ARTICLE
Auteur(s) : Pierre
Janin
IRDUMR 201 Développement et sociétés IEDES (Université
de Paris I-IRD) 45 bis, avenue de la Belle
Gabrielle 94736 Nogent sur Marne cedex France
L'insécurité alimentaire constitue un marqueur important des
sociétés et des espaces sahélo-soudaniens d'Afrique de l'Ouest
(Courade, 1996), mais la qualification des situations de faim,
depuis la période coloniale, reste problématique d'un point de vue
scientifique comme politique.
Ainsi, la variabilité des potentialités agropédologiques et des
aléas bioclimatiques (Raynaut et al., 1997) complique la
délimitation du risque pour des actions préventives (Jaspers et
Shoham, 1999 ; République du Niger, 2005). Elle explique, en
partie, les irrégularités temporelles et locales des pénuries
alimentaires (Janin, 2004). De ce fait, experts et décideurs
privilégient encore les mesures conjoncturelles et les facteurs
externes de risque (sécheresse, criquets) à l'analyse des
dynamiques endogènes complexes (Janin, 2009). C'est pourquoi, les
discours politiques et médiatiques véhiculent encore certaines
idées reçues sur le « paysan imprévoyant », la « mauvaise mère » ou
le « commerçant spéculateur ».
Un autre facteur handicapant tient à l'histoire des États et à
la faiblesse de leur construction, faite de ruptures et
d'incertitudes. Ces derniers ont, en effet, souvent servi de
laboratoire des politiques étatiques ou libérales, avec parfois des
effets négatifs sur des populations appauvries en cas de crise.
De même, l'hétérogénéité des cadres de pensée conduit à une
fragmentation de l'action publique ou privée, préjudiciable à la
gestion du système alimentaire. Enfin, la fragilité des économies
est de nature à accroître la dépendance vis-à-vis des importations
alimentaires.
En matière de lutte, se pose donc la question du choix des
approches et des méthodes pour les différentes agences d'aide, afin
de caractériser l'insécurité alimentaire, d'en assurer un suivi et
de tenter de la réduire (Martin et al. 2004). Au-delà, ce sont
aussi les enjeux (géo)politiques prévalant à leur choix qui se
posent, hier (de Castro, 1956) comme aujourd'hui. C'est cette
perspective synthétique (tableau 1)
qu'entend développer ce texte.
Approches réactualisées
Depuis la période coloniale, les stratégies de lutte ont oscillé
autour de quelques options techniques – stockage de réserve,
péréquation géographique, achats internationaux, octroi d'aide –,
tandis que les diagnostics préventifs prenaient de plus en plus
d'importance.
Stratégies nationales de sécurisation de l'offre
Au Sahel, la sécurisation et la stabilisation de l'offre céréalière
constituent le volet le plus ancien de la lutte. La faim y
est, en effet, un phénomène banal, comme l'illustre la litanie des
crises localisées de subsistance : les années déficitaires
l'emportent sur les périodes excédentaires, même si les famines
restent rares (Gado, 1993 ; CILSS, 2004). Ces déficits ont des
causes conjoncturelles (sécheresse, criquets) comme structurelles
(dégradation de la fertilité et des pâturages, faiblesse des
revenus), souvent renforcées par l'enclavement géographique et la
faible réactivité des gouvernants.
Si, pendant longtemps, un relatif optimisme semblait prévaloir
sur les capacités des ruraux à faire face à la pénurie, la famine
de 1931-1932 modifie profondément les perspectives.
Des efforts importants sont alors faits pour améliorer
la production agricole (arachide, riz, coton). Parallèlement,
l'administration coloniale développait le stockage avec des
résultats mitigés.
Dans les États indépendants, inquiétude et volontarisme se
conjuguent afin d'assurer l'alimentation du plus grand nombre
(Azoulay et Dillon, 1993). L'augmentation de la production
alimentaire était jugée prioritaire par les gouvernants et les
agences panafricaines (Plan de Lagos, 1980). Les grands
hydroaménagements et les sociétés de développement par produit,
assorties d'un encadrement paysannal coercitif, en ont été les
exemples les plus édifiants. Le maître mot était la quête de
l'autosuffisance céréalière, avec parfois des accents nationalistes
(indépendance alimentaire), quels que soient les coûts réels
(Labonne, 1986).
