ARTICLE
Après plus de deux décennies de politiques libérales
tous azimuts, le débat international sur le développement,
qui avait marqué l'époque des décolonisations et
des indépendances, revient à l'ordre du jour. Le désengagement
des États des affaires économiques, la libre concurrence
et l'ouverture des frontières ont globalement eu lieu et leurs
excès ont mis en évidence des besoins de régulation
minimaux, tant au niveau national qu'international. La référence
nouvelle aux biens publics mondiaux et à l'impératif d'un
développement durable permet de reprendre des discussions qui avaient
été bannies par le « tout marché » et de
s'interroger sur les voies et moyens permettant de favoriser et de stimuler
les processus d'un progrès économique et social qui pourrait
bénéficier au plus grand nombre.
Pourtant dans ce débat réactualisé, et il s'agit
là d'un paradoxe majeur, les questions agricoles restent peu abordées
ou sont traitées à la marge, alors que l'agriculture fait
vivre encore près de la moitié de la population active mondiale
et est en charge de la gestion d'une bonne partie des ressources terrestres
de la planète. Ainsi, le deuxième sommet de la terre, réuni
à Johannesburg en septembre 2002, ne leur a pas accordé
la place qui devrait leur revenir. Les préoccupations et les esquisses
de négociation ont porté sur l'eau, l'énergie, la
biodiversité, la santé et leurs liens avec les questions
de pauvreté, sur les besoins de règles de gestion permettant
de concilier protection de l'environnement, efficacité économique
et équité sociale ; mais les enjeux liés à
la place spécifique de l'agriculture en termes d'emploi et d'environnement
et à son devenir dans une économie mondiale profondément
recomposée sont restés à la marge.
Le débat international sur l'agriculture reste aujourd'hui enfermé
dans le champ des négociations commerciales conduites à
l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et, en conséquence, plutôt
que de réfléchir sur les voies de développement possibles,
il est surtout et d'abord question d'ouverture, d'harmonisation et donc
de confrontation dans laquelle les aides que les pays développés
octroient à leurs agricultures apparaissent, à juste titre,
comme un obstacle majeur pour le développement des pays des Suds1,
mais paralysent aussi toute autre perspective de discussion.
Ce paradoxe, issu du constat de marginalisation de l'agriculture en
regard de ses rôles effectifs, est encore plus grand lorsqu'on s'attache
à la situation de l'Afrique qui fait l'objet du présent
numéro de la revue. En effet, sa prise en compte dans les propositions
du Nouveau partenariat pour le développement en Afrique (NPDA)2,
qui constitue la dernière initiative d'envergure portée
par plusieurs chefs d'État du continent, reste anormalement modeste
eu égard à son poids dans les économies et les sociétés
africaines. Non seulement l'agriculture n'est pas mise en avant comme
un enjeu continental, mais elle est ramenée au rang d'autres «
secteurs super-prioritaires », derrière les infrastructures,
l'éducation, la santé et avec les nouvelles technologies
de l'information, l'environnement et l'énergie [1, 2]. Il ne s'agit
bien sûr pas de contester des engagements en faveur de thèmes
essentiels et incontournables ; mais cette banalisation de l'agriculture
ne correspond pas à la configuration africaine ou à ce qu'il
conviendrait d'appeler la « polarité » du continent.
L'Afrique compte toujours 62 % de ruraux qui sont 67 % au sud du Sahara
(hors République sud-africaine) et la population active agricole
« pèse » 66 % de la population active totale3.
Avec des telles proportions, ce qui va se passer dans les agricultures
africaines au cours de la prochaine décennie sera déterminant
et on peut douter de l'efficacité des orientations proposées
par le NPDA qui, en misant exclusivement sur les performances, omet les
processus, leurs conséquences et les impératifs d'action
qu'elles devraient induire.
Cette emphase portée sur la question agricole en regard des défis
globaux du continent ne correspond en aucun cas à une « dérive
agrarienne ». Les enjeux de l'évolution urbaine sont réels
et redoutables, malgré un tassement de son taux de croissance.
