ARTICLE
Auteur(s) : Roland Schaer
Universcience (Cité des sciences
et de l'industrie) 30, avenue Corentin-Cariou 75019
Paris France
Au lendemain de la défaite allemande de 1918, le sociologue Max
Weber prononçait deux fameuses conférences, « La science comme
vocation » et « La politique comme vocation », deux textes qui ont
été ensuite publiés ensemble sous le titre « Le Savant et le
Politique ». Ces textes faisaient état, dans une sorte de
déchirement, de la fracture qui séparait désormais
irrémédiablement l'éthique du travail scientifique, marqué par la «
neutralité axiologique » (c'est-à-dire l'interdiction de porter des
jugements de valeur), et celle de l'engagement politique, qui
cherche à donner sens à l'action humaine. Par nature, le triomphe
de la rationalité scientifique contribue, selon Weber, au «
désenchantement du monde ».
Revenons en arrière. Dans l'héritage de l'Antiquité grecque et
romaine, nous trouvons une conception du savoir qui se pose comme
sagesse, c'est-à-dire qui ne sépare pas la recherche de la
connaissance du travail sur soi que mène, ce faisant, le sujet
individuel. Ce que constate Max Weber, avec amertume, c'est
que la modernité a brisé cette alliance entre science et
éthique. La recherche du vrai s'est séparée de la recherche du
bien. La rationalisation, l'objectivation de la nature ont
vidé de toute valeur la relation que le savoir entretient avec son
objet. Depuis Bacon et Descartes, pour donner des noms à cet
événement, la vocation de la connaissance n'est plus de nous rendre
meilleurs, mais de transformer le monde, de mieux connaître la
nature pour mieux l'asservir à nos besoins. La science s'est
alliée à la technique pour installer notre maîtrise du monde et des
choses : homo faber a pris le pas sur homo sapiens. Du coup, le
savoir a cessé d'être l'affaire du sujet individuel. Le sujet
du savoir est devenu, dans des proportions inouïes, un sujet
collectif. Sous l'effet de la fragmentation et de la
spécialisation, chacun ne maîtrise qu'une toute petite partie du
tout, qui, lui, n'appartient à personne.
Je ne sais pas si cette caractérisation de la modernité est
véridique. Elle en donne sans doute une tendance. Mais ce dont je
suis certain, c'est que ce modèle a atteint ses limites. Plus
exactement, son succès est tel, notre puissance de transformer le
monde a atteint des dimensions telles, que nous en sommes
devenus responsables, et qu'il nous faut construire de
nouvelles relations entre science et éthique. En particulier, le
travail savant est requis d'apporter une contribution décisive à
l'exercice de la responsabilité collective.
Puissance et responsabilité
Je ferai abondamment référence, dans les propos qui vont suivre, à
un livre qui me paraît essentiel pour aborder cette question :
le livre paru en 1979, sous le titre « Le Principe
Responsabilité », du philosophe Hans Jonas.
Jonas pose ceci :
- – le développement de la techno-science, tel qu'il s'est
produit au cours des dernières décennies, nous donne une puissance
inédite : puissance de transformer le monde, puissance d'agir sur
le vivant, puissance de modifier l'humain ;
- – dire que nous disposons de cette puissance nouvelle,
c'est dire que l'agir humain a changé de nature et qu'en même
temps, s'est élargie la sphère de notre responsabilité : nous
sommes désormais collectivement « chargés d'affaire » à l'égard du
monde et de l'avenir, en un sens absolument nouveau ;
- – comment, historiquement, cette responsabilité nous
est-elle échue ? Nous avons cessé de croire que les progrès de la
connaissance et des capacités techniques entraînent mécaniquement
ceux du bonheur et de la liberté. Les choses peuvent tourner
au pire comme au meilleur. Les développements
techno-scientifiques sont chargés de promesses et de menaces. Cette
contingence crée l'espace de la responsabilité.
Qu'est-ce que la responsabilité ?
Tout d'abord, attardons-nous un peu sur ce que signifie cette
notion de responsabilité. Trois points :
- – pour Jonas, un premier point fondamental tient dans la
définition de la responsabilité. Elle n'est pas seulement
l'imputabilité de ses actes à un sujet présumé autonome, ce qui est
la définition kantienne de la responsabilité. Elle est d'abord la
dimension éthique de la relation du puissant au vulnérable. Être
responsable, c'est être responsable d'un autre, c'est répondre de
cet autre dont la survie n'est pas assurée et qui m'adresse une
requête de sollicitude. Elle est ce qui s'instaure entre deux êtres
vivants, tous deux mortels et vulnérables, quand la vie de l'un
devient le souci de l'autre ;
- – dans cette définition, Jonas s'appuie sur le
modèle des soins parentaux, qui forment comme la matrice naturelle
de la responsabilité. La prise en charge de la sécurité, du
soin, de l'éducation par des institutions de caractère social
constitue, dans les sociétés humaines, l'extension des soins
parentaux au champ du politique ;
- – c'est, vous le voyez, une « éthique de l'objet », au
sens où c'est l'autre qui m'oblige, plus que moi-même.
