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Le contenu lipidique du système nerveux central
(SNC) des mammifères est très riche en acides gras poly-insaturés
(AGPI) des séries n-6 et n-3, notamment l'acide arachidonique (AA,
20:4 n-6) et l'acide docosahexaénoïque (DHA, 22:6 n-3). Ces
AGPI à longues chaînes dérivent de leurs précurseurs,
respectivement l'acide linoléique (18:2 n-6) et l'acide alpha-linolénique
(18:3 n-3), qui proviennent exclusivement de l'alimentation. Ils subissent
dans l'organisme des séries de désaturations, d'élongations
et de beta-oxydations, les enzymes nécessaires à ces transformations
étant communes aux familles n-6 et n-3. L'aspect « indispensable
» des AGPI a été mis en évidence il y a de nombreuses
années, chez des rats soumis à un régime lipidoprive
[1]. Plus tard, les recherches se sont orientées vers le rôle
de ces AGPI dans le fonctionnement cérébral.
Au niveau du système nerveux central, le rôle physiologique
des AGPI est complexe. Sur le plan biochimique, ils sont des composants
majeurs des membranes neuronales et sont des précurseurs des éicosanoïdes.
Leur taux dans l'organisme influence non seulement la composition lipidique
du cerveau [2], mais également des fonctions aussi complexes que
la vision [3], la neurotransmission [4] et le comportement [5]. La source
des AGPI n-6 et n-3 étant exclusivement exogène, leur rôle
dans ces différentes fonctions montre l'importance majeure que
peuvent avoir des facteurs environnementaux sur la santé.
L'influence globale des AGPI sur les fonctions cognitives peut être
abordée par le biais de tests comportementaux réalisés
chez des animaux, en particulier des rongeurs, soumis à des régimes
alimentaires à teneurs variables et contrôlées en
AGPI n-6 et n-3. De nombreux résultats, parfois contradictoires,
ont été obtenus, mais les mécanismes reliant les
apports en AGPI et les différents aspects du fonctionnement cérébral
restent à élucider [5, 6]. Chez l'homme, la situation est
encore plus complexe puisque les manipulations alimentaires telles que
celles utilisées chez les animaux sont évidemment exclues.
On dispose cependant de résultats qui concernent, d'une part, les
apports en AGPI au cours de la période de développement
(gestation, lait maternel, laits artificiels) et d'autre part, la teneur
en AGPI retrouvée dans le sang et/ou les tissus cérébraux
de sujets atteints de désordres neurologiques ou psychiatriques.
L'ensemble de ces données est en faveur d'un rôle des AGPI
sur les fonctions cognitives.
Chez l'animal, les capacités cognitives peuvent être abordées
via des tests comportementaux variés. La difficulté
majeure réside dans l'interprétation de ces tests, qui devrait
permettre de relier une réponse comportementale à une fonction
cérébrale précise ; or, cette réponse est
le plus souvent multiparamétrique. Les études concernant
l'influence des AGPI sur le comportement sont nombreuses et apportent
un grand nombre d'arguments en faveur d'effets d'une déficience
mais aussi d'une surcharge en AGPI n-3 sur la réponse aux tests.
Cependant, il est impossible de discriminer entre un effet spécifique
de la teneur en AGPI n-3 et de celui de la teneur en AGPI n-6, à
cause de la balance physiologique qui existe entre ces deux familles.
Ainsi, une déficience chronique en AGPI n-3 induit une diminution
des taux de DHA au niveau du SNC et de la rétine, associée
à une augmentation des taux d'AGPI n-6 [7, 8]. Ces modifications
sont accompagnées de déficits des fonctions visuelles, retrouvées
aussi bien chez le rongeur que chez le primate [9]. Un certain nombre
d'études comportementales indiquent que la déficience en
AGPI n-3 induit une réduction des capacités d'apprentissage,
mais il est difficile de distinguer entre un effet direct sur ces capacités
et des effets passant par des modifications des capacités sensorielles,
motrices, ou émotionnelles [5, 6]. Par exemple, des rats soumis
depuis la période ftale à un déficit en acide
alpha-linolénique présentent, d'une part, une diminution
des capacités d'apprentissage évaluées par un test
de discrimination visuelle et, d'autre part, un déficit de l'extinction
dans ce même test [10, 11]. L'expérience consiste en un apprentissage
des conditions lumineuses (lumière forte - lumière faible)
qui correspondent, lorsque l'animal appuie sur un levier, à une
récompense sous forme de nourriture. Lorsque l'apprentissage est
acquis, on réalise un test « d'extinction » qui consiste
à modifier les conditions dans lesquelles l'animal est récompensé
(par exemple, l'apparition d'une lumière forte n'est plus associée
à la mise à disposition de nourriture). Les anomalies de
réponse au test observées chez les animaux déficients
en AGPI n-3 peuvent être liées à une diminution spécifique
des capacités d'apprentissage, mais aussi à des facteurs
tels que la vision, la motivation, l'attention, l'émotion, la réactivité
aux stimuli, ainsi qu'il l'a déjà été suggéré
[6]. Par ailleurs, on dispose de résultats divergents concernant
les effets de cette même déficience en acide alpha-linolénique
sur les performances au test d'orientation spatiale de la piscine de Morris.