L'Afrique des villes avait été trop longtemps ignorée,
sous-estimée et connotée négativement dans les discours
et les politiques, souvent marquées par une prééminence
du rural agricole. Cependant, force est de constater que l'image des villes
africaines et surtout leur rôle dans les dynamiques agricoles ont
été progressivement reconnus. Nombreuses sont les filières
de produits vivriers qui font l'objet d'une structuration spontanée,
souvent transfrontalière, qui drainent des quantités considérables
de produits vers les grands centres de consommation et, en retour, irriguent
les campagnes avec des revenus souvent significatifs par rapport aux cultures
d'exportation. Des travaux importants ont éclairé ces processus
dans une perspective de connaissance des dynamiques en cours4.
Le rôle des villes et leur influence sur le développement
des filières agricoles a également été souligné
en terme de prospective lors de l'étude conduite par le Club du
Sahel (West African Long Term Perspective Study, WALTPS) qui a
eu le mérite de sortir d'un discours teinté de malthusianisme
et d'un certain afro-pessimisme.
Les questions des secteurs d'activités, de la croissance sectorielle
et de l'emploi restent cependant centrales, puisque les revenus et les
niveaux de vie y sont directement corrélés. Or l'agriculture
occupe encore une large place dans la vie de la majorité des ménages
africains, dont les alternatives en termes d'activité sont réduites,
et elle se situe en conséquence en première ligne de la
lutte contre la pauvreté qui est placée à l'avant
de l'agenda international.
Après avoir rappelé rapidement les grands enjeux démographiques
et la faiblesse des marges de manuvre, le propos insistera sur l'ampleur
des recompositions en cours puis présentera quelques perspectives
pour l'action en référence aux débats actuels sur
le développement agricole en Afrique et au rôle joué
par les organisations professionnelles5.
Une configuration démographique et économique
alarmante
La situation africaine doit être mise dans une perspective plus
générale afin de mieux mesurer sa particularité.
Le mouvement de libéralisation économique a entraîné
une confrontation mondiale brutale entre des productivités agricoles
nationales marquées par des écarts allant de 1 à
1 000 [13] ; mais il s'est aussi accompagné de leur augmentation
rapide. Or les pays des Suds sont face au défi de la croissance
de leur population agricole. Au cours du dernier quart de siècle,
celle-ci s'est accrue de près de 30 % (530 millions de personnes)
alors que celle des pays développés régressait de
près de 80 millions ( 44 %). Ainsi, dans le nouvel environnement
économique mondialisé, le devenir du milliard trois cents
millions d'actifs agricoles des Suds et des personnes qu'ils font vivre
(soit un total de près de 2,5 milliards de personnes, 41 % de la
population mondiale) aura un impact direct sur la nature des évolutions
internationales6.
L'ampleur du défi est bien sûr assez différente
selon les régions du monde. Alors que les pays développés
comptent moins de 4 % du total mondial, les « grandes masses »
agricoles sont localisées en Asie (75 %) et en Afrique (17 %),
tandis que l'Amérique centrale et du Sud (4,2 %) a déjà
engagé sa mutation puisqu'il s'agit du seul « Sud » où
la population agricole diminue ( 14 % sur les 25 dernières
années)7.
La Chine et l'Inde (respectivement 33 et 21 % de la population agricole
mondiale) sont à l'évidence des « poids lourds »
dont l'évolution économique et politique sera déterminante.
Mais le cas africain doit faire l'objet de la plus grande attention. Sur
la période 1975-2000, l'Inde, la Chine et l'Afrique ont gagné
chacune de l'ordre de 150 millions de personnes vivant de l'agriculture
; mais c'est en Afrique que la croissance relative est la plus forte (56
%) contre 21 et 32 % pour les deux premiers pays et c'est l'Afrique avec
35 % qui est en tête de la croissance de la démographie agricole
mondiale, ce qui atteste d'une différenciation nette au sein de
ces grandes masses agricoles dans leur rapport avec leurs environnements
économiques locaux.
