ARTICLE
Auteur(s) : Christian Huyghe
Unité de génétique et d’amélioration des plantes fourragères,
Institut national de la recherche agronomique (Inra), BP 6, 86600
Lusignan, France
Les prairies dans le contexte de la filière de production
Les prairies et cultures fourragères se situent au cœur d’une
filière de production complexe (figure 1), impliquant
de nombreux acteurs économiques (Huyghe et al., 2005).
Par les caractéristiques biologiques des espèces qui les
composent, l’importance des surfaces concernées et la complexité de
cette filière de production, les prairies et cultures fourragères
assurent différentes fonctions au service de l’agriculture et de
l’ensemble de la société. Ces fonctions se regroupent en trois
ensembles majeurs.
Le premier, incontestablement central et historique, est leur
contribution à la fourniture de fourrages, matière première
constituant la ration de base des herbivores domestiques. Au cours
des siècles passés, ces herbivores ont apporté aux fermes leur
force de traction. Aujourd’hui, ce sont les productions animales,
lait et viande, qui sont valorisées. Par cette fonction de
production alimentaire, les prairies et cultures fourragères
contribuent à la performance économique des exploitations
d’élevage.
Le deuxième ensemble concerne le rôle de la prairie dans
l’élaboration de la qualité des produits animaux issus des élevages
herbivores et de l’industrie agroalimentaire associée. Cela permet
aux produits de répondre aux attentes des consommateurs, élément
important dans la définition du prix de ces produits. On peut
considérer que cet ensemble est également une fonction de
production.
Enfin, le troisième ensemble de fonctions est relatif aux
impacts et bénéfices environnementaux. Cela est très important en
raison de la part de la surface agricole utile (SAU) occupée par
les prairies et cultures fourragères.
Considérant la structure de la filière et les fonctions
assignées à la prairie, quatre caractéristiques contribuent à
rendre cette filière de production unique parmi les surfaces
cultivées et les productions agricoles françaises.
Tout d’abord, en considérant cette filière en termes de flux de
matières et de biens de consommation, on note que le sens de la
régulation s’est inversé au cours des dernières décennies. En
effet, au cours des Trente Glorieuses, la capacité à produire des
biens destinés à l’alimentation humaine était le facteur limitant
et l’accent était mis sur l’augmentation de la production. Cela
explique notamment le rôle des industries d’approvisionnement et du
secteur semencier durant cette période. Depuis 20 ans et
l’atteinte de l’autosuffisance alimentaire, la régulation s’est
inversée et la capacité à consommer ou à exporter détermine la
capacité à produire.
Le deuxième point majeur est la particularité des prairies et
cultures fourragères d’être autoconsommées au sein de
l’exploitation, à l’exception des surfaces destinées à la
déshydratation ou aux ventes de foin. En conséquence, la biomasse
produite n’a pas de valeur marchande intrinsèque, sa valeur étant
déterminée à l’aune de la production animale. La situation est
différente en Amérique du Nord où il existe un marché très
important de fourrages lié aux échanges entre exploitations.
La troisième considération est que le fourrage issu des prairies
et cultures fourragères est substituable. Cela peut se produire
entre les différentes catégories de ce vaste ensemble. Le fourrage
peut aussi être pour partie remplacé par des aliments concentrés
(céréales, oléoprotéagineux) et de la paille.
Enfin, cette filière combine de façon intime des enjeux
marchands, de production, et des enjeux non marchands, de
préservation de l’environnement.
Cette réflexion sur la multifonctionnalité des prairies sera
déclinée en deux articles.
Ce premier article sera consacré aux fonctions de production.
Nous y présenterons, pour les dernières décennies et avec un
éclairage sur une période plus longue, des éléments sur les
surfaces concernées et les productions animales herbivores. Puis,
nous montrerons comment les prairies assurent la production de
matière première fourragère concourant à la performance économique
des exploitations agricoles et contribuent à la qualité des
produits.
Un second texte sera consacré à l’analyse de la contribution à
la préservation de l’environnement et aux conditions nécessaires à
la combinaison des fonctions productives et environnementales.
Prairies et productions herbivores en France
Cultures fourragères et prairies
Évolution des surfaces en prairies et cultures fourragères au
cours des dernières décennies
Les prairies et cultures fourragères occupent plus de
14,7 millions d’hectares et représentent 45 % de la
surface agricole utile (SAU) française. Les surfaces toujours en
herbe (STH) (prairies permanentes et prairies semées de plus de
5 ans) constituent 66 % de l’ensemble. Les prairies
temporaires (surfaces semées âgées de 1 à 5 ans) et les
fourrages annuels couvrent respectivement 2,3 millions
d’hectares et 1,7 million d’hectares.
