ARTICLE
agr.2012.0543
Le réveil du géant assoupi
Perspectives de l’agriculture commerciale dans les savanes
africaines
FAO, Rome ; Banque mondiale, Washington
2011
Ce document est la traduction en français d’un rapport
FAO-Banque mondiale publié en 2009 sous le titre Awakening
Africa's sleeping giant : prospects for commercial agriculture
in the Guinea savannah zone and beyond. La thèse que défend
cette publication est que si les régions de savane africaines
pouvaient bénéficier d’une révolution agricole analogue à celles
qu’ont connues les Cerrados du Brésil ou le Nord-Est
thaïlandais, elles deviendraient, comme elles, des pôles agricoles
majeurs : sur les 600 millions d’hectares qu’elles
représentent, 400 millions d’hectares pourraient selon les
auteurs être utilisés à des fins agricoles, alors que moins de
10 % de cette surface sont actuellement cultivés. Bien
entendu, si cette transformation ne s’est pas encore réalisée,
c’est dû à des politiques agricoles inappropriées et à un appui
technique et scientifique insuffisant…
Cette thèse macroéconomique, tirée de trois études de pays
particuliers (Nigeria, Mozambique, Zambie), repose donc sur une
hypothèse forte qui est celle de la disponibilité très importante
de terres arables. Hypothèse que certains reprennent, sans chercher
à la valider, pour justifier l’accaparement à grande échelle des
terres africaines par les pays du golfe Persique et certains pays
asiatiques.
Cette étude présente des analyses économiques éclairantes
lorsqu’elle s’intéresse à l’histoire agraire des Cerrados
brésiliens et du Nord-Est thaïlandais et lorsqu’elle se penche sur
la taille souhaitable des exploitations pour développer une
production intensive de produits commercialisables. Ce qui explique
que les thèses qu’elle défend connaissent un certain succès auprès
des agences internationales.
Cependant, une lecture attentive révèle de graves incohérences
et défaillances.
D’abord, il y a une contradiction, au sein même de cette étude,
entre les perspectives enthousiasmantes de développement agricole
des savanes africaines qui sont d’abord exposées et l’analyse des
facteurs de production disponibles au sein des pays enquêtés. De
même, les performances des filières cotonnières des pays
francophones sont louées alors que la Banque mondiale n’a eu de
cesse de les démanteler. Enfin, les auteurs n’ont, semble-t-il, pas
conscience de l’impact qu’ont eu les politiques d’ajustement
structurel des années 1980 sur les services de vulgarisation,
services qu’ils estiment aujourd’hui indispensables au
développement de l’agriculture familiale, au cœur de leurs
préoccupations.
Par ailleurs, si l’étude est brillante au plan économique, elle
repose sur des bases démographiques, sociopolitiques et
agroécologiques très contestables : il n’est pas possible de
considérer que les savanes de l’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique de
l’Est et de l’Afrique australe forment un ensemble homogène
comparable aux Cerrados brésiliens. De la même façon,
les auteurs semblent ignorer que les systèmes agricoles des régions
de savane ouest-africaines sont très marqués par une agriculture
agricole et pastorale où les pratiques des éleveurs et des
agroéleveurs convergent peu à peu. L’avènement de modes
d’exploitation intégrant de manière durable et généralisée des
jachères pâturées prend une ampleur insoupçonnée des auteurs de ce
rapport.
De même, la balkanisation de l’Afrique subsaharienne qui
constitue un des principaux obstacles à son développement
économique, n’est jamais citée. D’ailleurs, le choix des pays
cibles de l’étude atteste que cette question n’a jamais effleuré
l’esprit de ses auteurs.
Peut-être est-ce lié au fait que la bibliographie de l’étude ne
cite aucun auteur francophone, ancien ou récent. À croire qu’il ne
s’est rien passé depuis 150 ans dans ces régions en dehors du
monde anglo-saxon !
En conclusion, une étude séduisante sur le plan macroéconomique
mais mal connectée aux réalités ouest-africaines, un géant
économique aux pieds d’argile !