Le devenir africain reste donc profondément marqué par
l'agriculture et les perspectives économiques du continent, caractérisé
par sa marginalisation dans l'économie mondiale, permettent d'affirmer
que cette situation sera durable. En effet, alors que plusieurs économies
des Suds (principalement asiatiques mais aussi quelques situations latino-américaines)
ont su tirer un profit global évident mais risqué de l'ouverture
économique, la plupart des pays africains a vu sa situation d'ensemble
se dégrader. La part de l'Afrique dans les flux nets de capitaux
vers les PED est passée en moins de vingt ans (1980-1996) de 27
à 8 %. D'après Nicolas [16], en 1998, les flux d'IDE (investissements
directs à l'étranger) se concentrent à hauteur de
55 % sur cinq pays (Brésil, Mexique, Chine, Singapour, Indonésie).
En Afrique, 44 % des flux entrants sont destinés au Nigéria,
mais... la Malaisie reçoit plus que l'Afrique. La part de l'Afrique
dans le commerce mondial des marchandises est passée de 7,5 % en
1948 à 2 % en 1998 [17] et les revenus moyens par habitant ont
régressé de 10 % entre 1980 et 2000 [18, 19].
Avec de telles tendances, quel peut être aujourd'hui le chemin
de la transition économique des pays africains ? Le processus issu
de la révolution industrielle, qui a structuré les économies
des pays du Nord et qui articulait gains de productivité liés
au progrès technique et transfert d'actifs de l'agriculture vers
d'autres secteurs, est difficilement reproductible et en tous cas non
généralisable. Une modernisation agricole « à
l'européenne », en référence au début
des années 60 et à la mise en uvre de la Politique
agricole commune (PAC) de l'Union européenne (UE) qui a
permis un saut de productivité, une amélioration des revenus
et des conditions de vie en zone rurale , n'est pas possible faute
de protections et de soutiens bannis par les nouvelles règles internationales
mais aussi faute de transferts budgétaires massifs pour lesquels
l'endettement structurel est rédhibitoire et que seule permettrait
une croissance économique durable (cf. les « Trente
glorieuses » à la française).
Plus structurellement, une révolution agricole africaine basée
exclusivement sur l'amélioration des performances agro-techniques
buterait sur la question des secteurs d'activité susceptibles d'offrir
des emplois et des revenus aux « sortants » de l'agriculture
et poserait des problèmes économiques et sociaux considérables.
Les pays disposant d'importants marchés intérieurs sont
dans une situation à l'évidence meilleure, dans la mesure
où ils offrent potentiellement de plus grandes opportunités
de développement des secteurs secondaires et tertiaires : c'est
bien sûr le cas de la Chine et de l'Inde et, en Afrique, la taille
réduite des cadres nationaux ne peut qu'inciter au renforcement
de l'intégration régionale. Mais la configuration démo-économique
africaine révèle, à contre-courant de nombreuses
idées acquises, que la croissance de l'emploi agricole et la hausse
des revenus tirés de l'agriculture resteront encore longtemps le
principal instrument de lutte contre la pauvreté.
Or le dépérissement des politiques publiques, la libéralisation
des marchés et les écarts de productivité laissent
des marges de manuvre extrêmement étroites qui font
peser un risque majeur sur le devenir des populations agricoles.
Des marges de manuvre réduites par
les recompositions en cours
Le processus de libéralisation engagé en Afrique au sud
du Sahara depuis la fin de la décennie 80 se traduit par des changements
structurels profonds dans la configuration des agricultures familiales
africaines (voir encadré). Alors que le modèle étatique
post-colonial avait maintenu la continuité avec le mode d'organisation
de l'après seconde guerre mondiale, associant une grande masse
d'agriculteurs-planteurs-producteurs, sans structures représentatives
réelles, et une régulation par l'État, la libéralisation
induit un mouvement de différenciation accéléré
des agricultures caractérisé par deux phénomènes
qu'il convient de détailler et que sont la croissance du risque
économique pour les agriculteurs et la croissance des asymétries
entre les différents agents du secteur agricole.
