'évolution du système favorise un des macroscénarios,
donc si ce système concoure directement à faire évoluer
le monde dans un certain sens ou au contraire s'oppose à telle
ou telle de ses évolutions, et, d'autre part si tel ou tel macroscénarios
favorise, encourage l'émergence de tel ou tel microscénario.
Dans la prospective « protéines », nous avons construit
les macroscénarios sur des modes de gouvernance mondiale avec deux
variantes pour chacun, la première supposant une certaine «
réussite » du modèle, la seconde correspondant plutôt
à une situation de crise et, dans le cas de « l'autre développement
» à l'issue qui permettrait de sortir de la crise (schéma
8). Pour donner du corps à ces six images de futur possible
pour le monde, nous avons décrit chaque macroscénario selon
7 composantes : politique, économique, sociale, culturelle, sciences
et technologies, environnement écologique et marchés, en
examinant ensuite leurs sorties sur le système des protéines.
L'un des intérêts des macroscénarios est de permettre
une veille plus aisée. En effet, si l'on pense, au bout de quelques
années, que le monde évolue assez clairement vers l'un d'entre
eux, il est alors possible de reprendre la liste initiale des hypothèses
en supprimant celles qui n'ont plus lieu d'être et en rajoutant
celles qui correspondent à de nouveaux processus. Ainsi, dans le
travail sur les protéines [54], le groupe a examiné ce qui
se passerait si le monde fonctionnait de plus en plus en archipel (macroscénario
« La coopération entre grande zones »), chaque île
étant une grande zone géographique de coopération
entre états, à l'image de l'Union européenne, du
Mercosur..., et il en a déduit que vingt-sept hypothèses
disparaîtraient, huit seraient reformulées (en particulier
par modification de l'horizon temporel), trente-huit seraient gardées
et au moins neuf hypothèses nouvelles apparaîtraient. Une
confrontation rapide à des groupes d'experts permet alors d'actualiser
la matrice des hypothèses et de bâtir de nouveaux microscénarios.
Chacun connaît la fable de celui qui, de nuit, cherche ses clés
sous un lampadaire parce que c'est le seul endroit où il voit clair
(schéma 9A). La
prospective se donne alors les moyens de voir clair plus largement en
« multipliant » les lampadaires (schéma
9B), mais elle procède aussi en orientant le lampadaire vers
des zones où il lui semble qu'il faudrait voir plus clair, on oriente
son regard (dans l'exemple de la fable, on éclaire devant la porte
car, une fois celle-ci fermée, on peut perdre ses clés en
croyant les remettre dans sa poche, schéma
9C). Les micro et macroscénarios servent de la même manière
à orienter la veille parce que l'on ne peut pas tout surveiller.
Les microstratégies et leurs traitements
pour les rendre utilisables par les décideurs
Voulant, entre autres, éclairer les décisions de responsables
de la recherche, nous imaginons, pour chaque microscénario et par
analogie de terme, des microstratégies réactives : que faire
ou de quels résultats souhaiterait-on disposer si le microscénario
se réalisait, et proactives : comment favoriser ou retarder la
réalisation du même microscénario et, dans chaque
cas, avec qui faire ces recherches.
Nous cherchons à déboucher sur des orientations de recherche,
stratégiques dans la mesure où elles touchent au caractère
finalisé de l'institution. On ne vise pas le niveau des programmes
de recherche qui ne découlent pas directement des microscénarios,
et encore moins le niveau des actions de recherche. Mais, la conception
de microstratégies fournit une heuristique de découverte
d'orientations de recherche souhaitables et cohérentes avec le
contexte et l'état des connaissances. En effet, face à la
situation circonscrite par un microscénario, il est plus commode
de repérer ce qu'il faudrait faire que face à de grandes
évolutions possibles de la société. Ainsi, dans la
prospective « Protéines » et pour répondre aux
problèmes environnementaux, un groupe de microscénarios
s'intitule « La reconversion des systèmes de production d'élevage
». On y distingue trois grandes voies d'évolution possibles
: par mise au point de nouveaux systèmes de production, par des
corrections technologiques des systèmes actuels (traitement des
effluents d'élevage, par exemple), enfin par une délocalisation
des systèmes d'élevage vers d'autres pays. Ces trois voies
potentielles, qui correspondent à des enjeux distincts, nécessitent
des orientations de recherche notablement différentes et qui sont,
par ce moyen, décrites beaucoup plus précisément
que si l'on avait simplement noté un objectif d'amélioration
générale de l'environnement !
