ARTICLE
Auteur(s) : Sandra Delaunay1, Robers-Pierre
Tescar2, Auguste Oualbego3, Kirsten vom
Brocke4,5, Jacques
Lançon2,6
1Le Haut-Pont 35120 France
2Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Unité propre de
recherche (UPR) « Systèmes de culture annuels », Avenue
Agropolis, TA B-102-2, Montpellier 34398 cedex 5
3Institut de l’environnement et de recherches agricoles
(Inera), Centre régional de recherche du Centre, Station de Saria,
BP 10, Koudougou, Burkina Faso
4Institut de l’environnement et de recherches agricoles
(Inera), 01 BP 596, Ouagadougou, Burkina-Faso
5Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Unité propre de
recherche (UPR) « Agrobiodiversité des plantes de
savanes », Avenue Agropolis, TA A-08/01, 34398 Montpellier
cedex 5 France
6Institut national des recherches agricoles du Bénin
(Inrab), Direction générale, 01 BP 884, Cotonou Bénin
La majorité des producteurs de cultures vivrières produisent
eux-mêmes leur semence ou l’obtiennent par échange. Ils utilisent
peu les variétés améliorées pour des raisons de disponibilité,
d’accès ou d’inadaptation aux conditions locales (Remington
et al., 2002). L’enjeu pour les chercheurs est donc de
comprendre les règles de l’échange pour améliorer les performances
du système et permettre aux agriculteurs de disposer de semences en
quantité suffisante, en temps opportun et de qualité physiologique
ou génétique adéquate.
Pour Almekinders (2001), les échanges de semences existant au
sein des communautés forment un « système » semencier,
qualifié d’informel, de traditionnel ou de local. Ces systèmes se
caractérisent par le réseau formé par les flux de semences
échangées, mais aussi par les règles et les pratiques d’échange.
Une meilleure connaissance de ces échanges informels est utile pour
caractériser les flux génétiques entre variétés locales et
concevoir des aménagements propices à leur conservation ou à la
diffusion des variétés améliorées.
Le don, le troc, les transactions sur les marchés villageois
constituent les principaux modes d’échange et de distribution des
semences au sein des réseaux informels (Almekinders et al.
1994 ; Tripp, 2001). Certains de ces modes reposent sur des
obligations sociales qui surdéterminent les stratégies des
acteurs.
Le don se définit comme l’action de céder gratuitement quelque
chose à quelqu’un. Encadrés par des codes sociaux et moraux, dons
et contre-dons renforcent la solidarité au sein des communautés
proches (Mauss, 1923-1924). Le troc est un échange sans médiation
fiduciaire, un don immédiatement annulé par un contre-don. Selon
Badstue et al. (2002), le troc franchit plus facilement les
barrières sociales. Enfin, les transactions sur les marchés sont
médiées par de l’argent, et les agriculteurs préfèrent acheter
leurs semences sur les marchés locaux, car les marchands peu
scrupuleux y sont rapidement mis à l’index.
Les échanges informels de semences obéissent-ils à une logique
fondée sur des règles collectives ou des tactiques
individuelles ? Badstue et al. (2002) ou Van Dusen (2004)
au Mexique, Nagarajan et Smale (2005) en Inde ont constaté que les
échanges avec les voisins proches sont importants, tout en restant
modulés par les affinités personnelles. Néanmoins, la majorité des
échanges de semences se réalisent entre les membres d’une même
famille, la définition de l’apparentement pouvant toutefois varier
entre cultures ou entre ethnies. Il existe ainsi, dans la tradition
mexicaine, des relations fortes et formelles avec le compadre qui
ne fait pas partie de la famille tout en étant respecté comme un
père. En revanche, les simples connaissances et les inconnus
interviennent très peu dans les réseaux semenciers traditionnels
(Badstue et al., 2002).
L’étude que nous avons conduite dans cinq villages du Burkina
Faso en 2004 et 2005, cherchait à reconstituer la logique
des échanges de semences d’une culture traditionnelle, le sorgho.
Plus particulièrement, notre travail visait à vérifier que le
comportement des agriculteurs dans l’échange est induit par des
critères de proximité géographique ou sociale, familiale ou
ethnique, et que ce comportement est modifié par la culture du
coton. On pouvait en effet penser que les agriculteurs risquent de
se désolidariser du système traditionnel d’échange lorsqu’ils ont
la possibilité d’épargner grâce à la vente du coton et qu’ils
peuvent miser sur de nouvelles solidarités au sein des réseaux
professionnels créés par la production cotonnière.