La croissance du risque économique est bien sûr liée
aux nouvelles règles du jeu international et à sa grande
hypocrisie. En effet, le niveau agrégé des soutiens dans
les pays de l'OCDE est resté globalement inchangé depuis
les années 1980 [20, 21]8 et leurs producteurs restent
encore globalement à l'abri du nouveau contexte international et
de ses conséquences, tout du moins pour les secteurs considérés
comme stratégiques. Mais ailleurs, et en particulier en Afrique
où le rapport de force dans les modalités de la libéralisation
était le plus défavorable, la confrontation est plus brutale.
Les producteurs doivent d'abord compter sur leurs propres forces : (i)
pour affronter la compétition internationale, tant à l'exportation
et que sur leurs marchés intérieurs, où ils subissent
les prix de dumping des excédents importés des pays industrialisés
; mais aussi (ii) pour résister à une plus grande instabilité
des prix liée à la fin des protections de marché
(et des accords internationaux sur les produits de base), à la
fin des soutiens et de la coordination administrée.
Le désengagement des États, avec l'arrêt de l'administration
des « filières » par des offices publics, n'a pas seulement
affecté les prix des produits ou des intrants, il a aussi lourdement
modifié l'accès aux différents services agricoles.
L'austérité budgétaire de l'ajustement et l'impératif
de privatisation ont supprimé (ou durement réduit) les différentes
structures d'appui à l'agriculture (sociétés publiques
et parapubliques, « projets », administrations techniques) avec
comme conséquence « l'assèchement » des approvisionnements,
du conseil technique, du crédit, voire des difficultés de
commercialisation.
La conséquence de cette évolution est une différenciation
accrue au sein des agricultures et des territoires, puisque l'attention
est désormais concentrée (y compris pour l'aide publique
au développement) sur les zones/clients rentables et donc solvables,
ce qui renforce considérablement les écarts liés
aux dotations initiales en facteurs (terre et capital).
Mais ces facteurs internes de différenciation sont aussi accentués
par les conséquences : d'une part des privatisations (production,
commercialisation, services mais aussi foncier) liées au retrait
des États ; et, d'autre part, du mouvement international de fusions-acquisitions
parmi les firmes, qui se traduit par l'émergence de macro-acteurs
privés dans les filières agricoles africaines et un rapport
de force défavorable aux opérateurs locaux. Car les marchés
agricoles n'ont bien sûr pas été en reste des recompositions
industrielles typiques du mouvement de mondialisation. L'aval de la production,
qu'il s'agisse du négoce mais aussi et surtout des entreprises
de la première et de la seconde transformation, a été
profondément modifié et marqué par l'apparition de
géants mondiaux dont le pouvoir de marché est désormais
largement supérieur à celui de nombreux « pays producteurs
». Sur les marchés agricoles, l'oligopole d'États-nations
qui était typique de la période antérieure est désormais
remplacé de plus en plus par un oligopsone de firmes mondiales
qui bouleverse la physionomie des agricultures. Le phénomène
est particulièrement net sur certains marchés de matières
premières comme ceux du café ou plus encore du cacao
dont l'Afrique est très largement le premier producteur mondial
où ce sont quelques macro-acteurs privés qui contrôlent
les flux d'exportation au point de remettre en cause la notion même
de marché international, puisque celui-ci serait en voie d'internalisation
par les firmes [22]. Dans de nombreux pays africains, ce sont désormais
deux ou trois grands groupes, rarement plus, qui se trouvent face à
des producteurs souvent faiblement organisés, ne bénéficiant
plus d'aucune aide et dont les moyens d'information et d'action sont sans
commune mesure avec ceux de leurs nouveaux partenaires commerciaux.