Hervé Bichat
henry-herve.bichat@laposte.net
Savoirs et développement rural : le dialogue au cœur de
l’innovation
Danièle Clavel
Éditions Quæ, 2011
L’ouvrage est consacré aux perspectives d’intervention de la
recherche agronomique pour réaliser le bien-être humain et le
développement durable. Il se structure en quatre chapitres. Dans le
premier, l’auteure revient longuement sur la vulnérabilité de
l’agriculture familiale en Afrique. Surtout pluviale, elle est
fréquemment affectée par la sécheresse qui compromet les
productions des cultures vivrières et de rente. Dans ces
conditions, afin de lutter contre la faim et la pauvreté, il est
primordial de préserver les ressources naturelles que gèrent les
communautés. Or, les programmes d’ajustement structurel ont
quasiment éliminé l’agriculture vivrière familiale des centres
d’intérêt des bailleurs de fonds internationaux. Toutefois, en
raison de l’ampleur de la crise planétaire actuelle, un consensus
commence à émerger : la réflexion à des politiques agricoles
efficaces doit impérativement associer les acteurs (à commencer par
les exploitations paysannes familiales) et promouvoir une gestion
durable des ressources naturelles.
Le deuxième chapitre est consacré à un exposé des concepts pour
atteindre un développement durable au bénéfice des opérateurs
concernés. À cet égard, l’auteure insiste sur la nécessité d’une
démarche innovante qui allie savoir scientifique et pensée
philosophique. Ainsi, pareille recherche agronomique pour le
développement (RAD) doit être, par essence, transdisciplinaire.
Elle doit faire appel à des partenariats entre tous les acteurs
intéressés par la chaîne de valeur d’un produit. Ceux-ci s’engagent
à collaborer et à mobiliser des moyens pour bénéficier mutuellement
des résultats de la recherche. Dans cette philosophie du
développement durable, l’innovation est une des clés de la
réussite. Elle doit aboutir à des processus d’apprentissage
interactif entre les partenaires impliqués pour une capacité
d’adaptation et une autonomisation accrues. L’auteure insiste sur
les conséquences de ces évolutions : le renforcement des
compétences et un plus large contrôle des décisions de la vie. Cela
permet aussi aux acteurs de se projeter dans le futur et d’aspirer
à maîtriser la technologie nécessaire pour réaliser les évolutions
escomptées. Comme toutes ces démarches sont collectives, il faut
veiller à l’institution de plates-formes d’échange, avant même de
mettre en œuvre les expérimentations. Ces espaces de discussion
s’érigent ainsi en véritables opportunités d’invention de solutions
avec pour souci majeur une gestion raisonnable des ressources
utilisées par la communauté. Au final, l’enjeu ultime est
l’établissement de référentiels techniques, institutionnels et de
gouvernance qui servent de repères à tous les citoyens.
Le troisième chapitre, le plus long de l’ouvrage, présente un
ensemble d’exemples de mise en œuvre de la RAD en Afrique
subsaharienne et dans la région du Nordeste au Brésil. Les deux
terrains se caractérisent par des similitudes prononcées (une
agriculture vivrière pratiquée par des familles de paysans en zone
aride). Les innovations testées in situ avec des opérateurs
locaux (associations de producteurs, chercheurs, intervenants en
aval des filières, etc.) ont porté sur des aspects divers de la
production agricole : intégration cultures/élevage, protection
intégrée des cultures, organisation des agriculteurs et diffusion
de nouvelles variétés des cultures vivrières, utilisation de la
vidéo pour l’établissement d’espaces de réflexion collective, etc.
L’auteure décrit pour environ une vingtaine d’expériences, le type
d’innovation expérimentée, les outils et méthodes utilisés et les
besoins spécifiques en matière de recherche et développement
identifiés.
