ARTICLE
agr.2011.0526
Auteur(s) : Sylvie Bonny bonny@grignon.inra.fr
INRA,
UMR 210 Economie publique INRA-AgroParisTech
F-78850 GRIGNON
France
Tirés à part : S. Bonny
De nombreux acteurs appellent à un changement de paradigme dans
le type d’agriculture actuel et la recherche agronomique. Cela est
lié à divers facteurs souvent évoqués : limites de
l’agriculture des dernières décennies, évolution des demandes
adressées à ce secteur, modification du contexte, etc. La nécessité
de nouvelles orientations est particulièrement mise en avant pour
faire face aux défis des prochaines décennies en matière
d’alimentation, de préservation des écosystèmes et de la
biodiversité, de contraintes énergétiques, de changement
climatique, etc. (Tilman et al., 2002 ; IAASTD,
2009 ; Pretty et al., 2010 ; Godfray et
al., 2010a ; Godfray et al., 2010b ; De
Schutter, 2011 ; Reganold et al., 2011). Les voies
proposées sont diverses, mais au niveau technique un certain nombre
se rapporte à une agriculture plus écologique, une écoagriculture,
une agriculture à haute intensité écologique utilisant de façon
durable des processus naturels et des fonctionnalités des
écosystèmes, comme le préconisent nombre de rapports et articles
mentionnés précédemment. On considérera plus particulièrement ici
l’option d’une « agriculture écologiquement intensive »
(AEI) proposée par certains acteurs à partir de diverses recherches
et expérimentations de terrain (Griffon, 2006 ; Griffon,
2007 ; Griffon, 2010 ; Cirad, 2007 ; Chevassus et
Griffon, 2008). En France, cette orientation a été notamment mise
en avant lors du « Grenelle de l’environnement »,
ensemble de tables rondes organisées en 2007 pour définir des
mesures politiques sur les aspects environnementaux.
Certes le terme d’« intensification écologique » n’est
pas tout à fait nouveau : on le trouve déjà dans une
communication à un colloque du Cirad de 1986 où Egger (1986), de
1’université de Heidelberg, avançait ce moyen pour la conservation
et l’amélioration des sols tropicaux par des systèmes
agrosylvopastoraux au Rwanda. Mais une interrogation des
principales bases de données bibliographiques (Web of Science,
CABI, Food Science and Technology Abstracts, etc.) montre que, sur
la période 1975-mai 2011, ce terme est mentionné rarement dans
la littérature recensée (19 fois). Une publication de Cassman
(1999) souvent citée l’a utilisé dès la fin des années 1990, mais
dans une acception plus restreinte. Dans son article, cela signifie
de parvenir à une intensification des systèmes céréaliers qui
satisfasse la croissance attendue de la demande alimentaire tout en
respectant des normes acceptables de qualité environnementale
(Cassman 1999 ; IPNI, 2011) : « L’intensification
écologique est un processus qui accroît l’augmentation des
rendements tout en réduisant l’empreinte écologique de
l’agriculture. » (Casman, 2008). L’accent est notamment
mis sur la gestion fine dans le temps et l’espace de tous les
facteurs de production. La FAO dans son Glossaire de
l’agriculture biologique (2009) définit de son côté une notion
proche, l’intensification durable :
« Maximisation de la production primaire par unité de
surface sans compromettre l’aptitude du système à maintenir sa
propre capacité de production. » Mais dans les remarques
sur ce terme, il est précisé que le concept
d’« intensification écologique » serait préférable
vu les processus impliqués en agriculture biologique. De son côté,
le terme de « sustainable intensification »,
présent au moins depuis 1993 dans les références des bases de
données bibliographiques, y est un peu plus fréquent que celui
d’« ecological intensification » (89 fois au lieu
de 19 sur la période 1975-mai 2011). Cependant, il reste assez
rare comparé aux innombrables occurrences de l’expression
« sustainable agriculture ».
L’intensification écologique (IE) n’est pas seulement une forme
d’intensification qui préserve l’environnement selon l’approche de
Cassman. Une spécificité du concept tient à l’utilisation des
processus écosystémiques : « L’agriculture doit
s’appuyer sur les processus et les fonctionnalités écologiques qui
permettent de lutter contre les bioagresseurs, de réduire les
nuisances, de mieux valoriser les ressources rares, comme l’eau, ou
encore d’améliorer les services écologiques (stockage du carbone,
diversité biologique, prévention des catastrophes dites
naturelles) : c’est l’intensification écologique. »
(Cirad, 2008). Cette acception, un peu différente de celle
d’intensification durable, est retenue ici pour la suite de
l’analyse.
La notion d’AEI avancée depuis quelques années est en quelque
sorte la cristallisation de diverses expériences, observations et
réflexions de terrain, au Brésil en particulier, que certains ont
traduit ensuite par ce concept qui « combine le pouvoir
mobilisateur de la raison et celui du rêve collectif »
(Aggeri, 2011). En effet, outre une conceptualisation scientifique
permettant une montée en généralité, un travail de conception
collective est nécessaire pour construire des cohérences entre des
expériences particulières et leur apporter de la légitimation
sociale (Aggeri, 2011). L’AEI a été ainsi reprise comme objectif
par divers types d’acteurs ou d’organismes (Cirad, 2010a ;
Cirad, 2010b). Mais si l’existence d’un mot d’ordre s’avère très
utile pour catalyser les énergies, elle ne saurait suffire per
se à induire les transformations souhaitées. L’objectif de ce
texte est d’analyser davantage certains corollaires, conditions
requises, facteurs favorables, obstacles et limites à ce type
d’évolution de l’agriculture, en particulier au niveau
agroéconomique et socio-économique, ce qui a été peu fait
jusqu’alors. Cela est pourtant nécessaire pour envisager le
développement de ces orientations. En revanche, l’article
n’abordera pas les aspects strictement agronomiques et écologiques
de l’IE qui relèvent surtout des agronomes et écologues, et ont
commencé à faire l’objet d’investigations (par exemple, Doré et
al., 2011 ; Malézieux, 2011 ; Médiène et al.,
2011). Il n’analysera pas non plus si l’utilisation dans la
production agricole des processus écosystémiques peut permettre
d’atteindre une production suffisante de nourriture tout en
préservant l’environnement et les capacités de reproduction des
écosystèmes (Brussaard et al., 2010). En effet, cet aspect
fondamental nécessite encore des travaux de recherche à la suite de
ceux effectués dans la prospective Agrimonde (Paillard et
al., 2010).