Ces évolutions composites liées à l'environnement
plus concurrentiel pour l'accès aux facteurs de production (capital
et terres), à la fin de « l'encadrement » des producteurs
(projets et sociétés de développement), à
la présence plus affirmée des firmes internationales et
à l'appui ciblé des bailleurs de fonds débouchent
sur l'apparition d'une segmentation de plus en plus prononcée des
agricultures nationales. En effet, la libéralisation profite d'abord
à ceux qui ont les moyens de gérer la croissance du risque
économique et il est possible de constater, dans l'ensemble des
PED, l'apparition de plusieurs types d'agriculture : une agriculture d'entreprise,
issue des agricultures familiales les mieux dotées ou ayant bénéficié
d'investissements directs dans les sous-secteurs les plus porteurs (avec
notamment des capitaux provenant d'autres secteurs) ; une frange croissante
d'exploitations marginalisées qui n'ont plus les moyens d'assurer
leur reproduction et en voie de paupérisation accélérée
; une masse intermédiaire d'exploitations familiales qui peuvent
rapidement passer dans la catégorie précédente en
contrecoup des instabilités de marché ou de calamités
naturelles désormais difficilement surmontables. Cette évolution
est déjà ancienne en Amérique latine [23] ; mais
elle émerge aussi en Afrique depuis les années 90 où
chaque pays connaît désormais une petite minorité
d'opérateurs agricoles ou agro-alimentaires privés nationaux,
fréquemment positionnés sur les segments d'exportation spécialisés
(par exemple fruits, produits maraîchers) ou dans les filières
liées à l'approvisionnement urbain (aviculture, élevages
porcin et ovin). Ces opérateurs ont généralement
une base rurale mais bénéficient le plus souvent de conditions
particulières qui ont permis un processus initial d'accumulation
accéléré (notamment sur le plan foncier) : appartenance
à des réseaux économiques et politiques, accès
privilégié à l'information stratégique (interface
fréquent lié aux itinéraires professionnels avec
les firmes, bailleurs, banques, cabinets d'audit), accumulation dans le
secteur extra-agricole et ré-investissement dans l'agriculture.
Quel rôle pour les organisations de producteurs
dans la rénovation des politiques publiques ?
L'émergence de cette « agriculture d'entreprise » (ou
« agro-business » selon les formules employées localement)
issue des recompositions économiques est suffisamment palpable
et tangible pour qu'elle soit perçue aujourd'hui comme un enjeu
en ce qu'elle préfigure un nouveau modèle agricole
par les organisations professionnelles qui sont en cours de structuration
au niveau national et sous-régional. Elle préfigure une
dualisation possible de l'agriculture africaine, à l'instar de
l'évolution latino-américaine, entre un petit secteur compétitif,
« moderne et inséré » et une grande masse de ruraux
marginalisés et poussés vers le secteur social.
La structuration effective des organisations professionnelles africaines
est nouvelle. En effet, le modèle de développement étatique
en vigueur des indépendances aux années 80 s'était
traduit par un « cantonnement » des différentes formes
d'organisation de producteurs : l'émergence du mouvement coopératif
avait eu lieu sous contrôle de l'administration et les fonctions
économiques officiellement reconnues et « dévolues
» aux organisations étaient strictement limitées alors
que, parallèlement, émergeaient des associations alternatives,
souvent nées en réaction aux interventions de l'État,
prenant en charge des fonctions économiques et de développement
local multisectoriel sur des territoires souvent marginaux en terme de
potentialités.