Méthode
Milieu d’étude
Trois villages du Burkina Faso en 2004 et deux en 2005 ont été
enquêtés. Il s’agit de Raguitenga, Vélia, et Kéra en 2004, et de
Tiogo et Siby en 2005, dont les situations géographiques sont
indiquées sur la figure 1.
Leurs caractéristiques géographiques et ethniques sont indiquées
au tableau 1. Seuls Kéra et Siby
produisent du coton.
Les situations climatiques des deux années sont comparables. La
faible pluviométrie et l’irrégularité des pluies au moment des
semis ont entraîné des récoltes irrégulières et particulièrement
insuffisantes en 2004 à Tiogo et Siby suite à deux années
successives peu favorables au moment des semis. Dans ces cinq
villages, les exploitants cultivent à la fois du sorgho rouge
plutôt réservé à la production de boisson alcoolisée, le dolo, et
de couscous et du sorgho blanc, souvent préféré pour la fabrication
du tô1. Mais les pratiques évoluent
et il n’est pas rare que les sorghos rouges ou blancs soient
utilisés indifféremment suivant l’état des réserves.
Nous avons caractérisé le niveau moyen d’autonomie des
exploitations de chaque village au moyen de deux indicateurs, le
ratio d’autonomie alimentaire (RAA) et le ratio d’autonomie
semencière (RAS) :
- – RAA = grain consommé/(grain produit ou
acheté) ;
- – RAS = semences produites et semées/semences
semées.
Pour classer les bénéficiaires des relations d’échange, nous
avons dû adopter une définition des notions de famille, ami,
parenté (encadré 1).
Tableau 1 Caractérisation des cinq villages
d’enquête.Table 1. Characterisation of the five selected
villages.
|
Année d’enquête
|
2004
|
2005
|
|
Village
|
Vélia
|
Raguitenga
|
Kéra
|
Tiogo
|
Siby
|
|
Région
|
Centre-Ouest
|
Centre-Nord
|
Boucle Mouhoun
|
Centre-Ouest
|
Boucle Mouhoun
|
|
Province
|
Ziro
|
Sanmatenga
|
Mouhoun
|
Sanguié
|
Les Balés
|
|
Nombre d’habitants
|
1 367
|
370
|
1 811
|
2 864
|
3 723
|
|
Ethnies interrogées
|
Mossi
|
Mossi
|
Bwaba, Mossi
|
Mossi, Gourounsi
|
Kô, Mossi
|
- Présence
- de la culture de coton
|
Non
|
Non
|
Oui
|
Non
|
Oui
|
Technique d’échantillonnage et traitement des données
Les chefs d’exploitation (CE) ont été échantillonnés suivant la
méthode dite « boule de neige ». Utilisée par Subedi
et al (2003) pour étudier la structure des réseaux informels
de semences de riz au Népal, cette méthode consiste à identifier et
suivre le plus loin possible (en pratique, jusqu’au sixième niveau)
l’ensemble des liens d’échanges à partir des déclarations d’un CE
pris au hasard dans la population et considéré comme le meneur de
chaînes. Les CE qui ont échangé du grain ou des semences de sorgho
avec lui appartiennent au rang 2 et ainsi de suite. Une chaîne
s’interrompt lorsque les échanges mentionnés renvoient à des CE
déjà pris en compte. Les CE identifiés au niveau n déterminent donc
par leurs échanges les CE du niveau n + 1.
Les enquêtes ont porté principalement sur les échanges de
semences, mais en 2005, à Siby et Tiogo, nous avons aussi tenu
compte des échanges de grains.
Dans les villages de 2004 et dans celui de Tiogo en 2005,
l’échantillonnage de départ a été réalisé avec le conseiller sorgho
de la zone, qui a proposé trois meneurs de chaîne par village,
choisis dans trois quartiers différents. Les meneurs se
différenciaient aussi entre eux pour la détention des moyens de
production (animaux de trait, charrues), l’appartenance ethnique,
l’âge et la confession religieuse. Dans le village coton de Siby,
en 2005, les meneurs de chaîne ont été tirés au hasard dans
3 groupements de producteurs de coton (GPC) parmi les 7 que
compte le village. Au total, 89 CE ont été enquêtés en 2004 et
99 en 2005 : 27 à Vélia, 30 à Raguitenga, 32 à Kéra, 66 à
Tiogo et 33 à Siby.
Pour évaluer l’effet de la culture du coton en 2005 dans les
villages de Siby et Tiogo, nous avons comparé les nombres moyens
d’échanges recensés par catégorie par une analyse de Kruskal-Wallis
(Anova par rang) car le test de Kolmogorov et Smirnov montrait que
les distributions n’étaient pas normales.
