ARTICLE
agr.2012.0541
Auteur(s) : Jacques Tassin jacques.tassin@cirad.fr
Cirad
UPR BSEF
Campus international de Baillarguet
TA C-105/D
34398 Montpellier
France
Tirés à part : J. Tassin
Le concept d’écosystème est un paradigme (au sens de Kuhn
[1962]) de l’écologie et relève d’une manière simplifiée mais
structurée d’envisager la nature (O’Neill, 2001). L’un de ses
traits majeurs est d’être à la fois intangible et central au sein
de l’écologie (Allen et Hoekstra, 1992).
Son pouvoir attractif est d’origine multiple : l’écosystème
relève d’une démarche fondamentalement systémique, s’ajuste à la
conception hiérarchique du vivant, dispose théoriquement de
propriétés émergentes, se révèle modélisable, et reste souvent
conforme avec une représentation organismique du monde,
c’est-à-dire orientée selon la métaphore de l’organisme et des
propriétés intrinsèques de ce dernier. Il se révèle en outre
commode d’emploi, remarquablement didactique, et facilitateur
d’échanges.
Il n’est pourtant pas certain que, trois quarts de siècle après
l’invention du concept d’écosystème par Tansley (1935), ce concept
s’ajuste pleinement à l’écologie contemporaine. La perception
mythique de l’écosystème lui conférant un pouvoir autorégulant
autour d’un état équilibre, de même que son assimilation à un
produit de l’évolution lui donnant la capacité de s’adapter aux
changements environnementaux, ont fait l’objet de vigoureuses
critiques mais n’ont pas tout à fait disparu, loin s’en faut, de la
représentation usuelle de l’écosystème (Allen et Hoekstra,
1992 ; Pickett et al., 1992 ; Soulé et Lease,
1995 ; Gould, 1997 ; Sagoff, 1997 ; Currie, 2011).
Loin des visions fondatrices de l’écosystème, l’écologie actuelle
invite plutôt à considérer ce dernier comme un complexe adaptatif
ouvert et métastable, hiérarchiquement constitué et dont le
fonctionnement s’envisage selon des échelles emboîtées d’espace et
de temps, évolutif et disposant d’une histoire inscrite dans un
faisceau de trajectoires possibles, et fonctionnant enfin tel un
réseau d’interactions impliquant des échanges d’énergie, de matière
et d’information (Pickett et al., 1992 ; Blandin et
Bergandi, 2000 ; O’Neill, 2001 ; Schizas et Stamou,
2007 ; Burkhard et al., 2011 ; Tassin, 2011a).
Contraint à concilier une divergence de vues, l’écosystème est
amené à devoir faire le grand écart entre les modèles systémiques
ou probabilistes, les références biologiques ou thermodynamiques,
les représentations holistes ou réductionnistes, le lieu
d’expression de l’universalisme ou de la contingence, les visions
essentialistes ou matérialistes, la référence à l’optimisation
fonctionnelle ou à la résilience, l’ajustement ou non à l’écologie
des communautés, l’intégration de l’homme et de sa culture ou non,
etc. (Simberloff, 1980 ; Sagoff, 1997 ; O’Neill,
2001 ; Schizas et Stamou, 2007 ; Currie, 2011). À ce
point tiraillé, voire menacé, l’écosystème est-il bien un concept
central dont aurait besoin l’agronomie, et plus particulièrement
l’agroécologie, pour s’assurer d’une conformité avec le champ
conceptuel de l’écologie ?
Dans la mesure où l’assimilation de l’agrosystème à l’écosystème
a efficacement pénétré le langage usuel, l’on pourrait croire qu’il
s’agit là d’une affaire entendue et qu’une telle question n’a plus
lieu d’être. Si l’on peut en effet aujourd’hui affirmer dans les
manuels scolaires qu’une bouse de vache est un mini-écosystème
(voir par exemple Thibault et Deblay, 2009), pourquoi ne pas en
faire de même avec l’agrosystème ? Est-ce cependant légitime
et judicieux de laisser courir un parallèle, voire des lignes de
convergence, entre deux concepts dont cet article a pour objet de
montrer combien ils demeurent très éloignés l’un de l’autre ?