Le quatrième chapitre sert de synthèse générale aux
expérimentations menées. Il insiste sur le contexte de crise
planétaire qui a légitimé cette approche nouvelle de la recherche
agronomique visant en priorité le développement humain et la
gestion durable des ressources. En filigrane aux expériences
tentées, l’auteure rappelle trois principes génériques
indispensables pour la mise en œuvre d’une philosophie de
RAD :
- 1). la construction de liens équitables entre les
opérateurs qui s’y impliquent ;
- 2). la définition d’une vision partagée de l’innovation
dans le milieu rural pour promouvoir le développement humain (accès
à la santé, au savoir, à des revenus décents, etc.) ;
- 3). l’amélioration des compétences des acteurs par une
meilleure éducation qui promeut l’autonomie et permet à chacun
d’agir pour la préservation des ressources naturelles.
Outre ces trois piliers, l’auteure insiste aussi sur ce qu’elle
dénomme des « outils-concepts », et qu’elle estime
indispensables pour favoriser l’émergence de systèmes agricoles
innovants, viables et durables : i) l’Université paysanne en
tant qu’innovation sociale, lieu d’échanges entre chercheurs,
regroupements de producteurs, organisations paysannes, agents du
développement, etc. ; ii) la Caravane citoyenne comme forum
itinérant, dont l’objectif central est la conscientisation des
communautés locales pour la défense de leurs intérêts.
Il est indéniable que cet ouvrage, certes petit par le format,
vient à point nommé, en ces temps de crise internationale aiguë,
rappeler combien est grande la responsabilité de la recherche
agronomique pour relever les défis du développement humain durable.
À cet égard, par l’exposé clair des concepts à maîtriser et par la
présentation d’expériences tentées sur le terrain, ce livre
constitue une référence précieuse pour la diffusion de la
philosophie de la RAD, que les opérateurs concernés par les
questions agricole et alimentaire mondiales seraient bien inspirés
d’assimiler.
Mohamed Taher Sraïri
tsrairi@yahoo.fr
Lutter contre la désertification
L’espoir agro-écologique
Jacques Arrignon
Préface de Luc Guyau
L’Harmattan, Paris, 2011
Nourrir 9 milliards d’habitants à l’horizon 2050, tel est
le défi lancé aux agronomes ; pour y répondre, et sans
attendre les alarmes alimentaires récentes, ces ingénieurs ont
entrepris depuis plus d’un siècle une lutte intense contre la
désertification. Malgré de multiples propositions, des
investissements depuis l’échelle locale jusqu’à l’échelle
continentale, force est de reconnaître que, hormis quelques
réussites, le succès n’est pas venu couronner les efforts déployés.
Ce constat est à l’origine de l’ouvrage de Jacques Arrignon,
reprise d’une publication antérieure (1987). Utilisant son
expérience d’ingénieur agronome très proche du terrain, il propose
un vade-mecum simple, très concret, sans considérations
théoriques particulières, destiné aux utilisateurs. Son constat
aboutit à une observation simple : on n’a pas assez tenu
compte de la place des populations directement concernées par cette
lutte. Ces éléments ont déterminé le plan général de l’ouvrage
constitué de 8 chapitres.
L’introduction (chapitre 1 ; 2 pages) situe brièvement
les événements internationaux concernant la dégradation des terres
arables et l’incidence de cette situation. Le chapitre 2
(5 pages) est une courte présentation de l’interaction
climatique. Le chapitre 3 (20 pages) analyse le processus
de la dégradation des sols. L’auteur analyse les approches
indispensables météorologique, hydrogéologique, agropédologique et,
donnée essentielle, le rôle de l’homme dans ces processus.
Dans le cadre du chapitre 4 (44 pages), la
réhabilitation des sols apparaît comme le processus inverse de leur
dégradation : lutter contre les vents, planter des ceintures
vertes, lutter contre l’érosion en nappe et contre le ravinement
sont autant de visions très concrètes qu’il faut avoir à l’esprit.
Il en est de même pour la gestion de l’eau (chapitre 5 ;
81 pages) qui implique la connaissance des ressources et la
part et l’origine des flux d’eau disponibles (atmosphère, fleuves,
eaux souterraines et eaux salées). Il faut garder à l’esprit le
nécessaire partage de la ressource aquatique avec d’autres
utilisations telles que la production piscicole.
