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Analyses d’ouvrages


Cahiers Agricultures. Volume 21, Number 1, 65-7, Janvier-Février 2012, Analyses d’ouvrages

DOI : 10.1684/agr.2012.0543


ARTICLE

agr.2012.0543

Le réveil du géant assoupi Perspectives de l’agriculture commerciale dans les savanes africaines

FAO, Rome ; Banque mondiale, Washington

2011

Ce document est la traduction en français d’un rapport FAO-Banque mondiale publié en 2009 sous le titre Awakening Africa's sleeping giant : prospects for commercial agriculture in the Guinea savannah zone and beyond. La thèse que défend cette publication est que si les régions de savane africaines pouvaient bénéficier d’une révolution agricole analogue à celles qu’ont connues les Cerrados du Brésil ou le Nord-Est thaïlandais, elles deviendraient, comme elles, des pôles agricoles majeurs : sur les 600 millions d’hectares qu’elles représentent, 400 millions d’hectares pourraient selon les auteurs être utilisés à des fins agricoles, alors que moins de 10 % de cette surface sont actuellement cultivés. Bien entendu, si cette transformation ne s’est pas encore réalisée, c’est dû à des politiques agricoles inappropriées et à un appui technique et scientifique insuffisant…

Cette thèse macroéconomique, tirée de trois études de pays particuliers (Nigeria, Mozambique, Zambie), repose donc sur une hypothèse forte qui est celle de la disponibilité très importante de terres arables. Hypothèse que certains reprennent, sans chercher à la valider, pour justifier l’accaparement à grande échelle des terres africaines par les pays du golfe Persique et certains pays asiatiques.

Cette étude présente des analyses économiques éclairantes lorsqu’elle s’intéresse à l’histoire agraire des Cerrados brésiliens et du Nord-Est thaïlandais et lorsqu’elle se penche sur la taille souhaitable des exploitations pour développer une production intensive de produits commercialisables. Ce qui explique que les thèses qu’elle défend connaissent un certain succès auprès des agences internationales.

Cependant, une lecture attentive révèle de graves incohérences et défaillances.

D’abord, il y a une contradiction, au sein même de cette étude, entre les perspectives enthousiasmantes de développement agricole des savanes africaines qui sont d’abord exposées et l’analyse des facteurs de production disponibles au sein des pays enquêtés. De même, les performances des filières cotonnières des pays francophones sont louées alors que la Banque mondiale n’a eu de cesse de les démanteler. Enfin, les auteurs n’ont, semble-t-il, pas conscience de l’impact qu’ont eu les politiques d’ajustement structurel des années 1980 sur les services de vulgarisation, services qu’ils estiment aujourd’hui indispensables au développement de l’agriculture familiale, au cœur de leurs préoccupations.

Par ailleurs, si l’étude est brillante au plan économique, elle repose sur des bases démographiques, sociopolitiques et agroécologiques très contestables : il n’est pas possible de considérer que les savanes de l’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique australe forment un ensemble homogène comparable aux Cerrados brésiliens. De la même façon, les auteurs semblent ignorer que les systèmes agricoles des régions de savane ouest-africaines sont très marqués par une agriculture agricole et pastorale où les pratiques des éleveurs et des agroéleveurs convergent peu à peu. L’avènement de modes d’exploitation intégrant de manière durable et généralisée des jachères pâturées prend une ampleur insoupçonnée des auteurs de ce rapport.

De même, la balkanisation de l’Afrique subsaharienne qui constitue un des principaux obstacles à son développement économique, n’est jamais citée. D’ailleurs, le choix des pays cibles de l’étude atteste que cette question n’a jamais effleuré l’esprit de ses auteurs.

Peut-être est-ce lié au fait que la bibliographie de l’étude ne cite aucun auteur francophone, ancien ou récent. À croire qu’il ne s’est rien passé depuis 150 ans dans ces régions en dehors du monde anglo-saxon !