Y a-t-il bien là le germe d’un progrès véritable pour
l’agronomie ? Les tenants de l’agriculture écologique ou de
l’agroécologie, que l’on sait tentées par les représentations
holistes de la nature (Besson, 2009 ; Tassin, 2011b), sont-ils
eux-mêmes tenus d’assimiler l’agrosystème à un
écosystème ?
Les lignes qui suivent n’ont pas la prétention de répondre à cet
ensemble de questions. Elles représentent nécessairement ici
l’expression d’un point de vue, et renvoient à des débats que
rencontre l’écologie depuis plus d’un siècle et qui ne se tranchent
pas en quelques pages. Du moins ont-elles pour dessein de rappeler,
d’une part, que le concept d’écosystème n’est pas toujours aussi
indiscutable qu’il n’y paraît et que, d’autre part, le fait que
l’agrosystème soit piloté par l’homme lui confère un ensemble de
spécificités auxquelles ne répond pas le concept d’écosystème.
Les écueils de l’écosystème auxquels échappe l’agrosystème
On peut tout d’abord identifier dans le concept d’écosystème des
écueils auxquels échappe celui d’agrosystème.
L’écosystème n’est pas un concept scientifiquement
indiscutable
Le concept d’écosystème s’enracine dans un terreau philosophique
ancien où l’on peut reconnaître la représentation organismique de
l’univers selon Platon, le principe de parcimonie d’Aristote, ou
l’ordre divin de Thomas d’Aquin. Hadot (2004) a montré combien ces
trois philosophes, pour ne citer qu’eux, ont profondément orienté
les écologues dans la recherche d’un ordre ou d’une harmonie dans
la nature, comme l’ont fait les pères du concept d’écosystème. Sous
une perspective historique, l’idée d’écosystème émergea chez
l’Américain Perkins Marsh (1864), puis chez le biologiste allemand
Karl August Möbius qui inventa, en 1877, le terme de biocénose afin
de rendre compte des interactions entre espèces (Drouin, 1984). Ses
successeurs affineront cette idée, jusqu’à proposer de nombreuses
définitions parfois incompatibles entre elles, parmi lesquelles
nous pouvons retenir celle, d’inspiration consensuelle mais de ce
fait nécessairement incomplète, de Abbadie et Lateltin
(2004) : « L’ensemble des espèces présentes dans un
lieu donné, l’ensemble des interactions qu’elles entretiennent
entre elles et avec le milieu physique, et l’ensemble des flux de
matière et d’énergie qui parcourent les espèces et leur
environnement, constitue ce qu’il est convenu d’appeler un
écosystème. Un écosystème peut donc s’interpréter comme un ensemble
biologique et physique dynamique, capable d’autorégulation, qui
procède à la fois des lois de la thermodynamique et de l’évolution
darwinienne. Chacune des espèces, ou des variants génétiques qui
participent à l’écosystème, est incluse dans un réseau complexe
d’interactions dynamiques vivant-vivant et vivant-physique que l’on
peut définir par une structure (types d’espèces présentes,
distribution spatiale des espèces, organisation spatiale des
constituants physiques, organisation des réseaux trophiques entre
espèces) et par un fonctionnement (variation à court terme de la
structure, échanges de matière et d’énergie au sein de
l’écosystème, échanges de matière et d’énergie avec l’atmosphère et
l’hydrosphère). »
En dépit de réajustements successifs opérés depuis la synthèse
conceptuelle d’Odum (1953) jusqu’à une plus récente mise au point
de O’Neill (2001), l’écosystème n’en reste pas moins dual. Selon
une première branche de l’écologie, dont l’entomologiste Stephen A.
Forbes (1887) s’est réclamé le premier, l’écosystème est un cadre
autorégulé où interagissent des espèces, lesquelles se combinent et
se succèdent pour atteindre un état optimal doté d’intégrité et de
stabilité. Ce mode de représentation anglo-saxonne fut notamment
profondément renforcé sous l’impulsion de Clements avec son concept
de climax, puis par les écrits d’inspiration philosophique
de Muir et de Leopold (Spieles, 2010). Lindeman (1942), rejoint par
Hutchinson puis par les frères Odum, contribua d’une autre manière,
à conforter cette même vision systémique en proposant un modèle de
fonctionnement d’origine non plus biologique mais thermodynamique
(Schizas et Stamou, 2007).