Le souci de stabiliser l'approvisionnement a conduit à renforcer
les capacités de stockage étatique (stock national de sécurité) et
communautaire (greniers coopératifs), l'aide alimentaire venant
compléter le dispositif en cas de famine. Un autre volet a consisté
à favoriser les importations de produits alimentaires en les
subventionnant comme au Sénégal pour protéger le niveau de vie des
citadins (Phélinas, 1992), les ruraux étant uniquement considérés
comme des producteurs. Contrôle et monopole constituaient les
attributs de l'action publique avec un encadrement des prix et du
commerce, même si les réseaux marchands prospéraient à côté des
offices céréaliers.
La crise alimentaire de 1972-1973 a contribué à nourrir les
réflexions : famine et pauvreté ont des liens forts ; aide
alimentaire et économie de marché ne peuvent résoudre le problème
de la faim ; la dégradation agroécologique renforce l'insécurité ;
les interventions doivent être mises en cohérence. L'idée d'une
meilleure gestion spatio-temporelle du rapport offre/demande prend
alors le relais (Conférence mondiale de l'alimentation, 1974). Dans
le même temps, la nécessitéde prévenir les crises s'imposait avec
la création de systèmes de veille (AGRHYMET, Système mondial
d'information et d'alerte rapide) et d'organismes de lutte (CILSS).
Le recours au marché international devenait également un
élément pérenne de réponse. Pendant cette période de gestion
étatique se définissent aussi les relations entre élites politiques
et marchandes, via l'octroi de monopoles d'importation (Amselle,
1990).
La volonté planificatrice culmine avec la mise en œuvre de «
stratégies alimentaires nationales » (Conférence mondiale de
l'alimentation [CMA] de 1979), alors même que se déploie déjà
l'idéologie libérale. Ces stratégies se sont efforcées de
proposer un cadre pour l'intervention afin de « procéder aux
arbitrages en matière de prix, de subventions, de mesures
incitatives et de protection » (Courade, 1991), mais elles n'ont
pas survécu au changement de paradigme politique (Hirsch,
1990).
Toutefois, en 2008, afin de faire face à la dégradation de
la balance alimentaire dans un contexte de hausse brutale des prix
agricoles mondiaux, la notion d'indépendance alimentaire est
réactivée par certaines rhétoriques nationales mobilisatrices
visant à améliorer l'offre agricole (Janin, 2008).
Les populations sont parallèlement incitées à cultiver et
consommer des produits locaux sans que leur souveraineté
alimentaire ne puisse être atteinte.
Tableau 1 Les temps de la sécurité
alimentaire.Tableau 1. Historical trends of food insecurity
studies.
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Période
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Concept
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Approche
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Échelles
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Formes de lutte
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1930-1960
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Lutte contre les disettes, autarcie alimentaire
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Contrôle et protection des populations
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Nationale et locale
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Silos coloniaux, greniers familiaux, prévoyance alimentaire
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1960-1980
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Autosuffisance et autonomie alimentaire
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Stratégies étatiques d'amélioration de l'offre
et de stabilisation des fluctuations
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Nationale et régionale
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Offices céréaliers, grands projets, contrôle des prix
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1980-1990
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Sécurité alimentaire
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Dérégulation étatique, adéquation offre-demande
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Nationale et régionale
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Amélioration du marché, systèmes d'information
et d'alerte, aide et importations
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1990-2000
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Sécurité alimentaire élargie, pauvreté alimentaire
|
Régulation par la demande et la capacité
d'accès
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Internationale et locale
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Amélioration et diversification des revenus, aide
et importations, gestion des terroirs
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2000-2005
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Sécurisation, sécurité alimentaire et nutritionnelle (SAN)
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Régulation par le marché et les acteurs
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Locale et individuelle
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Renforcement des capacités globales
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2005-….
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SAN, souveraineté alimentaire, autosuffisance durable
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Gouvernance multi-acteurs du risque, renouveau
de l'action publique
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Multi-échelles, multi-sites
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Plans locaux de sécurité, banques de céréales, systèmes
renforcés,
|
Régulations par la demande et la capacité
d'accès
Avec les plans d'ajustement structurels des années 1980, la notion
d'autosuffisance alimentaire est abandonnée au profit de la
sécurité alimentaire. D'abord uniquement envisagée à l'échelle
nationale, elle est déclinée jusqu'à l'échelle du ménage rural et
ou urbain (Maxwell et Frankenberger, 1992 ; Maxwell et al., 1999 ;
Maxwell et Slater, 2003) et introduit la question de l'accès
physique et économique aux denrées (Conférence sur la sécurité
alimentaire de 1983) « permettant de mener une vie saine et active
» (Banque mondiale, 1986).