La répartition des surfaces sur le territoire national montre
une prédominance des surfaces semées (fourrages annuels, prairies
temporaires) au nord-ouest d’une ligne Bordeaux-Nancy et des
surfaces toujours en herbe au sud-est de cette ligne. Dans la
moitié nord-ouest, où est la majorité des ruminants laitiers, les
STH vont avoir un rôle environnemental crucial, alors que dans la
moitié sud-est, les surfaces semées assurent souvent la sécurité
des systèmes fourragers.
Les surfaces en prairies permanentes ont perdu près de
3 millions d’hectares au cours des trois dernières décennies
(figure 2),
pour moitié au bénéfice des landes et forêts. Cela a un impact
majeur sur la structure des paysages agricoles. La profonde réforme
de la Politique agricole commune (PAC) de 1992 n’a pas eu l’effet
que l’on aurait pu attendre. En effet, malgré un soutien à la
surface favorable au maïs ensilage, les surfaces de cette culture
ont peu augmenté tout en se déplaçant légèrement. La raison réside
dans l’existence d’autres stabilisateurs puissants,
notamment : i) la diminution du nombre de vaches laitières,
premières consommatrices de ce fourrage conservé ; ii) un
système fourrager avec une présence déjà massive de maïs ensilage
avant la réforme de la PAC ; et iii) la possibilité
d’incorporer des céréales à bas prix dans les rations des animaux à
haute performance. Ce dernier point, très dépendant du prix de
marché mondial des céréales, se trouve à ce jour profondément
modifié.
La décroissance régulière des prairies artificielles, cultures
pures de légumineuses pérennes, durant les dernières décennies est
la fin d’un processus complexe au long du siècle dernier avec
quatre grandes périodes successives (figure 3) :
- – une période de grande stabilité avant la seconde
guerre mondiale, les légumineuses étant au cœur des systèmes de
production, fournissant d’une part une biomasse fourragère et étant
d’autre part une source de fertilisation azotée des systèmes grâce
à la fixation symbiotique. En 1930, au 1,3 million d’hectares
de luzerne, il convient d’ajouter 500 000 hectares de trèfle violet
et 300 000 hectares de sainfoin qui jouent les mêmes fonctions dans
des conditions pédoclimatiques différentes. Cette fonction de
source azotée dans les rotations disparaît avec l’utilisation
croissante des engrais azotés de synthèse, dont la généralisation
est forte à l’issue de la seconde guerre mondiale ;
- – une période de forte croissance pour répondre aux
besoins en protéines des élevages ruminants en fort
développement ;
- – une brutale décroissance de ces cultures, récoltée en
foin et donc très gourmande en main-d’œuvre. Cela correspond à une
période de forts mouvements des populations rurales vers
l’industrie, ainsi qu’au développement de l’industrie de
déshydratation de la luzerne qui permet de réduire la demande en
main-d’œuvre ;
- – une lente décroissance qui exprime la substitution des
rations à base de luzerne par des concentrés et notamment le
tourteau de soja.
Évolution des surfaces en prairies et cultures fourragères au
cours des derniers siècles
Pour analyser l’évolution des surfaces en prairies sur des pas de
temps plus longs, on dispose de données statistiques nationales
depuis le début du XIXe siècle (figure 4). Cependant,
tout au long du XIXe siècle, les surfaces en landes
ne sont pas comptabilisées parmi les prairies naturelles alors
qu’elles servent épisodiquement à l’alimentation des troupeaux. Le
début du XIXe siècle marque une rupture agronomique
puisque les bénéfices de l’utilisation des prairies artificielles
en assolement avec des céréales commencent à être largement connus
et utilisés. Gilbert (1787) avait montré, dans une communication à
l’Académie royale d’agriculture, comment différentes légumineuses
fourragères étaient utilisées dans le grand Bassin parisien en
fonction des types de sols et des expositions. Il vulgarisait leurs
effets bénéfiques sur la productivité agricole.
Les prairies temporaires connaissent un développement à partir
du milieu du XIXe siècle dès que l’on met en
évidence leur capacité à produire plus de biomasse que les prairies
permanentes. Ce progrès provient de trois sources.
Tout d’abord d’une gestion appropriée de l’eau. En effet, les
prairies permanentes sont souvent réservées aux zones humides où,
de plus, les plantes ayant un enracinement superficiel ont donc une
mauvaise résistance à la sécheresse estivale. Comme le fait
remarquer Querret (1845) dans un ouvrage sur l’amélioration des
prairies en Basse Bretagne, le premier déterminant dans
l’amélioration des prairies est le creusement de canaux pour gérer
l’eau.