Selon un autre courant formalisé par Gleason (1926), dont les
traces remontent au phytoécologue Eugenius Warming (1841-1924), et
que confortèrent par la suite les travaux de Whittaker sur les
gradients de communautés d’espèces, la présence d’une espèce au
sein d’une communauté obéit à une logique individuelle, déterminée
bien davantage par le hasard que par des règles d’assemblage
(Westman et Peet, 1982 ; Spieles, 2010). Il en est de même des
successions végétales, qui obéissent à des stratégies individuelles
et non plus à une impulsion mystérieuse les conduisant vers un
climax optimal (Pickett et al., 1992). À la vérité,
il apparaît enfin que les écosystèmes ne sont dotés ni d’un cerveau
ni d’un génome, ni même d’un quelconque dessein (Jørgensen et
al., 1992).
La première de ces deux branches est donc systémique (qu’elle
suive l’inspiration holiste de Lindeman ou le regard réductionniste
des frères Odum), quand la seconde se présente, du moins dans la
pratique, d’inspiration probabiliste et individualiste (Blandin,
2007 ; Schizas et Stamous, 2007 ; Spieles, 2010). De tels
courants pèsent aux deux pôles d’un continuum fragile et ne
peuvent, à l’évidence, converger en un même point. Contre toute
apparence, l’écosystème n’est pas le lieu de tous les consensus en
écologie et relève, au moins pour partie et nonobstant son intérêt
heuristique indubitable, du mythe (Soulé et Lease, 1995 ;
O’Neill, 2001 ; Spieles, 2010). Enfin doit-on observer qu’en
dépit d’un déclin de l’approche holiste en écologie scientifique,
c’est bien ce mode de représentation qui prévaut aujourd’hui très
largement dans la gestion des écosystèmes (Sagoff, 1997 ;
Spieles, 2010). Laisser la part du lion au hasard et à
l’instabilité lorsqu’il s’agit de gérer un écosystème est, il est
vrai, aussi dérangeant que le paradigme de la nature en équilibre
est lui-même confortant (Simberloff, 1980 ; Simus, 2009).
Aussi ne doit-on pas être surpris que le modèle du climax
soit encore parfois proposé comme état de référence pour la gestion
forestière (Génot, 2006).
L’agrosystème demeure quant à lui, il est vrai, également assez
mal défini. Du moins les définitions qui s’y rattachent le
distinguent-elles clairement de l’écosystème. Selon Morère et Pujol
(2003), il s’agit d’un « espace cultivé intensément en vue
d’une production agricole » (figure 1). Cette
définition un peu surprenante qui confine l’agrosystème au champ de
l’artifice, au sens de Larrère (2002), procède clairement d’une
mise en opposition avec l’agroécosystème, lui-même désigné par ces
mêmes auteurs comme « un espace cultivé, inclus dans un
ensemble agricole diversifié ; [mais] au contraire de
l’agrosystème intensif, sa gestion reste davantage soumise aux lois
de la nature, à savoir l’action des facteurs limitants susceptibles
de diminuer la production ». La seconde partie de cette
définition reste en revanche assez obscure. Aussi le Petit
Larousse illustré (version 2012) ne retient-il de cette
définition que sa composante paysagère et systémique,
l’agroécosystème n’étant plus qu’un « ensemble constitué de
un ou plusieurs agrosystèmes et de un ou plusieurs écosystèmes
juxtaposés et en interaction les uns avec les autres ». Si
l’on se conforme à ces définitions, l’agrosystème n’est donc pas
considéré comme un écosystème mais peut interagir avec ce dernier
au sein d’un système plus englobant nommé agroécosystème.
L’agrosystème n’est pas un microcosme mais demeure quant à lui
cartographiable
L’écosystème s’enracine dans l’idée du microcosme autosuffisant,
d’origine platonicienne (Spieles, 2010). La partie devient alors un
tout, pour peu qu’elle soit physiquement et fonctionnellement
relativement circonscrite, comme l’avançait Forbes à la fin du
xixe siècle. Dans les lacs intérieurs du Middle
West qu’il étudiait, Forbes voyait là des mondes qui lui
paraissaient se suffire à eux-mêmes. Il y percevait de surcroît un
ordre né de ce qui n’aurait pu, s’en étonnait-il, ne jamais rester
qu’un chaos. Aussi précisait-il : « un ordre [y]
a spontanément émergé, qui tend de manière constante à maintenir
la vie à son niveau le plus haut » (Forbes, 1887).