Désormais, la sécurité alimentaire s'apprécie davantage en
termes d'autonomie alimentaire (food self reliance). Ces dernières
peuvent être assurées par autoproduction, achats, transferts ou
aide alimentaire. La satisfaction alimentaire se jauge à
l'aune de normes de consommation calorique tandis que la notion de
disparités spatiales et sociales d'accès fait son apparition. Par
ailleurs, le rapport « La pauvreté et la faim » (Banque
mondiale, 1986) introduit les premières distinctions entre aspects
conjoncturels et structurels. Plus fondamentalement, la pauvreté
est considérée comme la principale cause de l'insécurité
alimentaire (Stamoulis et Zezza, 2003).
Celle-ci se complexifie : à la fois aléatoire et récurrente,
médiatisée et cachée (Courade, 1998) tandis que le marché, sensé
assurer l'optimum alimentaire, se révèle inaccessible aux ménages
pauvres. La notion de cycles intergénérationnels de pauvreté
(et de malnutrition) est, en outre, mise en exergue. Un certain
nombre d'idées reçues sont mises à mal. L'État cesse d'être
considéré comme un régulateur efficace et responsable, l'aide
alimentaire n'est plus considérée comme une nécessité : la
préférence va aux ventes à prix modéré, aux « échanges responsables
» (food for work, cash for work) et à l'importation massive de riz
ou de maïs. C'est que les prix internationaux sont particulièrement
favorables à la politique d'importation, en raison des subventions
déguisées et de la politique de dumping de certains exportateurs.
L'opérateur privé n'est plus nécessairement un spéculateur.
De son côté, le petit producteur est incité à s'insérer plus
dans l'économie marchande pour assurer sa sécurité alimentaire. À
côté de la question céréalière, la pêche et l'élevage retrouvent
une certaine importance dans les stratégies politiques de type
nutritionnelles (Pinstrup-Andersen et al., 1999). Tout dépend
des avantages comparatifs dont ils disposent. La question du
prix des denrées est centrale, sans que les notions de prix minimum
ou maximum ne débouchent sur des décisions politiques, sauf parfois
en période de tension sociale.
Au cours de la décennie suivante, la sécurité alimentaire
devient « élargie » et « durable », dans le respect des préférences
alimentaires (CMA de 1996). Cette inflexion s'explique par le
constat que les crises alimentaires ont des causes moins immédiates
et moins agricoles aux conséquences nutritionnelles durables.
La part subjective du risque (l'angoisse de manquer) n'est pas
déniée pour autant, mais ne constitue pas encore un enjeu.
Un lien fort est ainsi établi avec les inégalités (monétaires,
subjectives, de niveaux de vie, de bien-être) sans que les
politiques de lutte contre la pauvreté ne parviennent à en réduire
certaines « poches ». Faute de politiques de croissance dans les
pays à très faibles revenus et à faible potentiel agroexportateur,
la gestion de l'insécurité alimentaire dépend surtout de la
capacité des familles à y faire face et des actions locales menées
par certaines Organisations non gouvernementales (ONG). Cette
capacité renvoie à l'aptitude différenciée d'un individu à
mobiliser des actifs (assets), des savoirs et des savoir-faire pour
assurer sa survie. Cette ouverture majeure consacre donc les
notions de « capital » productif, humain, social ou culturel
(endowments) et de droits (entitlements), inspirées de Sen (1981).
D'où le développement d'études sur les stratégies d'adaptation des
populations aux aléas et aux risques (Adams et al., 1998).
L'insécurité alimentaire s'efforce d'intégrer la notion de « genre
de vie » modernisée (livelihood systems and strategies) et les
institutions qui gouvernent localement les ressources (Barrett
et al., 2001). Cette approche se diffuse très rapidement
(Devereux et al., 2004) et va même plus loin en réintégrant la
notion de « capabilités », définies comme les « libertés d'être et
de faire » (Sen, 2000), exprimées par des états (beings) et des
actions (doings). Les approches de terrain localisées et
enracinées voient également leur rôle reconnu et renforcé.