Avec la libéralisation économique et politique, les organisations
de producteurs ont gagné d'indéniables marges de manuvre
mais elles ont aussi été confrontées brutalement
non seulement au nouvel environnement rappelé supra mais aussi
au transfert de nombreuses fonctions économiques assurées
auparavant par le secteur public ou para-public. Ce bouleversement s'est
bien sûr effectué sans préparation et surtout sans
réels moyens d'accompagnement. Alors qu'elles étaient restreintes
à quelques tâches circonscrites, les organisations sont désormais
projetées dans des négociations contractuelles avec les
autres opérateurs économiques et invitées à
participer à des débats de politique agricole auxquels elles
ne sont pas préparées. Leur manque d'expertise, la faiblesse
de leurs réseaux d'information, l'insuffisante formation des leaders,
leur maîtrise très incomplète des clés de lecture
du nouvel environnement mondial constituent des handicaps colossaux par
rapport aux moyens dont disposent les firmes étrangères
ou leurs filiales, mais aussi les bailleurs de fonds, les experts qu'ils
commissionnent ou même les États à travers leurs fonctionnaires
en charge du secteur agricole. D'autant plus que, parallèlement,
les organisations doivent faire face à des demandes sociales croissantes
liées à la dégradation de nombreuses situations nationales
qui réduisent leurs marges de manuvre.
Pourtant, malgré un lourd passé et cette transition difficile,
les organisations paysannes, agricoles, rurales ou professionnelles se
sont considérablement renforcées au cours des années
90. Valorisant leurs acquis antérieurs, elles ont utilisé
l'espace d'initiative ouvert par le désengagement de l'État
et la démocratisation de la vie publique (relative et très
inégale selon les pays). Les dynamiques fédératives
(régionales ou sectorielles) se sont intensifiées et elles
ont débouché dans des délais relativement brefs sur
des coordinations nationales (à l'instar du CNCR sénégalais,
de l'AOPP malienne ou de l'Anopaci ivoirienne), puis sous-régionales
(comme le Roppa en Afrique de l'Ouest)9.
Quelle que soit leur appellation, il convient de souligner que ces organisations
se structurent autour de deux enjeux : la création et/ou la gestion
de services à l'agriculture et la représentation et la défense
des intérêts des agriculteurs. Or, dans ce second registre,
les organisations affirment de plus en plus clairement leur option en
faveur de la promotion des exploitations familiales [24] et, depuis deux
ou trois ans, elles se sont appropriées le concept d'agriculture
familiale. Globalement ignoré auparavant (alors qu'en Amérique
latine il est utilisé depuis plus de trente ans), ce concept de
ralliement apparaît indéniablement comme un moyen de cristallisation
et de représentation d'un type d'agriculture en opposition au modèle
d'agro-business10.
Alors qu'elles restent toujours et curieusement « invisibles »
dans le discours tant du NPDA que des agences bi ou multilatérales,
au premier rang desquelles la Banque mondiale11, les organisations
deviennent des acteurs effectifs du débat agricole. Après
s'être arque-boutées au cours des années 90 sur l'obtention
de contreparties à la libéralisation, elles se focalisent
aujourd'hui de plus en plus sur la question stratégique, centrale
et combien délicate du modèle (des modèles) de développement
agricole pour l'Afrique. Car le schéma dual qui s'esquisse
« promotion de l'entreprise versus lutte contre la pauvreté
» , en provoquant une marginalisation accélérée
d'une grande partie des ruraux, n'est pas « soutenable » ou
alors à coûts économiques et politiques croissants.
L'Afrique est aujourd'hui dans une configuration inédite où
de véritables stratégies de développement pour les
zones rurales sont à inventer, tenant compte des expériences
passées et du nouvel « état du monde ». Pour répondre
au défi d'une transition qui ne pourra en aucun cas reproduire
les trajectoires passées, il existe un besoin impératif
d'innovation en termes de politiques agricoles adaptées aux caractéristiques
économiques et sociales africaines dans leur diversité.