La deuxième étape est l’utilisation d’espèces appropriées et de
semences de qualité. Les ouvrages d’agronomie des XVIIIe
et XIXe siècles montrent des évolutions dans les
espèces utilisées, certaines espèces très utilisées aujourd’hui,
comme la fétuque élevée (Boitel, 1887), étant alors rejetées faute
de populations adaptées. Les semences sont souvent de médiocre
qualité, issues des greniers à foin ou battues à partir des foins
(fleur de foin). Les semences récoltées à dessein sont à des prix
très élevés. On peut ainsi, d’après les éléments fournis par
Querret (1845), calculer que le salaire d’une journée de travail
permet à un homme d’acquérir 2,5 kilos de semences pour
prairies.
Enfin, la troisième étape est la fertilisation par l’utilisation
des déjections animales. Les fumiers sont en général réservés aux
terres emblavées en cultures annuelles et la fertilité des sols est
souvent limitée. L’utilisation de légumineuses permet de limiter la
contrainte azotée.
À ces surfaces, il faut ajouter un vaste ensemble de surfaces
peu productives ayant pour dénominations landes, pacages, pâtures,
bruyères. Selon les données statistiques de 1882, le total de ces
surfaces atteint 6 millions d’hectares. Leur productivité et
leurs utilisations sont mal documentées. Toutefois, leur prix de
vente fournit une précieuse indication de l’importance de ces
surfaces pour la vie des exploitations. Ainsi, selon l’étude de
Delhoume (2004) portant sur une commune du Limousin en 1742, le
revenu des prés de fauche est supérieur au revenu des vignes et
varie de 13,2 à 20,60 livres/ha pour une moyenne de 16,9,
alors que le revenu des pâturages varie de 4 à 8,50 livres/ha
pour une moyenne de 6,27. Cela souligne à la fois la différence de
productivité des deux types de surfaces et le caractère crucial des
stocks issus des prés de fauche pour la survie des
exploitations.
Évolution des pratiques de récolte et de fertilisation
Les prairies et cultures fourragères sont aujourd’hui exploitées en
pâturage, foin ou ensilage. Au cours des dernières décennies, les
modifications ont été en premier lieu le développement des
ensilages chez le maïs et chez les graminées fourragères où la
pratique du préfanage et l’addition d’acides permettent d’améliorer
les réussites et de réduire les taux de pertes. Par ailleurs, le
développement des balles rondes depuis 1978 et de séchage en grange
réduit la pénibilité du travail, simplifie son organisation et
améliore la qualité des fourrages conservés.
Les niveaux de fertilisation minérale, et notamment azotée, ont
été profondément modifiés au cours de ces décennies. Partant d’une
fertilisation minérale très faible au début du
XXe siècle, les associations étant la norme, la
révolution fourragère a démontré l’importante augmentation des
productions de biomasse des cultures de graminées sous des
fertilisations minérales azotées élevées. Cela a conduit à des
recommandations de fertilisation élevée atteignant 500 N et
sur des cultures pures de graminées. Ainsi, Hnatyszyn rapporte en
1975 des études conduites en Pays d’Auge, sur fétuque élevée, de
1968 à 1971, avec des fertilisations azotées moyennes annuelles
comprises entre 170 et 860 unités par hectare, certaines variétés
présentant une production maximale au niveau le plus élevé
(Hnatyszyn, 1975). En raison du coût et des préoccupations
environnementales, les fertilisations sont aujourd’hui beaucoup
plus limitées dépassant rarement 150 N sur prairies de
graminées avec une place croissante aux prairies multispécifiques
associant graminées et légumineuses.
En conséquence de ces évolutions de pratiques, et de la
sélection variétale, les rendements en biomasse ont augmenté au
cours des dernières décennies. Ce point a été bien documenté sur le
maïs ensilage. Pour les cultures fourragères pérennes, les fortes
fertilisations minérales ont conduit à de grandes augmentations de
production de biomasse récoltable en ensilage. Les évolutions
récentes des pratiques ont amélioré la production et la facilité de
conduite pour des utilisations au pâturage. La sélection variétale
a contribué à améliorer la valeur agronomique des espèces
fourragères pérennes. Chez l’ensemble des espèces, un progrès très
important a été accompli sur la résistance aux maladies et aux
parasites. C’est en particulier le cas de la résistance aux
rouilles chez les graminées fourragères et chez la luzerne de la
résistance au Verticilium, à l’anthracnose et au nématode des
tiges. Pour les espèces principalement dédiées à la constitution de
stocks, l’amélioration notable de la résistance à la verse
contribue à faciliter les récoltes. La productivité a surtout été
améliorée chez le dactyle avec la sélection de variétés à démarrage
en végétation plus précoce et à épiaison tardive. Ces variétés plus
souples d’exploitation viennent corriger ce qui était le défaut
majeur des anciennes variétés et populations.