En conclusion, une étude séduisante sur le plan macroéconomique mais mal connectée aux réalités ouest-africaines, un géant économique aux pieds d’argile !

Hervé Bichat

henry-herve.bichat@laposte.net

Savoirs et développement rural : le dialogue au cœur de l’innovation

Danièle Clavel

Éditions Quæ, 2011

L’ouvrage est consacré aux perspectives d’intervention de la recherche agronomique pour réaliser le bien-être humain et le développement durable. Il se structure en quatre chapitres. Dans le premier, l’auteure revient longuement sur la vulnérabilité de l’agriculture familiale en Afrique. Surtout pluviale, elle est fréquemment affectée par la sécheresse qui compromet les productions des cultures vivrières et de rente. Dans ces conditions, afin de lutter contre la faim et la pauvreté, il est primordial de préserver les ressources naturelles que gèrent les communautés. Or, les programmes d’ajustement structurel ont quasiment éliminé l’agriculture vivrière familiale des centres d’intérêt des bailleurs de fonds internationaux. Toutefois, en raison de l’ampleur de la crise planétaire actuelle, un consensus commence à émerger : la réflexion à des politiques agricoles efficaces doit impérativement associer les acteurs (à commencer par les exploitations paysannes familiales) et promouvoir une gestion durable des ressources naturelles.

Le deuxième chapitre est consacré à un exposé des concepts pour atteindre un développement durable au bénéfice des opérateurs concernés. À cet égard, l’auteure insiste sur la nécessité d’une démarche innovante qui allie savoir scientifique et pensée philosophique. Ainsi, pareille recherche agronomique pour le développement (RAD) doit être, par essence, transdisciplinaire. Elle doit faire appel à des partenariats entre tous les acteurs intéressés par la chaîne de valeur d’un produit. Ceux-ci s’engagent à collaborer et à mobiliser des moyens pour bénéficier mutuellement des résultats de la recherche. Dans cette philosophie du développement durable, l’innovation est une des clés de la réussite. Elle doit aboutir à des processus d’apprentissage interactif entre les partenaires impliqués pour une capacité d’adaptation et une autonomisation accrues. L’auteure insiste sur les conséquences de ces évolutions : le renforcement des compétences et un plus large contrôle des décisions de la vie. Cela permet aussi aux acteurs de se projeter dans le futur et d’aspirer à maîtriser la technologie nécessaire pour réaliser les évolutions escomptées. Comme toutes ces démarches sont collectives, il faut veiller à l’institution de plates-formes d’échange, avant même de mettre en œuvre les expérimentations. Ces espaces de discussion s’érigent ainsi en véritables opportunités d’invention de solutions avec pour souci majeur une gestion raisonnable des ressources utilisées par la communauté. Au final, l’enjeu ultime est l’établissement de référentiels techniques, institutionnels et de gouvernance qui servent de repères à tous les citoyens.

Le troisième chapitre, le plus long de l’ouvrage, présente un ensemble d’exemples de mise en œuvre de la RAD en Afrique subsaharienne et dans la région du Nordeste au Brésil. Les deux terrains se caractérisent par des similitudes prononcées (une agriculture vivrière pratiquée par des familles de paysans en zone aride). Les innovations testées in situ avec des opérateurs locaux (associations de producteurs, chercheurs, intervenants en aval des filières, etc.) ont porté sur des aspects divers de la production agricole : intégration cultures/élevage, protection intégrée des cultures, organisation des agriculteurs et diffusion de nouvelles variétés des cultures vivrières, utilisation de la vidéo pour l’établissement d’espaces de réflexion collective, etc. L’auteure décrit pour environ une vingtaine d’expériences, le type d’innovation expérimentée, les outils et méthodes utilisés et les besoins spécifiques en matière de recherche et développement identifiés.