La responsabilité, c'est une relation dissymétrique, avec la
puissance, d'un côté, la vulnérabilité, de l'autre. C'est alors la
requête du vulnérable qui crée l'obligation.
Sur la base de ce concept de la responsabilité, Hans Jonas
poursuit en montrant que le développement techno-scientifique a
radicalement changé l'échelle de la responsabilité et, du
même coup, la nature de l'éthique. Nous pouvions considérer
autrefois que l'éthique de la responsabilité se jouait à l'échelle
du proche, quant au temps et à l'espace, dans un contexte purement
anthropocentrique, dans une relation de présence d'homme à homme.
C'était de notre « prochain » que nous étions responsables.
Désormais, l'extension de notre puissance d'agir sur le monde et la
nature, de modifier des processus globaux comme le climat, de
transformer artificiellement le vivant en intervenant au niveau de
la mutation, etc. nous propulse à un niveau de responsabilité
collective totalement inédit.
Ce changement d'échelle a trois conséquences :
- – notre action technique a désormais, non plus seulement
des effets locaux, mais des effets globaux, de même dimension que
les processus naturels d'échelle globale : voyez le changement
climatique et l'érosion de la biodiversité, où notre action produit
des événements qui jusqu'ici relevaient par excellence de la nature
;
- – la responsabilité est responsabilité de l'avenir
lointain : notre action a des effets globaux à long terme (voyez
l'inertie climatique ou la durée de vie des déchets radioactifs) :
nous sommes comptables de l'existence – du moins du type
d'existence – de ceux qui ne sont pas encore nés, des générations à
venir, lesquelles ne peuvent pas faire valoir leurs droits ;
- – nous sommes responsables du vivant à peu près dans son
entier, de la biosphère et de l'homme en tant qu'il est une
composante de la biosphère. À cet égard, le naturel a été absorbé
dans l'artificiel. Nous avons acquis la capacité potentielle de
détruire l'espèce humaine dans son ensemble ou de créer les
conditions de son extinction.
Or, cela signifie deux choses nouvelles quant à l'éthique. D'une
part, le « commerce technique » avec la « nature » n'est plus
éthiquement neutre ; il est justiciable d'une évaluation morale ;
la science et la technique ont perdu leur innocence. D'autre part,
l'éthique et la politique convergent, puisque la responsabilité
s'institue à l'échelle du collectif.
Qu'en est-il du savoir ?
Cette situation nouvelle appelle trois tâches dans l'ordre du
savoir :
- – reprendre le concept de responsabilité ; c'est la
tâche du philosophe et Jonas s'y emploie dans la suite de son
ouvrage, qui se donne comme une reprise des fondements de l'éthique
;
- – une tâche qui relève de la théorie politique,
consistant à répondre à la question : comment faire en sorte que
les prescriptions de cette éthique nouvelle puissent influencer la
décision du politique ? Jonas pose en particulier une question
redoutable : comment faire pour que les intérêts
des générations futures, de ceux qui n'existent pas encore et
n'ont aucune force pour faire valoir leurs droits, soient néanmoins
pris en compte dans la décision politique, volontiers gouvernée par
le court terme ?
- – Mais il y a une troisième tâche, « entre les deux »,
et qui, pour l'essentiel, relève des scientifiques : c'est la
production d'un savoir sur l'avenir. Pour des raisons éthiques,
nous avons la charge désormais d'anticiper sur des bases
scientifiques les impacts de notre action technique sur le monde,
le vivant et l'humain. Nous n'avons pas le droit de laisser
l'avenir à long terme prendre soin de lui-même.
Pour aborder cette dernière question, Hans Jonas considère que
la connaissance scientifique joue en fait deux rôles, au point
peut-être qu'il y a deux variétés du savoir dans les opérations de
la techno-science. « Dans ces circonstances le savoir devient une
obligation prioritaire au-delà de tout ce qui était dans le passé
revendiqué comme son rôle, et le savoir doit être du même ordre de
grandeur que l'ampleur causale de notre agir. Or, le fait qu'il ne
peut pas réellement être du même ordre de grandeur, ce qui veut
dire que le savoir prévisionnel reste en deçà du savoir technique
qui donne son pouvoir à notre agir, prend lui-même une
signification éthique. Le gouffre entre le savoir prévisionnel
et le pouvoir de faire, engendre un nouveau problème éthique.