Cette approche économique et normative (politique) est aussi
caractérisée par des améliorations en matière d'acquisition et de
diffusion de l'information sur l'insécurité alimentaire :
prévision agrométéorologique, alerte précoce, information sur les
marchés. Mais leur usage, parfois politisé, reste problématique, de
même que le maintien d'oligopoles marchands.
Développements récents
Peu à peu, la lutte contre l'insécurité alimentaire devient
multi-échelles, multidimensionnelle et multi-acteurs. Il y a
plusieurs raisons à cela : le commencement de la fin du discrédit
idéologique pesant sur l'État ; la multiplication des intervenants
; la volonté d'aboutir à la définition d'un cadre « consensuel » et
« élargi » pour l'action. On observe parallèlement une
repolitisation de la question agricole et alimentaire à côté de
dispositifs techniques d'alerte et d'intervention, remaniés et
enrichis.
Les éventuelles « nouvelles politiques alimentaires »
(NPA)
Les experts parlent désormais de « vulnérabilité à l'insécurité »
(Watts et Bohle, 1993 ; Hamelin et Beaudry, 1998) et insistent sur
les différentes temporalités des crises alimentaires localisées.
Les perceptions et les représentations du risque font
également leur entrée dans les réflexions à côté des formes
masquées de l'insécurité et de malnutrition (projet FANTA [Food and
Nutrition Technical Assistance] de l'USAID [United States Agency
for International Development]). Parallèlement, un accent
particulier est mis sur l'étude urbaine de la vulnérabilité
alimentaire, compte tenu de ses dimensions spécifiques (précarité
et exclusion) et de la taille démographique des villes.
Mise en exergue par l’Institute for Development Studies
en 1989, la vulnérabilité est de plus en plus utilisée
(Wisner, 2005 ; Delor et Hubert, 2000). Avec plus d'une centaine de
définitions, elle est déclinée dans de nombreux domaines, au gré
des renouvellements sémantiques et des exigences des agences
d'aide (Dilley et Boudreau, 2001). La vulnérabilité considère
l'exposition et la sensibilité aux aléas, variables dans le temps
et dans l'espace, des territoires, des communautés et des individus
ayant une incidence sur la sécurité alimentaire. Mais elle est plus
encore liée à la capacité différenciée à mobiliser les ressources
physiologiques, économiques, sociales ou écogéographiques pour y
faire face. Elle est donc à la fois « cause » et « conséquence
».
Les termes de « stratégie opérationnelle » et de «
politique » réapparaissent dans les discours accolés à celui «
d'acteur ». Sous l'impulsion du Comité interétatique de lutte
contre la sécheresse au Sahel (CILSS) des cadres programmatiques
respectant les Objectifs du millénaire ont été récemment
élaborés1 mais leur mise en œuvre reste incertaine.
La déclaration de Bamako de novembre 2000, engageait
d'ailleurs les gouvernants à promouvoir « les conditions d'une
sécurité alimentaire durable, structurelle, régionalement intégrée
et à renforcer la prévention et la gestion des crises alimentaires
». À l'échelle internationale, le terme de « nouvelle politique
alimentaire » fait son apparition (Maxwell et Slater, 2003), fondée
sur le « renforcement des capacités des institutions et d'agents de
recherche et d'analyse » (IFPRI, 2007), de nature à permettre la
définition concertée d'actions de lutte (lois d'orientation
agricole du Mali et agrosylvopastorale du Sénégal. Parallèlement,
les inquiétudes malthusiennes réapparaissent (Griffon, 2006) et
donnent un nouveau souffle à la planification des naissances dans
le monde francophone, tandis que les essais de plantes
génétiquement modifiées (riz, soja, maïs) se développent dans les
États les plus permissifs, sous la pression des États-Unis.
Ces NPA se veulent plus pragmatiques, sans pour autant être
désintéressées : tous les moyens devront être mis en oeuvre pour
favoriser la sécurité alimentaire de tous, aux différentes étapes
du système alimentaire (de la production à la consommation), dans
le temps et dans l'espace en améliorant leur résilience (capacité
de résistance et de réponse). La fonction régulatrice de
l'État, d'institutions internationales ou locales, censées arbitrer
au mieux les intérêts divergents des différents groupes d'acteurs –
qu'il s'agisse d'opérateurs économiques, de producteurs, de
consommateurs ou de groupes précarisés et vulnérables – n'est donc
plus niée et même presque réhabilitée.