Productions animales herbivores
Évolution des effectifs animaux au cours des dernières
décennies
Les 30 dernières années sont marquées par trois éléments
importants. Dans le cheptel des petits ruminants, 10 % des
unités de gros bétail (UGB), il y a, d’une part, une très forte
stabilité des effectifs de chèvres laitières concentrés dans deux
régions principales de production, pour une collecte de lait qui a
été multipliée par 3 durant cette période et, d’autre part, une
forte décroissance du nombre d’ovins, par diminution des ovins
viande (figure 5).
Le cheptel des vaches laitières (VL) a décru fortement en raison
d’abord de l’application des quotas laitiers (1984), puis de
l’augmentation de la production laitière moyenne (7
500 kg/VL/an au contrôle laitier en 2005 contre 4 700 en
1980). A contrario, l’effectif des vaches allaitantes a augmenté
pour atteindre celui du troupeau laitier, soit 4 millions de
têtes. Cette balance est liée au fait que la consommation de viande
bovine, bien que diminuant, s’est maintenue à un haut niveau en
France, ce qui a conduit à un déplacement des régions de production
herbivore. Seule, parmi les régions laitières, la région Pays de
Loire a maintenu ses effectifs bovins.
Les équins représentent 5 % des UGB en France, en 2005.
Leur nombre a fortement augmenté au cours des 25 dernières années
pour atteindre 418 000 têtes, en majorité des animaux destinés
au loisir ou au sport. Les chevaux se différencient des autres
herbivores car la prairie est souvent pour eux un espace d’exercice
où l’on ne cherchera pas à augmenter la quantité de fourrages
produits, mais où l’attente en termes de pérennité du couvert est
forte. Les propriétaires de ces animaux ont parfois une
connaissance du végétal plus faible, même s’ils se
professionnalisent rapidement. Enfin, les équins, par leur mode
d’herbivorie (tonte rase et forte hétérogénéité de la prairie),
exercent sur le couvert végétal une pression intense et différente
de l’effet des bovins. Cela conduira à une évolution particulière
de la flore (Loucougaray et al., 2004) et à la création
d’hétérogénéité spatiale (Adler et al., 2001).
Les implications de ces changements sur les prairies sont
fortes. Pour les vaches laitières, la composition des rations a
évolué avec l’augmentation des performances animales, par un
accroissement de la part des fourrages conservés et des concentrés
et une réduction de la part du pâturage. La ration fourragère des
troupeaux allaitants comprend une part plus importante de prairies
pérennes pâturées et en particulier de prairies permanentes. La
diminution de la part des prairies dans la ration des vaches
laitières est aussi à rechercher dans les préoccupations des
éleveurs en termes de charge de travail et de recherche de sécurité
quant à la ressource fourragère disponible. Cela conduit à une
utilisation plus importante de fourrages conservés.
Les conséquences des évolutions des effectifs animaux permettent
de souligner l’importance cruciale pour l’ensemble de la filière du
maintien de la consommation des produits laitiers et carnés. À ce
titre, la comparaison avec l’Allemagne est intéressante. En effet,
dans ce pays, la diminution du nombre de vaches laitières a été
simultanée à une forte décroissance de la consommation de viande
rouge. Cela a conduit à une absence de développement d’un cheptel
allaitant (Huyghe et al., 2006).
Évolution des effectifs herbivores au cours des derniers
siècles
Comme pour les prairies, on dispose de données statistiques
couvrant les deux derniers siècles. Une synthèse de quelques
données significatives est proposée à la figure 6.
Ce pas de temps long met en évidence certains grands
phénomènes :
- – un effectif caprin constant ;
- – une augmentation constante du nombre de bovins, avec
une accélération particulièrement marquée après la seconde guerre
mondiale. Au long du XIXe siècle, ces bovins
contribuaient surtout à fournir une force de traction dans bon
nombre de régions ;
- – un effectif équin (chevaux, ânes et races mulassières)
constant jusqu’en 1950, suivi d’un effondrement brutal. L’arrivée
de la force de traction mécanique a fait disparaître ce troupeau
des zones où il était implanté ;
- – un effectif ovin en diminution régulière au long de
ces deux siècles. Ce troupeau a connu son apogée sous l’effet du
développement de l’industrie lainière, notamment sous l’impulsion
de Colbert.