Reconnaître l'ignorance devient ainsi l'autre versant de
l'obligation de savoir. »1
Le point crucial est cette distinction, qui est aussi une
distorsion, un décalage, entre savoir technique et savoir
prévisionnel, entre savoir faire et savoir prévoir les effets de ce
que nous faisons. Il faudrait approfondir l'analyse de ce
point à partir d'exemples où s'articulent les connaissances
pratiques mises en œuvre dans une technologie et les
connaissances fondamentales qui rendent compte des phénomènes
manipulés dans cette même technologie, et qui seules pourraient
nous dire « ce que nous faisons » et ce qui peut en résulter. Je
crois en effet, que la distinction entre « savoir technique » et «
savoir prévisionnel » recoupe en partie la distinction entre les
connaissances « appliquées » et les connaissances « fondamentales
», entre le bricolage technologique largement empirique, et la
connaissance approfondie des propriétés qui sont à l'œuvre
et de leurs effets. Toujours est-il qu'il y a une sorte de
retard insurmontable des connaissances qui nous permettraient
d'anticiper les effets de notre action, sur la connaissance qui
nous permet d'agir. Et cela sans doute pour des raisons
épistémologiques, qui veulent qu'avec un certain niveau de
complexité, la connaissance de ce qui va venir ne saurait venir à
bout de la contingence. Si l'obligation de la recherche
fondamentale est le revers d'une reconnaissance d'incertitude qui
incite à la recherche, le savoir prévisionnel que nous pouvons
construire reste marqué lui-même du sceau de l'incertitude. Faut-il
dire alors que, si nous pouvons faire beaucoup, nous sommes
condamnés à « ne pas savoir ce que nous faisons » ? En tout cas,
l'exercice de la responsabilité exige que le savoir prévisionnel,
qui ne sera jamais suffisant, puisse être toujours assez stimulé
pour ne pas trop se laisser distancer par le savoir-faire
technique.
De ces analyses empruntées à Hans Jonas, je tire pour l'instant
plusieurs choses :
- – que la sphère de l'agir technique, du fait de sa
puissance, est désormais justiciable d'une évaluation éthique :
recherche scientifique et innovation technique ont perdu leur
innocence ;
- – que, pour exercer cette responsabilité, le collectif
social a besoin d'être éclairé par un « savoir prévisionnel » qui,
lui, ne peut être produit que par la recherche scientifique, et,
plus vraisemblablement, par la recherche fondamentale, mais qui
reste irrémédiablement marqué par l'incertitude. C'est un savoir
qui n'énonce jamais que des probabilités ;
- – que ce savoir, enfin, parce qu'il porte sur la
dynamique de systèmes complexes, est nécessairement
pluridisciplinaire : il pousse à restaurer, contre la
spécialisation et la fragmentation, un plan des connaissances qui
échangent leurs données, leurs méthodes et leurs résultats.
Un exemple : crise climatique et crise économique
À la lumière de ces considérations un peu théoriques, j'aimerais
vous proposer quelques réflexions sur un exemple récent, en
essayant un parallèle entre la crise climatique et la crise
financière et économique qui vient d'éclater l'an passé. Il me
semble qu'il y a là matière à voir un peu plus clair sur ce qu'il
en est du « savoir prévisionnel » dont nous avons parlé
précédemment et de son rôle dans l'exercice de la responsabilité.
Mon hypothèse est que la gestion de la crise climatique donne
une idée des conditions d'une approche responsable de
l'anticipation des risques, alors que l'éclatement de la crise
financière et économique est une démonstration d'irresponsabilité à
peu près absolue.
Dans le cas de la crise climatique, vous le savez, la communauté
scientifique s'est structurée, en constituant en 1988, à la
demande de l'Organisation mondiale de la météorologie et du
Programme des Nations unies pour l'environnement, un Groupe
intergouvernemental sur l'étude et l'évolution du climat (Giec).
Le Giec fournit trois catégories de connaissances : il
synthétise, à la manière d'une expertise collective, les données et
les études sur l'évolution du climat en confrontant
les différentes modélisations ; il analyse la vulnérabilité
des systèmes socio-économiques et des systèmes naturels face aux
changements climatiques et essaye d'anticiper les impacts et
d'évaluer les risques ; il fournit des préconisations sur la
réduction des émissions de gaz à effet de serre et les mesures
d'adaptation à envisager.
Cette organisation constitue une nouvelle forme d'interface
entre science et politique, pour l'aide à la décision. Elle
travaille sur le temps long et sur l'échelle globale ; elle intègre
d'emblée le politique, puisqu'il s'agit d'un groupe «
intergouvernemental » ; elle conduit peu de recherches directes,
mais en synthétise beaucoup.