Ces politiques visent aussi à insuffler de la « bonne
gouvernance » (efficacité, responsabilité, transparence, consensus)
en combinant des mesures anticipatrices de crise (prévision et
stockage), préventives de la vulnérabilité (éducation
nutritionnelle, amélioration des revenus) ou curatives de lutte
(aide alimentaire, appui nutritionnel). Afin de gagner en
efficacité et en légitimité, cette gouvernance doit s'exercer à
grande échelle (commune). Elle se doit d'être proche des
populations, adaptée et réactive, en fonction des priorités
géographiques, sociales ou politiques. Résolument participative,
elle doit impliquer les acteurs émergents (médias, organisations
paysannes, transporteurs) pour assurer une cogestion du système.
Elle entend prendre en compte les dimensions agricole,
nutritionnelle et sociale de l'insécurité, à diverses échelles et
aux interfaces stratégiques (production et consommation, stockage
et redistribution). Toutefois, ces politiques mettent en œuvre des
représentations concurrentes humanitaires et « développementistes »
des crises alimentaires qui rendent problématique leur résolution
(Crombé et Jézéquel, 2007).
La sécurité alimentaire et nutritionnelle
en débat
Un autre changement porte sur la liaison supposée très étroite
établie entre nutrition et sécurité alimentaire (Pinstrup-Andersen,
1999 ; Haddad et al., 1994 ; WFP, 2007) et la reconnaissance
de la mobilisation des aliments comme indicateur probant d'une
sécurité individuelle (Maxwell et Frankenberger, 1992). Sans doute
est-ce lié à l'incapacité des politiques à anticiper les situations
de faim aiguë, à réduire l'incidence de la pauvreté et à lutter
contre la malnutrition chronique. Mais cela s’explique aussi parce
que l'insécurité alimentaire est désormais à rechercher dans
l'incapacité physiologique à assimiler une nourriture « sûre »,
bien plus que dans le respect des identités alimentaires des
populations faisant l'objet d'une aide d'urgence en situation de
crise (Weingärtner, 2006), d'où la confusion entretenue entre
sécurités sanitaire et alimentaire, par les experts médicaux
des agences de sécurité sanitaire. C'est pourquoi, par
glissement, le « modèle causal » de la malnutrition
de l'Unicef de 1991 pourra sembler un cadre explicatif
pertinent de l'insécurité alimentaire.
Cette énième définition est censée « intégrer » les différentes
dimensions du risque, faire consensus et gagner en objectivité. En
réalité, elle met surtout en avant la pluralité des normes qui
s'exerce en matière alimentaire : norme nutritionnelle de
satisfaction de besoins médicalement définis – et discutée en Inde,
par exemple –, normes culturelles de sociétés pour lesquelles
l'alimentation est un marqueur identitaire, normes politiques de
gouvernance du système alimentaire. Elle fait référence aussi à
l'accessibilité géographique et économique à une ration alimentaire
adaptée et choisie. L'autoconsommation et les termes de l'échange –
pour les acteurs s'approvisionnant sur le marché – constituent des
points critiques, ainsi que la redistribution de vivres ou de
revenus (transferts sociaux), et la gestion des stocks de sécurité.
Elle tient compte aussi du temps biologique comme du temps de la
production, lesquels sont autant de contraintes dans la régularité
de l'approvisionnement. C'est pourquoi les politiques de lutte
contre l'insécurité alimentaire sont pensées de manière
multisectorielle (agricole, nutritionnelle et sociale),
multi-acteurs et multi-niveaux (mondial, national, régional et
local).
Le risque est néanmoins qu'elles perdent en efficience et
efficacité ce qu'elles pourront gagner en représentativité et en
légitimité. D'ailleurs, faute de parvenir à un cadre harmonisé
d'analyse, les institutions impliquées dans la gestion des crises
alimentaires sont aujourd'hui parfois beaucoup plus directement
interpellées par certaines formes de militance citoyenne. Quant aux
professionnels de l'urgence, ils multiplient les prises de position
politique, appuyées par un lobbying médiatique efficace de
certaines ONG (Médecins sans frontières, Oxfam, CARE).
