ARTICLE
Auteur(s) : Christophe Maldidier
Consultant 18 rue de l’Ancienne école 34980 Combaillaux
Ballet et Carimentrand (2006) ont souligné la dimension
relationnelle existant dans le commerce équitable, qui prétend
établir un lien direct entre le consommateur et le producteur.
Comme dans le parrainage pour la scolarisation d’un enfant des pays
du Sud, le commerce équitable permettrait au consommateur, en
ciblant un groupe géographique et social précis, de donner un
visage à l’impact de son acte d’achat. La question de
l’information et de sa transmission au consommateur est, pour cette
raison, primordiale. Cette dimension relationnelle – qui renvoie à
ce qu’ils nomment une « éthique relationnelle » – est liée, selon
eux, au type de réseau en jeu : les filières dites intégrées,
basées sur des réseaux courts, parce que plus à même d’offrir une
information de qualité, feraient mieux vivre cette « éthique
relationnelle », que ne le permettent les filières labellisées dont
les produits sont vendus en grandes surfaces.
Notre objectif est d’explorer, pour le cas d’Artisans du Monde,
la place qu’occupe l’éthique relationnelle et d’analyser les formes
concrètes qu’elle a prises au cours de la période récente. Artisans
du Monde est une fédération de 150 associations locales qui
mènent trois types d’activités : vente de produits symbolisant la
solidarité avec les producteurs du Sud ; éducation et
sensibilisation au commerce équitable et aux relations Nord-Sud ;
plaidoyer politique. En revendiquant un « partenariat à la fois
économique, humain et culturel » (Artisans du Monde, 2005) avec
plus de « 100 organisations de producteurs dans 40 pays
», Artisans du Monde montre l’importance qu’il accorde à la
dimension relationnelle.
Notre objet d’analyse est le fonctionnement des filières, depuis
les producteurs du Sud, en passant par l’entreprise
Solidar’Monde1, la centrale d’achat en charge de
l’importation, jusqu’aux magasins Artisans du Monde. Mais nous
laisserons de côté le dernier maillon correspondant aux acheteurs.
Nous avons choisi de voir ces filières en mouvement, c’est-à-dire
sur les 10 dernières années, qui correspondent à une période
de forte croissance. Cette inscription dans le marché a-t-elle
conduit à une dilution de l’éthique relationnelle ou
l’a-t-elle au contraire rénové sous de nouvelles formes ? Cette
analyse repose en partie sur une expérience propre, puisque son
auteur a été en charge du monitoring et de la garantie « équitable
» à Solidar’Monde. Après avoir donné un aperçu général de
l’évolution des filières d’Artisans du Monde, nous tenterons de
caractériser cette dimension relationnelle et appliquerons cette
analyse, dans une troisième partie, à une typologie des
filières.
Une vision globale des filières
et de leur évolution
Depuis la fin des années 1980, les associations Artisans du Monde
ont délégué à Solidar’Monde la tâche de l’importation des produits.
Ce n’est pourtant que dans un petit nombre de cas que
Solidar’Monde est en relation commerciale directe avec les
groupements de producteurs, d’artisans et de paysans :
organisations locales de type associatif, coopératives de premier
niveau, ou petites entreprises.
Le plus souvent, l’importation passe par des structures dites
faîtières, c’est-à-dire intermédiaires2 : il s’agit
d’organisations de niveau national ou régional, dont les fonctions
principales sont la collecte de la production, la première
transformation des produits – pour l’alimentaire – et son
exportation (Mestre, 2004). Ces structures sont soit des
entreprises privées à but social, soit des organisations –
fédérations ou coopératives de deuxième niveau – dont les membres
sont les groupements de producteurs. Du fait de leurs liens avec la
coopération internationale, ces structures faîtières articulent
souvent une fonction commerciale à une fonction d’appui auprès des
groupements.