Au regard de ces données, on peut constater qu’au long des deux
derniers siècles, les prairies et cultures fourragères ont eu pour
fonction première la fourniture de matières premières alimentaires
pour les herbivores domestiques, ceux-ci étant à la fois sources de
produits animaux destinés à l’alimentation humaine et force de
traction. Au-delà de cette fonction de production, elles étaient
aussi une source de fertilité pour l’ensemble des rotations où
elles étaient insérées. Nous avons souligné dans les lignes
précédentes la fonction de source de fertilité azotée pour les
légumineuses, et plus généralement via l’utilisation des déjections
animales. Cette utilisation et donc l’importance du couplage entre
élevage et cultures annuelles étaient déjà soulignées par O. de
Serres en 1600 dans son célèbre ouvrage Le Théâtre d’Agriculture et
Mesnage des Champs.
Évolution des chargements animaux
Le chargement animal moyen en France est aujourd’hui de 1,2 UGB/ha
de surface fourragère principale (SFP). Cette moyenne nationale
cache de grandes disparités entre systèmes de production et entre
régions. Ainsi, sur la base des réseaux de l’Institut de l’élevage,
les chargements en production laitière bovine varient de 1,7 en
exploitations associant lait et cultures à 1,0 pour les
exploitations spécialisées lait en zones de piémont et montagne. En
bovins allaitants, les chargements varient de 1,52 en systèmes
naisseurs-engraisseurs de jeunes bovins à 1,1 en
naisseurs-engraisseurs de veaux.
Les disparités entre régions sont également importantes, depuis
1,54 en zone herbagère du Nord-Ouest à 0,61 en zone pastorale de la
bordure méditerranéenne.
Au cours des dernières décennies, les chargements ont peu varié,
puisque le chargement calculé pour 1979 donne une valeur de 1,16.
La comparaison avec le siècle précédent est plus difficile compte
tenu du statut mal défini des landes, pacages, pâtures et bruyères.
En faisant l’hypothèse que la moitié de ces surfaces peuvent être
introduites dans la SFP, on obtient alors un chargement calculé de
1,64 pour l’année 1882. Ce chargement calculé plus élevé ne
signifie pas pour autant que la productivité des prairies était
plus élevée. Il peut être lié au fait qu’une part significative des
UGB herbivores est nourrie à partir d’autres surfaces (ovins en
régions céréalières, chevaux) et que la productivité animale
individuelle (production de lait par exemple) étant plus faible,
les UGB ne sont pas totalement comparables. Le format moyen des
animaux était sans doute plus petit, comme le suggèrent les travaux
de Moriceau (2005) pour la fin du XVIIIe siècle.
Fonctions de production assignées aux prairies et cultures
fourragères
Pour identifier les fonctions assignées aux prairies, ou
susceptibles de l’être, il faut analyser les déterminants de leur
utilisation aux yeux des différents acteurs de la filière ou aux
yeux de la société, tout à la fois consommatrice de biens
alimentaires et de services environnementaux. Cette approche, basée
sur les acteurs, permet de définir trois fonctions essentielles, à
savoir la contribution à la performance socio-économique des
exploitations d’élevage, la contribution à la qualité des produits
animaux et la contribution à la préservation de l’environnement,
cette dernière fonction étant traitée dans un second article.
Performance socio-économique des exploitations d’élevage
Cette fonction s’insère dans l’objectif des éleveurs de recherche
d’un équilibre satisfaisant entre le revenu, issu des produits
animaux vendus, et le travail. Les pratiques et modes
d’exploitation des prairies et cultures fourragères peuvent
contribuer à mieux assurer cette fonction par la recherche d’une
augmentation de la production fourragère par unité de surface
(démarche au centre de la révolution fourragère) et d’une
diminution des coûts de production. L’exploitation par le pâturage
et l’amélioration de la qualité (teneur en protéines,
digestibilité, ingestibilité) concourent à obtenir les coûts de
production les plus bas. Cette fonction historique des prairies et
cultures fourragères a été déterminante dans l’élaboration des
modes de conduite et d’exploitation de ces surfaces, mais aussi
dans la définition des principales politiques publiques qui ont eu
cours jusqu’à la réforme de la PAC de 1992, ou encore dans les
principales thématiques de recherche finalisée ou appliquée au
cours des dernières décennies.