Cet article se propose d’aborder diverses questions
socio-économiques posées par une transition vers des agricultures
écologiquement intensives. En premier lieu, on cherchera à mieux
appréhender la notion d’AEI par comparaison aux formes
conventionnelles d’intensification. Puis on s’interrogera sur le
positionnement des divers acteurs à ce sujet. Enfin, on examinera
les obstacles et les freins à la mise en pratique de ces
orientations. Les exemples seront surtout centrés sur l’agriculture
occidentale et française pour éviter de couvrir un champ trop large
et trop hétérogène. Quand on comparera l’AEI à l’agriculture
couramment pratiquée ces dernières années, on désignera cette
dernière par le terme d’agriculture conventionnelle (c’est-à-dire
établie par l’usage et les conventions courantes). On utilisera
aussi la notion de modèle de production. En effet, même si les
manières de produire en agriculture sont très diversifiées, on peut
chercher à repérer par-delà cette diversité des invariants ou de
grands traits caractéristiques : c’est la notion de modèle de
production, représentation simplifiée, idéal typique des
principales caractéristiques technico-économiques de la production
à une période donnée. Celles-ci sont appréhendées tant au niveau
technique qu’au niveau économique, social, institutionnel, voire
idéologique. On peut ainsi parler d’un modèle de production, plus
exactement du modèle ou paradigme dominant à une période
donnée.
L’intensification écologique par comparaison/opposition aux
autres formes d’intensification
Depuis quelques années, voire décennies, « l’agriculture
intensive » est très souvent vilipendée et dénoncée comme
source d’effets négatifs, en particulier au niveau environnemental
et sanitaire, notamment dans les médias et les associations
environnementalistes. Dans le langage courant ce terme est devenu
fort négatif. Pourtant le mot intensification à lui seul est
incomplet : de quel type d’intensification
s’agit-il ?
L’approche économique conventionnelle de l’intensification
Comme l’écrivait Tirel (1987), « la notion
d’intensification n’a de sens que rapportée à un facteur de
production. Un facteur est exploité de façon intensive lorsqu’on
combine à une quantité donnée de ce facteur des doses importantes
d’autres facteurs. Cette notion est étroitement liée à celle de
productivité. » Historiquement, en France et dans beaucoup
de pays, la terre a longtemps constitué un facteur limitant, les
exploitations étant petites. Pour accroître la production et les
revenus, on a cherché à augmenter sa productivité en lui associant
des quantités importantes d’autres facteurs : notamment du
travail, puis, avec la modernisation de l’agriculture d’après 1945,
des intrants (engrais, pesticides) et du capital fixe (matériel,
équipements, bâtiments). On aboutit ainsi à la définition courante
actuelle : une « agriculture intensive est une
agriculture qui utilise davantage de facteurs de production par
unité de surface. Plus une agriculture est intensive, plus la
production par hectare est élevée » (Commission de
terminologie, 1993). L’accent est souvent mis sur l’utilisation de
deux facteurs pour accroître la productivité de la terre : le
travail et/ou le capital. Selon le cas, on a alors des agricultures
intensives en travail (labor-intensive) ou des agricultures
intensives en capital et en intrants (capital-intensive).
Mais d’autres facteurs de production sont à considérer et peuvent
être utilisés aussi pour améliorer la production à l’hectare.
Une approche systémique plus large
Si l’approche économique conventionnelle ne retient que la
combinaison de trois facteurs pour produire – terre, travail
et capital – en fait d’autres sont nécessaires :
- –. les fonctionnalités naturelles des écosystèmes
(cf. infra) ;
- –. l’énergie qui n’est pas seulement celle qui est
incorporée directement dans le carburant ou l’électricité utilisés,
mais aussi, dans certaines comptabilisations, l’énergie indirecte
nécessaire à la synthèse des intrants, notamment des engrais
azotés, ainsi que l’énergie solaire utilisée dans la
photosynthèse ;
- –. le savoir, les connaissances, éléments essentiels. Il
peut s’agir de savoirs traditionnels ou de connaissances
scientifiques et techniques sur les besoins des plantes et des
animaux en nutriments, leur mode de conduite, la détection et le
traitement des maladies, etc. Les savoirs traditionnels peuvent
être tacites ou codifiés, les connaissances scientifiques et
techniques peuvent être librement accessibles (mais elles
nécessitent un apprentissage parfois difficile) ou incorporées dans
divers biens et services ;
- –. l’information, facteur assez proche du précédent mais
concernant notamment l’environnement ou l’état des cultures et des
élevages à un instant donné (par exemple, probabilité de
développement de certaines maladies, agrométéorologie, teneur du
sol en reliquat azoté, applications de la télédétection, etc.). Il
s’agit de connaissances permettant un suivi des productions au fil
du temps et des interventions et traitements plus finement ajustés.
Cela repose sur l’observation (« l’œil de l’éleveur ») et
sur l’emploi de divers capteurs plus ou moins complexes.
Les facteurs de production sont en partie complémentaires ou au
contraire substituables. Ainsi avec des connaissances et de
l’information sur les besoins des plantes ou des animaux à leurs
divers stades, on peut économiser des intrants en adaptant de façon
précise les apports aux besoins des cultures et des élevages
(raisonnement fin de l’alimentation, des traitements et
interventions évitant les pertes). La valorisation des interactions
au sein des agroécosystèmes, peut également permettre de réduire le
recours aux intrants externes.
L’intensification écologique
Elle se propose d’utiliser les fonctions des écosystèmes, les
processus écologiques, mais aussi l’information et le savoir, en
remplacement, dans la mesure du possible, des intrants habituels,
notamment chimiques. En effet, à doses fortes, ces derniers
induisent des retombées défavorables : impacts
environnementaux, contribution à l’effet de serre, vulnérabilité au
renchérissement attendu des énergies fossiles, inquiétudes des
consommateurs, etc. L’une des voies pour y faire face est
« une utilisation intensifiée des fonctionnalités
naturelles offertes par les écosystèmes » (Chevassus et
Griffon, 2008).