Le regard de Forbes est organismique. Clements (1916) puis Elton
(1930) affineront le concept naissant et envisageront alors la
succession comme le mécanisme clé de l’autoréparation des milieux
naturels après leur dégradation. Tel un superorganisme, la
communauté végétale de Clements naît, se développe, puis meurt
après avoir atteint le stade ultime du climax (Spieles,
2010). Ce faisant, l’un et l’autre négligeront sans sourciller les
relations entre les êtres vivants et leur milieu physique, ce que
rectifiera Tansley (1935) qui considérera d’un œil très critique
l’allusion organismique de ses prédécesseurs. Likens (1992) tentera
de rompre définitivement avec la vision microcosmique, en avançant
que les frontières d’un écosystème sont en réalité davantage
déterminées pour la commodité de l’analyse que par une prétendue
discontinuité fonctionnelle avec l’écosystème voisin. De fait, les
populations qu’abrite un écosystème invalident par leurs mouvements
la pertinence de frontières spatiales, s’agissant de mouvements qui
opèrent au gré des individus, de manière indépendante les uns des
autres et selon des échelles qui diffèrent (O’Neill, 2001 ;
Spieles, 2010 ; Currie, 2011). En dehors de cas très
particuliers (ex : lacs, petites îles), il demeure donc
extrêmement difficile de circonscrire un écosystème, y compris même
dans le domaine forestier (Tassin, 2011a). Pourtant, malgré cette
difficulté reconnue par les écologues, l’usage du terme dans le
langage courant reste imprégné de la conviction selon laquelle
l’écosystème est, non pas un concept, mais une réalité
tangible.
Certes, l’écosystème des écologues, ou du moins ce qu’il est
censé représenter à leurs yeux, verra disparaître, année après
année, les anciennes frontières biophysiques qui prétendaient le
circonscrire. Mais la double métaphore organismique et
microcosmique sous-jacente persiste encore fortement au sein même
de l’écologie, tant elle est séduisante. Le rapprochement de
l’écosystème et de l’espèce est en outre omniprésent, y compris
dans les analyses prétendues les plus neutres. Ainsi, évoquant la
stabilité des systèmes écologiques, O’Neill (2001)1 ne résiste pas à la tentation de comparer
un écosystème homogène à une espèce hyperspécialisée. De même
évoque-t-on parfois des écosystèmes forestiers en danger ou menacés
selon la même terminologie communément réservée aux espèces
(Bohannon, 2010). On peut voir là l’influence durable de Muir, qui
insuffla la représentation holiste des écosystèmes forestiers au
sein de la pensée anglo-saxonne (Spieles, 2010).
Pourtant, l’écosystème ne résulte pas même de l’observation de
la nature : c’est un modèle de représentation que l’on ne peut
ni embrasser du regard, ni cartographier (Blanc-Pamard, 1982 ;
Tassin, 2011a). « Aucun humain n’a jamais rencontré
d’écosystème », nous rappellent Kaputska et Landis (1998).
Tel n’est pas le cas, faut-il ici remarquer, de l’agrosystème qui
demeure bien une entité biophysique circonscrite. On peut certes
discuter de ses limites verticales, dans le sol et dans l’air, et
admettre qu’il est fonctionnellement plus ouvert encore que ne
l’est n’importe quel écosystème : l’homme y introduit en effet
des intrants matériels, énergétiques ou informationnels d’origines
géographiques très diversifiées et ayant parcouru des distances
parfois prodigieuses. Mais au plan structurel, l’agrosystème est
bien une entité biophysique spatialement et temporellement
parfaitement circonscrite, pleinement cartographiable en fonction
des processus décisionnels qui s’y réfèrent, mais ce n’est pas un
microcosme.