La combinaison des cultures fourragères et des différents types
de prairies, et l’utilisation de différents modes de récolte
permettent d’élaborer un système fourrager couvrant les besoins des
troupeaux au coût le plus bas par unité d’énergie alimentaire
(unité fourragère) ou de protéines digestibles. Cependant, le coût
de production ou le revenu n’est pas la seule préoccupation des
éleveurs. En effet, la charge de travail et l’incertitude liée au
processus de production, en particulier la sensibilité aux aléas
climatiques, doivent également être prises en considération.
L’éleveur doit en effet gérer un ensemble diversifié de
surfaces, dans un environnement pédoclimatique donné mais variable,
avec différents modes de production pour répondre à un compromis
d’objectifs et de contraintes. Aussi, dans un même milieu, des
systèmes fourragers très différents pourront alors être mis en
place pour répondre aux priorités différentes d’éleveurs
voisins.
On peut ici illustrer comment différentes surfaces fourragères
et différents modes de production répondent à ces objectifs.
Le pâturage est un mode de valorisation de la prairie économe
(Le Gall et al., 2001) car il limite les charges de structure et
les investissements et est peu exigeant en main-d’œuvre. La
combinaison d’un pâturage tournant avec de nombreuses parcelles de
taille limitée, l’utilisation d’outils d’aide au pilotage et la
constitution de stocks sur pied permettent d’offrir aux animaux un
fourrage de qualité sur une grande partie de l’année. Le pâturage
est en revanche sensible aux aléas climatiques, en particulier le
stress hydrique, obligeant à un dimensionnement des surfaces
permettant de couvrir les besoins dans la plupart des situations.
Pour les années les plus extrêmes, d’autres solutions doivent être
envisagées, comme par exemple les achats de fourrages et de paille,
parfois avec l’aide de l’État et des organisations professionnelles
comme lors des grandes sécheresses de 1976 et 2003. Le
système reposant sur le pâturage est donc d’autant plus approprié
que les contraintes climatiques sont faibles et les variations
interannuelles limitées. L’utilisation de prairies semées
multispécifiques avec des espèces et des variétés judicieusement
choisies pour obtenir la diversité spécifique et fonctionnelle
adaptée au milieu et aux pratiques permet d’augmenter la pérennité
de la valeur agronomique de ces prairies, limitant ainsi les
besoins de renouvellement. Elle permet aussi de combiner dans le
système fourrager des couverts exploitables tôt au printemps et
d’autres avec une meilleure croissance estivale. Cependant, cela
conduit à des plannings de pâturage complexes, exigeant un
savoir-faire important de l’éleveur. De plus, la sécurité d’un
système fourrager centré sur le pâturage exige la constitution de
stocks. En conséquence, l’ensemble génère des incertitudes.
L’éleveur, pour se conforter, doit alors compter sur son expérience
acquise au fil des années ou sur des démarches de groupes (voir les
démarches du Centre d’études pour le développement d’une
agriculture plus autonome (Cedapa), des Centres d’initiatives pour
valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam) ou de groupes
d’éleveurs (Opti Pâture, 2007).
À l’opposé, des systèmes reposant sur les stocks sont beaucoup
plus sécurisés, surtout si les stocks peuvent être reportés d’une
saison ou d’une année à l’autre (foins). Une alimentation à base
d’ensilage de maïs complémenté par du tourteau de soja comporte peu
d’incertitude quant à la quantité de fourrage disponible ou à sa
qualité alimentaire. C’est en particulier le cas si, en zones à
risques de sécheresse estivale, l’éleveur dispose d’une irrigation
d’appoint. Cette sécurité s’affaiblit en régions à contraintes
hydriques estivales marquées si le maïs ne peut être irrigué.
Toutefois, ces systèmes sont plus onéreux.
Cette même analyse peut s’appliquer aux modes de conservation
des fourrages. Pour la constitution de stocks à partir de prairies
temporaires ou permanentes, l’éleveur peut utiliser le foin (stock
reportable sur de très longues périodes) ou l’ensilage avec des
variantes pour chacun de ces modes de récolte. La production de
foin, aujourd’hui fortement mécanisée, est peu exigeante en
main-d’œuvre et permet beaucoup d’autonomie. Elle souffre en
revanche d’une très grande sensibilité aux conditions climatiques
(pluviométrie). L’évolution vers un système de séchage en grange
permet de limiter, voire de supprimer, cette sensibilité, avec les
productions de foin de très grande qualité, mais a un coût élevé,
en particulier en investissement initial.