La notion d’intensification écologique fait référence
simultanément à deux aspects :
- 1. La production s’efforce de tirer parti des ressources
et processus naturels sans les dégrader ;
- 2. Le niveau de production par hectare est assez
élevé.
La première caractéristique définissant l’AEI est que
celle-ci cherche à s’appuyer sur les processus et
fonctionnalités écologiques pour produire. Ces termes méritent
qu’on s’y arrête davantage. En effet, comme l’ont souligné Balmford
et al. (2008, 2011), il est important de faire une
distinction entre processus et services écosystémiques.
À la suite de ces auteurs, on peut distinguer (figure
1) :
- –. les processus de base des écosystèmes (par exemple,
production primaire, grands cycles biogéochimiques, cycle de l’eau,
interactions écologiques, etc.) ;
- –. les processus bénéfiques provenant des écosystèmes
qui assurent production de biomasse, épuration de l’eau, régulation
du climat, pollinisation, et sont à la base des produits finaux
obtenus ;
- –. les nombreux biens et services marchands et non
marchands retirés des écosystèmes (nourriture, matériaux, etc.).
Ces biens et services proviennent des processus précédents, mais
aussi du travail, des investissements, des savoirs et savoir-faire
des hommes. Le Millenium Ecosystem Assessment (2005) a
rappelé une base essentielle souvent omise : l’importance
fondamentale des écosystèmes dans la fourniture des biens et
services. Mais cela ne doit pas à son tour faire oublier la
nécessité de l’intervention humaine sous forme de travail, de
savoirs et de savoir-faire. Il ne faut pas omettre non plus les
« disservices », c’est-à-dire les services des
écosystèmes qui ont un impact négatif sur la production agricole,
la qualité des produits et la sécurité sanitaire des aliments,
comme par exemple les dégâts causés par certains micro-organismes,
insectes, animaux, et plantes « nuisibles », diverses
maladies, ou effets de concurrence (Swinton et al.,
2007 ; Zhang et al., 2007).
L’AEI a donc pour objectif de chercher entre autres à valoriser
les processus écosystémiques en remplacement de divers intrants
chimiques. Cela suppose de nombreuses connaissances sur le
fonctionnement des agroécosystèmes et des informations sur leur
état ainsi que sur les mécanismes en œuvre. Les voies visées
peuvent être une amélioration de l’efficience des intrants évitant
leur gaspillage et leur émission dans le milieu, une recherche de
substitution de certains intrants chimiques par d’autres (processus
écosystémiques, connaissance, information), et surtout une
reconception et reconfiguration des systèmes de production pour
favoriser diverses synergies. On retrouve là les propositions de
Hill et MacRae (1995) pour une évolution vers une agriculture plus
durable. Pour rendre l’AEI plus concrète et plus tangible, le tableau 1 donne quelques exemples de
diverses techniques envisageables dans celle-ci par comparaison à
l’agriculture conventionnelle des dernières années et
décennies.
Tableau 1 Comparaison de quelques voies et moyens de
l’agriculture conventionnelle et de l’agriculture écologiquement
intensive.
Comparison of some ways and methods of conventional agriculture
and ecologically intensive agriculture.
| Aspects |
Agriculture conventionnelle |
Agriculture écologiquement intensive |
| Orientation générale |
Artificialisation du milieu, emploi d’intrants
achetés |
Recherche d’utilisation et d’imitation de
processus naturels bénéfiques |
| Itinéraires techniques et modes de raisonnement
des interventions |
Suivi d’itinéraires relativement uniformisés |
« Retour de l’agronomie », davantage
d’observations de terrain ou obtenues par diverses sources,
recherche d’adaptation au milieu |
| Réseaux de conseil |
Importance des coopératives et négociants |
Groupes d’agriculteurs cherchant à être davantage
autonomes et à réfléchir en réseaux |
| Fertilité |
Surtout des engrais chimiques |
Utilisation de légumineuses, mycorhizes, lombrics,
vie microbienne des sols, plantes de couverture, agroforesterie.
Meilleure valorisation des déchets organiques et fumiers. Recherche
de mobilisation des éléments profonds. Évitement des sols nus.
Objectif d’accroître la biomasse recyclable |
| Contrôle des adventices |
Labour, herbicides |
Rotations, binage, allélopathie, couverts végétaux
épais, mulchs |
| Traction et labour |
Motorisation importante, par exemple labour |
Semis sans labour ou labour réduit pour favoriser
la « vie des sols » |
| Contrôle des maladies des plantes |
Surtout des traitements chimiques, ou emploi de
variétés résistantes |
Rotations, lutte intégrée et biologique, emploi
d’auxiliaires, d’associations de cultures, de variétés résistantes,
d’allélopathie. Recherche d’une gestion plus durable des pesticides
quand on en emploie. Raisonnement des traitements |
| Contrôle des insectes |
Surtout par des pesticides ou variétés
résistantes |
Variétés résistantes, associations de variétés,
phéromones, lutte biologique, confusion sexuelle, utilisation
d’auxiliaires |
| Limitations en eau |
Irrigation là où c’est possible |
Plantes résistant mieux à la sécheresse, mulchs,
augmentation du taux d’humus, aménagement des parcelles, réservoirs
pour recueillir l’eau, irrigation plus finement ajustée |
| Production de services écologiques |
Fourniture relativement limitée |
Conservation de l’eau et de sa qualité. Évitement
des sols nus.