L’agrosystème n’est pas intemporel
Les écosystèmes n’ont pas d’histoire, regrettait Blanc-Pamard
(1982). Le concept d’écosystème est en effet conventionnellement
enfermé dans une intemporalité circulaire qu’imposent généralement
ses modèles d’inspiration organismique, mécaniste ou
thermodynamique. Les associations biotiques qui s’y manifestent y
apparaissent comme des formes transitoires liées à une permanence
supposée des conditions du milieu (Blandin, 2007). Le temps qui
anime l’écosystème ne saurait donc être que circulaire, ramenant
toujours le système vers un état idéal, comme en témoigne très
explicitement la définition d’Odum. Selon ce dernier, l’écosystème
est en effet une « unité naturelle qui inclut des parties
vivantes et non vivantes en interaction, produisant un système
stable au sein duquel l’échange de matière entre ces éléments suit
des cheminements circulaires » (Odum, 1953). Presque
60 ans plus tard, si certains auteurs plaident pour doter les
écosystèmes d’une histoire (Abbadie et Lateltin, 2004), il n’est
pas certain que les représentations usuelles de l’écosystème aient
intégré un tel changement de regard.
Or, si l’agrosystème est également le lieu de cycles, du moins
possède-t-il bien une histoire tissée au gré de changements opérant
pour bonne part aux échelles agraires. Il est tout d’abord le lieu
d’aménagements successifs liés aux fonctions qu’on lui a confiées,
et constitue de ce fait un espace dont la structure et la
configuration sont historiquement construites. Au demeurant, les
sols agricoles, compartiments de leurs agrosystèmes respectifs,
détiennent chacun une histoire qui leur est propre
(Chevassus-au-Louis, 2006 ; Tassin, 2011b). Cette dernière, à
l’évidence, n’a rien de circulaire mais se révèle intrinsèquement
cumulative.
En outre, l’histoire des agrosystèmes est nécessairement
discontinue. Si la nature ne fait pas de saut, pour reprendre
l’aphorisme de Leibniz, l’agrosystème ne cesse quant à lui d’en
pratiquer. Un agrosystème change de composition floristique de
manière souvent radicale, subit régulièrement des transformations
brutales de la composition minérale de son sol, accueille parfois
de nouvelles variétés culturales ou voit se mettre en œuvre de
nouveaux modes de gestion des pullulations indésirables.
Contrairement au système de culture pour lequel la succession
des espèces cultivées et des itinéraires techniques procède du
« temps rond », l’agrosystème s’inscrit donc
fondamentalement dans le « temps long ». Peut-il dès lors
être considéré comme un écosystème obéissant à des cheminements que
l’on présente encore souvent comme circulaires ?
L’agrosystème est résolument piloté par l’homme
Nous venons de voir quelques points de différenciation entre
l’agrosystème et l’écosystème. La raison fondamentale de telles
différences est que l’agrosystème est piloté par l’homme.
À l’image du système de culture (Papy, 2008), l’agrosystème
résulte en effet par nature d’un système décisionnel. Aussi
l’échelle à laquelle on peut l’envisager dépend-elle directement,
non pas de paramètres biophysiques quelconques ou de propriétés
émergentes éventuelles comme c’est le cas de l’écosystème (O’Neill,
2001), mais des niveaux où s’élaborent des décisions. De la sorte,
l’agrosystème peut désigner : i) le lieu d’application d’un
système de culture (une parcelle ou un ensemble de parcelles
traitées de manière identique au sein d’une même exploitation ou
d’un ensemble d’exploitations) ; ii) un territoire relevant
d’une ou plusieurs exploitations, voire d’un bassin-versant ou
d’une région ; iii) ou bien même l’ensemble des parcelles
reliées entre elles parce que relevant d’une même unité centrale
d’approvisionnement. Ainsi pourrions-nous au bout du compte
redéfinir l’agrosystème comme « un espace piloté dévolu à
la production agricole, historiquement construit, et dont la
cohérence spatiale et fonctionnelle résulte d’une succession de
systèmes décisionnels ».