La sécurité nutritionnelle – appréhendée par la mesure des
états nutritionnels et sanitaires – constitue la dernière frontière
de la sécurité alimentaire « durable » et « morale », avec des
approches de plus en plus globalisantes dominées par des logiques
très caritatives. Mais cette évolution soulève plus de questions
qu'elle n'en résout, notamment à cause de la dimension politique
des plaidoyers nutritionnels d'urgence. Se pose aussi la question
de l'évaluation d'une « société civile importée » (qui n'est
pas sans rappeler les justificatifs civilisationnels de la
colonisation) qui se substitue souvent à l'État en situation
de crise.
Plus récemment encore, les discours mettent en avant deux
postulats pour des politiques efficientes : la nécessité de
processus participatifs d'élaboration dont la gouvernance locale
des ressources alimentaires constituerait la pierre angulaire ; la
prise en compte de la temporalité et de la durabilité des actions
entreprises et de leurs conséquences.
Outils de diagnostic
La diversité des approches de lutte contre l'insécurité alimentaire
se retrouve aussi dans les outils de diagnostic (Staatz
et al., 1990). Ils visent tous à établir des diagnostics
afin d'orienter les réponses à différentes échelles géographiques
et, depuis les années 1980, elles associent les dimensions
quantitative et qualitative.
Ratios de disponibilités et de consommation
Le « Bilan alimentaire » ou le « Taux virtuel de couverture
des besoins céréaliers » a encore la faveur des décideurs
nationaux. Il s'agit d'une information probabiliste issue
d'extrapolations des productions agricoles (mil, sorgho, riz,
maïs), à partir d'un panel suivi d'exploitations (CILSS-AGRHYMET,
2000). Les estimations de récoltes sont ensuite rapportées au
nombre de personnes à nourrir. La norme de consommation
(kg/équivalent-adulte/céréales), assortie d'éventuels correctifs,
sert à évaluer la demande globale de consommation. Elle varie
sensiblement selon les pays, les institutions et peut même parfois
faire l'objet d'une instrumentalisation politique en cas de crise
(Janin, 2008). Ces estimations peuvent être affinées en
fonction des besoins (taux national de couverture alimentaire par
type d'aliment, par âge et par sexe (calories/personne/jour).
Certains établissent également des classes de pauvreté alimentaire
et de satisfaction des besoins énergétiques à partir du niveau des
dépenses. Faute de temps et de moyens, les pesées des ingérés
énergétiques ont été abandonnées au profit d'enquêtes allégées,
vers le milieu des années 1990. Tous ces indicateurs renseignent
peu sur les situations vécues mais restent indispensables pour
orienter les décisions en matière d'aide alimentaire.
Si un tel bilan prend également en compte importations et aides
alimentaires, il est plus rare qu'il intègre les termes de
l'échange entre bétail et céréales. Tout bien considéré, cet
indicateur reste sommaire, faute d'intégrer certaines pertes
(transport, stockage) ou déstockages (don, entraide ou vente)
(Molnar, 1999). De même, les ruraux y sont davantage
considérés comme des « producteurs nets » plutôt que comme des
consommateurs, même si des indices de prix, collectés sur les
marchés ruraux, servent d'indicateurs avancés pour l'alerte
alimentaire.
Une délimitation grossière des zones déficitaires ou
excédentaires est possible2 (PAM, 2006) mais toute
identification précise des poches d'insécurité reste aléatoire et
incertaine (Janin et Martin-Prével, 2006), faute de pouvoir
s'affranchir des catégories statistiques et des limites
administratives. On touche là une des limites essentielles des
nouveaux projets de gestion intégrée de l'information
spatiale3 pour l'aide à la décision. Toutefois,
progressivement, la dimension « accessibilité économique et
géographique » aux aliments par les ménages a été intégrée à ces
dispositifs d'analyse.
Niveaux d'insécurité par modes de vie et moyens
d'existence
L'engouement pour cette approche cartographique s'explique par les
résultats mitigés des premiers dispositifs de diagnostic et
d'alerte (Système d'alerte précoce [SAP], Système d'information sur
les marchés [SIM]). Elle propose un zonage agro-environnemental
complété par des informations secondaires (personnes-ressources). À
l'instar du PAM, certaines ONG, telles CARE (Sécurité des
Conditions de Vie des Ménages), OXFAM, ACF ou Save The Children-UK
(Food Economy Approach and Risk Map) ont développé ce type de
méthodologie (Stephen et Downing, 2001).