Le quatrième chapitre sert de synthèse générale aux expérimentations menées. Il insiste sur le contexte de crise planétaire qui a légitimé cette approche nouvelle de la recherche agronomique visant en priorité le développement humain et la gestion durable des ressources. En filigrane aux expériences tentées, l’auteure rappelle trois principes génériques indispensables pour la mise en œuvre d’une philosophie de RAD :

  • 1). la construction de liens équitables entre les opérateurs qui s’y impliquent ;
  • 2). la définition d’une vision partagée de l’innovation dans le milieu rural pour promouvoir le développement humain (accès à la santé, au savoir, à des revenus décents, etc.) ;
  • 3). l’amélioration des compétences des acteurs par une meilleure éducation qui promeut l’autonomie et permet à chacun d’agir pour la préservation des ressources naturelles.


Outre ces trois piliers, l’auteure insiste aussi sur ce qu’elle dénomme des « outils-concepts », et qu’elle estime indispensables pour favoriser l’émergence de systèmes agricoles innovants, viables et durables : i) l’Université paysanne en tant qu’innovation sociale, lieu d’échanges entre chercheurs, regroupements de producteurs, organisations paysannes, agents du développement, etc. ; ii) la Caravane citoyenne comme forum itinérant, dont l’objectif central est la conscientisation des communautés locales pour la défense de leurs intérêts.

Il est indéniable que cet ouvrage, certes petit par le format, vient à point nommé, en ces temps de crise internationale aiguë, rappeler combien est grande la responsabilité de la recherche agronomique pour relever les défis du développement humain durable. À cet égard, par l’exposé clair des concepts à maîtriser et par la présentation d’expériences tentées sur le terrain, ce livre constitue une référence précieuse pour la diffusion de la philosophie de la RAD, que les opérateurs concernés par les questions agricole et alimentaire mondiales seraient bien inspirés d’assimiler.

Mohamed Taher Sraïri

tsrairi@yahoo.fr

Lutter contre la désertification L’espoir agro-écologique

Jacques Arrignon

Préface de Luc Guyau

L’Harmattan, Paris, 2011

Nourrir 9 milliards d’habitants à l’horizon 2050, tel est le défi lancé aux agronomes ; pour y répondre, et sans attendre les alarmes alimentaires récentes, ces ingénieurs ont entrepris depuis plus d’un siècle une lutte intense contre la désertification. Malgré de multiples propositions, des investissements depuis l’échelle locale jusqu’à l’échelle continentale, force est de reconnaître que, hormis quelques réussites, le succès n’est pas venu couronner les efforts déployés. Ce constat est à l’origine de l’ouvrage de Jacques Arrignon, reprise d’une publication antérieure (1987). Utilisant son expérience d’ingénieur agronome très proche du terrain, il propose un vade-mecum simple, très concret, sans considérations théoriques particulières, destiné aux utilisateurs. Son constat aboutit à une observation simple : on n’a pas assez tenu compte de la place des populations directement concernées par cette lutte. Ces éléments ont déterminé le plan général de l’ouvrage constitué de 8 chapitres.

L’introduction (chapitre 1 ; 2 pages) situe brièvement les événements internationaux concernant la dégradation des terres arables et l’incidence de cette situation. Le chapitre 2 (5 pages) est une courte présentation de l’interaction climatique. Le chapitre 3 (20 pages) analyse le processus de la dégradation des sols. L’auteur analyse les approches indispensables météorologique, hydrogéologique, agropédologique et, donnée essentielle, le rôle de l’homme dans ces processus.

Dans le cadre du chapitre 4 (44 pages), la réhabilitation des sols apparaît comme le processus inverse de leur dégradation : lutter contre les vents, planter des ceintures vertes, lutter contre l’érosion en nappe et contre le ravinement sont autant de visions très concrètes qu’il faut avoir à l’esprit. Il en est de même pour la gestion de l’eau (chapitre 5 ; 81 pages) qui implique la connaissance des ressources et la part et l’origine des flux d’eau disponibles (atmosphère, fleuves, eaux souterraines et eaux salées). Il faut garder à l’esprit le nécessaire partage de la ressource aquatique avec d’autres utilisations telles que la production piscicole.