Enfin, pour les produits alimentaires, deux autres
intermédiaires apparaissent : une unité de transformation au Sud
(par exemple, pour le séchage des fruits tropicaux) et une centrale
d’importation européenne, membre de l’EFTA (European Fair Trade
Organisation), sorte de club des pionniers du commerce
équitable.
La figure 1 représente
les cinq catégories de filières qui approvisionnent Solidar’Monde
selon le nombre de maillons intermédiaires et leur situation au
Nord ou au Sud. Les deux premières filières, a) et b) en
couleur orange, sont celle de l’artisanat, avec aucun ou un
intermédiaire, tandis que les trois autres, de couleur verte,
correspondent à l’alimentaire, avec respectivement, un, deux ou
trois intermédiaires : dans les filières c) et d), ces
intermédiaires sont localisés exclusivement au Sud, tandis que la
filière e) inclut un intermédiaire au Nord (importateur).
La gestion du portefeuille de fournisseurs de Solidar’Monde
a subi d’importants changements dans la période 1999-2008, afin de
pouvoir répondre aux nouvelles exigences commerciales, tout en
garantissant l’origine « équitable » des produits, et de permettre
ainsi une forte croissance (multiplication par quatre du chiffre
d’affaire).
On assista tout d’abord à l’essor des importations alimentaires
faites par l’intermédiaire des confrères européens de l’EFTA. En
2006 par exemple, seuls 4 sur 50 organisations du
Sud (représentant 10 % de la valeur totale) commerçaient
directement avec Solidar’Monde. Dans un premier temps, ces
importateurs européens achetaient à des organisations du Sud
connues de longue date pour leurs efforts conjoints, aux côtés
d’organisations non gouvernementales (ONG), dans la structuration
et l’amélioration des filières : c’est le cas, par exemple, de Gepa
(Allemagne) auprès de l’Association nationale des producteurs de
quinoa (Anapqui) en Bolivie (Laguna et al., 2006), ou de Claro
(Suisse) pour les mangues séchées du « Cercle des sécheurs » au
Burkina Faso. Mais, pour élargir leurs gammes alimentaires, ces
importateurs se mirent à « puiser » progressivement dans le panier
plus impersonnel et grandissant des nouvelles organisations de
producteurs certifiées FLO (Fair trade Labelling Organisations)
capables d’offrir de nouveaux produits. Ainsi, les organisations du
Sud qui approvisionnaient Solidar’Monde via les membres de l’EFTA
sont passées de 34 à 50 entre 2001 et 2008.
Pour l’artisanat, le besoin d’une diversification des gammes et
d’une amélioration de la qualité a eu deux conséquences. D’une
part, les structures faîtières ont pris un poids plus important (en
terme de volume d’achat) dans les approvisionnements de
Solidar’Monde par rapport aux groupements d’artisans. D’autre part,
le nombre de fournisseurs a diminué légèrement, tandis que le
renouvellement des fournisseurs – qui a toujours existé, du fait de
la fragilité de certaines organisations amenées à disparaître
(faillite, division, etc.) – s’est accéléré. Solidar’Monde a choisi
ses nouveaux fournisseurs surtout parmi ceux des autres membres de
l’EFTA, ce qui lui donnait l’avantage de pouvoir bénéficier du
système mutualisé de l’EFTA en matière d’information et de
vérification du respect des principes de commerce équitable.
L’augmentation simultanée des commandes réalisées par les
membres de l’EFTA à une même structure faîtière s’est traduite,
dans le cas où cette dernière avait pour débouché principal les
circuits du commerce équitable, par une augmentation de la
production de chaque artisan ou de la taille du groupement de
producteurs. Mais l’introduction de nouveaux groupements a aussi
été une stratégie adoptée fréquemment par les structures
faîtières.
Ainsi, de façon globale, les chaînes d’approvisionnement de
Solidar’Monde montrent une tendance générale au rallongement des
filières et à la réduction du nombre total (alimentaire et
artisanat confondus) de fournisseurs directs du Sud.