Il faut ensuite examiner comment ces micro-stratégies se combinent
entre elles, comment elles concourent à jeter les bases d'une politique
cohérente pour l'organisation. En procédant, microscénario
par microscénario, nous produisons un nombre de microstratégies
très élevé. Or, tout n'est pas possible pour une
question de moyens et, surtout, pour des raisons de cohérence intellectuelle,
de plus la même microstratégie peut avoir été
suggérée à partir de deux microscénarios différents.
Aussi, pour aider les décideurs, nous examinons comment ces stratégies
se combinent entre elles : se contredisent-elles ou se renforcent-elles,
sont-elles sans relation... Pour cela, nous élaborons une matrice
des microstratégies comme nous l'avons fait pour les hypothèses.
Ainsi, dans le cas de la prospective « Semences », avons-nous
constaté, pour le département GAP, l'émergence d'un
bloc de microstratégies qui se renforçaient ou étaient
très voisines. Elles concernaient des recherches cognitives strictes,
à partir de connaissances acquises sur un nombre réduit
d'espèces pour anticiper sur les besoins futurs de l'amélioration
des plantes, et elles exigeaient, entre autres, de mener des travaux sur
l'innocuité de la transgenèse. Ce bloc, par sa cohésion,
forme un ensemble qui incite à le regarder comme un pivot d'une
politique de recherche. Il se révélait, de plus, compatible
avec les microstratégies envisagées en biotechnologie et
il « commandait » des partenariats spécifiques avec les
grands groupes ayant un fort potentiel biotechnologique (voir plus haut)
; par ailleurs, on constatait aussi que ce bloc préparerait bien
l'INRA à produire les connaissances qui faudrait mobiliser dans
la majorité des microscénarios (douze sur dix-sept) [33].
Nous sommes dans une situation très différente de celle
qui consiste à affirmer de but en blanc que des travaux de type
« fondamental » seront de tout façon utiles : ici nous
avons déduit concrètement cette utilité d'une démarche
analytique nous sortant de nos croyances ! On remarquera que ce raisonnement,
largement discuté dans le cadre de la direction de l'INRA et de
son conseil scientifique en 1996, anticipait sur la création, quelques
années plus tard et à l'initiative de l'INRA, de «
Génoplante ». En effet, la prospective a fourni aux initiateurs
un cadre de démonstration auquel la majeur partie des semenciers
partenaires de Génoplante avait participé et adhéré.
Dans la prospective « Protéines », nous avons traité
la matrice des microstratégies avec le même logiciel que
pour la matrice des hypothèses, et avons ainsi formé neuf
groupes homogènes, allant des recherches concernant les génomiques
à celles centrées sur la nutrition humaine, en passant par
celles portant sur le développement durable... Ces ensembles permettent
une analyse stratégique en renvoyant aux missions de l'organisme,
aux enjeux de société et aux risques de carrière
que courent les chercheurs [27]. Deux grands groupes d'orientations se
dégagent : des travaux dits « fondamentaux », positionnent
bien l'organisme dans le concert international de type académique
et ne font pas courir de risque de carrière aux chercheurs ; des
travaux plus finalisés, comme des recherches sur le développement
durable, pour lesquels l'institution est plus proche de son statut d'organisme
de recherches finalisées, mais court, et fait courir aux chercheurs,
non pas le risque de produire des connaissances de moindre qualité
cognitive mais des connaissances qui ne correspondraient plus, au moment
de leur production, aux attentes de la société qui justifient
qu'elle finance un organisme de recherche public. On retrouve l'utilité
d'affiner les travaux sur les évolution possibles de la «
demande sociale ».
Les microstratégies peuvent, enfin, être confrontées
aux missions de l'organisation commanditaire. Dans la prospective «
Semences », nous l'avons fait pour l'INRA dont les missions sont
précisées dans le décret de 1984. Les micro-stratégies
suggérées sont, pour leur très grande majorité,
en accord avec ces missions. Elles concernent pour l'essentiel le moyen
terme et sont, pour une grosse moitié d'entre elles, menées
à travers une coopération explicite et forte avec le secteur
semencier. Nous avons d'ailleurs suggéré à l'organisme
une vigilance particulière en ce domaine, d'autant plus que nous
avions montré, dans la description du système, que les attentes
vis-à-vis de l'INRA n'étaient pas du tout les mêmes
selon les entreprises considérées.