Meilleure lutte contre l’effet de serre et contre l’érosion de la
biodiversité |
| Territoire, paysage et espace naturel |
Localement assez uniformes et peu diversifiés |
Plus variés avec des cultures diversifiées et
association autant que possible des élevages et cultures dans les
mêmes zones. Plantation de haies. Agroforesterie |
Cette utilisation des processus écosystémiques rapproche l’AEI
de l’agroécologie, mais l’AEI s’en distingue par l’accent mis sur
l’intensification. Par ailleurs, le terme d’agroécologie est
souvent employé mais avec des connotations diverses selon que l’on
mette l’accent sur les pratiques agricoles, la discipline
scientifique ou le mouvement social qui s’y réfèrent (Wezel et
al., 2009). Plus largement, des orientations assez proches de
l’AEI ont été proposées par un certain nombre de chercheurs ou
décideurs, mais souvent avec une autre dénomination plus courante
et sans inclure toujours l’accroissement de productivité :
écoagriculture, agriculture durable, intensification durable, etc.
L’intensification écologique est assez proche de cette dernière
dans l’acception de certains auteurs. Pretty (2008) utilise par
exemple le terme « sustainable intensification »
ainsi défini : « Intensification using natural, social
and human capital assets, combined with the use of best available
technologies and inputs (best genotypes and best ecological
management) that minimize or eliminate harm to the environment. (…)
The key principles for sustainability are to : (i) integrate
biological and ecological processes such as nutrient cycling,
nitrogen fixation, soil regeneration, allelopathy, competition,
predation and parasitism into food production processes, (ii)
minimize the use of those non-renewable inputs that cause harm to
the environment or to the health of farmers and consumers, (iii)
make productive use of the knowledge and skills of farmers (…) (iv)
make productive use of people's collective capacities to work
together to solve common agricultural and natural resource
problems, such as for pest, watershed, irrigation, forest and
credit management. »
Depuis quelques années, en effet, un nombre croissant de
chercheurs insiste sur la nécessité d’un bon usage des processus
écosystémiques : « Influenced by human management,
ecosystem processes within agricultural systems can provide
services that support the provisioning services, including
pollination, pest control, genetic diversity for future
agricultural use, soil retention, regulation of soil fertility and
nutrient cycling. Sustainable intensification will depend on
management of ecosystem processes rather than fossil fuel
inputs. » (Power, 2010). Ainsi, contrairement à la
première apparence, la notion d’intensification écologique est bien
présente dans la littérature agronomique et agroécologique
internationale, mais souvent sous un autre vocable,
particulièrement en anglais où le terme « ecological
intensification » est peu fréquent. Cependant, lors de la
recherche de mise en pratique, des différences sensibles
apparaissent entre les diverses approches au niveau sociotechnique
et économique.
La seconde dimension, une productivité assez forte à
l’hectare, renvoie à une question de fond : celle du
niveau de production à rechercher pour les prochaines décennies,
compte tenu de la croissance attendue de la population, des
modifications de sa structure et des changements de modèles de
consommation et de styles de vie. D’autant qu’à cette demande
alimentaire peuvent s’ajouter fibres, biomatériaux,
biocombustibles, etc. afin de tirer parti de l’énergie solaire et
des processus photosynthétiques. Ainsi, sur le niveau de production
nécessaire au niveau mondial, les points de vue sont assez variés
selon les hypothèses faites : pour les uns, au moins un
doublement de la production agricole s’impose (Collomb, 1999 ;
United Nations, 2009), pour d’autres une progression de 70 %
s’avère nécessaire (FAO, 2006 ; FAO, 2009 ; OCDE-FAO,
2009), pour d’autres enfin, il faut une hausse de 50 %.
Cependant, pour certains, une croissance un peu plus limitée
permettrait de satisfaire les besoins pourvu qu’elle s’accompagne
d’une meilleure répartition des biens produits, d’une réduction des
gaspillages et d’un modèle alimentaire avec une consommation de
viande pas trop élevée (Paillard et al., 2010 ; Hubert
et al., 2010 ; Leridon et de Marsily, 2011). Dans le
cas de la France ou de l’Europe, il existe aussi des écarts sur les
niveaux de production et de productivité jugés nécessaires, ainsi
que des variations selon les régions.
Ainsi, un niveau de production agricole élevé est jugé
indispensable par beaucoup, et l’intensification de la terre paraît
une nécessité. En effet, les surfaces agricoles par habitant
devenant de plus en plus restreintes, leur productivité doit être
assez forte pour parvenir à une quantité suffisante de denrées
agricoles (Royal Society, 2009). Par ailleurs, pour avoir un revenu
acceptable, les agriculteurs cultivant des surfaces limitées ont
besoin d’obtenir un niveau suffisant de rendement, et des prix
assez rémunérateurs. Sur une petite surface il ne suffit pas de
réduire les intrants, il est généralement indispensable d’accroître
la production, ou de mieux la valoriser par transformation et/ou
vente directe. Enfin, avec des rendements soutenus, la nécessité de
mettre en culture de nouvelles terres peut être moindre, ce qui
peut contribuer à maintenir la biodiversité et certains
écosystèmes. Une bonne productivité de la terre paraît donc
nécessaire.
Positionnement des acteurs envers l’intensification écologique
de l’agriculture
En apparence, un consensus assez positif envers cette
notion…
De nombreux acteurs plaident pour une modification de
l’agriculture afin qu’elle puisse mieux répondre aux enjeux actuels
et futurs. Ces propositions de changement bénéficient souvent
aujourd’hui d’un accueil plus favorable qu’elles ne l’étaient
naguère. Certes, les divers acteurs ont fréquemment des analyses
différentes des facteurs de remise en cause du modèle de production
des dernières années. Mais ils ont en général assez bien reçu et
perçu la notion d’AEI et l’ont reprise ou sinon considérée avec un
certain intérêt. Sans être général, cet accueil plutôt favorable se
retrouve dans l’Administration, la profession agricole, le
développement, divers groupes coopératifs, la recherche, et des
groupes locaux d’agriculteurs, par exemple ceux réunis autour des
techniques de conservation des sols.
L’accueil paraît également bon hors du milieu agricole et
para-agricole. Ainsi un sondage réalisé par l’Institut français
d’opinion publique (Ifop) à la demande du magazine Valeurs
Vertes sur un échantillon de 1 000 personnes représentatif
de la population française de 18 ans et plus a montré que près de
40 % des Français déclaraient connaître ce terme, alors que
pourtant peu d’articles avaient encore été diffusés sur ce sujet.