Ces derniers sont passés de 78 à
53 entre 2001 et 2007. Aucune statistique ne
permet, en revanche, de mettre en évidence l’augmentation, en bout
de chaîne, du nombre total de groupements de producteurs, les
chiffes ci-dessus désignant en effet en majorité des structures
faîtières et non les groupes locaux qui les approvisionnent.
La figure 2 présente,
sous forme de deux arborescences, une schématisation de cette
évolution. A été représenté, pour le début (décennie 1990) et pour
la fin de la période d’étude (décennie 2000), le portefeuille des
filières d’approvisionnement de Solidar’Monde, c’est-à-dire la
combinaison des filières a), b), c), d) et e) de la figure 1. Afin de
mieux visualiser le poids relatif des différentes filières, le
diamètre de chaque cercle (chaque maillon) est proportionnel au
chiffre d’affaire. On peut ainsi voir, par comparaison, le
rallongement des filières entre les deux époques, l’importance
prise par la médiation de l’EFTA, en alimentaire, et des structures
faîtières, en artisanat, ainsi que par la multiplication des
groupements de producteurs en « bout de chaîne ».
Quelle dimension relationnelle dans les filières
?
À la fin des années 1980, en déléguant à Solidar’Monde la relation
commerciale avec les filières du Sud, les associations Artisans du
Monde perdirent leurs relations directes et personnalisées avec ces
producteurs (Le Velly, 2007). Les évolutions récentes du
portefeuille de Solidar’Monde ont eu pour effet d’accentuer ce
phénomène d’éloignement des producteurs, suite à l’importance
qu’ont prise les intermédiaires successifs. En quoi peut donc
consister la relation entre ces « partenaires », quand, à la
distance géographique et économique, s’ajoute la distance
culturelle entre le monde généralement rural des producteurs, les
milieux urbains des organisations faîtières et les réalités des
pays du Nord ?
Quatre types de critères permettent à notre sens de caractériser
la dimension relationnelle dans ces filières. Le premier, mis
en évidence par Le Velly (2006), est lié à l’interconnaissance et à
la personnalisation. Dans les petites ou moyennes structures des
filières analysées, la personnalisation des relations est toujours
élevée et l’influence du (ou des) dirigeant(s) est décisive.
Les liens à la fois individuels et s’intégrant dans une sphère
institutionnalisée se tissent au gré des
rencontres périodiques (visites de Solidar’Monde, voyages
individuels de bénévoles, rencontres à l’occasion de forum
internationaux, tournée des producteurs en France, etc.).
Ces liens entretenus par la suite à distance et alimentés de
façon quasi quotidienne par la commercialisation des produits,
suscitent progressivement la confiance et permettent une
connaissance mutuelle et une meilleure circulation de
l’information.
Les rencontres en direct et la personnalisation des liens
n’impliquent cependant pas nécessairement un véritable dialogue.
Les différences de culture, de statut et de pouvoir donnent
aux rencontres un caractère souvent ritualisé, à l’origine de
quiproquos et marquées par une demande unilatérale d’informations.
Cette difficulté, fréquente pour les bénévoles, l’est aussi pour
les représentants souvent pressés des centrales d’achats.
Le deuxième critère concerne donc l’existence de médiateurs
qui facilitent le dialogue (Merry, 2006). Ce sont des
individus ou des organisations qui sont liés de façon plus ou moins
étroite et directe aux organisations faîtières ou à des
groupements de producteurs. Ils peuvent être localisés de
façon permanente au Sud ou y avoir séjourné suffisamment de temps.
De par leur insertion dans les réseaux sociaux à la fois
locaux et internationaux, leur connaissance « hybride » et leur
plurilinguisme ou pluriculturalisme, ils ont la capacité de jouer
un rôle de passeur « culturel » et contribuent à créer les
conditions d’un dialogue entre les différents univers sociaux et
culturels de la chaîne « Solidar’Monde – organisationfaîtière –
groupements locaux de producteurs ».