Cet impératif d'innovation concerne non seulement le contenu
des mesures qui seront proposées mais aussi les modalités
d'élaboration des politiques. Car on assiste, depuis la libéralisation,
à une fragmentation des interventions publiques qui se concentrent
désormais sur les quelques thèmes liés à la
correction des défaillances de marché et qui ont pour point
commun de laisser de côté toute réflexion globale
sur le modèle agricole. Les projets « nouvelle vogue »
font appel à une participation souvent formelle, voire alibi, des
acteurs concernés, et portent selon « l'air du temps
» sur la gestion des ressources naturelles, la lutte contre
la pauvreté, la sécurité alimentaire ou les questions
de genre. Tout cela ne va pas sans une certaine hypocrisie, comme si «
les pauvres » n'étaient pas essentiellement des petits agriculteurs
familiaux, comme s'ils ne mettaient pas en péril la reproduction
des ressources naturelles sous la contrainte évidente de répondre
d'abord aux besoins à court terme de leur famille, notamment en
terme d'alimentation, et comme si ce n'étaient pas leurs femmes
qui sont impliquées dans la production agricole, le micro-crédit
et l'approvisionnement en eau et en énergie.
On mesure donc ici tout l'enjeu en terme de conception et d'orientation
des flux de l'aide internationale12 que représente la
reconnaissance de la place centrale des exploitations familiales dans
les politiques agricoles qu'il convient de reconstruire en regard des
nouveaux rapports de force de la mondialisation.
Ces politiques ne pourront se réduire à des solutions
techniques visant à améliorer les rendements et la productivité,
nécessaires pour accompagner la croissance de la demande alimentaire,
mais insuffisantes pour répondre aux questions centrales de l'emploi
et de la durabilité. L'optimum agronomique, fondateur des politiques
des xixe et xxe siècle, doit peu à
peu être remplacé par des objectifs négociés,
au cas par cas, par les différentes catégories d'acteurs
locaux concernés [6], en prenant en compte l'ensemble du milieu
rural avec ses activités agricoles mais aussi ses activités
non agricoles et leurs rôles dans la gestion et la structuration
des territoires.
Cette perspective de refondation des politiques publiques indique plusieurs
pistes pour l'action dont les systèmes d'aide pourraient s'inspirer.
Il s'agit principalement du renforcement des capacités des différents
acteurs du monde rural, et en particulier de ceux qui sont dans le rapport
de force le plus défavorable (les agriculteurs familiaux et leurs
organisations), ainsi que du renforcement des cadres de concertation et
de négociation. Ces objectifs renvoient évidemment aux modes
de gouvernement locaux et souvent à un besoin d'appui auprès
des pouvoirs publics afin de faciliter la mise en uvre de ces nouvelles
approches.
Les référentiels qui ont guidé les interventions
dans la période d'ajustement structurel correspondent à
des représentations de la réalité rurale africaine
qui sont aujourd'hui devenues obsolètes du fait de l'ampleur des
mutations en cours13. Le renforcement des bases de connaissance
pour l'action est indispensable afin de comprendre les mouvements de différenciation
et les caractéristiques des processus à l'uvre qui
demeurent encore mal connus. Cela implique un effort de recherche et de
réinvestissement des conditions de fonctionnement des exploitations
agricoles, des filières et des marchés post-libéralisation,
afin d'identifier les marges de manuvre et les pistes possibles
pour l'innovation technique, économique et institutionnelle.
Ce n'est que sur cette base, et en partenariat avec des acteurs collectifs
dont on aura pris soin d'accompagner le renforcement, que pourront être
définies de nouvelles propositions techniques et organisationnelles
susceptibles d'accompagner les changements et construites sur la base
d'une connaissance réactualisée des enjeux locaux en référence
au contexte global.
Notes :
1 À l'heure de la mondialisation et de la fin des
blocs, l'ambiguïté de cette appellation est patente et contredite
par la grande diversité des trajectoires nationales. L'expression
« Sud » est donc utilisée faute de mieux ; elle est pour
partie tempérée par l'utilisation du pluriel.
2 NEPAD en anglais (New Partnership for Africa's Development).
3 Toutes les données démographiques utilisées
dans le texte sont issues de la base de données de la FAO et présentées
pour la plupart dans les tableaux
1 et 2. Il s'agit d'estimations qui comprennent des marges d'erreur
parfois assez importantes. Cependant les ordres de grandeur fournis sont
éminemment utiles pour l'analyse. La catégorie « pays
en développement » (PED) des Nations unies est, elle aussi,
discutable (cf. note 2). Elle comprend : l'Asie, sauf le Japon
et Israël ; l'Afrique, sauf l'Afrique du Sud ; les Amériques,
sauf le Canada et les États-Unis ; et l'Océanie, sauf l'Australie
et la Nouvelle-Zélande. Toute l'Europe, y compris l'ancienne URSS,
est dans la catégorie « pays développés ».