Cette fonction de production de ressources alimentaires et ainsi
de contribution à la performance économique des exploitations
pourrait être perturbée au cours des prochaines années par
l’émergence dans la sphère agricole de la production de biomasse
destinée à l’industrie (biocarburant, biomatériaux) et cela de
différentes façons. Tout d’abord, ces nouvelles productions vont
engendrer une compétition sur les surfaces disponibles avec une
augmentation possible du prix du foncier ou une diminution des
surfaces utilisables en production fourragère et la nécessité d’en
augmenter la productivité. Une partie des prairies et cultures
fourragères pourrait être utilisée à des productions de biomasse
destinée à l’industrie. En effet, Tilman et al. (2006) ont démontré
la compétitivité de ces cultures en termes de production ou
d’écobilan par rapport à des cultures productrices d’huile ou
d’amidon. La disponibilité de coproduits issus de cette industrie
et utilisables en alimentation du bétail peut modifier les attentes
en termes de coût et de qualité des fourrages. Enfin, la demande en
matières premières destinées à des utilisations industrielles non
alimentaires, en générant une augmentation du prix des grains,
pourrait par ricochet augmenter la valeur marchande indirecte de
prairies et cultures fourragères productives.
Toute réflexion sur la performance économique des exploitations
doit également prendre en compte la dimension de la charge et de la
pénibilité du travail, mais aussi des incertitudes liées au travail
et aux marchés. L’organisation du travail et les choix techniques
dont les choix sur les prairies et cultures fourragères dépendent
de la composition de la main-d’œuvre à l’échelle de l’exploitation,
des choix personnels des éleveurs et des autres charges à assurer
(Dedieu et al., 2006). La composition de la main-d’œuvre a
fortement changé en élevage au cours des deux dernières décennies,
avec une part très importante des jeunes conjointes d’exploitants
qui exercent une activité professionnelle hors de l’exploitation.
Cela affecte la force de travail disponible en engendrant
éventuellement de l’emploi salarié, mais conduit aussi à une autre
relation entre l’exploitation et son environnement. La recherche de
la simplification est une réponse possible à la diminution de la
main-d’œuvre ou à la recherche de flexibilité (Cournut et Dedieu,
2005). Les réponses dans les exploitations peuvent alors être très
diverses car les décisions de gestion des éleveurs sont affectées
par des indicateurs différents relatifs à la performance des
animaux et du troupeau, à la maximisation du potentiel animal ou à
l’utilisation optimale de la ressource fourragère. Cela traduit
surtout la diversité des significations données par les éleveurs au
terme de simplification. Les métiers de production animale génèrent
une incertitude importante, d’une part en raison des variations de
production fourragère entre années et au long de l’année, et
d’autre part à la variation des cours de production animale,
variations plus importantes en production de viande que de lait
(Lemery et al., 2005). La particularité des systèmes herbivores
tient à leur temps d’adaptation long, notamment quand il s’agit de
répondre aux marchés. Les politiques publiques peuvent venir
sécuriser les cours à moyen et long termes, les quotas laitiers ont
été un outil efficace pour cela. Mais, pour la ressource
fourragère, le choix technique est crucial. Les systèmes reposant
sur les rations sèches sont les plus sécurisés. Pour les systèmes
reposant sur des prairies et cultures fourragères, la part des
stocks et la capacité à piloter la ressource et à prédire le nombre
de jours d’avance permettent de limiter les risques et d’anticiper
les périodes difficiles.
Qualité des produits animaux
Cet enjeu important détermine pour le producteur et le
transformateur le prix de vente et l’accession au marché. Il
conditionne aussi la taille du marché elle-même. En effet, en
France, la consommation de produits laitiers dépasse 400 kg
équivalents lait par an et par habitant. Supérieure aux besoins
alimentaires stricts, elle s’explique par les traditions
culturelles et alimentaires et par le plaisir, indissociable de la
réponse des produits à l’attente des consommateurs.
Le lien avec la prairie peut paraître ténu. Pourtant, il existe
une relation entre alimentation fourragère et qualité des produits
animaux.
Les synthèses faites par Coulon et Priolo (2002) et Coulon
(2006) décrivent de façon exhaustive la relation entre composition
de la ration fourragère et composition des produits animaux.
En production laitière, les études en stations ou en
exploitations montrent que la quantité et la nature de l’herbe
offerte aux animaux sont des leviers pour moduler la composition
biochimique en macroconstituants du lait, et répondre aux demandes
du marché, notamment pour une diminution de la teneur en matières
grasses. Les qualités sensorielles du lait et des fromages sont
également affectées. Par rapport à l’herbe offerte en foin, en
ensilage ou pâturée, le maïs conduit à des fromages et des beurres
plus blancs (en relation à la plus faible teneur en carotènes) et
plus fermes. La teneur en carotènes diminue chez les fourrages
séchés avec une longue exposition à la lumière. Chez la chèvre,
Gaborit et al. (2002) ont montré que le foin de luzerne, comparé au
maïs ensilage, permettait la production de fromages avec une
flaveur plus intense.