La façon dont un projet conjoint peut émerger entre le Nord et
le Sud constitue le troisième critère (Lemay, 2007). Un tel projet
doit pouvoir se négocier sur la base des projets collectifs propres
à chacune des parties. Le processus de normalisation du
commerce équitable a en effet été mené surtout par les
organisations du commerceéquitable du Nord ; en particulier, en
Europe, c’est l’EFTA qui, depuis le milieu des années 1990, a
instauré des dispositifs spécialisés d’évaluation du respect des
principes du commerce équitable – équipes de monitoring,
questionnaires, grilles d’évaluation –, parallèlement à la montée
des organismes de certification Max Havelaar et Transfair. Mais,
sous couvert d’universalisme, les organisations du commerce
équitable imposent des valeurs et des critères qui n’ont pas de
légitimité au niveau des groupes locaux (Gonzales et al.,
2003). Le problème est que les organisations de producteurs
peuvent chercher à se conformer à l’image projetée sur elles par le
Nord, par peur de perdre des opportunités commerciales. D’où un
décalage entre les projets que le Nord cherche à susciter ou
soutenir chez les producteurs du Sud et les véritables dynamiques
collectives dans lesquelles ces derniers s’inscrivent. L’écart peut
se réduire si les termes de la relation et les projets de chacune
des parties sont négociés. Une seconde difficulté provient du fait
que les organisations, au Nord comme au Sud, sont soumises à une
tension permanente entre l’aspect économique et les questions de
défense et de promotion d’un projet collectif global. Ainsi,
Artisans du Monde doit arbitrer entre deux logiques
contradictoires dans le choix de ses relations : privilégier
les liens avec les organisations s’investissant fortement dans la
défense d’intérêts collectifs et d’un projet de
société, correspondant à des grosses
organisations faîtières ; ou favoriser des liens plus directs
avec des groupes sociaux plus désavantagés et plus locaux, autour
de réalisations plus liées à la production et à l’échange.
Enfin, le quatrième critère, complémentaire du précédent,
correspond aux types de relations existant entre les deux
principaux maillons des filières au Sud. Les groupements de
producteurs, parce qu’ils recouvrent des réseaux de parenté et de
voisinage liés à des territoires déterminés – sous des formes
formelles et juridiques diverses et avec une diversité de
situations quant à la dimension collective –, constituent une
communauté de pratiques tendant à partager le même système de
normes. En revanche, la capacité de la structure faîtière à
représenter, face aux organisations du Nord, un projet et des
règles collectives dépend des liens existantentre ces groupements
de base et la structure faîtière, c’est-à-dire du degré de contrôle
qu’ont les premiers sur la seconde, de la place de la négociation
entre les groupes, de l’ouverture à de nouveaux membres, etc. Là
encore, il peut exister un fossé plus ou moins prononcé entre les
projets collectifs des groupements locaux de producteurs et celui
de l’organisation faîtière.
Une typologie des filières selon la dimension
relationnelle
Nous appliquons les critères identifiés ci-dessus pour ébaucher une
typologie schématique des principales filières auxquelles
participent Solidar’Monde (et Artisans du Monde).
Filières n° 1 : le maillon fort est « Solidar’Monde -
structure faîtière »
Dans ces filières, Solidar’Monde est en relation commerciale
directe avec l’organisation faîtière (ou la structure de
transformation alimentaire). Les liens personnalisés de
Solidar’Monde se limitent à ce premier maillon, l’organisation
faîtière exerçant un « effet d’écran » (Mestre, 2004) par rapport à
l’amont de la filière, c’est-à-dire les groupements de producteurs.