4 Cf. par exemple, Chaléard 1996, Moustier
2000 et 2001. On peut aussi citer les travaux conduits sur la transformation
agro-alimentaire et son rôle dans les dynamiques d'approvisionnement
des villes (voir l'article de J. Muchnik dans ce numéro).
5 Ce texte s'inscrit dans la perspective des travaux conduits
par le programme Agricultures familiales et mondialisation du Cirad. Il
s'appuie sur et reprend pour partie plusieurs documents réalisés
par l'équipe de recherche, en particulier Losch 2002, Bélières
et al. 2002, Mercoiret et al. 2000, Mercoiret 2001 et Bosc
et al. 2002a et b, ainsi que sur la contribution du programme à
Cirad 2002.
6 Cf. par exemple Hervieu [14], Haubert [15] et Mazoyer
[13].
7 Ces agrégats cachent toutefois des évolutions
très différenciées. Dans le cas latino-américain,
l'évolution est largement marquée par la situation brésilienne
qui « tire » l'ensemble du continent : la population agricole
du Brésil a régressé de 17 millions de personnes
( 40 %) au cours de la période et près de 4 millions
d'actifs ont quitté l'agriculture, alors que dans le reste du continent
le nombre d'actifs continuait à croître (20 % sur la période),
notamment au Mexique.
8 Ce statu quo concerne d'abord et avant tout l'UE,
les États-Unis et le Japon qui absorbent 83 % du total des soutiens
de l'OCDE.
9 Comité national de coordination des ruraux (CNCR),
Association des organisations paysannes et professionnelles (AOPP), Association
nationale des producteurs agricoles de Côte d'Ivoire (Anopaci),
Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles
de l'Afrique de l'Ouest (Roppa).
10 À titre d'exemple parmi d'autres, ce phénomène
s'est affirmé massivement lors du séminaire international
« Le financement de l'agriculture familiale dans le contexte de la
libéralisation. Quelle contribution de la microfinance »,
organisé par le Cirad et le groupe Cerise avec le soutien du Fida,
du CTA et du ministère français des Affaires étrangères
à Dakar en janvier 2002.
11 Les projets « professionnalisation » promu depuis
près d'une décennie par le ministère français
des Affaires étrangères apparaissent comme des exceptions.
La Banque mondiale, malgré l'élaboration d'une nouvelle
stratégie de développement rural, persiste à ignorer
les problèmes liés à la croissance des asymétries
et le rôle des organisations [World Bank, 2002].
12 D'autant plus que ces flux devraient s'accroître
de manière très sensible avec la multiplication des remises
de dette et leur reconversion en fonds de développement dans le
cadre des initiatives bilatérales et multilatérales de type
PPTE (Pays pauvres très endettés).
13 La recherche et les travaux d'expertise ont été
focalisés sur la recherche des performances et le suivi de conjoncture
au détriment de l'analyse des processus de changement structurel
[26]. Ainsi, par exemple, dans de nombreuses campagnes africaines, les
agences Western Union (qui sont désormais implantées
dans de nombreuses petites villes) offrent l'accès à des
revenus issus de l'immigration, souvent centraux dans les conditions de
fonctionnement des exploitations agricoles, qui bouleversent totalement
les réalités locales.
REFERENCES
1. NPDA (2001). Nouveau partenariat pour le développement
en Afrique. Abuja, 59 p.
2. WADE A (2002). « Comment financer l'avenir de l'Afrique
? » Le Monde du 21/6/2002.
3. CHALÉARD JL (1996). Temps des villes, temps des vivres.
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