Résultats
Quelques informations sur les CE enquêtés sont réunies au tableau 2. Leur âge moyen est comparable
dans les différents villages, même s’ils paraissent un peu plus
jeunes dans les villages cotonniers. En 2005, le taux d’équipement
en charrues était nettement plus important dans le village
cotonnier de Siby, la coutume voulant qu’à Tiogo l’exploitant offre
un animal de trait en sacrifice à ses ancêtres avant de devenir
propriétaire de son propre animal. Les surfaces en sorgho étaient
un peu plus importantes dans le village non cotonnier de Tiogo pour
un ratio d’autosuffisance en semences et en grains inférieur à
celui de Siby..
Dans les villages étudiés, les semences de sorgho sont
fréquemment données ou troquées. En 2005, environ 25 % des CE
de Tiogo et Siby ont déclaré avoir donné des semences, autant en
ont reçu et 1 sur 10 en a troqué. C’est un peu moins qu’en 2004, où
la moitié des CE de Kera, Raguitenga et Velia, ont déclaré en avoir
donné ou troqué. Pour les CE interviewés, le don de semences est un
acte de solidarité que l’on ne peut pas refuser à un proche, et
qu’on fait spontanément lorsque celui-ci est dans le besoin. En
revanche, les fournisseurs de semences admettent difficilement en
avoir reçu. Dans le besoin, ils préféreront troquer avec une
personne réputée comme eux pour ses semences.
Dans les quatre villages de Vélia, Kéra, Tiogo et Siby, les
quantités données dépassent celles troquées et achetées (tableau 3). En revanche, les agriculteurs de
Raguitengua ont troqué deux fois plus qu’ils n’ont donné.
À Kera et Tiogo, les achats sont plus importants que dans les
autres villages et ils représentent autant que les trocs. On
remarquera que les quantités de semences utilisées à Kéra sont
particulièrement faibles et qu’elles ne permettent théoriquement
pas de semer l’ensemble des surfaces déclarées.
Lorsque leurs récoltes sont suffisantes, les agriculteurs
achètent et vendent peu. Partout, les CE ont déclaré ne
s’approvisionner sur le marché qu’en dernier recours et dans deux
cas : si les récoltes ont été mauvaises, chez eux et dans leur
entourage, ou s’ils recherchent des variétés qui ne sont pas
cultivées par leurs proches. En 2005, leur autosuffisance
semencière ou alimentaire étant meilleure qu’à Tiogo, les CE de
Siby se sont peu approvisionnés sur le marché, et lorsqu’ils l’ont
fait, c’était surtout pour obtenir des variétés nouvelles. En
revanche, à Tiogo, les CE ont pratiquement autant acheté que donné.
En situation déficitaire, les faibles réserves des donneurs n’ont
pas suffi et les demandeurs ont dû recourir au marché. Dans ce
village sans coton, les CE disent vendre facilement, mais seulement
si leurs récoltes sont largement excédentaires car il leur faut
réserver une partie pour leurs proches.
Les stratégies individuelles paraissent influencées par les
relations de proximité géographique et sociale. En dehors de
Raguitenga où la moitié des échanges se sont faits hors du village
en 2004, les CE échangent préférentiellement avec des personnes de
leur village et même de leur quartier (tableau 4). À Kera comme à Siby et
Tiogo, la majorité des semences circulent à l’intérieur des
quartiers. Toutefois, les réseaux d’échange restent assez largement
ouverts sur les autres quartiers et d’autres villages qui peuvent
être distants de plus de 100 km. La proximité sociale
détermine également les stratégies d’échange. La famille est
privilégiée : elle représente 60 % des échanges réalisés
dans les cinq villages. Elle facilite même les liens externes au
village puisqu’on échange des semences en se rendant visite. Mais
dans les villages de Vélia, Kéra et Siby, les CE échangent aussi
régulièrement avec des personnes qui ne leur sont pas apparentées
et qu’ils qualifient d’amis ou de connaissances. Dans les villages
où plusieurs ethnies cohabitent, plus de 90 % des échanges de
semences se font entre personnes de même ethnie.
La présence du coton dans les exploitations perturbe peu les
stratégies d’échange (tableau 5).
Les producteurs de coton tendent néanmoins à donner plus souvent,
tant à l’extérieur du village qu’aux amis. En revanche, ils
recourent moins au marché et au troc que les producteurs non
cotonniers.