La relation commerciale se résume à des commandes périodiques
sur catalogue, sous des conditions relativement standardisées :
préfinancement des commandes, variation du niveau d’achat limitée à
30 % d’une année sur l’autre ; acceptation du prix proposé par la
structure faîtière, etc. Ces dernières années, Solidar’Monde a
eu tendance à transférer ses impératifs commerciaux à son «
partenaire » : adaptation des produits aux goûts du Nord au
travers d’actions de développement de produit (design) ; exigences
en matière de qualité ; pression sur les délais ; demande
d’information sur les processus de production, etc.
Ces organisations faîtières, qui se sont souvent consolidées
au détriment des groupements de producteurs, ont transféré à leur
tour ces exigences aux producteurs et modifié la gestion de leur
portefeuille de groupements (abandon de certains groupes,
introduction de groupes plus professionnalisés, etc.). Vers l’aval
de la filière, Solidar’Monde sur la base de ses visites et
d’informations en provenance de l’EFTA et autres tiers (« expatrié
», structures d’appui, etc.) a rédigé, à destination des magasins
Artisans du Monde, un descriptif où sont présentés surtout
l’organisation faîtière, son histoire, son projet, etc. Mais cette
connaissance transmise est éloignée des réalités des producteurs et
de leurs groupements, reste peu vivante et relativement stéréotypée
et les bénévoles des magasins ne se l’approprient que très
partiellement.
Filières n° 2 : les anciennes filières
de charité
Ces filières concernent en majorité des groupements d’artisans en
situation de vulnérabilité (handicapés, ou autres) ainsi que
quelques structures faîtières spécialisées dans l’appui à de tels
groupements. Solidar’Monde entretient avec ces structures des
relations personnalisées de longue date (jusqu’à 25 ans,
parfois), comme le font aussi certaines associations ou anciens
bénévoles Artisans du Monde, avec un attachement particulier et une
confiance totale. Malgré les efforts, l’amélioration de la qualité
des produits a été insuffisante et ils ont commencé à se vendre
plus mal. Solidar’Monde a maintenu cependant les volumes d’achats
annuels (les produits finissant en stock) dans une logique de
charité et d’engagement moral vis-à-vis de ces artisans qui n’ont
pas réussi, sauf exception, à enclencher un processus
d’accumulation et à diversifier leurs revenus.
Filières n° 3 : des relations commerciales
de type client-fournisseur
Ce troisième type est à l’image des filières labellisées dont les
produits sont vendus en grandes surfaces : pas de relation directe,
impersonnalité des produits et des relations, interchangeabilité
des producteurs. Ce type concerne, pour une part, des filières
alimentaires gérées par les centrales d’achats européennes. Parce
que ces dernières sont soumises à des logiques commerciales – elles
livrent pour la plupart leurs produits en grandes surfaces –, elles
aussi sont dans une relation de type client-fournisseur assez
conventionnelle avec les organisations certifiées FLO et exercent
donc vis-à-vis de Solidar’Monde un « effet écran » par rapport aux
producteurs. Appartiennent à ce type, d’autre part, les filières
artisanales reposant sur des organisations faîtières qui sont
plutôt de grande taille (chiffres d’affaire allant jusqu’à
plusieurs centaines de milliers de dollars) et performantes
commercialement. La relation qu’entretient avec elles
Solidar’Monde s’apparente aussi à une relation classique de type
client-fournisseur. Les commandes qui dépendent de la gamme
offerte et du rapport qualité/prix, peuvent varier d’une année sur
l’autre, sans véritable engagement de longue durée. Une certaine
délibération sur les prix est possible. L’information sur les
producteurs, telle un élément de la qualité du produit, fait partie
de ce que Solidar’Monde achète.
Filières n° 4 : des dynamiques renouvelées
de coordination
Ces filières sont caractérisées par le lancement d’un processus de
coordination, grâce à un dialogue renouvelé avec Solidar’Monde.