Moins médiatiques sont les travaux de suivi de la
vulnérabilité systémique agrosylvopastorale au Sahel menés par
l'OMM, le CILSS, AGRHYMET et la Coopération italienne.
Les indicateurs de potentialités, de contraintes et de
ressources dans des systèmes agraires dégradés et densifiés servent
à caractériser les lieux critiques de la durabilité
environnementale et de la reproduction sociétale à moyen terme
(PAM, 2006). Si cette cartographie apporte peu d'éléments
d'appréciation sur l'insécurité alimentaire à l'échelle familiale
et individuelle, elle a la faveur des gouvernants.
Les travaux de l'USAID, réalisés dans le cadre du Famine Early
Warning System depuis 2005, de la FAO, avec le Food Insecurity and
Vulnerability Information and Mapping System, voire du Programme
alimentaire mondial (PAM) avec le Food Security Profiling,
renvoient à la même démarche (Devereux et al., 2004, Løvendal
et al., 2004). Il s'agit de caractériser la situation des
communautés rurales à partir d'un ensemble d'indicateurs
climatiques, agricoles et économiques afin de sérier les niveaux
d'insécurité et de vulnérabilité et de calculer des scores de
résilience (Pittaluga et al., 2004). Les sources d'accès
à la nourriture et au revenu pour assurer la survie sont
privilégiées. Tous ces indicateurs sont ensuite spatialisés (cartes
de zones de modes de vie, profils de base). Avec ces livelihoods
profiling, les développeurs redécouvrent la géographie délaissée
des modes de vie, chère à Charles Robequain (Sutherland, 1999 ;
PAM, 2006).
La préoccupation des gouvernants est, certes, de mieux cibler
les zones et les populations à risque, mais également d'évaluer les
fragilités globales en devenir (Davies 1996 ; Maxwell et al., 1999)
pour éviter des crises nutritionnelles de grande ampleur (Corbett,
1988 ; Adams, 1998).
Suivi de l'intensité de la soudure
alimentaire
D'autres chercheurs insistent sur la dimension spatio-temporelle du
manque (Janin, 2009 ; Bilinsky et Swindale, 2005), en fonction de
l'irrégularité des ressources produites ou achetées. Plusieurs
types d'indicateurs (de suivi, d'anticipation, de réponse,
d'intensité) sont utilisés. Ces déficits coïncident souvent
avec le renchérissement des prix céréaliers sur les marchés qui
font l'objet d'un suivi dans de nombreux bulletins d'alerte
(Afrique verte, FEWS [Famine Early Warning System]). Appelé «
soudure », le phénomène est bien décrit depuis la période coloniale
; il s'apprécie par sa durée (jours) et sa sévérité (kilos) mais
son contenu varie fortement selon les catégories socio-économiques,
les années, les lieux considérés et les méthodes de mesure.
La soudure n'a ni la même signification, ni le même contenu
pour un éleveur, un agropasteur ou un agriculteur (Smith
et al., 2000b). Elle ne se limite également pas toujours à la
période des travaux agricoles et des pluies (de juin à août),
l'année alimentaire des ruraux sahéliens étant marquée par des
reports et des anticipations. Certaines situations de surplus ou de
manque peuvent, de ce fait, rester masquées.
C'est pourquoi l'établissement de chronogrammes annualisés,
distinguant les intervalles de manque absolu ou de pénurie
partielle, se révèle pertinent (Janin, 2004). Ils prennent
aussi en compte les disponibilités alimentaires produites, achetées
ou reçues en don par le ménage – converties en céréales et
rapportées au nombre d'équivalents-adulte (Janin, 2001 ; Janin,
2006) – et celles cédées (prêt, dons et ventes). Le tout est
complété par un relevé systématique des réponses apportées en
soudure : ajustements alimentaires ou démographiques, ventes de
biens, etc.
Cette comptabilité n'est pas aisée à établir en raison de la
dispersion des lieux de stockage, du fractionnement des achats
alimentaires. Il convient également de comptabiliser les
multiples sources de revenus individuels au cours de l'année.