Tableau 2 Caractéristiques de l’échantillon de chefs
d’exploitations (CE) interrogés dans les cinq villages de
l’étude.Table 2. Characteristics of the sample of farmers
interviewed in the five selected villages.
|
Année d’enquête
|
2004
|
2005
|
|
Village
|
Vélia
|
Raguitenga
|
Kéra
|
Tiogo
|
Siby
|
- Âge moyen des CE
- (erreur standard)
|
|
|
|
|
|
- Niveau d’équipement
- (% CE avec charrue à traction animale)
|
ND
|
ND
|
ND
|
11
|
64
|
- Surface sorgho moyenne constatée – en ha/CE
- (erreur standard)
|
|
|
|
|
|
|
RAS
|
0,83
|
0,99
|
0,70
|
0,81
|
0,91
|
|
RAA
|
1,00
|
1,00
|
1,00
|
0,82
|
0,90
|
Tableau 3 Quantités (kg/CE) et origine des graines de
sorgho effectivement utilisées comme semences dans les
exploitations des cinq villages d’enquête.Table 3. Quantities
(kg/farmer) and origin of the sorghum seeds actually sown in the
farms of the five villages.
|
Année
|
2004
|
2005
|
|
Origine des semences
|
Vélia
|
Raguitenga
|
Kéra
|
Tiogo
|
Siby
|
|
Autoproduites
|
15,8
|
15,8
|
5,9
|
23,5
|
19,2
|
|
Dons
|
3,8
|
0,5
|
2,1
|
2,8
|
2,1
|
|
Trocs
|
1,1
|
1,0
|
0,5
|
1,2
|
0,3
|
|
Achats
|
0,0
|
0,0
|
1,4
|
2,4
|
0,3
|
|
Total échangé
|
4,9
|
1,5
|
4
|
6,4
|
2,7
|
|
Total semé
|
20,7
|
17,3
|
9,9
|
29,9
|
21,9
|
Tableau 4 Répartition des échanges en fonction de
critères géographiques et sociaux dans les cinq villages (en % du
nombre total d’échanges déclarés par les interviewés dans le
village).Table 4. Exchanges according to social and geographical
criteria in the five selected villages (in % of the total rate of
exchange interviewees).
|
2004
|
2005
|
Ensemble
|
|
Vélia
|
Raguitenga
|
Kéra
|
Tiogo
|
Siby
|
|
Intra-quartier
|
37
|
22
|
52
|
71
|
68
|
50
|
|
Hors quartier
|
26
|
28
|
20
|
16
|
17
|
21
|
|
Hors village
|
37
|
50
|
28
|
13
|
15
|
29
|
|
Parent
|
55
|
83
|
58
|
61
|
44
|
60
|
|
Ami/connaissance
|
45
|
17
|
42
|
39
|
56
|
40
|
|
Même ethnie
|
ND
|
ND
|
95
|
90
|
88
|
91
|
|
Ethnie différente
|
ND
|
ND
|
5
|
10
|
12
|
9
|
Tableau 5 Relation entre culture du coton, nombre et
structure géographique et sociale des échanges chez 99 chefs
d’exploitation (CE) dans les deux villages de Siby et Tiogo en 2005
(nombre moyen par CE).Table 5. Links between cotton-growing, number
and social/geographical structure in exchanges in 2005 (average
number of exchanges among 99 farmers in the villages of Tiogo and
Siby).
|
|
|
|
|
Intra-quartier
|
0,79
|
0,69
|
|
Hors quartier
|
0,25
|
0,20
|
|
Hors village
|
0,50
|
0,17†
|
|
Parent
|
0,63
|
0,51
|
|
Ami/connaissance
|
0,75
|
0,32††
|
|
Intra-ethniques
|
1,03
|
0,90
|
|
Interethniques
|
0,50
|
0,41
|
|
Intra-quartier
|
0,04
|
0,23†
|
|
Hors quartier
|
0,00
|
0,07
|
|
Hors village
|
0,00
|
0,03
|
|
Parent
|
0,00
|
0,20†
|
|
Ami/connaissance
|
0,16
|
0,09
|
|
Intra-ethniques
|
0,04
|
0,32†
|
|
Interethniques
|
0,00
|
0,01
|
|
Ventes/Achats
|
0,04
|
0,21†
|
Discussion
Cette étude confirme d’abord qu’une grande majorité des semences de
sorgho, 70 à 99 % suivant les villages et les années, est
produite sur l’exploitation elle-même. Elle confirme également
l’existence de réseaux informels d’échange qui assurent jusqu’à
30 % des besoins des villages du Burkina Faso.
Les modes d’échange privilégiés sont le don et le troc. Personne
ne peut s’en dispenser sous peine d’être exclu du système global de
solidarité. Toutefois, le don étant à l’initiative du donneur, il
peut s’avérer insuffisant, et le troc ou l’achat doivent le
compléter.