La conservation en ensilage peut conduire à des défauts
spécifiques en productions fromagères, notamment en pâte pressée
cuite où la présence de spores butyriques dans l’ensilage puis dans
le lait génèrent des gonflements tardifs, de mauvais goûts et des
odeurs peu appréciées. Pour des ensilages bien conservés, les
différences gustatives sont faibles mais varient selon les types de
fromages.
En revanche, les différences sont fortes entre les fromages
issus des laits d’hiver avec ration à base de foin ou d’ensilage et
des laits d’été à base d’herbe pâturée. En Saint-Nectaire ou en
Cantal, les fromages de laits d’été sont plus jaunes, avec une
texture moins ferme, un goût plus intense et une odeur moins
piquante et moins aigre que ceux issus des laits d’hiver. Cet effet
positif de l’herbe pâturée semble pouvoir être obtenu avec des
apports limités d’herbe en complément d’une ration sèche.
La composition botanique de la prairie pâturée a une influence
sur la qualité des laits et la qualité sensorielle des produits
laitiers, sans que l’hypothèse de l’effet de la richesse en
terpènes de certaines espèces botaniques ait pu être confirmée.
La composition de la ration fourragère a également un effet sur
les caractéristiques nutritionnelles des laits et notamment sur les
teneurs en vitamines A et E, en carotènes et en composés
phénoliques. Le pâturage, en particulier d’herbe jeune, augmente la
proportion des acides gras polyinsaturés et la teneur en acide
ruménique (CLA) avec des effets positifs sur la teneur en vitamines
A et E et en caroténoïdes et sur la santé humaine. Cet effet
diminue lors d’une conservation sous forme d’ensilage et plus
encore sous forme de foin. Cet effet positif du pâturage est plus
marqué dans des prairies d’alpage, peut-être en raison de la
composition botanique de ces prairies.
Sur la viande, issue d’un processus d’accumulation sur de
longues périodes, les effets sont moins marqués. Le pâturage a un
effet sur la couleur de la viande (qui est plus sombre) et son pH
(plus élevé). Les viandes ont une flaveur plus soutenue (plus
pastorale selon les jurys de dégustateurs), qui se maintient
pendant près de 3 mois en cas de changement de ration. Elles
sont également plus riches en acide linoléique, issu de l’herbe
ingérée. L’apport naturel d’antioxydants est suffisant pour assurer
une protection efficace des acides gras déposés dans les muscles.
La relation entre le mode d’alimentation et la tendreté de la
viande est, elle, plus controversée. Elle est très influencée par
l’âge des animaux et la teneur en lipides intramusculaires, et donc
par le type racial.
Ces éléments associant composition de la ration fourragère et
qualité des produits animaux constituent des bases pour
l’élaboration des cahiers des charges des Appellations d’origine
contrôlée (AOC) ou des différents signes de qualité, telles les
Indications géographiques protégées (IGP). Ces cahiers des charges
valorisent aussi l’image positive accordée par les consommateurs
aux produits animaux issus des prairies et du pâturage. Hauwuy et
al. (2006) ont montré que ces systèmes de production contribuaient
au maintien d’une agriculture performante, en région de montagne ou
dans les zones périurbaines. Ainsi, la stratégie fourragère,
intégrant les recommandations des cahiers, est partie prenante de
la démarche et du développement des filières de production.
Cela souligne l’importance de cette fonction de la prairie.
Conclusion
Cet article a souligné l’importance en France des surfaces
agricoles occupées par les prairies et les cultures fourragères.
Des changements significatifs se sont produits sur les surfaces et
leur répartition géographique. Les cheptels animaux ont également
connu des variations importantes d’effectifs au cours des dernières
décennies, avec une diminution du cheptel laitier, compensé par une
forte croissance du troupeau allaitant, conduisant à une stabilité
globale des effectifs herbivores, mais à une évolution et une
spécialisation des régions herbagères et d’élevage herbivore.
L’analyse des fonctions de production souligne le rôle des
prairies dans la performance économique des exploitations d’élevage
herbivore avec une préoccupation croissante liée au travail et à
son organisation et indirectement à la performance des industries
agroalimentaires. Elle souligne également l’importance de la
qualité des produits pour la vitalité de ce secteur économique. Les
prairies influençant la composition des produits laitiers et des
viandes et leur qualité organoleptique et contribuant positivement
à leur image, sont alors prises en compte dans les cahiers des
charges de nombreuses IGP et AOC.
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