Évitons la méprise d'assimiler microstratégies
et volonté de programmation de la recherche. Nous voyons bien,
à l'issue de toute la démarche, qu'en permanence nous suggérons
des choix multiples qui sont mis en perspective, mais qui, du coup, renvoient
à un questionnement serré de leur justification. La prospective,
parce qu'elle ne fige pas, renvoie à ces discussions passionnées
au sein des équipes de recherche qu'évoque Jacob dans son
livre [64]. Pour les responsables d'institutions, de recherche ou non,
la construction de ces microstratégies est le moyen de prendre
de la distance par rapport à leurs propres visions du futur et
d'analyser la nature des risques à éviter ou que pourrait
induire leurs politiques. Elle fournit le moyen de coordonner et réviser
des programmes sans tomber dans la planification administrative, elle
est passerelle entre les disciplines. En particulier, reliant les éléments
du système, elle constitue un garde-fou contre d'éventuels
effets de mode ou de « pensée unique ». « Libérer
l'avenir » dit Illich [66].
Il reste une tâche a accomplir une fois les micro-stratégies
définies, à savoir revenir sur les hypothèses et
les microscénarios comme l'indiquait le schéma 5. En effet,
et pour retrouver Sen [32], quelles seraient les conséquences de
résultats positifs, consécutifs à la mise en uvre
des microstratégies, sur l'organisation et donc sur les hypothèses
et sur les microscénarios ? Cette dernière réflexion
oblige à penser de manière dynamique les résultats
de la prospective et à se poser de nouvelles questions. Par exemple,
que se passerait-il si tel ou tel résultat de recherche était
obtenu plus rapidement que tel autre, ou encore si tel ou tel macroscénario
se réalisait... On est d'ailleurs ici renvoyé à une
difficulté majeure : le passage d'une stratégie de recherche
à un programme et, ensuite, de ce dernier à des résultats
et, si possible, à des sauts de connaissance. Pour difficile que
soit l'opération, elle doit être mise en uvre.
Notes :
1 Précédemment responsable de la prospective
à la direction scientifique du Centre Technique des Oléagineux
Métropolitains (CETIOM).
2 Il ne s'agissait pas, non plus, d'une prospective sur l'INRA
lui-même.
3 Voir, dans le même numéro, l'article «
Évolution de la prospective », Gonod, Gurtler.
4 P.F. Gonod, conseiller international en prospective, a
efficacement accompagné plusieurs de nos travaux. Qu'il en soit,
à nouveau, vivement remercié.
5 Arie de Géus [29] remarque qu'en français,
sur le plan sémantique, il n'y aurait qu'un seul futur tandis qu'il
y a des avenirs ! Pour notre part, nous emploierons ici le mot futur au
singulier et au pluriel selon les cas.
6 Il y a, bien sûr, d'autres raisons possibles à
ces négligences.
7 Pasteur ne disait-il pas que le hasard ne sourit qu'aux
esprits préparés, ceux qui savent l'aider !
8 Un plan des flux d'énergie est aussi possible.
9 La transcription vise à « récupérer
» le maximum des informations apportées, notre écoute
étant sélective comme nous le constatons à nouveau.
10 Sebillotte M. [59] parle, dans ce cas, de transdisciplinarité
et non d'interdisciplinarité, celle-ci relevant de préoccupations
venant des disciplines elles-mêmes, et non d'une nécessité
de les combiner pour agir.
11 Nous ne discutons ici ni du statut de l'expert (voir, entre
autres [45], ni des différents types d'experts (voir, entre autres
[63], et la typologie donnée par Roubelat [26]). Précisons
seulement qu'il faut constamment veiller à pouvoir « décoder
» les discours ce qui suppose d'obtenir la plus grande liberté
de parole possible et d'éviter les personnalités dont le
discours ne serait que celui d'un lobby.
12 Long pour les sujets traités par la prospective.
13 Méthode « SYStème-Processus-Agrégats
d'Hypo-thèses-Micro et Macroscénarios ».
14 Ce sont d'ailleurs des demandes de plus en plus fréquentes
dans les travaux de recherche-action menés en partenariat, autour
des questions de développement régional.
CONCLUSION
Conclusion : la prospective SYSPAHMM en marchant
Créée en 1993, l'activité de prospective est entrée
progressivement dans la vie de l'INRA et une méthodologie spécifique
s'est forgée. Mais, très vite, les exercices de prospective
se sont révélés aussi très utiles aux acteurs
« économiques », ceux des entreprises et des organisations,
et ils souhaitent que ces travaux se développent encore plus largement.