Et 73 % des personnes interrogées indiquaient faire confiance
à ce concept (présenté il est vrai très positivement dans le
questionnaire) pour relever les défis de l’agriculture (Valeurs
Vertes, 2009).
Cependant, le fait que la notion d’AEI ait été reprise également
par de grands groupes du secteur agricole, comme par exemple le
groupe coopératif Terrena (2010), a donné à certains le sentiment
qu’il s’agissait d’une opération de « verdissement »
assez superficiel plus que d’un réel changement d’orientation, d’où
parfois une certaine suspicion. Ainsi Pérez-Vitoria, 2010
estime : « Par un coup de baguette magique, une
agriculture industrielle rhabillée de vert et des politiques de
développement (toujours qualifiées de “durables”) sont remises sur
les rails. (…) On entretient volontairement la confusion entre
révolution doublement verte, agroécologie, écoagriculture et
agriculture à haut rendement environnemental. Peu importe du moment
qu’on confère à l’agriculture des “habits verts”. » Et un
article de Campagnes Solidaires, revue de la Confédération
paysanne, dénonce le fait qu’en créant ce nouveau concept on ignore
l’agriculture paysanne et les réponses qu’elle propose (Penhouet,
2011).
…mais beaucoup de freins à une mise en pratique
Un changement important des pratiques requiert diverses
conditions. L’une d’elles est sans doute qu’il y ait suffisamment
d’acteurs porteurs de ce mouvement pour constituer une masse
critique et éviter un positionnement de niche. L’AEI a aussi besoin
d’une acceptation relativement bonne par la société car aujourd’hui
de nombreux acteurs hors agriculture veulent dire leur mot sur
celle-ci. Or pour tirer parti et valoriser les potentialités du
vivant et des agroécosystèmes, une opposition risque d’apparaître
entre deux voies différentes d’AEI : l’une, où celle-ci est
une forme d’agriculture paysanne, reposant notamment sur une
recherche d’autonomie des exploitations et un certain réemploi de
pratiques anciennes, et l’autre préconisant l’utilisation de
nombreuses innovations scientifiques ou technologiques (Horlings et
Marsden, 2011). Ainsi pour les semences, la recherche de variétés
adaptées ayant certaines caractéristiques peut conduire à une
opposition entre les tenants des variétés anciennes ou issues de
populations et ceux conseillant des semences obtenues avec des
applications des biotechnologies, du génie génétique et de la
sélection génomique.
Les points de vue des agriculteurs eux-mêmes en la matière sont
assez peu connus même si quelques-uns s’expriment sur certains
sites internet proches de l’AEI. En effet, il n’y a pas eu sur ce
point d’enquête sur un échantillon représentatif rendue publique.
Certes dans des domaines comme le semis sans labour ou
l’agriculture de conservation, une partie des exploitants s’est
déjà engagée dans cette voie et la poursuit via divers réseaux
(Reau et Doré, 2008). Mais cela n’est pas le cas pour toutes les
composantes de l’AEI. Pour les agriculteurs, se lancer dans un
changement important des pratiques peut paraître relativement
difficile dans le contexte actuel :
- –. leurs revenus étant plutôt bas dans certains secteurs
et les techniques agricoles beaucoup critiquées, il existe un
risque de repli pessimiste. Ainsi, dans le baromètre de conjoncture
agricole Ifop-FNSEA (2011), en 2010 près de la moitié des
agriculteurs signalait rencontrer des difficultés importantes et
plus de 10 % envisageaient de cesser leur activité au cours
des 12 prochains mois ;
- –. une part assez importante des agriculteurs est âgée
et ils sont maintenant en petit nombre : en 2009 en France
2,7 % de la population ayant un emploi travaillait dans
l’agriculture-sylviculture-pêche. Les jeunes souhaitant s’installer
ont des difficultés à accéder au foncier et à réunir le capital
nécessaire. Le contexte paraît moins favorable que lors de la vague
de modernisation de l’après-guerre où la foi dans le progrès et les
possibilités d’amélioration de la production et du mode de vie
était forte, les objectifs concordants et la dynamique d’ensemble
porteuse. Par ailleurs, dans les pays développés où les
agriculteurs sont peu nombreux, n’existe-t-il pas une certaine
inadéquation entre les multiples attentes envers l’agriculture et
le faible nombre d’exploitants, ce qui renvoie aussi à la question
des prix agricoles ?
- –. de multiples messages parfois contradictoires sont
adressés aux agriculteurs. D’un côté, de vives critiques sont
formulées en matière de pollution par des associations
environnementalistes et les médias ; d’un autre côté, des
acteurs de l’agrofourniture ou de l’aval mettent en avant la
nécessité de traiter suffisamment pour éviter que les productions
aient un rendement insuffisant ou une teneur élevée et pénalisante
en mycotoxines, ou soient déclassées pour ne pas respecter certains
standards de qualité. En outre la succession dans le temps
d’exhortations fort différentes peut rendre sceptique :
longtemps le mot d’ordre fut de produire beaucoup et d’avoir de
hauts rendements, puis il a été de chercher à stabiliser la
production et à extensifier, puis à nouveau un objectif de niveaux
élevés de production est de retour après la crise des prix de
2007-2008 ;
- –. le contexte incertain pourrait inciter à la prudence.
Or les techniques proposées paraissent souvent plus expérimentales
et moins « établies ». Et l’incertitude très forte sur
les marchés, leurs tendances et les évolutions de la Politique
agricole commune peut renforcer l’aversion au risque ;
- –. en outre, il peut être difficile de mettre au point
des incitations agroéconomiques adéquates. Ainsi certaines
réglementations environnementales peuvent s’avérer peu adaptées au
terrain, ne prenant pas suffisamment en compte la diversité des
milieux et la variabilité interannuelle. Il faudrait en quelque
sorte « écologiser » ces mesures, les adapter aux
diverses conditions locales, agropédoclimatiques et
socio-économiques. Autrement dit, ce qui devrait inciter à adopter
certaines pratiques de l’AEI n’y parvient pas toujours ;
- –. l’interdépendance des stratégies des acteurs rend
également malaisés des changements décidés par une seule catégorie.