La plupart des études décrivent une réduction de
ces performances [12-15], qui n'est pas retrouvée dans d'autres
conditions expérimentales [16, 17]. Dans ce test, il est également
difficile de discriminer entre les capacités d'apprentissage, la
motivation et la vitesse de nage - bien que la déficience en AGPI
n-3 ne semble pas générer d'atteinte motrice [18].
Il y a deux manières d'aborder les relations
entre acides gras essentiels et fonctions cognitives et comportementales
: induire une déficience alimentaire, ou supplémenter un
régime normal avec des concentrations variables d'AGPI, et étudier
les conséquences comportementales [19]. Ainsi, un régime
supplémenté en AGPI n-3 semble améliorer les performances
dans le test discrimination visuelle [11] et dans le test de la piscine
de Morris [13] déjà évoqués. Au vu de l'ensemble
des résultats obtenus en cas de déficience et en cas de
surcharge, on peut proposer l'existence d'une valeur « idéale
» d'apport en AGPI n-3 ou de rapport AGPI n-6/n-3 pour des capacités
cognitives optimales [20].
S'il semble donc y avoir un effet des apports alimentaires en AGPI sur
les fonctions cognitives, les mécanismes sous-tendant ces effets
sont encore loin d'être élucidés. Ils sont probablement
très complexes et semblent aller du niveau moléculaire et
cellulaire à un niveau fonctionnel plus global.
Le premier facteur influencé par les apports en AGPI est la composition
biochimique des membranes cellulaires et plus particulièrement
neuronales, le DHA étant l'un des composants majeurs de ces membranes.
Il est bien connu que la déficience chronique en acide alpha-linolénique
induit une diminution des taux membranaires d'AGPI n-3 à longues
chaînes, notamment le DHA, associée à une augmentation
des taux d'AGPI n-6, en particulier le 22:5 n-6 [8, 10, 13]. Ce phénomène
compensateur assure le maintien du niveau total du taux d'AGPI des familles
n-6 et n-3, permettant ainsi la constance de l'index d'insaturation membranaire.
Inclus dans les phospholipides, les AGPI à longues chaînes
peuvent influencer les propriétés physiques de la membrane
telles que la fluidité, la perméabilité, la flexibilité
[19]. Ces propriétés peuvent agir sur le fonctionnement
des protéines incluses dans la membrane telles que les enzymes
[8, 21]. De plus, le fonctionnement des récepteurs et des transporteurs
membranaires peut également être affecté par leur
environnement lipidique. Ainsi, nous avons montré qu'une déficience
chronique en acide alpha-linolénique chez le rat induit dans le
cortex frontal une diminution du nombre des récepteurs dopaminergiques
D2 et une augmentation des récepteurs sérotoninergiques
5HT2 [4, 22]. Plusieurs hypothèses - non exclusives
- peuvent rendre compte de telles observations dont les mécanismes
précis ne sont pas encore élucidés. L'environnement
lipidique de ces récepteurs pourrait affecter leur conformation
et/ou leur taux d'expression à la membrane, modifiant ainsi leur
liaison avec le ligand utilisé pour les mesurer. Les modifications
de l'expression protéique des récepteurs peuvent aussi révéler
des phénomènes compensateurs d'hyper ou d'hyposensibilité.
En effet, la déficience chronique en acide alpha-linolénique
chez le rat induit un déficit du pool vésiculaire (de stockage)
de la dopamine, notamment dans le cortex frontal [23-25]. Ce déficit
peut être à l'origine d'anomalies du métabolisme dopaminergique
auxquelles l'organisme peut répondre par des variations du nombre
de récepteurs. Par ailleurs, on ne peut exclure un effet direct
des AGPI au niveau du génome [26] qui modulerait l'expression des
récepteurs.