Le chapitre 6 (100 pages) est consacré aux aménagements agroécologiques depuis la maîtrise pastorale, les productions intégrées, l’agrosylviculture, jusqu’à l’utilisation de technologies économes en énergie, éléments essentiels d’une gestion raisonnée du bois, utilisé pour le chauffage et les besoins ménagers. Dans ce contexte, l’utilisation des biotechnologies est essentielle : produire de l’azote organique par compostage, utiliser de l’engrais vert, fabriquer du fumier artificiel sont autant de voies relativement aisées à mettre en place. L’utilisation de l’azote atmosphérique par le biais des symbioses bactéries-plantes sont des voies connues qui peuvent être aisément développées ; les manipulations génétiques pour la plupart mettent en place des techniques déjà anciennes qui sont celles de la sélection et de l’hybridation aussi bien dans les productions végétales (ex : palmier dattier) que dans les productions animales (ex : bovins N’dama). Il est essentiel que ces pratiques modernes soient parfaitement adaptées aux productions du pays concerné par la lutte contre la désertification.

Mais quelle est la place de l’homme dans cette lutte ? Ce paramètre est l’objet du chapitre 7 (28 pages), certainement le plus complexe. Il analyse les relations qui s’établissent entre le destinataire des travaux de lutte contre la sécheresse et la désertification, qui se trouve être à la fois utilisateur de méthodes et consommateur des productions. Cela implique l’évolution des modes de vie souvent basés sur le nomadisme. Il faut un éveil conjoncturel associant sensibilisation, vulgarisation et acquisition des savoirs utiles. Il faut aussi que cet utilisateur participe à la décision, ce qui implique une prise de conscience individuelle et collective, une vision claire de la gestion de l’espace rural aride et la mise en place de structures ad hoc pour une gestion ad hoc.

« Plus que les injections financières, plus que les projets techniques les mieux étudiés, … c’est plutôt sur l’encadrement et la promotion rurale que doivent porter les efforts des instances nationales et internationales. »

La conclusion (chapitre 8 ; 12 pages) met en parallèle les différentes formes d’aides potentielles impliquant de multiples facteurs : parcellisation politique de l’espace, grands espaces économiques, priorité de la formation socioprofessionnelle, choix des actions en fonction de la dimension des projets, intervention de l’État, utilité de la communauté rurale, le microcrédit, l’aide associative.

Retenons avec l’auteur que :

  • –. l’agroécologie des zones arides repose plus sur la connaissance de l’homme que sur celle du milieu dans lequel il vit ;
  • –. la nécessité pour l’homme d’être physiquement et moralement pénétré des problèmes et des solutions conditionnant son avenir de façon à participer à la décision ;
  • –. il n’est pas souhaitable de prolonger les aides alimentaires au-delà de la récupération physique et morale du paysan ;
  • –. les actions prioritaires doivent s’appliquer au niveau du terroir villageois pour les petits impacts et au niveau de la région géographique pour les grands projets de protection et réhabilitation ;
  • –. il est nécessaire de créer des structures communautaires plurinationales ayant capacités politique, économique et technique avec, en bout de chaîne, le partenariat de communautés villageoises responsabilisées.


La conjoncture fait que l’amélioration des conditions de vie dans les zones arides demande du temps, de l’énergie et une volonté durable de la part des dirigeants et responsables internationaux et nationaux, de l’opiniâtreté, de l’abnégation et de la patience chez les habitants des régions et chez les bénévoles qui leur portent assistance.

Cet ouvrage tire sa force de la compétence de son auteur longtemps impliqué dans les opérations internationales de lutte contre la désertification. À l’heure où la demande alimentaire dans le monde va grandissante, la clarté du propos le rend accessible à tous les praticiens gestionnaires de ces milieux mais aussi aux décideurs, développeurs qui, ainsi que le dit Luc Guyau dans la préface, « luttent pour défendre le premier droit de tout Homme de s’alimenter convenablement et durablement ».

René Lésel

r-m.lesel@numericable.com


 

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