Ainsi les cultures associées de diverses variétés ou espèces sont
souvent promues pour divers effets agroenvironnementaux positifs,
mais se heurtent à des difficultés lors de leur commercialisation.
De même, le secteur aval peut exiger des fruits et légumes parfaits
d’apparence et refuser de ce fait des produits peu traités.
Analysant les obstacles à une réduction de l’emploi des pesticides,
Meynard (2010) note : « Ce sont (…) non seulement les
systèmes de culture, mais aussi les systèmes sociotechniques qui
sont organisés autour de l’utilisation des pesticides. Il serait
vain de chercher un responsable à la difficulté de s’engager
vers des systèmes en rupture : c’est l’ensemble du système
sociotechnique qui apparaît bloqué. Le système s’est construit dans
une autre configuration d’objectifs assignés à l’agriculture ;
(…). Il ne suffit pas de changer les objectifs assignés à
l’agriculture pour que le système s’adapte automatiquement. (…) À
moyen terme, seule une évolution profonde du système sociotechnique
mobilisant simultanément tous les acteurs (ou au moins la majorité
d’entre eux), pourra permettre d’atteindre des objectifs
ambitieux.(…) Ainsi, pour expliquer qu’ils ne promeuvent pas les
associations de variétés ou d’espèces, les coopératives invoquent
les exigences de l’aval, les instituts techniques les difficultés
logistiques des coopératives et les exigences des industriels.
Chaque acteur organise sa stratégie en fonction de celle des
autres, et considère qu’il peut difficilement en changer tant que
celle des autres n’évolue pas. » Une modification des
pratiques nécessite donc une évolution d’une grande partie des
acteurs d’amont et d’aval. En outre pour un agriculteur, il peut
être difficile d’adopter des méthodes que ses voisins percevront
parfois comme de mauvaises pratiques agricoles (non-labour,
présence de mauvaises herbes, etc.) (Goulet, 2010) ;
- –. enfin, dans la mesure où il est proposé d’utiliser
les processus naturels, un certain retour à l’agriculture
traditionnelle ou un réemploi de ses techniques sont parfois
prônés. Or, si aujourd’hui l’agriculture du XIXe ou
début du XXe siècle a tendance à être considérée comme
un éden, elle fut pour beaucoup l’opposé, d’où un exode rural
massif après 1850. En effet, les systèmes traditionnels souvent
perçus de nos jours comme des modèles au niveau écologique, voire
socio-économique, reposaient sur une immense quantité de travail
gratuit non reconnu (aides familiaux, enfants, domestiques, etc.),
un poids oppressant du collectif, un niveau de vie souvent très
bas, et ils pouvaient comporter des éléments importants de
non-durabilité environnementale : surpâturage, surexploitation
de certains sols, déforestation, mauvais état sanitaire du bétail,
etc. L’intensification écologique du XXIe siècle ne peut
être un retour à l’agriculture traditionnelle d’il y a 100 ou 150
ans.
Possibilités, défis et obstacles au développement d’une
agriculture écologiquement intensive
L’intensification écologique, une orientation souvent jugée
indispensable
L’intensification écologique est fréquemment considérée comme
une nécessité eu égard aux défis à relever dans les prochaines
décennies. C’est ce que résume par exemple le Cirad (2008) :
« Alors que l’accroissement de la production agricole
demeure une préoccupation majeure, le modèle d’une agriculture
fondée sur l’utilisation intensive et massive de pesticides,
d’engrais chimiques, d’eau et d’énergie fossile est aujourd’hui
remis en cause. Il est devenu une nécessité autant qu’un défi de
rompre avec le paradigme habituel d’une agriculture qui
artificialise, uniformise et standardise toujours plus et qui force
le système biologique. » C’est également ce qu’a souvent
souligné Griffon dans ses interventions. Dans une récente
communication intitulée « Peut-on promouvoir une
agriculture économe, intensive et à forte valeur
environnementale ? », il écrit : « Il
n’y a pas, à ce stade, d’autre voie alternative que de tirer le
meilleur parti possible des écosystèmes ; ceux-ci ont trop
longtemps été ignorés au profit d’une conception de la biosphère
comme simple substrat minéral que l’on pouvait artificialiser,
complémenter ou forcer par des doses élevées d’intrants. L’AEI, en
visant à concilier la maintenance de la biosphère avec les hauts
rendements qui sont nécessaires à l’alimentation de la population
constitue l’hypothèse la plus vraisemblable. » (Griffon,
2010b).
Cependant dans les dernières décennies, face à des problèmes
assez proches mais moins aigus, des changements notables du modèle
productif agricole ont déjà été proposés tels « une révolution
doublement verte » ou « une agriculture plus économe et
plus autonome » (Poly, 1977 ; Griffon, 1996 ;
Conway, 1998). Mais ils ont été peu mis en pratique ensuite en
raison notamment du contexte et des évolutions de prix, et
peut-être aussi parce que venant d’en haut, ils ne furent pas
suffisamment repris par tous les acteurs. De même aujourd’hui
l’évolution vers l’IE requiert un environnement en cohérence avec
cet objectif.
La nécessité d’un environnement en phase
La transition vers une agriculture écologiquement intensive
nécessite en effet que le contexte économique, financier,
institutionnel, réglementaire, social et culturel soit en phase
avec cette orientation. Intensifier écologiquement ne peut pas
simplement signifier aujourd’hui de laisser faire la nature. Cela
implique d’une part la faisabilité, viabilité et
« vivabilité » de ces pratiques pour les agriculteurs et
une rentabilité économique suffisante, d’autre part la mobilisation
d’autres facteurs (travail, connaissances, information, etc.),
enfin un environnement sociétal en accord, comme nous allons
l’illustrer.