Les échanges se produisent surtout entre voisins de quartier ou
de village et entre membres de même famille. Les semences qui
sortent du village ou y entrent contribuent à enrichir le
portefeuille variétal du village et à maintenir des liens avec les
membres de la famille qui ont émigré. Bien qu’essentiel, le lien
familial n’est pas exclusif. Dans les villages de Siby, Vélia et
Kéra, une part significative des échanges concerne des CE non
apparentés et qui ont su instaurer une relation de confiance
mutuelle.
Si le réseau traditionnel d’échange de semences apporte une
forme de sécurité à ses membres, notre étude montre néanmoins que
son efficacité peut être limitée par rapport aux accidents qui
affectent sans distinction tous les membres du réseau (climat,
épidémies, etc.), ou si le réseau n’entretient pas une certaine
diversité variétale. Dans ce cas, le marché est l’ultime recours.
C’est ce qui s’est passé à Tiogo et Kéra, où les achats et les
ventes ont été importants, en raison d’une production déficitaire
liée aux conditions climatiques ou à une forte infestation de
Striga hermontica. Les achats correspondant au renouvellement
normal des variétés représentent des quantités plus modestes, comme
à Siby en 2005.
Comme l’avaient déjà noté Almekinders et al. (1994), nos
résultats montrent que, dans des villages à mixité ethnique, les CE
échangent préférentiellement au sein de leur groupe ethnique.
La présence de coton dans un village ne bouscule pas les
systèmes semenciers informels mais modifie légèrement leur
organisation. Le don et le troc représentent plus de 50 % des
échanges dans les villages cotonniers de Siby et Kéra comme dans
les trois villages sans coton. La présence d’une culture
monétarisée n’entraîne pas d’augmentation des échanges marchands.
La géographie des échanges reste également similaire.
En revanche, la production de coton crée de nouveaux groupements
de professionnels qui complètent ou se substituent partiellement
aux réseaux familiaux, supports traditionnels de la solidarité. Les
échanges entre amis sont ainsi plus nombreux à Siby qu’à Tiogo et
même à Kéra en 2004. Les chaînes d’échanges que nous avons
reconstituées à Siby confirment que les membres des groupements de
producteurs de coton entretiennent des liens entre eux et avec ceux
d’autres groupements. L’exemple de Vélia montre toutefois que des
réseaux non familiaux peuvent aussi se créer en dehors du
coton.
Les limites de cette étude portent sur le lien entre données
géographiques et sociales, d’une part, et sur la difficulté
d’adopter une définition précise de la famille et de la parentèle,
d’autre part. Ainsi, les CE mossis ont plus facilement transgressé
les limites de leur quartier ou de leur village lorsque leurs
voisins de quartier ou de village étaient également Mossis. Et la
notion de parentèle renvoie à une organisation sociale et à des
pratiques de solidarité qui correspondent peu à sa traduction
occidentale et biologique.
Toutefois, ce travail souligne l’intérêt d’une meilleure
compréhension du système informel des échanges de semences. S’il
suggère que la culture du coton ne déstructure pas les réseaux
traditionnels d’échanges, il indique des évolutions qu’une étude
approfondie permettrait de mieux comprendre, en intégrant les
dimensions économiques, sociologiques et anthropologiques liées à
la pratique de cette culture de rente. Il attire également notre
attention sur la capacité de résistance, de résilience, et aussi
sur la fragilité du système informel. Résistance aux changements
engendrés par l’accroissement des rapports médiés par l’argent et
l’émergence de nouveaux réseaux sociaux. Résilience dans sa
capacité à gérer certaines crises passagères, notamment
climatiques, sans bouleversement et sans le secours du système
formel (Sperling et Cooper, 2003). Fragilité aussi car les pertes
génétiques et les déficits en semences induits par une forte crise
ou par une succession de crises, ne peuvent pas être compensés si
le système n’est pas alimenté de l’extérieur (McGuire, 2007). Comme
Almekinders (2001) ou Lançon et al (2006), nous pensons que
l’enjeu est d’élaborer de nouveaux systèmes semenciers qui lient
explicitement le formel et l’informel dans la perspective de mieux
sécuriser l’approvisionnement en semences des producteurs de
sorgho.
Références
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improved seed supply in developing countries. Euphytica 1994 ;
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Lançon et al, 2006 Lançon J, Hocdé H, Floquet A.
Scientifiques et utilisateurs : partenaires pour élaborer de
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1 tô : bouillie traditionnelle
préparée quotidiennement en Afrique de l’Ouest à partir d’une
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|