Le chapitre 6 (100 pages) est consacré aux
aménagements agroécologiques depuis la maîtrise pastorale, les
productions intégrées, l’agrosylviculture, jusqu’à l’utilisation de
technologies économes en énergie, éléments essentiels d’une gestion
raisonnée du bois, utilisé pour le chauffage et les besoins
ménagers. Dans ce contexte, l’utilisation des biotechnologies est
essentielle : produire de l’azote organique par compostage,
utiliser de l’engrais vert, fabriquer du fumier artificiel sont
autant de voies relativement aisées à mettre en place.
L’utilisation de l’azote atmosphérique par le biais des symbioses
bactéries-plantes sont des voies connues qui peuvent être aisément
développées ; les manipulations génétiques pour la plupart
mettent en place des techniques déjà anciennes qui sont celles de
la sélection et de l’hybridation aussi bien dans les productions
végétales (ex : palmier dattier) que dans les productions
animales (ex : bovins N’dama). Il est essentiel que ces
pratiques modernes soient parfaitement adaptées aux productions du
pays concerné par la lutte contre la désertification.
Mais quelle est la place de l’homme dans cette lutte ? Ce
paramètre est l’objet du chapitre 7 (28 pages),
certainement le plus complexe. Il analyse les relations qui
s’établissent entre le destinataire des travaux de lutte contre la
sécheresse et la désertification, qui se trouve être à la fois
utilisateur de méthodes et consommateur des productions. Cela
implique l’évolution des modes de vie souvent basés sur le
nomadisme. Il faut un éveil conjoncturel associant sensibilisation,
vulgarisation et acquisition des savoirs utiles. Il faut aussi que
cet utilisateur participe à la décision, ce qui implique une prise
de conscience individuelle et collective, une vision claire de la
gestion de l’espace rural aride et la mise en place de structures
ad hoc pour une gestion ad hoc.
« Plus que les injections financières, plus que les
projets techniques les mieux étudiés, … c’est plutôt sur
l’encadrement et la promotion rurale que doivent porter les efforts
des instances nationales et internationales. »
La conclusion (chapitre 8 ; 12 pages) met en parallèle
les différentes formes d’aides potentielles impliquant de multiples
facteurs : parcellisation politique de l’espace, grands
espaces économiques, priorité de la formation socioprofessionnelle,
choix des actions en fonction de la dimension des projets,
intervention de l’État, utilité de la communauté rurale, le
microcrédit, l’aide associative.
Retenons avec l’auteur que :
- –. l’agroécologie des zones arides repose plus sur la
connaissance de l’homme que sur celle du milieu dans lequel il
vit ;
- –. la nécessité pour l’homme d’être physiquement et
moralement pénétré des problèmes et des solutions
conditionnant son avenir de façon à participer à la
décision ;
- –. il n’est pas souhaitable de prolonger les aides
alimentaires au-delà de la récupération physique et morale du
paysan ;
- –. les actions prioritaires doivent s’appliquer au
niveau du terroir villageois pour les petits impacts et au niveau
de la région géographique pour les grands projets de protection et
réhabilitation ;
- –. il est nécessaire de créer des structures
communautaires plurinationales ayant capacités politique,
économique et technique avec, en bout de chaîne, le partenariat de
communautés villageoises responsabilisées.
La conjoncture fait que l’amélioration des conditions de vie
dans les zones arides demande du temps, de l’énergie et une volonté
durable de la part des dirigeants et responsables internationaux et
nationaux, de l’opiniâtreté, de l’abnégation et de la patience chez
les habitants des régions et chez les bénévoles qui leur portent
assistance.
Cet ouvrage tire sa force de la compétence de son auteur
longtemps impliqué dans les opérations internationales de lutte
contre la désertification. À l’heure où la demande alimentaire dans
le monde va grandissante, la clarté du propos le rend accessible à
tous les praticiens gestionnaires de ces milieux mais aussi aux
décideurs, développeurs qui, ainsi que le dit Luc Guyau dans la
préface, « luttent pour défendre le premier droit de tout
Homme de s’alimenter convenablement et durablement ».
René Lésel
r-m.lesel@numericable.com
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