La multiplicité des centres de décision, de production et de
consommation au sein d'unités familiales rurales, souvent vastes et
hiérarchisées, est également un handicap. Cette difficulté est
encore renforcée par la diversité des droits d'appropriation et
d'usage. On touche ici à la question des modes de régulation
d'accès aux ressources et des inégalités alimentaires qui en
découlent (Carr, 2006).
Calcul de scores objectifs et ressentis
La production d'indices synthétiques standardisés vise à fournir
une information ciblée, fiable comme à valider certaines causalités
(Radimer et al., 1992). Depuis la décennie 1990, le ménage en
est ainsi devenu l'échelle incontournable, car il permet de mieux
apprécier l'impact des actions visant à améliorer les conditions de
vie (Christiaensen et al., 2001).
Ces protocoles d'enquête s'appuient souvent sur des observations
rapides ou sur des déclarations, plus rarement sur des mesures
réelles. Les travaux de Radimer (1992), de Corbett (1988) et
de Maxwell et al. (1999) se sont révélés particulièrement
éclairants, mettant en évidence les notions de fréquence et
d'intensité des recours alimentaires (coping strategies). Les
questions fermées de consommation alimentaire facilitent le calcul
d'un score instantané. Par la suite, certains calculs permettent
d'établir une classification hiérarchique. Cette approche a été
déclinée dans le champ biomédical afin d'améliorer le ciblage et
l'intervention nutritionnelle.
Toutefois, l'imparfaite adéquation entre unité démoagricole et
unité fonctionnelle de vie en constitue une limite évidente (Webb
et al., 2006). En effet, dans les sociétés rurales pauvres,
l'économie morale de la redistribution (prise en charge des
dépendants alimentaires) modifie fortement le niveau des
disponibilités céréalières (Janin, 2004), tandis que les effets des
mobilités et des sociabilités sur la consommation sont rarement
mesurées (Frongillo et Nanama, 2006).
Cette approche descriptive a connu un nouveau développement avec
le projet FANTA de l'USAID depuis 2003. Désormais, les enquêtés
eux-mêmes doivent définir leur situation alimentaire à partir
d'échelles sommaires de perception et de ressenti (Coates
et al., 2006 ; Swindale et Bilinsky, 2006). Complétées par un
rappel de la consommation, elles fournissent un score étalonné de
diversité et de variété alimentaire (Savy et al., 2005). On
peut également mettre en relation la consommation déclarée,
correspondant aux recommandations internationales en termes de
calories, de micro- et de macronutriments, avec les niveaux
d'insécurité alimentaire (Melgar-Quinonez et al., 2006, Rose
et Charlton, 2002). Le but est de renseigner statistiquement
la relation entre sécurité alimentaire et insécurité
nutritionnelle, à partir d'un schéma causal inchangé, afin de
permettre des comparaisons et de fournir une aide à
la décision. Reste que cette démarche rapide appauvrit
singulièrement la dimension sociopolitique de l'insécurité
alimentaire.
Conclusion
L'insécurité alimentaire, aléatoire et récurrente, est un phénomène
complexe. Elle a de multiples causes associées, n'est pas toujours
visible et ne traduit pas toujours une situation de crise. Pour
tenter d'y faire face, sociétés locales et gouvernements ont
pendant longtemps cherché à sécuriser leurs approvisionnements avec
des résultats très contrastés selon les contextes.
De nationale et étatique, puis individuelle, la lutte contre
l'insécurité alimentaire est désormais multiscalaire et
multidimensionnelle C'est pourquoi, les professionnels du
développement et de l'action humanitaire peinent parfois à poser un
diagnostic efficient et apporter des réponses alors même que les
avancées techniques et méthodologiques réalisées, dans le champ de
la prévision du risque ont été largement diffusées.
Des choix politiques s'imposent avec des conséquences à long
terme pas toujours mesurables. Faut-il mieux décomposer le risque
(cause/effet) ou s'intéresser aux interactions ? Doit-on
privilégier des indicateurs de déficit, de difficultés d'accès, de
faible capacité ? Et à quelle échelle ? Comment mieux prendre en
compte les dynamiques ? À qui sont-elles destinées les informations
recueillies ? Et pour quel type d'intervention ? N'est-ce pas
plutôt, en fin de compte, le niveau d'acceptabilité du risque
alimentaire lui-même, en relation avec ses représentations
sociales, qui conditionne toute politique ?
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