La mise en œuvre par les agriculteurs des techniques et
pratiques de l’AEI suppose une rentabilité suffisante de
celles-ci. Or si le contexte de fond est favorable (raréfaction des
ressources, etc.), il peut être changeant et volatil à court terme
avec des retournements temporaires de situation. Cela peut rendre à
certaines périodes les nouvelles orientations difficiles au niveau
économique (cf. par exemple une chute momentanée des prix du
pétrole décourageant à court terme les investissements économisant
l’énergie). Le contexte d’incertitude peut freiner certains
changements, d’autant plus que la compétition sur les marchés
internationaux est vive. Les divers acteurs peuvent hésiter à
prendre des risques liés à des innovations peu ou mal connues. Les
urgences du court terme passent souvent bien avant la prise en
compte d’impératifs peut-être plus fondamentaux, mais plus
lointains. Cela sera d’autant plus le cas si les diagnostics sur
les orientations à prendre font l’objet de controverses, ou si l’on
subodore que des bouleversements peuvent chambouler demain ce qui
paraît inéluctable aujourd’hui.
Par ailleurs, si l’intérêt de réduire les quantités
d’intrants achetés est souvent évoqué, les plus lourdes charges
des agriculteurs sont en général les charges fixes qu’ils cherchent
précisément à couvrir par un certain volume de production (obtenu
souvent grâce à l’emploi d’intrants). L’analyse des résultats des
exploitations du Réseau d’information comptable agricole (RICA)
montre qu’en 2008, en moyenne, les achats d’intrants représentaient
38 % des charges, et les charges fixes 62 % (avec comme
gros postes amortissements, charges sociales et de personnel,
loyers et fermages). Si les agriculteurs sont souvent intéressés
par la recherche d’une plus grande autonomie et d’une réduction de
divers achats que suppose implicitement l’AEI, cette dernière peut
nécessiter d’autres apports importants. En effet, l’AEI fondée sur
une intensification de l’usage des mécanismes naturels peut
requérir formation, achat de conseils, services,
équipements et produits permettant de connaître plus
précisément et plus finement certains mécanismes biologiques ou
écosystémiques, et ainsi de les utiliser. Elle peut aussi entraîner
pour les agriculteurs un certain accroissement du temps de travail,
même si celui-ci est de nature un peu différente, avec par exemple
davantage d’observations.
Les processus écologiques sont complexes à connaître, prévoir et
valoriser. Leur utilisation durable, surtout si l’on vise une bonne
productivité, suppose de très nombreux travaux de recherche, leur
validation en fonction des milieux, et donc un investissement
considérable en recherche-développement (R&D). En outre,
l’interaction de nombreux phénomènes rend l’évaluation des options
difficile et certains choix techniques sont parfois malaisés. En
effet un changement a souvent à la fois des effets bénéfiques et
d’autres négatifs. Faire un bilan d’ensemble pour aider à faire des
choix ne va pas de soi, vu la multiplicité des indicateurs
environnementaux et de durabilité. Enfin beaucoup d’incertitudes
pèsent sur l’avenir malgré les investigations scientifiques, par
exemple en matière des impacts du changement climatique sur
l’agriculture. Les moyens en R&D seront-ils à la hauteur ?
Ces dernières années les dépenses en R&D agricole publique ont
eu tendance à baisser dans les pays à haut revenu. Ainsi Pardey et
Pingali (2010) rappellent que, dans ces pays, la part relative de
la recherche publique a eu tendance à décroître entre 1973
et 2006 et que par ailleurs plus de 60 % des dépenses de
R&D du secteur agricole et alimentaire sont affectées à la
transformation alimentaire et aux boissons, non au secteur agricole
lui-même. En outre la recherche est souvent orientée vers des
approches pointues assez réductionnistes et moins vers des
démarches plus holistiques du fonctionnement des agroécosystèmes
(Vanloqueren et Baret, 2009). Si les recherches privées sont de
leur côté assez importantes, compte tenu de la pression des marchés
financiers, elles visent d’abord l’obtention de bons résultats
économiques pour les firmes et leurs actionnaires, ce qui peut ne
pas correspondre à la valorisation des processus écosystémiques.
Cependant, depuis quelques années les questions agricoles et
alimentaires sont revenues sur l’agenda des grandes organisations
internationales, et la recherche agronomique publique élargit ses
investigations entre autres vers l’agroécologie (Inra, 2010). Mais
cela suffira-t-il face à l’ampleur des travaux à mener et aux
injonctions de diminuer les dépenses publiques ?
L’objectif d’utiliser les processus écosystémiques pose aussi
des questions agroéconomiques. D’une part les écosystèmes sont
d’une richesse très inégale du fait de variabilités naturelles.
L’artificialisation du milieu avait pour but de compenser les
limites naturelles. Se donner comme programme d’utiliser les
processus écologiques ne risque-t-il pas d’aviver les disparités
entre régions ? Par exemple, la « vache à l’herbe »
est promue comme modèle, mais ce système est mal adapté là où les
étés sont secs et/ou les hivers longs, et où les conditions
climatiques rendent difficile de réussir les foins et les stocks de
fourrage. C’est l’un des facteurs expliquant la diffusion du modèle
maïs-soja. En effet, la recherche d’autonomie par valorisation des
ressources locales, souvent mise en avant, peut s’avérer fort
difficile quand ces ressources sont limitées, et quand on ne
dispose que d’une petite surface. Il est donc nécessaire d’agir à
des échelles plus larges.
Or le poids des spécialisations territoriales actuelles
freine, voire bloque, certains changements. Ainsi, l’association
culture-élevage peut permettre des économies d’engrais, la
valorisation des légumineuses en alimentation animale et éviter les
effets négatifs de leur disjonction, notamment l’excès de
déjections animales en certaines zones et le manque d’apports
organiques ailleurs. Mais son adoption se heurte à la séparation
actuelle des productions animales et végétales sur le territoire et
au refus de beaucoup de l’installation d’élevages là où il n’y en a
pas. Si la culture de légumineuses est bénéfique pour l’apport
d’azote au sol et l’alimentation animale, elle est parfois
difficile à adopter dans les régions sans élevage. Plus
généralement comme l’ont souligné nombre d’auteurs (Zhang et
al., 2007 ; Power, 2011), l’échelle des services et
« disservices » écosystémiques est souvent bien au-delà
de la parcelle ou de l’exploitation, elle se situe à des niveaux
plus larges : environnement local, petite région, vaste zone,
voire planète quand il s’agit des aspects climatiques globaux. De
ce fait, la multitude d’acteurs et d’enjeux impliqués peut rendre
les évolutions souhaitées malaisées à impulser.