En plus du rôle des AGPI lié à
leur implication structurale dans les membranes, un rôle dans la
signalisation cellulaire peut être évoqué, puisqu'ils
constituent une source de seconds messagers. Ces seconds messagers sont
les éicosanoïdes, famille de composés à 20 carbones
à laquelle appartiennent les prostaglandines, les thromboxanes,
les leucotriènes. Ils sont issus principalement de l'acide arachidonique
(20:4 n-6), mais peuvent aussi être synthétisés à
partir de l'acide dihomogammalinoléique (20:3 n-6) et éicosapentaénoïque
(20:5 n-3). Les éicosanoïdes ont des rôles divers dans
le fonctionnement cérébral, par exemple dans la libération
des neurotransmetteurs, et peuvent être impliqués dans les
phénomènes pathologiques tels que l'ischémie [27].
Les effets des AGPI via la signalisation cellulaire sont supportés
par différentes données. Par exemple, la supplémentation
en AGPI n-3 (pouvant en conséquence réduire la production
d'éicosanoïdes provenant des AGPI n-6) semble avoir des effets
neuroprotecteurs après des lésions ischémiques et
excitotoxiques [28, 29]. Par ailleurs, les éicosanoïdes peuvent
être impliqués dans les phénomènes de plasticité
neuronale [30]. L'ensemble de ces données indique que les AGPI
pourraient jouer un rôle sur le fonctionnement cérébral
via des effets sur la signalisation cellulaire, mais les mécanismes
précis de ces effets restent à élucider.
On dispose, en revanche, de données récentes plus complètes
concernant les effets des AGPI sur certains processus neurochimiques,
avec de probables conséquences cognitives et comportementales.
Nous avons ainsi montré que des apports déséquilibrés
en AGPI n-3 (déficience chronique en acide alpha-linolénique,
surcharge chronique en AGPI n-3 à longues chaînes) induisent
des modifications de plusieurs paramètres de la neurotransmission
dopaminergique. La déficience chronique en acide alpha-linolénique
(plusieurs générations) chez le rat induit des anomalies
du métabolisme dopaminergique et de certaines cibles moléculaires
de la dopamine (récepteurs, transporteurs) dans deux régions
cérébrales spécifiques, le cortex frontal et le noyau
accumbens, où sont localisées respectivement les terminaisons
méso-corticales et méso-limbiques des neurones dopaminergiques.
Les anomalies métaboliques principales de la dopamine sont : une
diminution de la libération de dopamine basale associée
à une augmentation de la libération des métabolites
dans le cortex frontal [23], une augmentation de la libération
de dopamine basale associée à une diminution de la libération
des métabolites dans le noyau accumbens [31], une diminution du
pool de réserve de la dopamine (contenu dans les vésicules
de stockage) dans les deux régions [23, 24, 31]. Les anomalies
des cibles moléculaires de la dopamine concernent, d'une part,
les récepteurs dopaminergiques D2 (diminution dans le
cortex frontal, augmentation dans le noyau accumbens) et, d'autre part,
le transporteur vésiculaire des monoamines (diminution dans les
deux zones cérébrales) [23, 24, 31]. Différents mécanismes
peuvent sous-tendre l'ensemble de ces résultats qui nous ont permis
de proposer l'existence d'un hypo-fonctionnement du système méso-cortical
associé à un hyper-fonctionnement du système méso-limbique
chez les animaux déficients en AGPI n-3 [32, 33]. Étant
donné le rôle joué par les systèmes dopaminergiques
méso-cortical et méso-limbique dans les processus comportementaux
[34], les anomalies neurochimiques que nous avons mises en évidence
peuvent expliquer la réactivité comportementale accrue et
les difficultés d'apprentissage décrites dans ce type de
déficience [5, 8, 18]. Les relations entre AGPI et fonctions dopaminergiques
semblent de plus être « bi-directionnelles », puisque
les effets d'un agent capable d'induire chez l'animal une déplétion
en dopamine endogène associée à des déficits
comportementaux peuvent être partiellement inversés par un
apport nutritionnel en acides alpha-linolénique et linoléique
[35].
Bien que les données directes soient encore très réduites,
d'autres systèmes de neurotransmission pourraient être affectés
par les apports en AGPI, en particulier le système cholinergique.
En effet, il a été montré, dans le modèle
du rat « spontanément hypertendu », une diminution des
taux cérébraux de choline et d'acétylcholine associée
à une réduction des capacités d'apprentissage [36].
Or, une supplémentation en DHA chez ces animaux restaure la réponse
au test comportemental et induit une augmentation des taux de choline
et d'acétylcholine dans le cortex et l'hippocampe, impliqués
notamment dans les processus de mémorisation [37]. D'autres études
montrent que l'apport de DHA est capable d'améliorer les capacités
d'apprentissages liées à la mémoire de référence
[38].
L'ensemble des travaux réalisés chez l'animal apporte
donc un grand nombre d'arguments en faveur du rôle des AGPI sur
les fonctions cérébrales, les mécanismes précis
de ces effets n'étant que partiellement élucidés.