Des sujets très divers nous ont occupés, et nous occupent,
et chaque exercice fut l'occasion de progresser sur des points aussi différents
que la description d'un système, l'extraction des processus, le
traitement des hypothèses par agrégat, la production des
micro et macroscénarios qui sont les étapes de la méthode
SYSPAHMM 13 que nous avons élaborée. Le fonctionnement
collectif du groupe responsable a aussi été l'objet de progrès
; le travail réalisé avec le Cetiom fut, à cet égard,
très enrichissant puisque dans ce cas le groupe chargé de
la prospective était composé en majorité de membres
non chercheurs.
Nous avons toujours conduit nos exercices de prospective dans un esprit
de recherche, en important les traits majeurs de celle-ci, en particulier
une exigence toujours renouvelée de rigueur et d'explicitation
des démarches. L'une de nos spécificités est ainsi
la place que nous donnons à la méthode : sans elle, il n'est
pas possible de bâtir des réflexions suffisamment solides
pour prétendre servir de base à des décisions ultérieures.
Nous ne souhaitons pas être pris dans le mouvement de la décision
« politique », et nous nous efforçons, au contraire,
à prendre du recul par rapport au quotidien, ce qui correspond
d'ailleurs à notre mission. Notre volonté est de maintenir,
aussi longtemps que possible, le champ des possibles grand ouvert, pour
pallier le risque énorme du resserrement trop rapide sur le champ
de la décision. C'est notre manière d'adhérer à
l'idée que la décision n'est pas un acte bref dans le temps,
mais un processus qui mûrit à son rythme. Ce n'est pas parce
que nous disons que la connaissance fine du présent est essentielle
à notre démarche que, par ailleurs, nous devrions nous plonger
dans les phases ultimes de la décision !
Ainsi perçue, la prospective n'est pas une évasion dans
le futur mais le moyen, pour les décideurs et les chercheurs, de
revenir au présent, mieux armés pour l'infléchir
selon nos intentions et nos exigences. La prospective est l'outil pour
dépasser le stade de la réponse directe à une question
en commençant par mettre cette dernière en perspective par
rapport à différentes constructions possibles du monde futur,
aussi bien celui des connaissances que celui des entreprises et des sociétés.
La prospective ne se réduit pas à la simulation, elle se
veut résolument en amont de celle-ci en étant recherche
et invention de nouveaux modèles de futurs possibles et point seulement
les variations sur un thème au sein d'un modèle.
Mais, la prospective est aussi un enjeu pour les chercheurs et le fonctionnement
des institutions de recherche. Parce qu'il faut construire des futurs
possible, la prospective est une école efficace de formation à
l'interdisciplinarité et à la transdisciplinarité,
les microscénarios jouant le rôle de l'action dans la recherche-intervention
en mettant les chercheurs dans la situation de réagir à
ces futurs possibles. D'ailleurs, la prospective a-t-elle un sens en dehors
d'actions, celles des décideurs d'organisations, des responsables
d'institutions de recherche, mais aussi celles des chercheurs qui construisent
la science ? Pour les responsables de l'orientation concrète des
recherches et de leur animation, les micro-scénarios et microstratégies
sont un moyen d'interroger leurs propres options en leur fournissant un
cadre qui a le mérite d'être pensé transversalement
par rapport aux champs disciplinaires. La prospective fournit les occasions
de penser les relations entre disciplines sans attendre les crises qui
y forcent ! Pour ces responsables, c'est aussi un outil pour suivre les
recherches en examinant comment elles répondent aux questions et
problèmes qui les ont initiés, donc en revenant aux microscénarios
et en examinant, alors, comment ils devraient évoluer. Même
s'il est difficile d'imaginer les effets des connaissances produites,
la prospective nous y force car, pour elle, toute connaissance nouvelle
devient le moteur de nouvelles évolutions potentielles et ainsi
de suite. C'est le début d'une veille active. En retour et pour
les question de recherche transversales 14, nous percevons
l'intérêt d'avoir une pratique de la recherche qui intègre
les traits de la prospective, c'est-à-dire cette projection dans
le futur comme espace ouvert de possibles et cette construction explicite
de l'objet de recherche comme un carrefour aux contours évolutifs.
La prospective est, ou devrait être, un outil du quotidien pour
les organisations comme pour les chercheurs !
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