D’autre part, l’AEI nécessiterait aussi de repenser la place
de l’agriculture dans le système agroalimentaire :
aujourd’hui l’agriculture vend surtout des produits à bas prix en
quantité importante, et une part de la production fait l’objet de
contrats. Cela induit souvent la recherche d’une gamme de
productions standardisées et régulières répondant aux exigences de
l’aval, notamment des entreprises régionales de collecte et
transformation. De nouvelles cultures introduites dans la rotation
pour l’allonger et diversifier risquent de trouver difficilement
preneur, a fortiori si les quantités obtenues sont plutôt
faibles du fait de la recherche de diversification. Comment les
écouler sachant que tout ne peut pas être vendu directement à
l’utilisateur final ?
Enfin l’AEI correspond à un changement radical dans les
relations homme/nature qui ne va pas de soi. Il ne faut pas
oublier que la nature peut être extrêmement rude, voire violente
(sécheresses, orages, gel, pluies diluviennes, vents violents,
tremblements de terre, etc.). Il est donc parfois nécessaire de
chercher à aller à l’encontre de ses effets, même si c’est en
tenant compte de ses processus… Il faut aussi parfois limiter les
effets des « disservices » (Lyytimlsquäki et Sipillsquä,
2009). Plutôt que de prendre la nature comme modèle, l’objectif de
l’AEI devrait être de s’inspirer de ses processus. Et si
l’agriculture conventionnelle cherchait souvent à modifier et
artificialiser le milieu pour en accroître la productivité par
forçage, l’AEI visera plutôt à intégrer ses techniques et systèmes
productifs à celui-ci.
Conclusion
Aujourd’hui en France, l’agriculture intensive est souvent
vilipendée car pour beaucoup elle signifie emploi d’intrants
polluants. Mais ce terme doit être examiné de plus près : en
quoi l’agriculture est-elle intensive, c’est-à-dire quels facteurs
sont utilisés pour accroître la production à l’hectare ? En
effet des facteurs différents des intrants conventionnels peuvent
être mobilisés de façon complémentaire ou en substitution :
travail, équipements, connaissances, information, processus
écosystémiques, etc. Par ailleurs, même si cela fait l’objet de
débats, il paraît nécessaire de viser un niveau assez élevé de
productivité à l’hectare cultivé dans les prochaines années et
décennies compte tenu de l’évolution de la population et des
concurrences entre les usages de la terre.
L’IE vise ainsi à mobiliser des fonctionnalités des écosystèmes,
mais d’autres facteurs sont nécessaires pour pouvoir obtenir une
production suffisante. Si le concept d’AEI est jugé souvent
séduisant, il faut étudier de façon approfondie si et comment cette
option pourra assurer des quantités adéquates de nourriture,
alimentation animale, fibres, matériaux, biocombustibles et sources
de plaisir, « food, feed, fiber, fuel, and fun ».
Certes le niveau des diverses demandes à satisfaire est à
questionner car, au-delà les impératifs physiologiques de base, la
quantité de biens et services jugée « nécessaire » est
très variable. Cet aspect n’a pas été traité ici car il
nécessiterait en lui-même de nombreuses investigations ; or ce
texte a surtout cherché à mieux définir l’AEI et à analyser
certains de ses freins et possibilités de développement au niveau
socio-économique.
Même si les crises actuelles ou annoncées peuvent inciter à des
changements et des ruptures, la transition vers une agriculture
écologiquement intensive ne va pas de soi, d’où l’utilité de
poursuivre des investigations en agroécologie, mais aussi des
analyses socio-économiques des voies et possibilités en la matière.
En effet les diverses composantes de la durabilité doivent être
intégrées. Il semble ainsi nécessaire de mieux valoriser le métier
d’agriculteur dans le monde, d’autant plus que beaucoup de demandes
et d’exigences sont adressées à l’agriculture et que de multiples
critiques sont faites aux pratiques mises en œuvre. L’évolution de
ce secteur requiert en outre celle de son environnement technique,
économique, social et institutionnel, aussi est-il utile d’analyser
les points de vue et les contraintes des divers acteurs concernés.
Si l’intensification écologique parait une voie intéressante, voire
prometteuse à beaucoup, les nombreuses interactions en jeu rendent
complexe sa mise en pratique. En effet les contraintes économiques
et financières de court terme pèsent souvent lourd, et les
préoccupations immédiates peuvent conduire à des choix peu
favorables au milieu naturel. La première condition pour un
développement de l’AEI est que les agriculteurs s’emparent de ce
concept au-delà des techniques de conservation des sols, mais aussi
que l’environnement agricole d’amont et d’aval évolue pour qu’elle
soit possible, et plus généralement que l’ensemble de l’économie et
de la société s’oriente vers une plus grande durabilité. Plus
largement une meilleure gouvernance mondiale serait nécessaire,
pour éviter que, mise en œuvre en certains lieux, l’AEI voit ses
effets presque annulés par ce qui se passe ailleurs…
Ce qui est en jeu dans l’intensification écologique est une
modification des relations homme/nature concernant l’ensemble de la
société. Ces dernières années, divers scientifiques et organismes
ont mis l’accent sur la dépendance de l’humanité envers le milieu
naturel, ses ressources et ses processus, en vue notamment
d’impulser un changement de comportements et de techniques. En
effet l’urbanisation croissante, l’industrialisation de la
production, la dématérialisation et la virtualisation de l’économie
pourraient donner à penser bien à tort que l’humanité s’est
largement affranchie de son environnement naturel. Il faut
toutefois éviter aussi une approche trop utilitariste ou
instrumentalisée de la nature et des services des écosystèmes
(Maris, 2010). Le milieu naturel et l’environnement ne doivent pas
être considérés comme de simples pourvoyeurs de ressources et
services qu’il faudrait manager avec efficience, efficacité et
rentabilité. C’est une meilleure insertion de l’homme et de ses
activités dans le monde vivant qui est nécessaire, ce qui nécessite
un bouleversement cultural mais surtout culturel.
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