L’agrosystème est préservé de l’impasse dualiste excluant
l’homme de l’écosystème
Dans son article fondateur suggérant l’emploi du terme
d’écosystème, Tansley (1935) n’évacue pas la nécessité de prendre
en compte l’homme dans le concept qu’il désigne. Évoquant le cas
des pâtures dont certains processus sont régis par l’intervention
de l’homme, il propose alors le terme plus restreint
d’écosystèmes anthropogènes. De tels écosystèmes
« diffèrent de ceux qui se sont développés indépendamment
de l’homme ; mais les processus essentiels de formation de la
végétation restent les mêmes, même si les facteurs les initiant
sont dirigés » (Tansley, 19352). Inclure cependant l’homme dans l’analyse
écosystémique se révèle à l’usage extrêmement difficile puisque
celui-ci procède telle une « boîte noire particulièrement
fantasque » dont les activités et les décisions ne sont en
rien « des ajustements automatiques à un contexte de
sélection » (Larrère et Larrère, 19973). C’est en partie ce qui conduit certains
écologues contemporains à envisager désormais les écosystèmes non
plus en termes d’entités mais de processus (Currie, 2011).
Cette difficulté se révèle d’autant plus fâcheuse qu’il n’existe
au sein des systèmes écologiques aucune voie de réintégration
postmoderne de l’homme dans la nature, en dépit des précautions de
langage de Tansley ou de ses successeurs, voire de l’émergence
récente du concept plus large de socioécosystème ou de la notion de
service écosystémique (Blandin et Bergandi, 2000 ; Walker et
Salt, 2006 ; Currie, 2011). Évacuer l’homme de l’écosystème,
c’est aussi évacuer l’histoire et la culture de ce dernier, et
rester en porte-à-faux avec le postmodernisme. C’est tenter de
dissocier le naturel du culturel, quand on sait, depuis Latour
(1991), que la nature est un objet hybride, et que notre monde
contemporain a besoin de concepts où se joue l’interaction continue
du naturel et du social (Larrère et Larrère, 1997). Voilà une bonne
raison supplémentaire de ne pas soumettre les agrosystèmes au
carcan conceptuel de l’écosystème.
L’agrosystème est un lieu de pilotage des perturbations
Hormis les agroforêts, qui constituent une charnière possible
avec les écosystèmes dits naturels, les agrosystèmes restent des
lieux où les perturbations sont intenses et fréquentes, où les
échanges avec l’extérieur sont exacerbés, et où les flux matériels,
énergétiques et informationnels sont, par vocation ou par usage,
puissamment intensifiés et accélérés (figure 2). Les
agrosystèmes sont, par nature, et bien davantage que ne le sont
eux-mêmes les écosystèmes tels qu’ils sont définis, façonnés par
des régimes de perturbations opérés par l’homme. Les itinéraires
techniques qui sous-tendent la mise en œuvre des pratiques
agricoles interviennent à la source de perturbations dont
l’expression ne tient en rien des aléas naturels. Elle est en effet
non seulement guidée par l’homme (l’agriculteur), mais appliquée
selon un calendrier ou un ensemble de décisions qui découlent
directement de l’observation de l’état instantané de l’agrosystème
et de la connaissance de ses états passés (Tassin, 2011b).
Ces perturbations d’origine humaine n’y sont donc pas, à
l’inverse du concept usuel d’écosystème, des exceptions gênantes
entravant les lois de l’écologie, mais constituent la règle quasi
quotidienne. Au travers de l’agrosystème, l’homme n’est plus
représenté comme responsable d’écarts que la nature doit réparer
selon des mécanismes d’autorégulation, mais est érigé au rang de
pilote. À ce titre, les perturbations ne sont plus seulement une
condition de la production, mais deviennent une partie intégrante
du système écologique qu’est l’agrosystème, dont l’agriculteur
demeure le vrai pilote « à bord ».
Les propriétés émergentes de l’agrosystème sont également
pilotées par l’homme
Dans ses fondements conceptuels, l’écosystème était
implicitement présenté comme un tout dont l’entité tenait à
l’expression de propriétés dites émergentes. Aussi reprocha-t-on à
Odum d’avoir, à l’encontre de cette vision dominante, plaidé pour
une approche réductionniste des écosystèmes. À la vérité, les
propriétés émergentes espérées du caractère holistique supposé de
l’écosystème se font en réalité tant attendre qu’elles vont jusqu’à
ébranler la pertinence même du concept (Blandin et Bergandi, 2000).
Comme l’énonce Blandin (2007), « l’évocation quasi
incantatoire des propriétés émergentes ne les fait pas pour autant
apparaître dans le champ du réel ». En écologie, l’holisme
perd chaque année du terrain. Aussi a-t-on plutôt vu apparaître ces
dernières années, à mesure que les écosystèmes étaient de moins en
moins considérés comme des entités, un retour en force des
processus écosystémiques (Currie, 2011).