Elles concernent quelques fournisseurs avec lesquels les enjeux
commerciaux sont mutuellement importants. Le rapprochement
entre ces organisations a pu se faire grâce à une chaîne de
médiation spécifique sur laquelle les acteurs – Solidar’Monde et la
structure faîtière rejoints par quelques groupements de producteurs
– se sont appuyés. Cela a permis d’enclencher un processus
d’amélioration de la relation commerciale (qualité produit, délais,
informations, type d’appui au design, etc.) dans le cadre
d’objectifs communs, et dans une logique d’engagements réciproques.
Ces modalités de coordination qui se construisent lentement
permettent de travailler aussi à de nouvelles façons d’améliorer «
l’équitabilité » de la production et de l’échange : améliorations
sociales et environnementales dans les différents maillons de la
chaîne, et moins de déséquilibres dans les rapports de pouvoirs
entre maillons. Le système asymétrique d’évaluation laisse la
place à une évaluation mutuelle où l’information entre les parties
s’échange progressivement. Les médiateurs deviennent les
garants du processus. La définition de qui est juste et
équitable devient progressivement objet d’une négociation.
Ce processus de rapprochement avec certains producteurs a aussi
touché les magasins, que ce soit au travers de voyages collectifs
de bénévoles ou dans la coparticipation à des projets concrets.
Ces initiatives traditionnellement individuelles
s’institutionnalisent dans le réseau et constituent une réponse
collective à une quête de connaissance plus précise des réalités
des producteurs. Une connaissance plus réaliste des producteurs et
de l’impact du commerce équitable peut alors émerger chez les
bénévoles et dépasser les représentations édulcorées qui
dramatisent la situation des « petits producteurs » et louent les
bienfaits du commerce équitable (Lemay, 2008). L’information qu’ils
peuvent délivrer aux acheteurs devient plus crédible.
Conclusion
Le changement d’échelle et l’inscription plus forte dans le marché
qu’ont traversés le réseau Artisans du Monde et Solidar’Monde se
sont accompagnés d’une baisse de l’importance des filières
n° 1 et n° 2, tandis qu’on a assisté à l’essor des
filières n° 3 et à l’émergence de filières du type
n° 4. Si, par « éthique relationnelle », on entend la
possibilité de dialogue et de négociation, donc l’existence de
liens, tout au long de la chaîne, on constate alors un mouvement
ambivalent.
D’une part, on a assisté à une tendance à l’éloignement des
producteurs, à la dépersonnalisation des relations, au renforcement
de l’asymétrie dans les relations Nord-Sud, thèmes qui, du fait du
développement de la certification (Renard, 2006), ont aussi été mis
en évidence dans le secteur alimentaire équitable. Mais, d’autre
part, des expériences, encore limitées à quelques filières,
montrent qu’il est possible de construire des relations plus
négociées entre le Nord et le Sud, et qu’une telle pratique peut
devenir le fondement distinctif d’un réseau associatif comme
Artisan du Monde. Les modalités pour rassurer l’éventuel
acheteur sur le caractère équitable des filières Artisans du Monde
viendraient alors moins de labels privés ou publics, que de la
confiance qu’inspire une démarche reposant à l’évidence sur une
forte éthique relationnelle.
Références
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[Lemay, 2007] Lemay JF. Mouvements sociaux transnationaux : le
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France et au Pérou. Thèse de doctorat d’anthropologie, université
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[Le Velly, 2006] Le Velly R. Le commerce équitable : entre
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[Le Velly, 2007] Le Velly R. Is large scale fair trade possible.
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[Merry, 2006] Merry S. Transnational human rights and local
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108 : 38-51.
[Renard, 2006] Renard MC, 2006, Recomposición de la gobernancia
en el Comercio Justo (Entre la construcción de la calidad y la
disputa por su definición). Coloquio ALTER, Baeza, 2006.
1 www.solidarmonde.fr.
2 Ces structures, bien qu’en position
intermédiaire dans l’organisation d’ensemble des filières, sont
dites faîtières parce qu’elles coiffent de nombreux groupements de
producteurs.
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