Le travail des chercheurs ne permet pas, à strictement parler,
de prévoir l'avenir. Les scénarios proposés quant aux
changements climatiques à venir sont explicitement probabilistes et
les marges d'incertitude sont clairement marquées. Néanmoins, les
travaux du premier groupe s'appuient sur des modèles qui permettent
de faire des hypothèses sur la manière dont le système climatique
va probablement répondre, dans un siècle, aux décisions que nous
prenons maintenant. On voit assez clairement que le travail
d'observation et de recherche que mènent les équipes scientifiques
ne dit pas ce que nous devons faire : il livre des matériaux
propres à aider aux décisions, sachant que celles-ci font
intervenir d'autres considérants, sur lesquels les experts n'ont
pas à se prononcer, d'ordre éthique, politique ou économique, des
considérants qui appellent des arbitrages sur les intérêts et les
valeurs en jeu. Il constitue néanmoins une contribution
essentielle quant à l'anticipation des risques, quant aux effets à
venir de nos actions présentes – avec la part d'incertitude que
cette anticipation comporte – et, en ce sens, accroît le « taux de
responsabilité » potentiel dans la prise de décision.
On ne peut qu'être frappé par le contraste avec ce qui s'est
passé dans le déclenchement de la crise financière et économique.
Sans doute des « lanceurs d'alerte » ont-ils tenté, ici et là,
d'avertir des risques, mais globalement la communauté supposée
experte a fait preuve, comme l'a dit un économiste, d'un «
aveuglement au désastre » dont le prix sera lourd. Sans doute le
parallèle a-t-il ses limites et il faudrait analyser la question de
savoir si la « prévisibilité » d'un système socio-économique est
vraiment d'un autre ordre que celle du système climatique. Je ne
sais pas. J'observe que, dans des domaines comme ceux des produits
alimentaires ou des médicaments, nous savons faire appel à une
expertise robuste pour évaluer les risques que ces produits peuvent
occasionner, qu'ils sont soumis à des procédures assez rigoureuses
d'autorisation de mise sur le marché, mais que, dans le champ de la
finance, la mise sur le marché de produits hautement « toxiques »
n'est soumise à aucune expertise ni à aucune régulation.
Surtout, je suis frappé par une mobilisation largement «
technique » du savoir-faire financier, mis au service des intérêts
à court terme des acteurs, un savoir-faire qui a principalement
servi à externaliser les risques pour les faire supporter par
d'autres.
Pourtant, dans les deux cas, il en va d'une responsabilité à
l'égard de l'avenir et d'une projection de nos actions présentes
sur le futur lointain : avec le changement climatique, ce qui
est en cause, ce sont les conditions de vie des générations à venir
; dans le cas de la crise financière, on voit, avec
l'alourdissement des dettes publiques, que le prix de
l'irresponsabilité présente est reporté, là aussi, sur les
générations de ceux qui ne sont pas encore nés.
En guise de conclusion
Je crois, en effet, qu'il y a une sorte de course entre deux
modalités du savoir, deux modalités de production du savoir :
- – celle qui permet, comme « savoir-faire », la
production de richesses à court terme ;
- – celle qui concourt à anticiper les effets de nos
actions dans l'avenir. Celle-ci sera toujours entachée
d'incertitude, à cause de l'indétermination qu'induit la liberté
humaine (« Pardonnez leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font »)
; elle demeure toutefois cruciale pour éclairer, autant que faire
se peut, les décisions du présent par leurs probables conséquences
à venir. Elle n'en reste pas moins de l'ordre de la recherche
proprement scientifique, et bien souvent de la recherche
fondamentale, d'une recherche en tout cas qui n'est pas asservie à
l'urgence de l'efficacité économique. C'est grâce à elle que
pourront s'instituer de nouvelles interfaces entre science et
politique.
S'il est vrai que l'avenir n'est pas écrit, qu'il n'est plus
écrit – ni par la Providence ni par le Progrès – alors la
production et l'organisation de ce second savoir constituent une
obligation éthique, car elles conditionnent la possibilité de
délibérations à la fois responsables et démocratiques dans un
contexte où notre action techno-scientifique nous confère,
collectivement, une vocation sans doute au-dessus de nos forces,
celle d'assumer la responsabilité du temps qui vient. Je crois que,
au sein même des communautés scientifiques, ce chantier doit être
ouvert. Il ne s'agit pas d'abord de choix individuels, même si
les engagements personnels ont leur rôle à jouer. Il s'agit
d'abord de créer, entre disciplines, entre communautés savantes,
des alliances et des collaborations qui se donnent pour fin de nous
apporter de quoi rendre plus consistant l'exercice de la
responsabilité collective.
1 Jonas H. Le Principe responsabilité.
Champs Flammarion. Paris : Flammarion, 1998.
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