Ces données constituent un support qui doit permettre de mieux
comprendre les relations entre la nutrition et la santé mentale
chez l'homme.
L'une des caractéristiques du tissu nerveux
étant sa grande richesse en lipides, il est logique de penser que
les apports nutritionnels en acides gras essentiels au cours de la période
péri-natale chez l'homme ont un rôle déterminant dans
le développement cérébral. Ce développement
n'étant pas homogène au cours du temps dans les différentes
structures nerveuses, les effets des AGPI pourront donc varier en fonction
du stade auquel ils sont apportés [39]. Dans l'espèce humaine,
le dernier trimestre de la gestation et les premiers mois de la vie représentent
une période de maturation rapide des photorécepteurs et
de synaptogenèse. La quantité d'AGPI disponible durant cette
période est donc primordiale ; elle provient de la mère
ou du lait artificiel. La composition lipidique du lait de femme est directement
liée à son alimentation ; elle est, de ce fait, très
variable qualitativement (rapport des précurseurs n-6/n-3 compris
entre 5 et 47) [40] et comporte, en plus des précurseurs, des AGPI
à longues chaînes. Les laits artificiels contiennent les
précurseurs n-6 et n-3 (rapport recommandé acide linoléique/alpha-linolénique
compris entre 5 et 10) et, éventuellement, des AGPI à longues
chaînes (acides arachidonique et docosahexaénoïque),
ce qui présente un grand intérêt pour les nouveau-nés
prématurés dont les systèmes enzymatiques ne fonctionnent
pas encore de manière optimale [41]. Plusieurs études décrivent
une diminution du taux de DHA au niveau périphérique (érythrocytes)
et/ou central (cortex) pouvant être accompagnée de déficits
de la fonction rétinienne et de l'acuité visuelle chez des
nouveau-nés prématurés ou à terme nourris
avec des laits artificiels dépourvus d'AGPI à longues chaînes,
par rapport à des enfants nourris au lait maternel [41].
L'évaluation des effets des AGPI sur les fonctions cognitives
chez l'humain est fondée sur différentes échelles
(échelle de Bayley, test de Brunet-Lezine) qui prennent en compte
plusieurs aspects du développement de l'enfant (perception, attention,
mémoire, apprentissage, émotion, psychomotricité,
etc.). Ces études sont peu nombreuses, difficiles à comparer
entre elles à cause de conditions expérimentales non standardisées
et, parfois, difficiles à interpréter, notamment à
cause de la complexité à contrôler de manière
précise les apports alimentaires. Un travail récent portant
sur une large population indique que les enfants nourris au sein pourraient
présenter une maturation plus rapide de la fonction visuelle et
des capacités motrices ainsi que moins de problèmes émotionnels
et comportementaux que des enfants nourris au lait artificiel [42]. Cependant,
les auteurs soulignent les biais de cette étude pouvant provenir
notamment de facteurs socioculturels (sexe, poids à la naissance,
âge de l'enfant au moment de l'examen ; âge, nombre d'enfants,
nationalité, nutrition, niveau d'étude, activité
professionnelle, tabagisme des parents).
Ainsi, les apports nutritionnels en AGPI apparaissent comme des facteurs
environnementaux capables d'influencer le fonctionnement cérébral,
avec des conséquences sur le plan comportemental et cognitif. Les
études réalisées chez l'animal permettent de travailler
sur des « modèles intégrés » soumis à
des régimes contrôlés pouvant aller de la déficience
totale à la surcharge majeure en AGPI. Elles ont permis de comprendre
certains mécanismes sous-tendant les effets des AGPI sur la fonction
cérébrale, mais beaucoup d'autres restent à élucider.
Le point principal semble être qu'un déséquilibre
en AGPI est capable d'affecter des fonctions cérébrales
corticales et limbiques telles que l'attention, la motivation, la réactivité
aux stimuli de l'environnement. Chez l'humain, il est extrêmement
difficile d'étudier des groupes recevant une alimentation strictement
homogène et contrôlée. Cependant, l'analyse de la
composition lipidique au niveau périphérique (plasma, surtout
érythrocytes) peut être considérée comme le
reflet indirect de la composition en AGPI du tissu nerveux résultant
des apports alimentaires. Ainsi, il semble que des déficits périphériques
en AGPI pourraient être associés à certains déficits
cognitifs au cours de la période de développement. De plus,
l'existence de relations entre statut en AGPI et fonctionnement cérébral
est renforcée par des études de plus en plus nombreuses
[32, 43], réalisées chez des sujets souffrant de maladies
neuropsychiatriques et chez lesquels un déficit en AGPI est retrouvé
et/ou un apport en AGPI améliore les signes cliniques.
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