À l’inverse, si l’approche de l’agronome est réductionniste dans
la réalité de ses pratiques, cela ne l’empêche pas de rechercher
parfois dans l’agrosystème des propriétés émergentes lui permettant
de l’envisager comme un tout. Cela nous semble particulièrement
prégnant en agroécologie. Ainsi la définition de l’agroécologie par
Gliessmann (2000) est-elle d’inspiration holiste puisqu’il s’agit
de « l’application des concepts et des principes de
l’écologie à la conception et la gestion d’agroécosystèmes
durables », le terme d’agroécosystème étant ici un
raccourci sémantique pour désigner un agrosystème envisagé selon
les lois de l’écologie. Or, la durabilité d’un agrosystème tient
précisément pour bonne part : i) au jeu de propriétés
émergentes paraissant liées au design spatial et temporel des
cultures, afin de diminuer par exemple la vulnérabilité de ces
dernières aux agressions biologiques ou climatiques ; ii) à
l’optimisation fonctionnelle du rapport entre biomasse des parties
aériennes et biomasse racinaire, en fonction des conditions de
milieu ; iii) et à l’optimisation énergétique des pratiques,
en réduisant l’accès aux énergies fossiles et en privilégiant au
contraire les sources énergétiques non seulement renouvelables,
mais aussi spatialement proches du lieu de production (Piéri,
1989 ; Gliessmann, 2000 ; Griffon, 2010). L’agroécologie
présente donc l’agrosystème selon une approche holiste en quête de
propriétés émergentes, et opère ainsi à contre-courant de
l’évolution de l’écologie. Mais ce qui nous apparaît ici majeur est
que ces propriétés émergentes ne sont pas envisagées comme
autogénérées par le système en question, mais résultent de choix,
d’arrangements spatiaux et de pratiques. Telles les perturbations,
les propriétés émergentes de l’agrosystème apparaissent donc, une
fois encore, pilotées par l’homme.
Conclusion
L’écosystème est une manière de regarder la nature : il
s’agit moins d’une réalité que d’une commodité intellectuelle. Le
terme permet de mettre en avant certains points, et d’en reléguer
d’autres au second plan. À l’opposé d’un tel concept, l’agrosystème
reste une réalité qu’éprouve l’agriculteur au quotidien. Pour
l’ensemble des raisons brièvement évoquées dans cet article, la
confusion des termes ne saurait donc s’imposer, d’autant qu’elle
est source de méprise. L’extension de l’écosystème à des systèmes
gérés par l’homme s’avère certes utile pour envisager ces derniers
de manière rénovée et à la lueur d’autres champs de la
connaissance, mais pose en réalité de profonds problèmes théoriques
dont il n’est pas certain que la résolution débouche sur des
avancées de l’agronomie.
À moins d’être profondément révisé, l’écosystème ne peut être
envisagé comme un concept unificateur entre agronomie et écologie.
L’agrosystème, en tant que tel, n’a pas à rougir devant
l’écosystème, ne serait-ce que parce qu’il dispose d’une mémoire et
parce qu’il intègre l’homme, y compris ses pratiques, sa propre
culture et son champ décisionnel. Ce ne sont pas là de moindres
détails. Si l’agrosystème est bien le lieu de relations entre
« l’organique et l’inorganique », pour reprendre
l’expression de Tansley (1935) à l’égard des écosystèmes, et s’il
demeure à l’évidence le siège de processus écologiques, en
interaction avec des écosystèmes voisins, la similitude semble
devoir s’arrêter là.
En revanche, l’agronomie gagne à se nourrir d’écologie. Il lui
serait en particulier avantageux d’intégrer plus encore les
mécanismes conduisant à l’expression des processus écosystémiques
(ex : production primaire et secondaire, évapotranspiration,
respiration, transpiration, minéralisation, immobilisation des
nutriments, allélopathie, etc.) en jeu dans les agrosystèmes. C’est
certainement ici que se joue l’hybridation de l’écologie et de
l’agronomie, bien davantage que dans le champ des concepts. Rien
n’oblige donc l’agrosystème à devoir s’affubler d’un costume
inapproprié tel que celui de l’écosystème.
Références
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